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De bons présages
  • Текст добавлен: 7 октября 2016, 11:18

Текст книги "De bons présages"


Автор книги: Terence David John Pratchett


Соавторы: Neil Gaiman
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La vie d’Adam en fut bouleversée. Enfin, elle fut bouleversée pour la journée.

À la stupeur de ses parents, il monta se coucher de bonne heure, puis il veilla jusqu’après minuit sous les couvertures, équipé d’une lampe électrique, des revues et d’une poche de bonbons au citron. À l’occasion, un « Super ! » échappait à sa féroce mastication.

Quand les piles furent épuisées, il émergea dans l’obscurité de la pièce et se coucha sur le dos, la tête posée sur ses mains, les yeux apparemment fixés sur l’escadron de chasseurs X-wing (™) qui pendait du plafond. La brise nocturne les agitait doucement.

Mais Adam ne les regardait pas vraiment. En fait, il contemplait les splendeurs rutilantes de sa propre imagination, qui tourbillonnaient comme un panorama de fête foraine.

On était loin de la tante de Wensleydale et de son verre à vin. Ce genre d’occultationnement était nettement plus passionnant.

En plus, il aimait bien Anathème. Bien entendu, elle était très vieille, mais quand Adam aimait bien quelqu’un, il cherchait à faire plaisir.

Il se demanda comment il pourrait faire plaisir à Anathème.

On a longtemps cru que c’étaient les grands événements qui changeaient le monde : les bombes géantes, les politiciens dérangés, les tremblements de terre catastrophiques, les vastes migrations de populationc On a récemment compris que cette notion était dépassée, indigne de gens en phase avec la pensée moderne. En réalité, la théorie du Chaos nous apprend que ce sont les petites choses qui transforment le monde. Un papillon bat des ailes dans la jungle amazonienne, et donne naissance à une tornade qui ravage la moitié de l’Europe.

Quelque part dans le cerveau endormi d’Adam, un papillon venait d’émerger.

Anathème aurait pu – mais pas obligatoirement -avoir une idée plus claire de la situation si elle avait compris pourquoi elle ne voyait pas l’aura d’Adam.

C’était pour la même raison qu’on ne peut pas voir l’Angleterre quand on se tient au milieu de Trafalgar Square.

Des alarmes se déclenchèrent.

Bien sûr, dans la salle de contrôle d’une centrale nucléaire, une alarme qui se déclenche n’a rien d’exceptionnel. Ça arrive tout le temps. Il y a tant de cadrans, de compteurs et de machins qu’on pourrait rater des choses importantes si elles ne bipaientpas.

Et le poste d’ingénieur de quart exige un homme solide, capable et placide, un homme sur lequel on peut compter pour ne pas filer en droite ligne vers le parking à la première alerte. Le genre d’homme, en fait, qui donne l’impression de fumer la pipe même quand ce n’est pas le cas.

Il était trois heures du matin à la centrale de Tuming Point, une heure calme et tranquille où il n’y a d’ordinaire pas grand-chose à faire, sinon remplir le journal de marche et écouter le mugissement lointain des turbines.

Jusqu’à maintenant.

Horace Gander regarda clignoter les voyants rouges. Ensuite, il regarda certains indicateurs. Puis il regarda le visage de ses collègues de travail. Enfin, il leva les yeux vers le grand cadran à l’autre bout de la salle. Quatre cent vingt mégawatts presque fiables et quasiment bon marché quittaient la station. À en croire les autres cadrans, rien ne les produisait.

Il ne dit pas : « Bizarre. » C’est ce qu’il aurait dit si un troupeau de moutons à vélo étaient passés devant la fenêtre en jouant du violon. Un ingénieur responsable n’emploie pas ce genre de mot.

En fait, il dit : « Alf, tu ferais mieux de prévenir le directeur de la centrale. »

Trois heures très chaînées s’écoulèrent. Elles donnèrent lieu à de nombreux échanges au téléphone, au télex et au fax. On tira vingt-sept personnes de leur lit en rapide succession, puis on tira du leur cinquante-trois individus supplémentaires, parce que, quand on est réveillé par une situation de crise à quatre heures du matin, on veut être sûr qu’on n’est pas le seul dans ce cas.

De plus, il faut obtenir tout un tas de permissions avant de pouvoir dévisser le couvercle d’un réacteur nucléaire en activité, et jeter un coup d’œil à l’intérieur.

Ils les obtinrent. Ils dévissèrent. Ils jetèrent un coup d’œil.

Horace Gander déclara : « Il doit y avoir une explication rationnelle. Cinq cents tonnes d’uranium ne disparaissent pas comme ça. »

Le compteur Geiger dans sa main aurait dû hurler à plein volume. En fait, il laissait de temps en temps échapper un craquement sans conviction.

À l’emplacement théorique du réacteur s’étendait un espace vide. On aurait pu s’y livrer à un beau tournoi de squash.

Tout au fond, au centre du sol froid et crûment éclairé, reposait un bonbon au citron.

Au-dehors, dans la caverne de la salle des turbines, les machines continuaient à rugir.

Et à deux cents kilomètres de là, Adam Young se retourna dans son sommeil.

Vendredi

Raven Sable, mince, barbu et tout de noir vêtu, était assis à l’arrière de sa limousine noire profilée, en ligne sur son mince téléphone noir avec sa base de la côte Ouest.

« Comment ça se présente ? demandait-il.

– Très bien, boss, lui répondit son chef des ventes. Demain, je déjeune avec les acheteurs de toutes les grandes chaînes de supermarchés du pays. Pas de problème. On trouvera MENUS dans tous les magasins d’ici un mois.

– Bon travail, Nick.

– Pas de problème, pas de problème. C’est parce qu’on sait que vous êtes derrière nous, Rave. Vous êtes un chef super, mon vieux. Ça me motive à tous les coups.

– Merci », répondit Sable, puis il coupa la communication.

Il était particulièrement fier de MENUS™.

La compagnie NEWtrition avait commencé petit, onze ans plus tôt. Une petite équipé de diététiciens, une énorme équipe de marketing et de spécialistes des relations publiques, et un logo accrocheur.

Deux ans d’investissement et de recherche chez NEWtrition avaient abouti à PLATS™. PLATS™ contenait des molécules de protéines, filées, tressées, tissées, encapsulées et codées, méticuleusement conçues pour être ignorées des enzymes digestives les plus gloutonnes ; des édulcorants sans calories ; des huiles minérales substituées aux huiles végétales ; des matériaux fibreux, des colorants et des agents de sapidité. Le résultat final était un nutriment presque semblable à tous les autres, à deux détails près. D'abord le prix, légèrement plus élevé, et ensuite le quotient nutritif, à peu près comparable à celui d’un baladeur Sony. Vous pouviez en manger autant que vous vouliez, vous finissiez toujours par perdre du poids 23 .

Les gens gros en achetaient. Les gens minces qui ne voulaient pas avoir de problèmes de poids en achetaient. PLATS était l’aliment de régime parfait – soigneusement tissé, filé, structuré et broyé pour prendre n’importe quelle apparence, des pommes de terre à la venaison, bien que le poulet enregistrât les meilleures ventes.

Sable, carré au fond de son fauteuil, avait regardé l’argent couler à flots. Il vit PLATS occuper petit à petit la niche écologique jusque-là dévolue aux anciens aliments, ceux qui n’étaient pas des marques déposées.

À PLATS™, il fit succéder VITCROCK™, des petites cochonneries vraiment fabriquées à partir de cochonneries – des ordures ménagères, en fait.

MENUS™ était la dernière idée géniale de Sable.

MENUS™, c’était PLATS™, additionné de sucre et de corps gras. En théorie, si on mangeait suffisamment de MENUS™, 1) on devenait obèse et 2) on mourait de malnutrition.

Ce paradoxe ravissait Sable.

On procédait actuellement à des ventes tests de MENUS™ dans toute l’Amérique. MENUS Pizza, MENUS Poisson, MENUS Chinois, MENUS macrobiotiques au riz. Et même des MENUS Hamburgers.

La limousine de Sable était garée sur le parking d’un Burger Lord de Des Moines, dans l’Iowa – une chaîne de fast-foods qui appartenait totalement à son organisation. Depuis six mois, ses restaurants étaient mis à contribution pour tester les MENUS™ hamburgers. Il voulait voir quel genre de résultats on obtenait.

Il se pencha en avant, cogna à la vitre qui le séparait du chauffeur. Ce dernier pressa un bouton et la glace descendit.

« Monsieur ?

– Je vais aller inspecter notre opération, Marlon. Ça prendra dix minutes. Ensuite, nous retournons à L.A.

– Monsieur. »

Sable entra d’un pas léger dans le Burger Lord. Il ressemblait à tous les Burger Lord d’Amérique 24 . Le clown McLordy dansait dans le Coin des Enfants. Le personnel arborait des sourires étincelants qui ne montaient jamais jusqu’à leurs yeux. Et derrière le comptoir, un homme replet d’un certain âge jetait les pâtés de viande hachée sur la plaque chauffante. Il sifflotait, travaillant avec un plaisir visible.

Sable se rendit au comptoir.

« Bonjour-je-m’appelle-Marie, fit la jeune fille derrière le comptoir. Que-puis-je-pour-votre-service ?

– Un double Maousse Tonnerre avec une grosse portion de frites, sans moutarde.

– Quelque-chose-à-boire ?

– Un milk-shake chocolat/banane extra-dru à la crème fouettée. »

Elle pressa les petits pictogrammes qui ornaient sa caisse. (L’alphabétisation n’était plus une condition obligatoire pour travailler dans ces restaurants, contrairement au sourire.) Puis elle se retourna vers l’homme replet, derrière le comptoir.

« Un DMT, GPF, sans moutarde. Choco-shake.

– Hahaaahummm », chantonna le cuistot. Il répartit la nourriture dans de petits récipients de papier, ne s’interrompant que pour repousser en arrière la banane grisonnante qui lui tombait sur les yeux.

« Ah que, voilà », fit-il.

Elle prit le tout sans regarder le cuisinier. Ce dernier regagna gaiement sa plaque chauffante, en fredonnant. «  Looove me tender, loooove me long, neeever let me goc »

Le chantonnement de l’homme, constata Sable, ne se mariait pas du tout à la musique d’ambiance du Burger Lord, un générique de pub monté en boucle, à la sonorité aigrelette. Sable se dit qu’il faudrait songer à le mettre à la porte.

Bonjour-je-m’appelle-Marie donna son MENUS à Sable et lui dit de passer une bonne journée.

Il trouva une petite table libre en plastique, s’assit sur le siège en plastique et examina sa nourriture.

Un petit pain synthétique. De la viande synthétique. Des frites qui n’avaient jamais connu de pommes de terre. Des sauces qui ignoraient toute composante nutritive. Et même (Sable en fut particulièrement satisfait) une tranche de cornichon synthétique. Il ne prit pas la peine d’examiner le milk-shake. Il n’avait aucune valeur nutritionnelle mais, après tout, ceux que vendaient ses concurrents n’en avaient pas davantage.

Tout autour de lui, les gens mangeaient leur non-repas et, à défaut de marques de satisfaction, ils ne manifestaient pas de dégoût plus évident que dans n’importe quel fast-food de la planète.

Il se leva, porta son plateau vers le réceptacle marqué MERCI DE PRENDRE SOIN DE VOS DÉTRITUSet jeta le tout. Si vous lui aviez fait la remarque que des enfants meurent de faim en Afrique, il se serait senti flatté que vous vous en soyez aperçu.

On le tira par la manche. « À l’intention d’un M r Sablec » annonça un petit homme à lunettes, coiffé d'une casquette de l' International Express ,qui tenait un colis emballé de papier kraft.

Sable opina.

« Je me disais bienc J’ai regardé tout autour, je me suis dit : un grand monsieur avec une barbe, un costume chic, y en a pas des dizaines ici. Un colis pour vous, m’sieur. »

Sable signa le récépissé de son vrai nom – un seul mot, six lettres. Qui rime avec examine .

« Je vous remercie bien, m’sieur », fit le livreur. Il observa un silence. « Dites, reprit-il. Ce type, là, derrière le comptoir. Il ne vous rappelle pas quelqu’un ?

– Non », répondit Sable. Il donna un pourboire à l’homme – cinq dollars – et ouvrit le colis.

À l’intérieur se trouvait une petite balance de bronze.

Sable sourit. C’était un mince sourire, et il disparut presque aussitôt.

« Enfin », fit-il. Il fourra la balance dans sa poche, sans se soucier d’abîmer la ligne élégante de son costume noir, et il revint à la limousine.

« Retour au bureau ? s’enquit le chauffeur.

– L’aéroport, répondit Sable. Et téléphonez pour prévenir. Je veux un billet pour l’Angleterre.

– Bien, monsieur, un aller-retour pour l’Angleterre. »

Sable triturait la balance au fond de sa poche.

« Disons plutôt un aller simple. Je me débrouillerai pour rentrer. Oh, et appelez le bureau pour moi. Annulez tous mes rendez-vous.

– Pour combien de temps, monsieur ?

– Pour le futur prévisible. »

Et dans le Burger Lord, derrière le comptoir, l’homme ventru à la longue banane fit glisser une demi-douzaine de hamburgers sur le gril. C’était l’homme le plus heureux du monde, et il chantonnait, tout doucement.

« ... y’ain ‘t never caught a rabbit and v’ain’t no friend of minec »

Les Eux écoutaient avec intérêt. Il tombait une petite pluie fine, à peine tenue en respect par les vieilles tôles et les bouts de lino râpé qui servaient de toit à leur repaire dans la carrière, et ils comptaient toujours sur Adam pour trouver une activité chaque fois qu’il pleuvait. Ils ne furent pas déçus. Les yeux d’Adam luisaient de la joie de savoir.

Il ne s’était pas endormi avant trois heures du matin, enfoui sous une pile de Nouvel Aquarien.

« Et pis y avait un type, il s’appelait Charles Fort, expliquait-il. Il faisait tomber des pluies de poissons, de grenouilles et des tas de trucs comme ça.

– Hmmm. Ben voyons, intervint Pepper. Des grenouilles vivantes ?

– Oh oui », assura Adam qui, s’échauffant sur son sujet, atteignait sa vitesse de croisière. « Ça sautait partout, ça coassait et tout. Et à la fin les gens lui ont donné de l’argent pour qu’il parte et, etc » Il se creusa la tête pour trouver de quoi satisfaire son public ; pour Adam, ça avait représenté beaucoup de lecture d’un seul coup. « Et il s’est embarqué sur la Marie-Célesteet il a fondé le Triangle des Bermudes. C’est aux Bermudes, ajouta-t-il pour situer.

– Eh bien, ça, ce n’est pas possible », contra Wensleydale, implacable, « parce que j’ai lu des trucs sur la Marie-Célesteet il n’y avait personne à bord. C’est pour ça qu’elle est célèbre. On l’a retrouvée à la dérive sans personne à bord.

– J’ai jamais dit qu’il était à bord quand on l’a retrouvée, riposta Adam. Bien sûr, qu’il était pas là. Parce que les OVNIs avaient atterri pour l’emporter. Je croyais que tout le monde savait ça. »

Les Eux se détendirent un peu. Avec les OVNIs, ils se trouvaient en terrain plus familier. Toutefois, les OVNIs New Age les laissaient sceptiques ; ils avaient poliment écouté Adam en discuter, mais les OVNIs modernes manquaient un peu de punch, quelque part.

« Eh ben moi, si j’étais une extratresse », déclara Pepper en exprimant l’opinion générale, « j’irais pas raconter à tout le monde des histoires d’harmonie mystique cosmique. Je dirais » et sa voix se fit rauque et nasillarde, comme quelqu’un que muselle un diabolique masque noir : « “Chechi est un canon lajer, alors obéisshez aux ordres, chien de rebelle.” »

Tout le monde l’approuva. Un de leurs jeux préférés dans la carrière s’inspirait d’une série de films très populaires, avec des lasers, des robots et une princesse dont la coiffure ressemblait à un casque stéréo™. (On avait tacitement décidé que si quelqu’un devait jouer le rôle de la princesse, il était hors de question que ce soit Pepper.) Mais le jeu s’achevait généralement par une bagarre pour déterminer qui porterait le seau à charbon™ et ferait exploser les planètes. Adam était le plus doué dans ce rôle – quand il était le méchant, on l’aurait vraiment cru capable de faire sauter le monde. De toute façon, les Eux penchaient en faveur des exploseurs de planètes, pourvu qu’ils puissent égalementsauver les princesses.

« J’suppose qu’ils faisaient ça, dans le temps, fit Adam. Mais ils ont changé. Ils sont tous entourés d’une espèce de lumière bleue brillante et ils voyagent pour faire le bien. Des espèces de policiers galactiques. Ils vont partout dire à tout le monde de vivre dans la paix et l’harmonie et tout ça. »

Il y eut un instant de silence pendant qu’ils méditaient sur ce scandaleux gaspillage d’OVNIs.

« Ce que je comprends pas, intervint Brian, c’est pourquoi on appelle ça des OVNIs, alors qu’on sait que c’est des soucoupes volantes. Je veux dire, c’est des Objets Volants Identifiés, maintenant.

– C’est parce que le gouvernement veut étouffer l’affaire, répondit Adam. Y a des millions de soucoupes volantes qui atterrissent tout le temps et le gouvernement veut tout étouffer.

– Pourquoi ? » s’étonna Wensleydale.

Adam hésita. Ses lectures n’avaient pas fourni de réponse simple à cette question ; le Nouvel Aquarien tenait simplement comme un des fondements de sa foi – celle de la revue autant que de ses lecteurs – le fait que le gouvernement étouffait tout.

« Parce que c’est le gouvernement, répondit simplement Adam. Ils font comme ça, les gouvernements. Y a un grand immeuble à Londres, il est plein de livres avec toutes les choses qu’ils ont étouffées. Quand le Premier ministre arrive pour travailler, le matin, la première chose qu’il fait, il lit une énorme liste de tout ce qui s’est passé pendant la nuit, et il met un gros tampon rouge dessus.

– Eh ben, moi, je crois plutôt qu’il commence par prendre une tasse de thé et ensuite, il lit le journal », fit Wensleydale qui, en une occasion mémorable pendant ses vacances, avait visité à l’improviste le bureau de son père, où il avait conçu certaines certitudes. « Et il discute de ce qui est passé la veille à la télé.

– Ouais, bon, d’accord, mais après ça, eh bien, il prend son grand livre et le gros tampon.

– Où y a marqué “à étouffer”, ajouta Pepper.

– Où y a marqué “Top Secret” », riposta Adam, irrité par cette tentative de créativité bipartisane. « C’est comme les centrales nucléaires. Elles sautent tout le temps, mais personne le sait jamais parce que le gouvernement étouffe toujours tout.

– Elles ne sautent pas tout le temps, s’indigna Wensleydale. Mon papa dit qu’elles sont drôlement sûres et que, grâce à elles, on n’est pas obligés de vivre dans une serre. Et puis, il y a une grande image de centrale dans ma BD 25 et personne ne dit nulle part qu’elles sautent tout le temps.

– Ouais, fit Brian, ben, tu me l’as prêtée après, ta BD, et je sais quel genre d’image c’était. »

Wensleydale hésita, puis déclara, la voix chargée d’une patience qui arrivait à bout : « Brian, ce n’est pas parce qu’il y avait marqué Vue éclatéec »

La conversation déboucha sur la courte bagarre traditionnelle.

« Bon, se fâcha Adam, si vous voulez pas que je vous parle de l’Air du Cerceau, vous le dites ! »

La bataille s’apaisa. Les pugilats n’étaient jamais bien sérieux dans la confrérie des Eux.

« Bien. » Adam se gratta l’occiput. « Voilà ! Avec tout ça, j’ai oublié où j’en étais resté.

– Les soucoupes volantes, fit Brian.

– Oui. C’est ça. Bon, eh ben, si vous en voyez un, d’OVNI volant, les types du gouvernement, ils viennent vous engueuler », reprit Adam, en retrouvant son élan.

« Dans une grosse voiture noire. Ça arrive tout le temps, en Amérique. »

Les Eux opinèrent d’un air entendu. Sur ce point au moins, le doute n’était pas de mise. Pour eux, l’Amérique était l’endroit où vont les Justes après leur mort. Ils étaient prêts à croire que tout pouvait arriver, là-bas.

« Ça doit faire des tas d’embouteillages, poursuivit Adam, tous ces types en voitures noires qui vont engueuler les gens qui ont vu des OVNIs. Ils vous disent que si vous continuez à en voir, il va vous arriver un Regrettable Accident.

– Se faire écraser par une grosse voiture noire, sans doute », fit Brian en grattant une croûte sur son genou sale. Son visage s’illumina. « Vous savez, mon cousin, il m’a dit qu’en Amérique, y a trente-neuf parfums de glaces ? »

La nouvelle réduisit même Adam au silence, brièvement.

« C’est même pas vrai, contra Pepper. Ça existe pas, trente-neuf parfums, dans tout le monde entier.

– Si, c’est possible, si on les mélange », intervint Wensleydale, en clignant des yeux comme un hibou. « Tu sais. Fraise et chocolat. Chocolat et vanille. » Il chercha d’autres parfums anglais. « Fraise et vanille et chocolat, ajouta-t-il, plus piteux.

– Et puis, y a l’Atlantide », jeta Adam en forçant la voix.

Là, il avait capté leur attention. L’Atlantide, ça leur plaisait. Les cités qui disparaissent sous les flots entraient tout à fait dans les cordes des Eux. Ils écoutèrent avec passion une histoire confuse de pyramides, de cultes bizarres et de secrets millénaires.

« Ça s’est passé d’un coup, ou lentement ? s’inquiéta Brian.

– Plus ou moins d’un coup, etlentement, répondit Adam, passqu'y en a plein qui sont partis en bateau dans d’autres pays pour leur apprendre les maths et l’anglais et l’histoire et tout ça.

– C’était vraiment pas une bonne idée, fit Pepper.

– Ça devait être bien, quand ça a coulé », fit Brian, rêveur, en se souvenant d’une inondation à Lower Tadfield. « Les gens qui livrent le lait et le journal en bateau et puis, pas pouvoir aller en classe.

– Si moi, j’avais été un Atlantidais, je serais resté. »

Cette remarque de Wensleydale fut saluée par des rires sarcastiques, mais il insista. « Il suffirait de porter un casque de plongeur, c’est tout. Et puis de clouer toutes les fenêtres et de remplir les maisons d’air. Ça serait super. »

Adam accueillit cette proposition avec le regard glacial qu’il réservait à tout Eux qui avait exprimé une idée qu’il aurait aimé avoir le premier.

« Ouais, ils auraient pu, concéda-t-il un peu lâchement. Après avoir envoyé les maîtres d’école en bateau. Peut-être que tous les autres sont restés quand ça a coulé.

– Ils auraient pas été obligés de se laver », nota Brian, que ses parents forçaient à se laver au-delà des nonnes tolérables en matière de salubrité, à son avis. Ce qui ne changeait rien. Brian manifestait une qualité d’incrustation. « Parce que tout resterait toujours propre. Et puisc et puis, on pourrait faire pousser des algues et des trucs dans le jardin, et on chasserait le requin. Et on aurait des pieuvres apprivoisées, et tout ça. Et y aurait pas d’école ou de trucs comme ça, parce qu’ils se sont débarrassés de tous les maîtres.

– Ils sont peut-être encore sous l’eau », suggéra Pepper.

Ils songèrent aux Atlantidais, vêtus de toges mystiques flottant au gré des courants, coiffés de bocaux à poissons rouges, en train de prendre du bon temps sous le tumulte des vagues de l’océan.

Pepper résuma l’opinion générale : « Hum.

– Et maintenant, on fait quoi ? demanda Brian. Le temps s’est un peu éclairci. »

Finalement, ils jouèrent à Charles Fort Qui Faisait Des Découvertes. Pour ce faire, l’un d’eux se promenait sous les vestiges délabrés d’un parapluie pendant que les autres lui faisaient les honneurs d’une averse de grenouilles, ou plus précisément, de grenouille. Ils n’avaient pu en découvrir qu’une seule dans la mare. C’était un batracien d’un âge avancé qui avait une longue pratique des Eux et qui tolérait leurs attentions comme le prix à payer pour la jouissance d’une mare par ailleurs libre de poules d’eau ou de brochets. Il endura patiemment la situation un moment avant de gagner en quelques sauts une retraite secrète et encore ignorée des Eux, dans une vieille conduite.

Ensuite, ils rentrèrent déjeuner.

Adam se sentait très content du travail accompli au cours de la matinée. Il avait toujours suque le monde était un endroit passionnant, et son imagination l’avait peuplé de pirates, de bandits, d’espions, d’astronautes et assimilés. Mais il avait aussi le soupçon lancinant que, quand on y regardait de vraiment près, toutes ces choses n’existaient plus que dans les livres.

Tandis que ces histoires sur l’Air du Cerceau, c’était la vérité vraie. Les adultes écrivaient plein de bouquins dessus ( Le Nouvel Aquarienregorgeait de publicités sur ce sujet) et les Petits Gris, les Hommes-Papillons, les Yétis, les monstres marins et les pumas du Surrey existaient réellement. Si Cortés, sur son promontoire de Darién, avait eu les pieds légèrement humides après une chasse aux grenouilles, il aurait ressenti exactement les mêmes émotions qu’Adam en cet instant.

Le monde était riche de merveilles et d’étrangetés, et il en occupait le centre.

Il avala son repas à toute allure et se retira dans sa chambre. Il y avait encore plein de Nouvel Aquarienqu’il n’avait pas encore lus.

Le chocolat, figé en une pâte brunâtre, remplissait la moitié de la tasse.

Certaines personnes avaient passé des siècles à essayer de déchiffrer les prophéties d’Agnès Barge. Elles avaient été très intelligentes, dans l’ensemble. Anathème Bidule, qui était aussi près d’être Agnès que l’autorisaient les dérives génétiques, était la plus douée du lot. Mais aucune n’avait été un ange.

Beaucoup de gens qui rencontraient Aziraphale pour la première fois en tiraient trois conclusions : qu’il était anglais, qu’il était intelligent et qu’il était plus gay qu’un arbre chargé de singes gazés à l’oxyde d’azote. Sur les trois, deux étaient erronées : le Paradis n’est pas situé en Angleterre, quoi qu’aient pu en penser certains poètes, et les anges n’ont pas de sexe, à moins qu’ils ne veuillent vraiment faire un effort. Mais intelligent, il l’était certainement. Et son intelligence était celle des anges qui, sans être spécialement plus élevée que celle des humains, a un champ d’action beaucoup plus large. Et il avait l’avantage de millénaires d’expérience.

Aziraphale était le premier ange à posséder un ordinateur. C’était une petite machine en plastique, bon marché, lente, qu’on avait prétendue idéale pour les petites entreprises. Aziraphale s’en servait religieusement pour tenir des comptes d’une si scrupuleuse exactitude que les services des Impôts l’avaient déjà soumis à cinq vérifications, intimement persuadés qu’ils étaient que tout cela dissimulait une combine louche.

Mais les calculs auxquels il se livrait pour l’heure n’étaient pas de ceux dont un ordinateur est capable.

Parfois, il griffonnait quelque chose sur une feuille de papier placée à côté de lui. Elle était couverte de symboles que huit autres personnes au monde auraient pu comprendre ; deux d’entre elles avaient obtenu le prix Nobel, et parmi les six qui restaient, il y en avait un qui bavait beaucoup et qu’on n’autorisait pas à détenir des objets tranchants, par crainte de l’emploi qu’il pourrait en faire.

Anathème fit son déjeuner d’une soupe au miso et médita sur ses cartes d’état-major. Aucun doute, la zone qui entourait Tadfield était riche en lignes de force ; le célèbre révérend Watkins en personne y avait identifié quelques leys. Mais, sauf erreur considérable de la part d’Anathème, ils commençaient à changer de position.

Elle avait passé son week-end à faire des relevés avec son thauodalite et son pendule, et sa carte au millième de la région de Tadfield était désormais couverte de petits points et de flèches.

Elle les considéra un moment. Puis elle s’empara d’un stylo-feutre et, jetant un occasionnel coup d’œil de confirmation sur son carnet de notes, elle commença à les joindre.

La radio était allumée. Anathème ne l’écoutait pas vraiment. Et donc une grande partie des gros titres lui passa laidement au-dessus de la tête. Ce n’est que lorsque deux ou trois mots clés s’immiscèrent jusqu’à sa conscience qu’elle commença à prêter l’oreille.

Un nommé Un Porte-Parole était à deux doigts de l’hystérie.

« c danger pour les employés ou le public, disait-il.

– Et quelle quantité exacte de matériau s’est échappée ? » s’enquit l’interviewer.

Il y eut un silence. « Nous préférerions ne pas employer le terme échappée, dit le porte-parole. Pas échappée. Temporairement égarée.

– Vous voulez dire qu'elle est toujours sur place ?

– Nous ne voyons vraiment pas comment on aurait pu la soustraire d’ici.

– Vous avez bien dû envisager une intervention terroriste ? »

Il y eut un nouveau silence. Puis le porte-parole déclara, sur le ton calme de quelqu’un qui a supporté tout ce qu’il était capable de supporter et qui va démissionner tout de suite après, pour aller élever des poulets quelque part : « Oui, il le faut bien, je suppose. Il nous suffît de trouver des terroristes capables de retirer de son logement tout un réacteur nucléaire en service sans que personne ne s’aperçoive de rien. Il pèse un millier de tonnes et mesure une douzaine de mètres de hauteur. Ce sont donc des terroristes trèsmusclés. Vous avez peut-être envie de leur passer un coup de fil, monsieur, pour leur poser des questions sur ce même ton pincé et comminatoire ?

– Mais vous avez dit que la centrale continuait à produire de l’électricité, s’étrangla l’interviewer.

– C'est bien le cas.

– Mais comment est-ce possible, s’il n’y a plus de réacteur ? »

Même à la radio, on distinguait clairement le sourire dément du porte-parole. On voyait d’ici son stylo, en suspens au-dessus de la rubrique Fermes à vendredu Monde de la Volaille. « Nous n’en savons rien, répondit-il. Nous comptions sur vous pour nous l’expliquer, puisque vous êtes si malins, à la BBC. »

Anathème baissa les yeux vers sa carte.

Ce qu’elle venait de dessiner ressemblait à une galaxie, ou aux pétroglyphes qu’on trouve sur les monolithes Celtiques les plus huppés.

Les leys se déplaçaient. Ils dessinaient une spirale.

EUe était centrée – en gros, en tenant compte d’une certaine marge d’erreur, mais centrée, néanmoins – sur Lower Tadfield.

À plusieurs milliers de kilomètres de là, quasiment à l’instant où Anathème contemplait ses spirales, le vaisseau de plaisance Morbilliétait échoué par trois cents brasses d’eau.

Pour le capitaine Vincent, ce n’était qu’un problème parmi d’autres. Par exemple, il savait qu’il devait contacter ses propriétaires, mais d’un jour à l’autre – et parfois d’une heure à l’autre, dans notre monde informatisé – il ne savait jamais quien était le propriétaire.

Les ordinateurs, voilà ce qui engendrait ce bazar. Les titres de propriété du vaisseau étaient informatisés; le bâtiment pouvait adopter en quelques microsecondes le pavillon de complaisance le plus avantageux pour le présent. La navigation aussi avait été informatisée, et sa position était constamment tenue à jour par satellite. Avec patience, le capitaine Vincent avait expliqué aux propriétaires, quels qu’ils soient, qu’ils feraient un meilleur investissement en achetant plusieurs centaines de mètres carrés de plaques d’acier et une barrique de rivets. On l’avait informé que ses recommandations n’étaient pas en accord avec les prévisions en vigueur sur le flux des coûts et des bénéfices.


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