Текст книги "De bons présages"
Автор книги: Terence David John Pratchett
Соавторы: Neil Gaiman
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Personne ne fut gravement blessé, mais le sinistre dura plusieurs heures, causant pas mal de dégâts.
Le responsable de l’incendie rôdait sur une colline voisine et observait les flammes. C’était la dernière tâche de ce grand et mince Duc des Enfers avant qu’il ne regagne les régions infernales, et il l’avait menée à bien.
Il pouvait tranquillement laisser Rampa s’occuper du reste.
Hastur rentra chez lui.
☼
Dans la hiérarchie des anges, Aziraphale occupait le rang de Principauté, mais de nos jours, le terme prêtait à plaisanterie.
S’ils avaient eu le choix, ni Rampa ni lui n’auraient choisi la compagnie de l’autre, mais ils étaient tous deux hommes du monde – disons : des créatures à forme d’homme – et l’Accord avait fonctionné à leur avantage tout ce temps. Et puis, on finit par s’habituer au seul autre visage que l’on côtoie durant six millénaires.
L’Accord était d’une simplicité extrême, à tel point en fait que la majuscule était presque superflue et ne se justifiait que par sa longévité. C’était le genre d’accord de bon sens que les espions isolés, travaillant dans des conditions difficiles loin de leurs supérieurs, concluent avec leurs homologues quand ils comprennent qu’ils ont plus de points communs avec des adversaires immédiats qu’avec de lointains alliés. Il stipulait une non-intervention tacite dans leurs activités respectives. S’il empêchait toute victoire décisive, l’Accord leur épargnait également des défaites cuisantes, et les deux partis pouvaient rendre compte à leurs maîtres des grands progrès accomplis face à des ennemis retors et bien renseignés.
En pratique, cela voulait dire que Rampa avait pu développer Manchester tandis qu’Aziraphale avait les mains libres sur tout le territoire du Shropshire. Glasgow avait échu à Rampa, et Édimbourg à Aziraphale (aucun d’eux ne revendiquait Milton Keynes 7 , mais tous deux avaient présenté la ville comme une réussite).
Et puis, bien entendu, il avait semblé normal que chacun tienne la boutique de l’autre, pour ainsi dire, quand le bon sens le suggérait. Ils étaient tous deux de souche angélique, après tout. Si l’un devait se rendre à Hull pour une petite tentation vite fait, il pouvait bien en passant s’occuper d’une extase divine sans fioritures à l’autre bout de la ville. Après tout, elle aurait lieu de toute manière ; en gérant l’affaire de façon pragmatique, tout le monde bénéficiait de plus de temps libre et les frais généraux diminuaient d’autant.
L’Accord infligeait à l’occasion des pincements de culpabilité à Aziraphale, mais des siècles passés à côtoyer l’humanité avaient eu sur lui le même effet que sur Rampa, quoique dans le sens opposé.
Et puis, les Autorités ne semblaient guère se soucier de savoir qui faisait le travail, du moment qu’il était fait.
Pour l’instant, Aziraphale se tenait aux côtés de Rampa, sur les berges de l’étang de St James’s Park. Ils jetaient du pain aux volatiles.
Les canards de St James’s Park ont tellement l’habitude d’être nourris par des agents secrets en conciliabule clandestin, qu’ils manifestent un réflexe pavlovien typique. Mettez un canard de St James’s Park dans une cage de laboratoire et montrez-lui la photo de deux hommes – l’un porte en général un manteau à col de fourrure, l’autre quelque chose de sombre et une écharpe – et la bestiole commence à guetter sa provende. Si le pain noir de l’attaché culturel russe est particulièrement recherché par les canards les plus gourmets, le pain de mie détrempé à la sauce brune du chef du MI9 régale les connaisseurs.
Aziraphale lança un croûton à un canard ébouriffé, qui le saisit au vol et coula immédiatement à pic.
L’ange se retourna vers Rampa : « Tout de même, mon cherc
– Oh, pardon. La force de l’habitudec » Le canard furibond refit surface.
« Nous savions qu’il se tramait quelque chose, évidemment, reprit Aziraphale. Mais on imagine plus volontiers ce genre d’événement aux États-Unis. Ils adorent ça, là-bas.
– Ce n’est pas encore exclu », maugréa Rampa. Il regardait d’un air songeur sa Bentley de l’autre côté du parc. On était en train de fixer méticuleusement un sabot de Denver sur une des roues arrière.
« Ah oui, le politicien américain, se souvint l’ange. Un peu ostentatoire, tu ne trouves pas ? On dirait que l’Apocalypse est un film à grand spectacle que vous cherchez à vendre au plus grand nombre de pays possible.
– Tous les pays. La Terre et tous ses royaumes. »
Son dernier quignon lancé aux canards, qui s’en furent embêter l’attaché naval bulgare et un homme aux allures furtives, portant une cravate aux couleurs de Cambridge, Aziraphale jeta soigneusement le sac en papier dans une poubelle. Puis, il se retourna vers Rampa.
« C’est nous qui allons gagner, bien entendu, annonça-t-il.
– Ce n’est pas dans ton intérêt, répliqua le démon.
– Et pourquoi donc, je te prie ?
– Enfin, écoute ! Combien de musiciens crois-tu qu’il y a de votre côté ? Des musiciens de premier ordre, entendons-nous bien. »
La question sembla prendre Aziraphale au dépourvu.
« Eh bien, je diraisc
– Deux, annonça Rampa. Elgar et Liszt. Point final. Tous les autres sont chez nous. Beethoven, Brahms, la famille Bach au grand complet, Mozart, toute l’équipec Tu te vois passer une éternité en compagnie d’Elgar ? »
Aziraphale ferma les yeux. « Trop bien, gémit-il.
– Eh bien, nous y voilà », fit Rampa, une lueur de triomphe dans l’œil. Il connaissait bien les points faibles d’Aziraphale. « Plus de disques compacts. Fini, les concerts à l’Albert Hall. Fini, les concerts promenades. Fini, le festival de Glyndeboume. Il n’y aura plus que des chœurs célestes à longueur de journée.
– Ineffable, murmura Aziraphale.
– Comme des œufs sans sel, tu l’as dit. Ce qui me fait penser à autre chose. Fini, le sel, fini, les œufs. Fini, le saumon de Norvège avec une sauce aux radis. Fini, les pittoresques petits restaurants où on te connaît par ton nom. Euhc Fini, les mots croisés du Daily Telegraph.Fini, les petites boutiques d’antiquaire. Et fini, les librairies. Fini, les vieilles éditions rares et curieuses. Finic » Rampa raclait les fonds de tiroirs des goûts d’Aziraphale. « c les tabatières Régence en argentc
– La vie sera plus belle quand nous aurons triomphé ! croassa l’ange.
– Mais pas aussi intéressante. Allons, j’ai raison, tu le sais bien. Tu serais aussi heureux avec une harpe que moi avec une fourche.
– Tu sais parfaitement que nous ne jouons pas de la harpe.
– Et nous n’employons pas la fourche. C’était une simple figure de style. »
Ils se regardèrent un instant.
Aziraphale étala ses mains élégantes et manucurées.
« Mes collègues sont ravis de voir sonner l’heure décisive, tu sais. C’est le but ultime, vois-tu. La grande épreuve finale. Les glaives de flamme, les Quatre Cavaliers, les mers de sang, toutes ces formalités vulgaires. » Il haussa les épaules.
« Et après ? Fin de partie, introduisez une autre pièce ? demanda Rampa.
– J’ai parfois du mal à suivre ta façon de t’exprimer.
– J’aime les mers comme elles sont. Rien n’est inévitable. Rien n’oblige à conduire des tests jusqu’à destruction complète, uniquement pour vérifier que tout correspond aux normes. »
Aziraphale haussa à nouveau les épaules.
« Voilà encore de la sagesse ineffable, j’en ai peur. »
L’ange frissonna et serra son imperméable contre lui. Des nuages gris s’amoncelaient au-dessus de la ville.
« Allons quelque part où il fait plus chaud.
– C’est à moi que tu proposes ça ? » grommela Rampa.
Ils marchèrent un moment dans un silence lugubre.
« Non que je sois en désaccord avec toi, expliqua l’ange tandis qu’ils traversaient la pelouse. Seulement, je n’ai pas le droit de désobéir. Tu le sais bien.
– Moi non plus. »
Aziraphale lui coula un regard en biais. « Oh, allons donc ! Je t’en prie. Tu es un démon, après tout.
– Oui, mais les miens n’apprécient la désobéissance qu’en tant que principe général. Ils répriment férocement les cas particuliers.
– La désobéissance à leurs ordres, par exemple ?
– Gagné. Tu serais surpris de leurs réactions. Peut-être pas, après tout. De combien de temps crois-tu que nous disposions encore ? » Rampa fit un geste en direction de la Bentley. Les portières se déverrouillèrent.
« Les prophéties divergent, répondit Aziraphale en se glissant à la place du mort. Jusqu’à la fin du siècle, c’est presque certain, bien que nous puissions nous attendre à quelques phénomènes d’ici là. Pour la plupart des prophètes de ce millénaire, la versification primait sur la précision. »
Rampa pointa le doigt vers la clé de contact. Elle tourna.
« Comment ça ? demanda-t-il.
– Tu sais bien, lui expliqua l’ange, serviable. Et ton monde sera en son terme parvenu en nananananante et un.Ou deux, ou trois, ça dépend. Il y a peu de rimes en cinq, ce sont donc probablement des années plus sûres.
– Et ces phénomènes, de quel genre seront-ils ?
– Des veaux à deux têtes, des signes dans le ciel, des oies qui volent à contresens, des pluies de poissons, ce genre-là. La présence de l’Antéchrist affecte le déroulement normal du processus de cause à effet.
– Hmmm. »
Rampa passa en première. Puis, il se souvint de quelque chose. Il claqua des doigts.
Le sabot de Denver se volatilisa.
« Allons déjeuner, dit-il. Je te dois un repas depuisc c’était quand ?
– Paris, 1793, répondit Aziraphale.
– C’est ça. La Terreur. C’était une de vos opérations, ou une des nôtres ?
– Des vôtres, non ?
– J’ai oublié. Le restaurant était épatant, en tout cas. »
Au moment où ils dépassaient un agent de la circulation stupéfait, son carnet de contraventions entra en combustion spontanée, à la surprise de Rampa.
« Je suis à peu près certain de ne pas être responsable de ça. »
Aziraphale rougit.
« C’est moi, admit-il. J’ai toujours cru que ces gens-là étaient une de vos inventions.
– Tiens ? Nous avons toujours pensé le contraire. »
Rampa jeta un coup d’œil à la fumée dans son rétroviseur.
« Allez, on va au Ritz. »
Il ne s’était pas donné la peine de réserver. Dans son monde, les réservations, ça n’arrivait qu’aux autres.
&
Aziraphale collectionnait les livres. S’il avait été complètement franc avec lui-même, il aurait reconnu que sa librairie était simplement un endroit où les stocker. Il n’était pas un cas unique. Afin de maintenir sa couverture de libraire d’occasion typique, il employait tous les moyens pour dissuader ses clients d’acheter, à l’exception de la force physique. Les nauséabondes odeurs de moisi, les regards noirs, les horaires d’ouverture anarchiques – il faisait preuve de dons remarquables en ce domaine.
Il collectionnait depuis longtemps et, comme tous les collectionneurs, il s’était spécialisé.
Il avait réuni plus de soixante livres de prophéties portant sur le déroulement des derniers siècles du deuxième millénaire. Il avait un penchant pour les éditions originales de Wilde. Et il possédait la série complète des Bibles d’infamie, chacune baptisée selon ses coquilles.
La collection comprenait la Bible des Injustes,ainsi dénommée à cause d’une erreur d’impression, qui lui faisait proclamer au chapitre VI de l’Épître aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas que les justes ne seront point héritiers du Royaume de Dieu ? » ; et la Bible Friponne,composée par Barker et Lucas en 1632, qui édictait, suite à l’omission d’une négation dans le septième commandement : « Vous commettrez la fornication. »Il y avait la Bible des petits enflants,la Bible Que La Lumière Fuit,la Bible des Parisiens,celle des Pieuvres d’espritet d’autres encore. Aziraphale les possédait toutes. Y compris la plus rare, une Bible publiée en 1651 par la firme d’édition londonienne de Bilton et Scaggs.
Ça avait été la première de leurs trois catastrophes éditoriales.
On appelait communément cet ouvrage la Bible La pefte foit de tout cela.La longue erreur de composition, si on peut la définir ainsi, intervient dans le livre d’Ézéchiel, chapitre 48, verset 5.
2. Profche les bornes de la tribu de Dan, Aser aura fon partage depuis la région orientale jufqu’à celle de la mer.
3. Profche les bornes d’Aser, Nephtali aura fon partage depuis la région orientale jufqu’à celle de la mer.
4. Profche les bornes de Nephtali, Manafsé aura fon partage depuis la région orientale jufqu’à celle de la mer.
5. La pefte foit de tout cela. J’eftois marri en mon cœur de cefte compofition. Maiftre Bilton n’eft point gentil maiftre, & Maiftre Scaggs eft un avarideux, moins généreux qu’un ladre de Southwark. Sçachez-le bien par tant bel jour, quiconcque a un demi-grain de bon sens se devrait efbaudir au soleil, plutôt que de s’eftourbir à longueur de jour en cefte gueufe d’officine moifie. @* "AE@;!*
6. Profche les bornes d’Ephraïm, Rüben aura fon partage depuis la région orientale jufqu’à celle de la mer 8 .
La deuxième grande catastrophe éditoriale de Bilton et Scaggs se produisit en 1653. Par un coup de chance extraordinaire, ils avaient mis la main sur un des célèbres in-quartosperdus – les trois pièces de Shakespeare qui n’ont jamais été reprises dans l’édition in-folio,et sont désormais perdues pour les lettrés et les amateurs de théâtre. Seuls leurs titres sont parvenus jusqu’à nous. La pièce en question était une des premières de Shakespeare, Robin des Bois ou Une Comédie de la Forêt de Sherwood 9 .
Maître Bilton avait acheté l'in-quartopour presque six guinées, et il entendait bien en tirer deux fois ce prix, rien qu’avec l’édition reliée.
Et il l’égara.
Bilton et Scaggs ne comprirent jamais vraiment les raisons de leur troisième catastrophe éditoriale. Les livres de prophéties se vendaient alors partout comme des petits pains. On en était à la troisième édition anglaise des Centuriesde Nostradamus, et cinq Michel de Nostre-Dame, clamant tous bien haut qu’ils étaient le seul authentique auteur, faisaient de triomphales tournées de dédicaces. Quant aux libraires, ils n’arrivaient pas à garder en stock la Collection de Prophétiesde la Mère Shipton.
Chaque grand éditeur londonien – ils étaient huit -avait au moins un Livre de Prophéties à son catalogue. Tous ces ouvrages étaient parfaitement fantaisistes, mais le ton catégorique de leurs vagues généralités les rendaient extrêmement populaires. Ils se vendaient par milliers, par dizaines de milliers d’exemplaires.
« C’eftoit aussi rentable que de battre monnaie, avait affirmé Maître Bilton à Maître Scaggs 10 . Le public eftoit fol de telles sornettes ! Nous devons incontinent publier quelque livre de prophéties signé par une vieillarde ! »
Le manuscrit arriva à leur porte le lendemain matin ; l’auteur faisait preuve, comme toujours, d’un sens parfait du minutage.
Bien que ni Maître Bilton ni Maître Scaggs ne l’aient compris, le manuscrit qu’on leur avait envoyé était le seul ouvrage prophétique de toute l’histoire humaine à ne compter que des prédictions parfaitement exactes concernant les quelque trois cent quarante années à venir, une description minutieuse et fidèle des événements qui culmineraient par l’Apocalypse. Il mettait dans le mille sur le moindre détail.
Bilton et Scaggs publièrent le livre en septembre 1655, largement dans les temps pour les achats de Noël 11 , et ce fut le premier ouvrage soldé en Angleterre.
Il ne se vendit pas.
Pas même, dans une petite librairie du Lancashire, l’exemplaire auprès duquel on avait posé une pancarte en carton annonçant : Efcrivailleur local.
L’auteur du livre, une certaine Agnès Barge, n’en fut pas surprise. Il en fallait beaucoup pour surprendre Agnès Barge.
De toute façon, elle ne l’avait pas écrit pour le vendre ou pour ses droits d’auteur, ni même pour la gloire. Elle ne l’avait écrit que pour obtenir l’unique exemplaire auquel l’auteur avait droit.
Nul ne sait ce qu’il advint des légions d’invendus. Aucun musée, aucune collection privée n’en possède de copie. Même Aziraphale n’en a pas d’exemplaire, et les jambes lui manqueraient à la seule idée de poser ses mains exquisément manucurées sur l’un d’eux.
En fait, il n’existait plus au monde qu’un seul volume des prophéties d’Agnès Barge.
Il était posé sur une étagère, à soixante-dix kilomètres environ de l’endroit où Rampa et Aziraphale se régalaient d’un excellent déjeuner. Pour user d’une métaphore, le livre venait de commencer le compte à rebours.
&
Il était maintenant trois heures de l’après-midi. L’Antéchrist était sur terre depuis quinze heures, et un ange et un démon en avaient passé trois à boire sans désemparer.
Us étaient assis l’un en face de l’autre dans l’arrière-boutique de la petite librairie miteuse que possédait Aziraphale dans le quartier de Soho.
La plupart des librairies de Soho, le quartier chaud de Londres, possèdent une arrière-boutique, généralement garnie de livres coûteux, à défaut d’être rares. Mais les livres d’Aziraphale n’étaient pas illustrés. Ils avaient de vieilles couvertures brunes et des pages qui craquaient sous les doigts. À l’occasion, s’il lui était impossible de faire autrement, Aziraphale en vendait un.
Et de temps en temps, des messieurs sérieux en costume sombre venaient lui rendre visite pour suggérer avec beaucoup de politesse qu’il devrait peut-être vendre sa boutique pour qu’on puisse la transformer en un point de vente plus adapté au quartier. Ils offraient parfois des sommes en liquide, d’épais rouleaux de billets usagés de cinquante livres. Ou d’autres fois, pendant qu’ils discutaient, certains individus en lunettes noires se promenaient dans la boutique, en hochant la tête et en déplorant l’inflammabilité du papier et les risques que courait l’établissement.
Aziraphale opinait en souriant, et disait qu’il y réfléchirait. Et ils s’en allaient. Pour ne jamais revenir.
Être un ange ne signifie pas qu’on est un imbécile.
La table devant eux était chargée de bouteilles vides.
« Ce que je veux dire, annonça Rampa. Ce que je veux dire. Ce que je veux dire. » Il tenta de focaliser sa vision sur Aziraphale. « Ce que je veux dire », répéta-t-il. Et il tenta d’imaginer ce qu’il voulait dire. « Ce que j’essaie de dire, entama-t-il avec une mine soudain radieuse, c’estc les dauphins. Voilà ce que je veux dire.
– Des espèces de poissons, énonça Aziraphale.
– Non, non, nonnonnon, contra Rampa en agitant l’index. C’est un mammifère. Un vrai mamc mifère. La différence, c’est quec » Rampa pataugea dans les fondrières de son cerveau et lutta pour se rappeler la différence. « La différence, c’est qu’ils.
– Qu’ils s’accouplent hors de l’eau ? » suggéra l’ange.
Le front de Rampa se plissa. « Je crois pas. J’ suis même presque sûr que non. Y a un rapport avec leurs petits. Bon, bref. » Il se reprit. « Ce que je veux dire. Ce que je cherche à dire. Leurs cerveaux. »
Il tendit la main vers une bouteille.
« Qu’est-ce qu’ils ont, leurs cerveaux ?
– Ils sont gros. Voilà ce que je veux dire. De la taille. De la taille dec de cerveaux vachement gros. Et puis, y a les baleines. Ça, c’est du cerveau, crois-moi. La mer entière est bourrée de cerveaux.
– Le Kraken », prononça Aziraphale en contemplant son verre, la mine mélancolique.
Rampa le considéra avec l’expression soutenue et refroidie de quelqu’un qui vient de voir le fil de ses pensées tranché à la tronçonneuse. « Hein ?
– Un sacré bestiau. Il dort sous le tonnerre des premières profondeurs. Sous des tonnes d’immenses et nombreux polopc polypoc du varech, mais vachement gros, tu vois. Il paraît qu’il va remonter en surface à la fin, et la mer se mettre à bouillir.
– Ah ouais ?
– C'est un fait. Tennyson l’a écrit.
– Eh ben, voilà, conclut Rampa en se carrant sur sa chaise. La mer qui bouillonne, ces pauvres bougres de dauphins transformés en bouillabaissec tout le monde s’en fout. Pareil pour les gorilles. Houlà, ils se disent, le ciel est couleur de sang, les étoiles se cassent la gueule, qu’est-ce qu’ils ont mis dans les bananes ? Et puisc
– Ça construit des nids, les gorilles, tu savais ça ? dit l’ange en se versant une rasade et en atteignant son verre à la troisième tentative.
– Tu rigoles.
– C’est la vérité vraie. J’ai vu un documentaire. Des nids.
– Tu confonds avec les oiseaux.
– Non, des nids », insista Aziraphale.
Rampa décida de laisser tomber le sujet.
« Bon, ben, tu voisc conclut-il. Toutes les fritures de la Terre. Les créatures, je veux dire. Les créatures de la Terre. Pas mal qui ont des cerveaux. Tout d’un coup, badaboum !
– Mais tu fais partie de l’opération, toi aussi, signala Aziraphale. Tu induis les gens en tentation. Tu te débrouilles vachement bien. »
Rampa abattit son verre sur la table. « Mais ça, c’est pas pareil. Y sont pas obligés de dire oui. C’est le côté ineffable de l’affaire, d’accord ? C'est ton côté qui a inventé la règle. Faut continuer à mettre les gens à l’épreuve. Mais faut pas les détruire.
– Bon, bon. J’aime pas beaucoup ça, moi non plus, mais je te l’ai dit : j’ai pas le droit de désobic desboc de pas faire ce qu’on me dit. Chuis un ange.
– Y a pas de théâtres au Paradis. Et y a pas beaucoup de films.
– Essaie pas de m’induire en tentation, moi, geignit Aziraphale. J’te connais, vieux serpent !
– Réfléchis-y. Tu sais ce que c’est, l’éternité ? Tu sais ce que c’est ? J’veux dire, tu sais ce que ça représente ? Y a une grosse montagne, tu vois, deux mille mètres de haut, à l’autre bout de l’univers, et une fois tous les mille ans, y a un p’tit zoiseau.
– Quel p’tit zoiseau ? s’inquiéta Aziraphale, soupçonneux.
– Celui dont je te parle. Et tous les mille ansc
– Le même oiseau, tous les mille ans ? »
Rampa hésita. « Oui.
– Ça doit être une vraie antiquité, ce piaf, alors.
– Ouais. Bon, tous les mille ans, l’oiseau volec
– Il se traîne, plutôt.
– Il vole jusqu’à la montagne pour s'y aiguiser le becc
– Hé, minute, c’est pas possible. Entre ici et l’autre bout de l’univers, y a plein dec » L’ange fit un geste du bras, ample quoiqu’un peu gauche. « Plein de machin-truc, mon p’tit gars.
– On va dire qu’il y arrive, persévéra Rampa.
– Comment il fait ?
– C'est pas ce qui compte !
– Il pourrait y aller en vaisseau spatial », suggéra l’ange.
Rampa se radoucit un peu. « Oui. Si tu veux. Enfin, bref, l’oiseauc
– Seulement, tu parles du bout de l’univers. Alors, faudrait que ce soit un de ces vaisseaux spatiaux où c’est les descendants qui arrivent au bout. Faudrait dire aux descendants, tu sais :” Quand vous arriverez à la Montagne, faudra que vousc” » Il hésita. « Qu’est-ce qu’il faudra qu’ils fassent ?
– Il s’aiguise le bec sur la montagne. Et ensuite, il revient en sens inversec
– c dans le vaisseau spatial.
– Et mille ans après, il recommence », acheva précipitamment Rampa.
Il y eut un instant de silence éthylique.
« Ça fait beaucoup de boulot, rien que pour s’aiguiser le bec, réfléchit Aziraphale.
– Bon, écoute. Ce que je veux dire, c’est que quand l’oiseau aura complètement usé toute la montagne, hein, eh benc »
Aziraphale ouvrit la bouche. Rampa le savait : il allait faire un commentaire sur la résistance comparée des becs d’oiseaux et des montagnes de granit. Le démon se lança résolument.
« c Eh ben, tu seras toujours en train de regarder La mélodie du bonheur. »
Aziraphale se figea.
« Et ça te plaira ,insista Rampa, impitoyable. Tu verras.
– Mon petitc
– Tu n’auras pas le choix.
– Écoutec
– Le Paradis est totalement dépourvu de bon goût.
– Làc
– Et y a pas un seul restaurant japonais. »
Une expression douloureuse passa sur le visage soudain très grave de l’ange. « Je ne peux pas discuter de ça en état d’ivresse, dit-il. Je vais dessoûler.
– Moi aussi. »
Tous deux firent la grimace tandis que l’alcool abandonnait leur système circulatoire, et ils se rassirent de façon un peu plus convenable. Aziraphale rajusta son nœud de cravate.
« On ne peut pas contrecarrer les plans divins », croassa-t-il.
Rampa inspecta son verre avant de le remplir à nouveau.
« Et les plans diaboliques ?
– Pardon ?
– Faut bien que ce soit un plan diabolique, non ? C’est nousqui le mettons en œuvre. Mon côté.
– Ah, mais ça fiait partie du grand plan divin .Ton côté ne peut rien faire sans que ça fiasse partie de l’ineffable plan divin, ajouta-t-il avec un brin d’autosatisfaction.
– Que tu crois !
– Non, c’est lec » Aziraphale claqua des doigts, agacé. « Le machin. Comment tu appelles ça, tu as une expression imagée ? Le résultat à la fin ?
– Le résultat final.
– Oui, c’est ça.
– Eh bienc Si tu en es tellement sûr.
– Y a pas le moindre doute. »
Rampa leva la tête avec une expression madrée.
« Alors tu ne peux pas être sûr – tu me corriges si je me trompe – tu ne peux pas être certain que le déjouer ne fiasse pas également partie du plan divin ? Je veux dire, tu es censé déjouer les manigances du Malin en toutes circonstances, je me trompe ? »
Aziraphale hésita.
« C’est vrai, effectivement.
– Tu vois une manigance, crac ! tu déjoues. J’ai tort ou pas ?
– Dans les grandes lignes, dans les grandes lignes. En réalité, j’encourage les humains à s’occuper du côté pratique du déjouement. Rapport à l’ineffabilité, tu comprends.
– Bien, bien. Donc, tout ce que tu as à faire, c’est de déjouer. Parce que, s’il y a une chose que je sais, c’est que sa naissance n’est qu’un début. Le facteur décisif, c’est l’éducation. Les Influences. Sans Elles, ce gamin n’apprendra jamais à utiliser ses pouvoirs. » Il hésita. « En tout cas, pas forcément comme prévu.
– Mon côté ne verra sûrement pas d’objection à ce que je déjoue les manigances du tien, supputa Aziraphale. Bien au contraire.
– Exact. Ça ferait bien reluire ton auréole. » Rampa adressa un sourire encourageant à l’ange.
« Mais qu’est-ce qui arrivera au gamin s’il ne reçoit pas une éducation satanique ?
– Rien, probablement. Il n’en saura jamais rien.
– Mais l’héréditéc
– Ne me parle pas d’hérédité ! Qu’est-ce que l’hérédité vient faire dans l’histoire ? Regarde Satan. Il a été créé ange, et il devient le Grand Adversaire en grandissant. Si tu veux discuter génétique, autant affirmer que le gosse deviendra un ange. Après tout, son papa avait un poste important au Paradis, dans le temps. Dire qu’il deviendra un démon plus tard, simplement parce que son père en est devenu un, c’est comme si tu affirmais qu’une souris à laquelle on coupe la queue donnera naissance à des souriceaux sans queue. Non. C'est l’éducation qui conditionne tout. Là-dessus, tu peux me faire confiance.
– Et si les influences sataniques n’ont pas libre cours ?
– Eh bien, au pire, l’Enfer devra recommencer à zéro. Et la Terre gagne onze ans de répit, au bas mot. Ça vaut peut-être le coup, non ? »
Aziraphale parut de nouveau songeur.
« Selon toi, l’enfant ne serait pas mauvais par nature ? demanda-t-il lentement.
– Il est potentiellementmauvais. Mais potentiellement bon, aussi, je suppose. C'est juste une énorme potentialité qui attend qu’on l’oriente. » Rampa haussa les épaules. « De toute façon, pourquoi est-ce qu’on discute de ces histoires de bien et de mal ? Nous savons bien, toi et moi, que ce sont juste des noms qui définissent de quel côté on se trouve.
– Je suppose que ça vaut la peine d’essayer », admit l’ange. Rampa hocha la tête d’un air encourageant.
« Alors, c’est d’accord ? » demanda le démon en tendant la main.
L’ange la serra avec prudence.
« Ce sera probablement plus intéressant que les saints, reconnut-il.
– Et ce sera pour le bien de l’enfant, en fin de compte. Nous lui servirons de parrains, pour ainsi dire. On surveillera son éducation religieuse, en quelque sorte. »
Aziraphale eut un sourire radieux.
« Tu sais, je n’avais pas vu les choses sous cet angle. Des parrains .Ce sera un travail d’enfer !
– C’est pas désagréable, une fois qu’on est habitué », répondit Rampa.
On l’appelait Scarlett. À cette époque, elle vendait des armes, mais elle commençait à s’en lasser. Elle ne conservait jamais longtemps la même profession. Trois, quatre siècles, au grand maximum. Il ne fallait pas s’enferrer dans la routine.
Ses cheveux étaient d’un auburn parfait, ni carotte, ni châtain : un roux cuivré, franc et luisant. Ils lui tombaient jusqu’à la taille, en mèches pour lesquelles les hommes auraient été capables de tuer, ce qui avait souvent été le cas, d’ailleurs. Ses yeux étaient d’un orange étonnant. On lui aurait donné vingt-cinq ans. C’est l’âge qu’elle avait toujours paru.
Elle possédait un camion poussiéreux, rouge brique, rempli d’armements divers, et elle montrait un don presque incroyable pour franchir à son bord toutes les frontières du monde. Elle faisait route vers un petit pays d’Afrique occidentale, où se déroulait une guerre civile de faible envergure, afin d’effectuer une livraison qui, avec un peu de chance, la changerait en guerre civile de grande envergure. Malheureusement, le camion était tombé en panne, et la réparation dépassait même ses capacités.
Pourtant, elle était douée pour la mécanique, de nos jours.
Elle se trouvait alors dans un centre-ville 12 . L’agglomération en question était la capitale du Kumbolaland, une nation africaine qui avait connu trois mille ans de paix. Elle s’était appelée le Sir-Humphrey-Clarcksonland pendant une trentaine d’années, mais comme le pays ne possédait pas la moindre ressource minérale et qu’il avait autant d’importance stratégique qu'une banane, on lui avait permis d’accéder à l’indépendance avec une hâte presque indécente. Le Kumbolaland était un pays pauvre, peut-être, ennuyeux, sans aucun doute, mais pacifique. Ses diverses tribus, qui s’entendaient parfaitement ensemble, avaient depuis longtemps fondu leurs épées pour en faire des socs de charrue. Une bagarre avait éclaté en 1952 entre un conducteur de bœufs éméché et un voleur de bœufs tout aussi éméché ; on en parlait encore.
La chaleur fit bâiller Scarlett. Elle s’éventa avec son chapeau à large bord, abandonna l’épave de son camion dans la poussière de la rue et entra dans un bar.
Elle acheta une bière en boîte, la vida puis lança un sourire au barman. « J’ai besoin de faire réparer mon camion. À qui puis-je m’adresser, dans le coin ? »
Le barman lui rendit un immense sourire aux dents blanches. Il avait été impressionné par sa façon de vider une canette. « Il n’y a que Nathan, Miss. Mais Nathan est reparti à Kaounda visiter la ferme de son beau-père. »
Scarlett paya une autre bière. « Alors ? Ce Nathan ? Vous savez quand il rentre ?
– La semaine prochaine, peut-être. Ou dans quinze jours, chère Miss. Ho, ce Nathan, c’est un vrai vaurien, vous savez ? »








