Текст книги "De bons présages"
Автор книги: Terence David John Pratchett
Соавторы: Neil Gaiman
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Les Autorités Infernales avaient cessé de communiquer. Rampa retourna le poste vers le mur, au cas où.
Il alla à la Joconde.
Il décrocha le croquis du mur, pour démasquer un coffre-fort. Ce n’était pas un coffre mural ; Rampa l’avait acheté à une compagnie qui avait pour clientèle les industries du nucléaire.
Il le déverrouilla, faisant apparaître une porte intérieure avec une serrure à combinaison. Il afficha le code (4-0-0-4, facile de s’en souvenir, c’était l’année où il s’était insinué sur cette planète idiote et fabuleuse, alors qu’elle brillait encore de l’éclat du neuf).
À l’intérieur se trouvait une bouteille thermos, deux gants épais en PVC, du genre qui vous couvre les bras jusqu’à l’épaule, et des pincettes.
Rampa s’interrompit. Il parcourut l’appartement d’un regard nerveux.
(On entendit un craquement au rez-de-chaussée. C’était la porte d’entréec)
Il enfila les gants et prit la bouteille avec précaution, puis les pincettes et le seau – et, après réflexion, il saisit le brumisateur des plantes à côté d’un caoutchouc prodigieux – et se dirigea vers son bureau. Sa démarche suggérait qu’il transportait un de ces produits dont la chute est prétexte à des répliques comme : « Et à l’endroit où s’étend aujourd’hui ce cratère se dressait jadis la ville de Wah-Ching-Tonn », prononcées par des vieillards chenus, dans les films de science-fiction de série B.
Il atteignit le bureau, poussa la porte de l’épaule. Puis il plia les jambes et déposa lentement les objets sur le sol. Le seauc les pincettesc le brumisateurc et enfin, délibérément, la bouteille.
Une goutte de sueur commença à perler sur le front de Rampa et à couler en direction d’un œil. Il l’écarta d’une chiquenaude.
Puis, avec précaution et détermination, il utilisa les pincettes pour dévisser le bouchon de la bouteillec lentement... avec d’infinies précautionsc Ça y étaitc
(Un martèlement dans l’escalier, un hurlement étouffé. Ce devait être la petite vieille de l’étage en dessous.)
Il ne pouvait pas se permettre d’aller plus vite.
Il empoigna la bouteille avec les pincettes et, prenant garde à ne pas laisser la plus petite goutte tomber à côté, il en versa le contenu dans le seau en plastique. Il suffirait d’un seul faux mouvement.
Là.
Ensuite, il ouvrit la porte du bureau d’une dizaine de centimètres et plaça le seau en équilibre dessus.
Avec les pincettes, il revissa le bouchon de la thermos, puis (un fracas dans l’entrée) il retira les gants de PVC, ramassa le brumisateur et s’installa derrière son bureau.
« Rampaaaant ? » appela une voix gutturale. Hastur.
« Il est par là, siffla une autre voix. Je sens la présence de cette petite ordure visqueuse. » Ligur.
Hastur et Ligur.
Rampa aurait été le premier à proclamer qu’au fond, très au fond, la plupart des démons n’étaient pas vraiment mauvais. Dans le grand combat cosmique, ils avaient le sentiment d’occuper un poste équivalent à celui de percepteur – ils accomplissaient une tâche impopulaire, certes, mais capitale dans le grand dessein des choses. Dans le même ordre d’idées, certains anges n’avaient rien de parangons de vertu ; Rampa en avait rencontré un ou deux qui, quand il s’agissait de châtier les impies, châtiaient nettement plus fort que la situation ne l’exigeait. Dans l’ensemble, tout le monde avait un travail à faire et s’employait à l’accomplir.
Et d’un autre côté, on trouvait des gens comme Ligur et Hastur, qui tiraient de si noires délices des choses déplaisantes qu’on aurait quasiment pu les croire humains.
Rampa se carra dans son fauteuil de cadre. Il se contraignit à se détendre et échoua de façon terrifiante.
« Par ici, les gars, lança-t-il.
– On veut te parler », dit Ligur (d’une voix qui voulait faire comprendre que “parler” était synonyme d’“infliger une éternité de souffrances atroces”), et le démon trapu poussa la porte du bureau.
Le seau vacilla puis s’abattit, pour coiffer proprement la tête de Ligur.
Laissez tomber un fragment de sodium dans de l’eau. Regardez-le s’enflammer et flamber, tournoyer comme un fou, en sifflant et en bouillonnant. Ce fut la même chose ; mais en moins joli.
Le démon s’écorcha, s’embrasa et palpita. Une fumée grasse et brune monta de lui, et il hurla, hurla et hurla encore. Puis il se ratatina, se replia sur lui-même, et il ne resta de lui qu’une flaque luisante, ressemblant à une poignée de limaces broyées, dans un disque brûlé et noirci de la moquette.
« Salut », lança Rampa à Hastur, qui marchait derrière Ligur mais n’avait malheureusement pas reçu la moindre éclaboussure.
Il y a des choses inimaginables ; des bassesses auxquelles même un démon ne croirait pas qu’un de ses congénères puisse descendre.
« c De l’eau bénite. Salopard, dit Hastur. Immonde salopard. Il ne t’avait jamais fait aucun mal.
– Pas encore », rectifia Rampa qui se sentait vaguement plus à l’aise, maintenant que les forces s’étaient un peu équilibrées. Un peu, mais pas totalement, il s’en fallait de beaucoup. Hastur était Duc des Enfers. Rampa n’était même pas conseiller municipal.
« Ce qui va t’arriver sera répété à voix basse par les mères dans les coins sombres, pour terrifier leurs petits », dit Hastur ; puis, il trouva que le langage de l’Enfer n’était pas à hauteur de ce qu’il voulait exprimer. « Tu vas te faire dégommer, mon salaud », ajouta-t-il.
Rampa leva son brumisateur en plastique vert et le secoua d’un air menaçant. « Va-t’en », dit-il. Il entendit le téléphone sonner en bas. Quatre sonneries, puis le répondeur se déclencha. Il se demanda vaguement qui c’était.
« Tu ne me fais pas peur », répondit Hastur. Il regardait une goutte d’eau couler de l’embout et descendre lentement le long du récipient en plastique, en direction de la main de Rampa.
« Tu sais ce que je tiens ? demanda Rampa. C’est un brumisateur pour plantes acheté en grande surface, le brumisateur le moins cher et le plus efficace qui soit au monde. Il peut projeter un fin nuage de gouttelettes. Ai-je besoin de te rappeler ce qu’il contient ? Ça peut te changer en ça. » Il montra du doigt l’horreur sur la moquette. « Maintenant, va-t’en. »
Puis la goutte qui coulait le long du brumisateur atteignit les doigts repliés de Rampa et s’arrêta. « Tu bluffes, déclara Hastur.
– C’est bien possible », répondit Rampa d’une voix qui indiquait, du moins l’espérait-il, qu’un bluff était la dernière chose qu’il pouvait avoir en tête. « Et peut-être que je ne bluffe pas. Tu tiens à vérifier si tu es dans un jour de chance ? »
Hastur fit un geste, et la boule de plastique se désagrégea comme du papier de riz, éclaboussant d’eau le bureau et le costume de Rampa.
« Oui », répondit Hastur. Puis il sourit. Ses dents étaient trop aiguës, et sa langue dardait entre elles. « Et toi ? »
Rampa ne répondit pas. Le plan A avait fonctionné. Le plan B avait échoué. Tout reposait sur le plan C, et il n’y avait qu’un seul problème : Rampa n'avait rien préparé au-delà de la phase B.
« Soit, siffla Hastur, c’est l’heure. Allons-y, Rampa.
– Je crois qu’il y a une chose que tu devrais savoir, lança Rampa pour gagner du temps.
– Et quoi donc ? » Hastur eut un sourire.
C’est alors que le téléphone sur le bureau de Rampa sonna.
Il décrocha et prévint Hastur : « Ne bouge pas. Il y a quelque chose de très important qu’il faut que tu saches, et je ne plaisante pas. Allô ?
« Grmm », dit-il. Puis il ajouta : « Non. Je suis avec un vieil ami à moi. »
Aziraphale lui raccrocha au nez. Rampa se demanda ce qu’il voulait.
Et soudain, le plan C apparut dans sa tête. Il ne reposa pas le combiné. Il dit : « Très bien, Hastur, tu as réussi l’épreuve. Tu es prêt à jouer dans la cour des grands.
– Tu es devenu fou ?
– Mais non. Tu ne comprends donc pas ? C’était un test. Les Seigneurs de l’Enfer voulaient savoir si l’on peut te faire confiance, avant de te donner le commandement des Légions des Damnés, dans la Guerre qui s’annonce.
– Rampa, tu es en train de mentir ou tu as perdu la tête, voire même les deux à la fois », rétorqua Hastur. Mais son assurance semblait entamée.
L’espace d’un instant, il avait pris cette hypothèse en considération ; c’est là que Rampa le tenait. Il n’était pas impossible, après tout, que l’Enfer soit bel et bien en train de le mettre à l’épreuve. Que Rampa soit autre chose que ce qu’il paraissait. Hastur était paranoïaque, ce qui est simplement une réaction raisonnable et saine quand on vit aux Enfers, où tout le monde est vraiment contre vous.
Rampa commença à composer un numéro. « Pas de problème, duc Hastur. Je ne m’attends pas à ce que tu me croies, reconnut-il. Mais si tu demandais au Conseil des Ténèbres ? Je suis sûr qu’ils te convaincront. »
La liaison avec le numéro qu’il venait de former s’établit avec un clic, et la sonnerie commença à retentir.
« Salut, couillon », lança-t-il.
Et il disparut.
En une minuscule fraction de seconde, Hastur disparut à son tour.
Au fil des ans, on a consacré d’innombrables heures de travail théologique à débattre de la célèbre question : combien d’anges peuvent-ils danser sur une tête d’épingle ?
Pour parvenir à une réponse, il faut tenir compte des faits suivants :
D'abord, les anges ne dansent pas. C’est une caractéristique des anges. Ils savent goûter en connaisseurs la Musique des Sphères, mais ils n’éprouvent jamais le besoin de se mettre à guincher comme des bêtes. Donc : zéro.
Enfin, presque. Aziraphale avait appris la gavotte dans un discret club pour gentlemen de Portland Place, à la fin des années 1880, et s’il avait initialement paru aussi doué pour la danse qu’un canard pour la haute finance, il avait fini par y acquérir une aisance indéniable. Aussi ressentit-il une vive contrariété quand, quelques décennies plus tard, la gavotte passa définitivement de mode.
Par conséquent, à condition que la danse soit une gavotte et qu’on lui fournisse une partenaire adéquate (à condition également, c’est une pure théorie, qu’elle aussi sache danser la gavotte etqu’elle soit capable de la danser sur une tête d’épingle), la réponse est catégorique : un.
Mais là encore, on pourrait se demander combien de démons peuvent danser sur une tête d’épingle. Ils viennent de la même souche de base, après tout. Et eux, ils dansent, au moins 35 .
Et si l’on pose la question en ces termes, la réponse devient finalement : un bon nombre, à condition qu’ils abandonnent leur corps physique, ce qui est l’enfance de l’art pour un démon. Les démons ne sont pas limités par les lois de la physique. Si l’on prend une perspective large, l’univers n’est qu’un petit objet rond, semblable à ces boules remplies d’eau qui imitent une tempête de neige en miniature quand on les secoue 36 . Mais si on examine la situation de vraiment très près, le seul problème, quand on veut danser sur une tête d’épingle, ce sont les gouffres qui séparent les électrons.
Pour ceux qui sont de race angélique ou de souche démoniaque, taille, forme et composition ne sont que des options.
Pour l’heure, Rampa voyageait à une vitesse incroyable le long de la ligne téléphonique.
Dring.
Rampa traversa deux standards téléphoniques à une fraction très coquette de la vitesse de la lumière. Hastur n’était pas loin derrière : dix ou douze centimètres, mais à cette taille, cela assurait à Rampa une avance très confortable. Avance qui disparaîtrait, bien entendu, dès qu’il émergerait à l’autre bout.
Ils étaient trop petits pour pouvoir faire usage du son, mais les démons n’ont pas absolument besoin de son pour communiquer entre eux. Derrière lui, il entendit Hastur hurler : « Je t’aurai, salaud ! Tu ne m’échapperas pas ! »
Dring.
« Tu peux sortir où tu veux, je te suivrai ! Tu ne m’échapperas pas ! »
Rampa avait traversé quelque quarante kilomètres de câble en moins d’une seconde.
Hastur était sur ses talons. Rampa allait devoir minuter toute la manœuvre avec beaucoup, beaucoup de précision.
Dring.
C’était la troisième sonnerie. Bien, songea Rampa, c’est le moment ou jamais.
Il s’arrêta brusquement, vit Hastur le dépasser à pleine vitesse. Hastur se retourna etc
Dring.
Rampa jaillit à travers la ligne téléphonique, traversa la gaine de plastique et se matérialisa dans son salon, à sa taille originale, le souffle court.
Clic.
Le message commença à défiler sur son répondeur. Puis on entendit un bipet, tandis que la bande magnétique enregistrait la réponse qu’on déposait, une voix hurla dans le haut-parleur, après le bip : « Parfait ! Quoi ?c Espèce de saleté de serpent ! »
Le petit voyant rouge signalant la présence d’un message commença à clignoter.
Allumé, éteint, allumé, éteint, on aurait dit un œil minuscule et furieux.
Rampa regretta vraiment de ne plus avoir d’eau bénite, ni le temps d’y plonger la cassette jusqu’à dissolution complète. Mais il avait couru assez de risques pour obtenir le dernier bain de Ligur ; il le possédait depuis des aimées, au cas où. La seule présence du liquide dans ces murs le mettait mal à l’aise. Ouc à moins quec oui, que se passerait-il s’il écoutait la cassette dans la voiture ? Il jouerait et rejouerait Hastur sans cesse, jusqu’à ce que le démon se transforme en Freddie Mercury. Non. Hastur était une crapule, mais il y avait des limites.
Le tonnerre gronda au loin.
Il n’avait plus le temps.
Il n’avait plus d’issue.
Il sortit quand même. Il courut à sa Bentley et partit en direction du West End, comme s’il avait tous les démons de l’Enfer aux trousses. Ce qui était plus ou moins le cas.
Madame Tracy entendit le lourd pas de M r Shadwell gravir l’escalier. Il était plus lent qu’à l’accoutumée, et faisait halte toutes les deux ou trois marches. D'habitude, il montait les marches comme s’il les haïssait toutes, individuellement.
Elle ouvrit la porte de chez elle. Il était adossé contre le mur.
« Eh bien, M r Shadwell, qu’est-ce que vous avez donc fait à votre main ?
– Éloigne-toi, fumelle, gémit Shadwell. J’connaissions point l’étendue de mes pouvoirs !
– Pourquoi est-ce que vous la retenez comme ça ? »
Shadwell essaya de s’enfoncer dans le mur.
« Recule, te dis-je ! Je n’voulions point encourir une telle responsabilité !
– Mais que diable vous est-il arrivé, M r Shadwell ? s’enquit madame Tracy en essayant de lui prendre la main.
– Le diable, justement ! Le diable ! »
Elle réussit à lui attraper le bras. Shadwell, le fléau des forces maléfiques, fut incapable de résister quand elle l’attira dans son appartement.
Il n’y était encore jamais entré, du moins pas en état de veille. Ses rêves l’avaient paré de soieries, de riches tapisseries et de ce qu’il appelait des ongulents capiteux. En fin de compte, un rideau de perles masquait l’entrée de la kitchenette, et on trouvait une lampe maladroitement fabriquée à partir d’une bouteille de chianti, parce que les goûts de madame Tracy en matière d’objets chics s’étaient fermement ancrés, comme pour Aziraphale, en 1953. Et une table se dressait au milieu de la pièce, couverte d’une nappe en velours. Sur le velours, la boule de cristal qui représentait une part croissante des revenus de madame Tracy.
« Je crois que vous avez besoin de vous étendre un peu, M r Shadwell », dit-elle d’une voix qui ne souffrait aucune discussion, et elle le conduisit dans la chambre. Il était trop abasourdi pour protester.
« Mais le p’tit Newt est là-bas, exposé aux passions païennes et aux fourberies occultes, marmonna Shadwell.
– En ce cas, je suis certaine qu’il saura se débrouiller », répliqua madame Tracy avec décision ; elle avait probablement des épreuves qu’endurait Newt une image plus proche de la réalité que Shadwell. « Et je suis tout aussi certaine qu’il n’aimerait pas vous voir vous mettre dans un état pareil. Étendez-vous donc un peu, pendant que je nous prépare une bonne tasse de thé. »
Elle disparut dans un crépitement de perles entrechoquées.
Soudain, Shadwell se retrouva seul, sur ce qui était – il s’en souvenait encore, au milieu des décombres de ses nerfs brisés – la couche d’une pécheresse ; et en cet instant précis, il était incapable de se décider : était-il ou non préférable de ne pas s’y trouver seul ? Il tourna la tête pour découvrir la pièce.
Les conceptions de madame Tracy en matière d’érotisme remontaient au temps où les jeunes hommes grandissaient avec la conviction que les femmes portaient des ballons de plage fixés solidement à l’avant de leur anatomie, où l’on pouvait traiter Brigitte Bardot d’ingénue perverse sans risquer le ridicule, et où il existait bel et bien des magazines appelés Filles, gags et jarretelles. Quelque part dans cet enfer de la permissivité, madame Tracy avait cru comprendre que des peluches posent une touche d’intimité coquette dans une chambre.
Shadwell contempla un moment un énorme ours en peluche élimée, qui avait perdu un œil et une oreille. Il s’appelait probablement M. Brun, ou quelque chose comme ça.
Il tourna la tête de l’autre côté. Son regard fut arrêté par un fourreau à pyjama en forme d’animal. C’était probablement un chien, mais l’hypothèse d’un putois était parfaitement recevable. Il affichait un sourire enthousiaste.
« Yeurg », dit Shadwell.
Mais les souvenirs revenaient sans cesse à l’assaut. Il avait vraiment réussi. Aucun membre de l’Armée à part lui n’avait exorcisé de démon, à sa connaissance. Ni Hopkins, ni Siftings, ni Diceman. Et même pas l’Inquisiteur sergent-major Narker 37 , qui détenait le record incontesté du dénichage de sorcières. Tôt ou tard, chaque armée découvre l’arme absolue ; maintenant, elle existait, songea Shadwell : au bout de son bras.
Eh ben, que la Légitime Défense aille se faire voir. Il allait se reposer un brin, puisqu’il était là, et ensuite, les Puissances des Ténèbres allaient enfin trouver à qui parlerc
Quand madame Tracy apporta le thé, il ronflait. Pleine de tact, elle referma la porte, non sans soulagement, parce qu’elle avait une séance de spiritisme prévue dans vingt minutes et qu’on ne refusait pas quelques billets, par les temps qui couraient.
De nombreux critères permettaient de ranger madame Tracy dans la catégorie des idiotes, mais elle ne manquait pas d’instinct dans certains domaines. Quand il s’agissait d’aborder l’occulte, elle faisait preuve d’un jugement sans faille. Aborder, voilà ce que demandaient ses clients. Ils ne voulaient pas qu’on les fourre jusqu’au cou dans l’occultisme. Ils ne recherchaient pas les mystères multi-dimensionnels du Temps et de l'Espace. Ils attendaient qu’on les rassure, qu’on leur dise que Maman se débrouillait très bien, depuis son décès. Ils réclamaient juste ce qu’il faut d’occulte pour assaisonner le mets simple de leur vie, et de préférence en portions n’excédant pas quarante-cinq minutes, suivies d’un thé avec des petits gâteaux.
Ils n’avaient pas le moins du monde envie de cierges, de parfums, de psalmodies bizarres ou de runes mystiques. Madame Tracy avait été jusqu’à retirer les Arcanes Majeurs de son jeu de Tarots, parce que leur apparition perturbait les gens.
Et elle veillait toujours à préparer des choux de Bruxelles avant chaque séance. Rien n’est plus rassurant, rien n’est plus fidèle à l’esprit douillet de l’occultisme anglais que l’odeur des choux de Bruxelles en train de cuire dans la pièce d’à côté.
C’était le début de l’après-midi, et les lourds nuages de l’orage avaient donné aux cieux la couleur du vieux plomb. Il pleuvrait sous peu, une pluie lourde, aveuglante. Les pompiers espéraient qu’elle ne tarderait pas. Le plus tôt serait le mieux.
Ils étaient arrivés assez promptement, et les plus jeunes recrues se démenaient, surexcitées, déroulant leurs tuyaux, brandissant leurs haches ; leurs aînés avaient su au premier coup d’œil que l’immeuble était perdu. Ils n’étaient même pas certains que la pluie empêcherait l’incendie de se propager aux bâtiments voisins, quand une Bendey noire tourna le coin de la rue sur les chapeaux de roue, grimpa sur le trottoir à une vitesse dépassant largement les cent dix kilomètres-heure, et s’arrêta dans un hurlement de freins à un centimètre du mur de la librairie. Un jeune homme extrêmement fébrile portant des lunettes noires en sortit et courut à la porte de la boutique en flammes.
Un pompier l’intercepta : « Vous êtes le propriétaire de cet établissement ?
– Ne dites pas de bêtises ! Vous trouvez que j’ai une tête à tenir une librairie ?
– Je ne suis pas qualifié pour en juger, monsieur. Les apparences sont trompeuses. Moi, par exemple, je suis pompier. Toutefois, les gens qui ne connaissent pas ma profession et qui me rencontrent en tenue de ville me prennent souvent pour un comptable ou un directeur d’agence. Imaginez-moi sans uniforme, monsieur. De quoi diriez-vous que j’ai l’air ? Franchement ?
– D'un couillon », répliqua Rampa avant de s’engouffrer dans la librairie.
La chose est plus aisée à écrire qu’à faire, car, pour y parvenir, Rampa devait slalomer entre une demi-douzaine de pompiers, deux policemen et un certain nombre de noctambules hauts en couleur, habitués de Soho 38 , commençant tôt leur soirée, qui débattaient entre eux avec énergie pour déterminer quelle section particulière de la société avait ainsi animé l’après-midi, et pourquoi.
Rampa se fraya un passage tout droit dans leur masse. Ils lui accordèrent à peine un regard.
Puis il ouvrit la porte et pénétra dans un enfer.
Toute la librairie était la proie des flammes. « Aziraphale ! appela-t-il. Aziraphale, espèce, espèce dec d’idiot dec Aziraphale ? Tu es là ? »
Pas de réponse. Juste le craquement du papier qui flambait, des bris de verre quand le feu atteignit les étages supérieurs, le fracas des poutres qui s’effondraient.
Il inspecta la boutique avec intensité, à bout d’espoir, cherchant l’ange, cherchant de l’aide.
Dans le coin le plus éloigné, une étagère s’écroula, projetant une cascade de livres en flammes sur le sol. Le feu cernait Rampa, qui n’en avait cure. La jambe gauche de son pantalon commença à fumer ; il l’éteignit d’un simple regard.
« Ohé ? Aziraphale ! Pour l’amour de Dic de Satc de n’importe qui ! Aziraphale ! »
La vitrine fut brisée de l’extérieur. Rampa se retourna, surpris, et une trombe d’eau inattendue le frappa en pleine poitrine, le projetant à terre.
Ses lunettes s’envolèrent dans un recoin de la pièce, et se changèrent en une flaque de plastique calciné, démasquant des yeux jaunes aux pupilles fendues verticalement. Trempé et fumant, le visage noirci de cendres, aussi peu cool qu’il est possible de l’être, à quatre pattes sur le plancher de la librairie en flammes, Rampa maudit Aziraphale, le plan ineffable, et l’En Haut, et l’En Bas.
Puis il baissa les yeux et il le vit. Le Livre. Celui que la jeune fille de Tadfield avait oublié dans la voiture, mercredi soir. La couverture en était légèrement roussie, mais il était miraculeusement préservé. Il le ramassa, l’enfourna dans la poche de sa veste, se redressa, les jambes flageolantes, et s’épousseta.
L’étage au-dessus de lui s’écroula. Avec un grondement et un frémissement de titan, le bâtiment s’effondra sur lui-même, en une pluie de briques, de bois et de débris ardents.
Dehors, la police faisait reculer les passants, et un pompier expliquait à qui voulait l’entendre : « J’ai pas pu le retenir. Ça devait être un fou. Ou un ivrogne. Il est entré en courant. J’ai pas pu le retenir. Cinglé. Tout droit, en courant. C’est atroce, de mourir comme ça. Atroce, vraiment atroce. Il est entré, en courantc »
C'est alors que Rampa émergea des flammes.
La police et les pompiers le regardèrent, virent l’expression de son visage et ne bougèrent pas d’un pouce.
Il monta dans sa Bentley et recula jusqu’à la rue, contourna un camion de pompiers, emprunta Wardour Street et disparut dans l’après-midi ténébreux.
Ils regardèrent la voiture s’éloigner à pleine allure. Finalement, un policier prit la parole : « Avec le temps qu’il fait, il devrait allumer ses phares, dit-il d’une voix blanche.
– Surtout de la façon dont il conduit. Ça pourrait être dangereux », acquiesça un autre, avec un total manque d’expression ; et ils restèrent ainsi debout dans la lumière et la chaleur de la librairie en flammes, à se demander où était passé le monde qu’ils croyaient comprendre.
Il y eut un éclair blanc bleuté qui palpita contre le ciel noirci de nuées, un rugissement de tonnerre si puissant qu’il en était douloureux, et une pluie impitoyable commença à s’abattre.
Elle chevauchait une moto rouge. Pas le sympathique rouge Honda ; un rouge profond, sanglant, un rouge terrible, sombre et détestable. Apparemment, le reste de la moto était ordinaire, exception faite de l’épée reposant dans un fourreau que la moto portait au flanc.
Elle portait un casque rouge, et sa veste de cuir avait la couleur du vieux vin. En clous rubis dans le dos étaient inscrits les mots : Anges de L’Enfer.
Il était treize heures dix, il faisait noir, moite, et il pleuvait. L’autoroute était presque déserte et la femme en rouge sur sa moto rouge dévorait la route dans un grondement, avec un sourire nonchalant.
Jusqu’ici, la journée avait été bonne. La vue d’une femme splendide sur une puissante moto équipée d’une épée fait beaucoup d’effet à certains hommes. Pour l’heure, quatre représentants de commerce avaient tenté de faire la course avec elle, et des débris de Ford Fiesta décoraient désormais les glissières de sécurité et les piliers de pont sur soixante-dix kilomètres d’autoroute.
Elle s’arrêta à une station-service et entra dans le restauroute du Joyeux Nourrain. Il était presque vide. Derrière le comptoir, une serveuse lasse reprisait une chaussette, et des motards vêtus de cuir noir, des costauds, velus, crasseux et massifs, étaient regroupés autour d’un individu encore plus grand qu’eux, porteur d’un manteau noir. Il jouait avec décision sur ce qui, quelques années plus tôt, aurait été une machine à sous, mais qui arborait maintenant un écran vidéo et vantait ses services sous le nom de Trivial Scrabble.
Son public clamait des choses comme :
« C’est D ! Appuie sur D – Le Parraina forcément récolté plus d’oscars qu' Autant en emporte le Vent !
– Poupée de cire, poupée de son ! France Gall ! Je te jure ! Ma parole, bordel !
– 1666 !
– Mais non, abruti, ça, c’est l’année du Grand Incendie de Londres ! La Grande Peste, c’était en 1665 !
– B, c’est B ! La grande Muraille de Chine fait pas partie des Sept merveilles du monde ! »
Il y avait quatre catégories : Pop Music, Sports, Actualitéet Connaissances générales. Le grand motard, celui qui avait gardé son casque, pressait les boutons, sans accorder beaucoup d’attention à ses supporters, visiblement. Quoi qu’il en soit, il gagnait avec régularité.
La motarde en rouge alla au comptoir.
« Une tasse de thé, s’il vous plaît. Et un sandwich au fromage.
– Alors, vous êtes toute seule, ma pauvre ? » lui demanda la serveuse en tendant le thé et un objet blanc, sec et dur par-dessus le comptoir.
« J’attends des amis.
– Ah, répondit la serveuse en coupant sa laine avec les dents. Eh ben, vous êtes mieux à attendre ici. C’est vraiment l’enfer, dehors.
– Non. Pas encore. »
La motarde en rouge choisit une table près de la baie vitrée, avec une bonne vue sur le parking, et elle attendit.
Elle pouvait entendre les joueurs de Trivial Scrabble en bruit de fond.
« C’est nouveau, çui-là. “Combien de fois la Grande-Bretagne et la France ont-elles été officiellement en guerre depuis 1066 ?”
– Vingt ? Naaan, pas vingtc Oh. C’était ça ? Ah bon, j’aurais jamais cru.
– La guerre entre l’Amérique et le Mexique. Ça, je le sais. C’est juin 1845. “D”. Tu vois ? Qu’est-ce que j’disais ? »
L’avant-dernier motard par la taille, Purin (1,88 m) chuchota à l’adresse du plus petit, Cambouis (1,85 m) :
« Ils sont passés où, les Sports ? » Il portait Love sur les phalanges d’une main, Hate sur celles de l’autre.
« C’est un choixc Comment on dit ? Aléatoire, ça s’appelle. J'veux dire, c’est fait avec des puces. Doit y avoir, chais pas, des millions de sujets différents là-d’dans, dans la mémoire vive. » Sur les phalanges de sa main droite était inscrit STEAK, et Frites sur l’autre. Il avait été obligé de serrer un peu les lettres.
« Pop music, Actualité, Connaissances généraleset Guerre. C’est juste que j’avais jamais vu Guerreauparavant. C’est pour ça que je posais la question. » Purin fit bruyamment craquer ses phalanges, et arracha l’anneau qui ouvrait une boîte de bière. Il engloutit la moitié de son contenu, rota sans complexe puis soupira. « J’aimerais bien qu’y ait davantage de questions sur la Bible, bordel.
– Pourquoi ? » Cambouis n’aurait jamais imaginé que Purin soit un accro des questions sur la Bible.
– Ben, passquec tu te souviens des ennuis que j’ai eus à Brighton ?
– Oh, oui. T’es passé à Témoin n‹1 »,acquiesça Cambouis avec quelques traces de jalousie.
« Ouais, ben, j’ai dû rester quelque temps dans l’hôtel ousque ma m’man travaillait, tu vois ? Trois mois. Et rien à lire, sauf qu’un nommé Gidéon avait oublié sa Bible derrière lui. C’est le genre de truc qui te reste dans la tête. »
Dehors, une nouvelle moto rutilante, d’un noir de jais, arriva sur le parking.
La porte du café s’ouvrit. Une bourrasque glacée traversa la salle ; un homme entièrement vêtu de cuir noir, avec une courte barbe noire, alla directement vers la table et prit place auprès de la femme ; les motards qui entouraient le scrabble vidéo s’aperçurent soudain qu’ils mouraient de faim et déléguèrent Crado pour aller chercher un morceau. Tous, sauf celui qui jouait, qui continua à appuyer sans mot dire sur les boutons adéquats en laissant ses gains s’accumuler dans le réceptacle au bas de la machine.
« On ne s’était plus vus depuis le siège de Mafeking, dit la Rouquine. Comment ça va ?
– J’ai été plutôt occupé, répondit l’homme en noir. J’ai passé pas mal de temps en Amérique. Quelques petits tours du monde vite fait. J’ai tué le temps, pour tout dire. »
(« Comment ça, vous n’avez pas de sandwiches jambon-beurre ? s’indigna Crado.
– Je croyais en avoir, mais il n’y en a plus », répondit la serveuse.)
« Ça fait drôle, d’être enfin tous réunis comme ça, dit la Rouquine.
– Drôle ?
– Tu sais bien. On a passé tous ces millénaires à attendre le grand jour, et ça y est. Il est enfin arrivé. C’est comme d’attendre Noël. Ou son anniversaire.








