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De bons présages
  • Текст добавлен: 7 октября 2016, 11:18

Текст книги "De bons présages"


Автор книги: Terence David John Pratchett


Соавторы: Neil Gaiman
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Il se pencha en avant.

« Vous voyagez toute seule, Miss ?

– Oui.

– Ça pourrait être dangereux. Il y a de drôles de gens sur les routes, ces temps-ci. De sales types. C’est pas des gens d’ici », se hâta-t-il d’ajouter.

Scarlett leva un sourcil parfait.

Il frissonna en dépit de la chaleur ambiante.

« Merci de me prévenir », ronronna Scarlett. Sa voix évoquait une créature embusquée dans les hautes herbes, qu’on ne repère qu’au frémissement de ses oreilles, jusqu’à ce que s’aventure à portée un animal bien jeune et bien tendrec

Elle lui adressa un signe de chapeau et sortit d’un pas tranquille.

Le chaud soleil d’Afrique l’écrasait ; son camion était immobilisé en pleine rue avec une cargaison d’armes, de munitions et de mines. Il n’irait pas plus loin.

Scarlett contempla le véhicule.

Un vautour était perché sur le toit. il accompagnait Scarlett depuis maintenant cinq cents kilomètres. Il étouffa un rot.

Elle parcourut le décor des yeux : deux femmes bavardaient à un coin de rue ; un marchand, assis devant un étalage de pastèques bigarrées, s’ennuyait ferme en chassant les mouches ; quelques enfants jouaient sans entrain dans la poussière.

« Bah, au diable, dit-elle à voix basse. J’ai besoin de vacances, après tout. »

C’était un mercredi.

Le vendredi, personne ne pouvait plus pénétrer en ville.

Le mardi suivant, l’économie du Kumbolaland était en ruine, on dénombrait vingt mille morts (dont le barman, abattu par les rebelles alors qu’il montait à l’assaut des barricades du marché), le compte des blessés s’élevait à presque cent mille, toutes les armes de Scarlett avaient rempli la tâche pour laquelle on les avait conçues et le vautour était mort d’embolie graisseuse.

Scarlett était déjà à bord du dernier train qui quittait le pays. Elle estimait qu’il était temps de changer de carrière. Elle vendait des armes depuis trop longtemps. Elle voulait passer à quelque chose de neuf. Quelque chose qui ait de l’avenir. Elle se verrait bien correspondante pour un journal. Pourquoi pas ? Elle s’éventa avec son chapeau et croisa ses longues jambes devant elle.

Un peu loin dans le train, une bagarre éclata. Scarlett sourit. Les gens se battaient sans arrêt pour elle, autour d’elle ; elle trouvait ça plutôt attendrissant.

Sable avait les cheveux noirs, une barbe noire bien taillée, et il venait de décider de lancer sa propre compagnie.

Il prenait un drinkavec sa comptable.

« Où en sommes-nous, Frannie ?

– Vingt millions d’exemplaires vendus pour l’instant. Incroyable, non ? »

Ils prenaient leur verre dans un restaurant baptisé Le Sommet des six ,au dernier étage du n‹ 666, sur la Cinquième Avenue, à New York. Sable s’en amusait discrètement. Du restaurant, on contemplait l’immensité de New York ; la nuit, le reste de la ville pouvait apercevoir les immenses 666rouges qui ornaient chaque face du gratte-ciel. Bien entendu, ce n’était qu’un numéro dans une rue. Dès qu’on commençait à compter, on était forcé d’y arriver, tôt ou tard. Mais il était difficile de ne pas s’en amuser.

Sable et sa comptable sortaient juste d’un petit restaurant de Greenwich Village, très cher et particulièrement exclusif, où la cuisine était tout ce qu’il y avait de plus nouvelle : un haricot vert, un petit pois et une lamelle de blanc de poulet, esthétiquement disposés sur une assiette carrée en porcelaine.

Sable avait inventé ça, lors de son dernier voyage à Paris.

Sa comptable avait réglé le sort de sa viande et de ses deux légumes en moins de cinquante secondes, et avait passé le reste du repas à contempler l’assiette, l’argenterie et, de temps en temps, les autres clients. Son attitude suggérait qu’elle se demandait quel goût ils pouvaient bien avoir – c’était d’ailleurs le cas. Sable avait trouvé cela très amusant.

Il jouait avec son verre de Perrier.

« Vingt millions, hein ? C'est plutôt bien.

– C'est fabuleux.

– Donc, nous allons devenir un groupe. Il est temps de lancer la grande offensive, je me trompe ? La Californie, je crois. Je veux des usines, des restaurants, tout le bataclan. Nous garderons la division édition, mais il faut se diversifier. O.K. ?

Frannie hocha la tête. « Je trouve ça bien, Sable. Il faudrac »

Un squelette l’interrompit. Un squelette en robe Dior, avec une peau bronzée tendue pratiquement jusqu’au point de rupture sur la délicate ossature du crâne. Le squelette avait de longs cheveux blonds et des lèvres parfaitement peintes ; il ressemblait aux gens que les mères montrent du doigt en chuchotant : « Si tu ne finis pas tes légumes, voilà ce qui va t’arriver » ; on aurait dit une affiche chic contre la faim dans le monde.

C’était le top model le plus coté de New York et elle tenait un livre.

« Euh, pardonnez-moi, M r Sable, j’espère que je ne vous dérange pas, mais votre livrec Il a changé ma vie. Je me demandais si vous ne verriez pas d’inconvénient à me le dédicacer ? » Elle le regardait avec des yeux implorants, profondément enfoncés dans des orbites maquillées de façon grandiose.

Sable hocha la tête avec bonne grâce et lui prit le livre des mains.

Il n’était pas surprenant qu’elle l’ait reconnu : son regard gris ornait la photo sur la jaquette métallisée en relief. L’ouvrage s’intitulait Le régime M-La beauté par la minceur. Le livre de régime du siècle !

« Comment écrivez-vous votre nom ? s’enquit-il.

– Sherryl. Deux R, Y, L.

– Vous me rappelez un très, très vieil ami », dit-il en traçant sa dédicace d’une main vive et soigneuse sur la page de garde. « Voilà. Heureux qu’il vous ait plu. C’est toujours un plaisir de rencontrer une admiratrice. »

Il avait inscrit ceci :

Sherryl.

Le litron de blé vaudra une drachme ; et trois litrons d’orge, une drachme ; mais ne gâtez ni le vin ni l’huile.

Apoc. Ch. 6 ; V. 6.

D r Raven Sable.

« C’est une citation de la Bible », lui dit-il.

Elle referma le livre avec révérence et s’éloigna de la table à reculons, en remerciant Sable, il ne savait pas ce que ça représentait pour elle, il avait changé sa vie, vraimentc

Il n’avait jamais réellement obtenu le diplôme de médecine dont il se targuait : les universités n’existaient pas, à l’époque. Mais Sable voyait bien qu’elle se mourait d’inanition. Il lui donnait encore deux mois, au maximum. Le régime M. Réglez vos problèmes de poids, une bonne fois pour toutes.

Frannie frappait voracement les touches de son ordinateur portable, réglant la prochaine étape du bouleversement par Sable des mœurs alimentaires occidentales. Sable lui avait offert l’appareil. Il coûtait monstrueusement cher, il était très puissant, très mince. Sable aimait les objets minces.

« Il y a une entreprise européenne que nous pouvons racheter pour obtenir un premier accès – Groupement (Groupement) SA. Ça nous assurera la domiciliation fiscale au Liechtenstein. Maintenant, en transférant des fonds par les îles Caïmans, vers le Luxembourg, puis la Suisse, on peut payer les usines dec »

Mais Sable n’écoutait plus. Il songeait au petit restaurant exclusif. Il se disait qu’il n’avait jamais vu autant de gens riches avoir faim.

Sable sourit, le sourire franc et sincère qui accompagne la satisfaction pure et sans nuage du travail bien fait. Il tuait simplement le temps en attendant l’attraction principale, mais il le tuait de façon si charmante. Le Temps, et parfois aussi les gens.

On l’appelait parfois White ou Blanc, Albus ou Craie, Weiss ou Neige, ou par un de ses cent autres noms. Il avait la peau pâle, les cheveux d’un blond passé, des yeux d’un gris délavé. Au premier coup d’œil, il semblait avoir la vingtaine, et on ne lui accordait jamais plus d’un coup d’œil.

Il n’avait pratiquement rien de mémorable.

À la différence de ses deux collègues, il était incapable de s’attacher très longtemps à un seul travail.

Il avait tenu toutes sortes d’emplois passionnants dans toutes sortes de lieux fascinants.

(Il avait travaillé dans les centrales de Tchernobyl, de Windscale et de Three Mile Island, toujours dans des emplois subalternes et peu importants.)

Il avait fait partie, à un échelon mineur mais apprécié, de divers établissements de recherche scientifique.

(Il avait aidé à mettre au point le moteur à explosion, les matières plastiques et la canette en aluminium.)

Il avait du talent pour tout.

Personne ne prêtait jamais vraiment attention à lui. Il ne se faisait pas remarquer ; sa présence était cumulative. En y réfléchissant, on pouvait comprendre qu’il avait dû faire quelque chose, être quelque part. Peut-être même vous avait-il adressé la parole. Mais on l’oubliait facilement, ce M r White.

Pour l’instant, il était employé comme homme d’équipage sur un pétrolier à destination de Tokyo.

Le capitaine était ivre dans sa cabine. Le second était aux toilettes. Le premier lieutenant, aux cuisines. Ce qui représentait l’essentiel de l’équipage ; le navire était presque entièrement automatisé. Il n’y avait pas grand-chose à faire à bord.

Cela dit, si quelqu’un venait à presser le bouton Vidange d’urgence de la cargaison, situé sur le pont, les systèmes automatiques se chargeraient de libérer d’énormes quantités de fange noire dans les océans, des millions de tonnes de pétrole brut, avec un effet catastrophique sur les oiseaux, les poissons, la végétation, les animaux et les êtres humains de la région. Bien entendu, on avait conçu en renfort des dizaines de systèmes de sécurité annexes infaillibles ; mais, bahc il y en a toujoursc

Il y eut après coup un interminable débat pour déterminer exactement qui était responsable. Il ne fut jamais résolu : on répartit le blâme équitablement. Ni le capitaine, ni son second, ni le premier lieutenant ne retrouvèrent jamais d’emploi.

On ne sait pourquoi personne ne songea vraiment au matelot White, qui était déjà en route vers l’Indonésie, à bord d’un vieux vapeur chargé de barils de métal rouillé, emplis d’un désherbant particulièrement nocif.

Et il y en avait un Autre. Il était sur la place du marché au Kumbolaland. Et il était dans les restaurants. Et il était dans les poissons, dans l’air, dans les barils de désherbant. Il était sur les routes et dans les maisons, dans les palais et les taudis.

Il n’était étranger nulle part, et nul ne pouvait lui échapper. Il faisait ce qu’il savait faire, et on le définissait par ce qu’il faisait.

Il n’attendait pas. Il était à l’œuvre.

Harriet Dowling rentra chez elle avec son enfant que, sur les conseils de la sœur Fidèle Prolixe, plus persuasive que la sœur Mary, et avec l’accord téléphonique de son époux, elle avait prénommé Abbadon.

L’attaché culturel revint chez lui une semaine plus tard et proclama que le bébé était le portrait craché de son côté de la famille. Il demanda également à sa secrétaire de passer une petite annonce dans un journal chic pour demander une gouvernante.

Rampa avait vu Mary Poppins à la télé une fois, pour Noël (en fait, Rampa avait aidé en coulisses à créer presque tout ce qui faisait la télévision ; mais c’est de l’invention des jeux télévisés qu’il était le plus fier). Pour se débarrasser de l’inévitable file de nourrices, ou du circuit d’attente qu’elles allaient constituer en face de la résidence de l’attaché culturel, près de Regent’s Park, il songea à employer une bourrasque, un moyen efficace et parfaitement élégant.

Il se contenta d’une grève surprise du métro et, au jour dit, une seule nourrice se présenta.

Elle portait un ensemble de tweed et de discrètes boucles d’oreilles en perle. Si quelque chose en elle annonçait la nourrice, il l’annonçait sur ce genre de ton confidentiel qui est la prérogative des majordomes anglais dans certains films américains. Il se permettait aussi de toussoter discrètement pour marmonner que ce pouvait être par la même occasion le genre de nourrice qui passe des petites annonces en termes vagues mais curieusement explicites dans des magazines très spéciaux.

Ses souliers à talons plats crissaient sur le gravier de l’allée ; un chien gris trottinait en silence à ses côtés, une bave écumante coulant de ses babines. Il avait des reflets rouges dans les prunelles et jetait de droite et de gauche des regards affamés.

Elle parvint à la lourde porte de bois, se permit un bref sourire de satisfaction et sonna. La cloche résonna d’un clongsinistre.

Ce fut un majordome de l’ancienne école 13 , comme on dit, qui ouvrit.

« Je suis Nounou Astaroth », lui annonça-t-elle. Puis, tandis que le chien gris considérait le majordome avec intérêt, en se demandant peut-être où il allait enfouir les os : « Je vous présente Médor. »

Elle laissa le chien dans le jardin, et réussit l’entretien de sélection avec mention. Puis, M rs Dowling amena la nourrice voir son nouveau protégé.

La nourrice eut un rictus déplaisant. « Quel délicieux enfant ! Il faudra vite lui acheter un petit tricycle. »

Par une curieuse coïncidence, un autre membre du personnel fut engagé, ce même après-midi. C’était le jardinier et il se révéla étonnamment doué pour ce travail. Personne ne comprit vraiment comment cela se faisait : jamais il n’avait empoigné une pelle, jamais non plus il n’avait esquissé le moindre geste pour débarrasser le parc des nuées d’oiseaux qui l’emplissaient et se perchaient sur sa personne à la moindre occasion. Il restait simplement assis à l’ombre, tandis qu’autour de lui les jardins de la résidence croissaient et prospéraient.

Abbadon prit l’habitude de venir le voir, dès qu’il fut assez grand pour marcher et pendant que Nounou vaquait à ce qui pouvait bien occuper ses après-midi de congé.

« Et voici ma sœur la limace, lui expliquait le jardinier, et cette toute petite bête est mon frère le doryphore. Souviens-toi, Abbadon, en suivant les sentiers et les routes du riche chemin de la vie : il faut témoigner amour et respect envers chaque être vivant.

– Nounou, elle dit que les êt’ vivants il faut zuste les broyer du talon, M. Fwançois », zozotait le petit Abbadon, en caressant sa sœur la limace, avant de s’essuyer consciencieusement la main sur sa salopette à l’effigie de Kermit la grenouille.

« N’écoute pas cette femme, lui conseillait François. C’est moi que tu dois écouter. »

La nuit, Nounou Astaroth chantait des comptines au petit Abbadon :

Malborough s’en va-t-en guerre

Mironton mironton mirontaine

Malborough s’en va-t-en guerre

Et il écrasera (bis)

Les royaumes de ce monde

Pour les mettre sous la coupe

De Satan notre maître.

Et :

Un petit cochon est allé aux Enfers

Un petit cochon est resté chez lui

Un petit cochon s’est repu de chair humaine crue et fumante

Un petit cochon a violé des vierges

Et un petit cochon a gravi une montagne de cadavres pour atteindre le sommet.

« Frère Fwançois, le jardinier, il dit que ze dois pratiquer sans trêve la vertu d’amour envers tous les êt’ vivants, disait Abbadon.

– N’écoute donc pas cet homme ,mon chéri, chuchotait Nounou en le bordant dans son petit lit. C’est moi qu’il faut écouter. »

Ainsi allaient les choses.

L’Accord fonctionnait à merveille. Match nul : zéro à zéro. Nounou Astaroth acheta un petit tricycle à l’enfant, mais ne put jamais le convaincre d’en faire à l’intérieur. Et Abbadon avait peur de Médor.

En arrière-plan, Aziraphale et Rampa se rencontraient à l’impériale des bus, dans des galeries d’art, lors de concerts. Ils comparaient leurs observations et souriaient.

Quand Abbadon eut six ans, sa nounou partit (en emmenant Médor avec elle) ; le jardinier présenta sa démission le même jour. Ni l’un ni l’autre ne s’en fut du pas ferme qu’il avait en arrivant.

Abbadon vit désormais son éducation confiée à deux précepteurs.

M r Harrison lui parlait d’Attila, de Vlad Drakul et de la Part d’Ombre Inhérente à chaque esprit humain 14 . Il tenta d’apprendre à Abbadon l’art des harangues enflammées qui modèlent le cœur et l’esprit de la multitude.

M r Cortese lui parla de Florence Nightingale 15 , d’Abraham Lincoln et du goût dont on devait témoigner face à l’Art. Il tenta de lui enseigner le libre arbitre, l’abnégation et à Ne Point Faire À Autrui Ce Qu’On Ne Voudrait Point Qu’Il Nous Fît.

Tous deux lurent à l’enfant de longs passages de l’Apocalypse selon saint Jean.

Abbadon ne grandit pas selon les vœux de ses deux précepteurs. En dépit de tous leurs efforts, il manifestait une regrettable aptitude pour les mathématiques. Aucun des deux enseignants n’était vraiment satisfait de ses résultats.

Quand Abbadon eut dix ans, il aimait le base-ball ; il aimait les jouets en plastique qui se transforment en d’autres jouets en plastique, que seul un œil exercé peut distinguer des premiers ; il aimait sa collection de timbres-poste ; il aimait les chewing-gums à la banane ; il aimait les BD, les dessins animés et son vélo à dix vitesses.

Rampa était troublé.

Ils étaient dans la cafétéria du British Muséum, un autre refuge fréquenté par les fantassins de la Guerre Froide en quête de quiétude. À la table de gauche, deux Américains en costume, droits comme des I, faisaient passer discrètement une valise remplie de dollars en coupures usagées à une petite bonne femme en lunettes noires ; sur leur droite, le chef adjoint du MI7 et l’officier de la section locale du KGB se disputaient pour savoir qui allait garder la note de leur thé avec des brioches.

Rampa finit par dire ce qu’il n’avait pas voulu admettre au cours de la décennie qui vernit de s’écouler.

« Si tu veux mon avis, déclara-t-il à son homologue, ce moutard est trop normal. »

Aziraphale goba une bouchée de poulet à la diable, qu’il fit passer avec un peu de café. Il tapota ses lèvres avec une serviette en papier.

« C’est mon influence bénéfique, sourit-il, radieux. Ou plutôt, rendons à César ce qui lui revient, celle de ma petite équipe. »

Rampa secoua la tête. « J’en ai tenu compte. Écoute. Il devrait déjà tenter de plier le monde à ses désirs, de le refaire à son image, ce genre de truc, quoi. Même pas tenter  :il devrait en être capable sans s’en rendre compte. As-tu décelé le moindre signe d’une telle activité ?

– Non, certes, maisc

– À l’heure qu’il est, ce devrait déjà être une vraie centrale de puissance brute. C'est le cas ?

– Ma foi, je n’ai pas vraiment remarqué, maisc

– Il est trop normal. » Rampa tambourina sur la table du bout des doigts. « Je n’aime pas ça. Quelque chose ne tourne pas rond. Je n’arrive pas à savoir quoi. »

Aziraphale se servit un morceau de la religieuse de Rampa. « C’est un enfant en pleine croissance. Et puis, bien sûr, il y a eu des influences célestes dans sa vie. »

Rampa poussa un soupir. « J’espère seulement qu’il saura affronter le Molosse Infernal. »

Aziraphale arqua un sourcil. « Le Molosse Infernal ?

– Le jour de son onzième anniversaire. J’ai reçu une communication des Enfers, hier au soir. » Elle lui était parvenue pendant Les Craquantes, une de ses séries préférées. Dorothy avait passé dix minutes à lui transmettre un message qui n’en méritait pas tant, et quand les transmissions non infernales avaient été enfin rétablies, Rampa avait complètement perdu le fil de l’intrigue. « On lui expédie un Molosse Infernal pour l’escorter et le garder de tous problèmes. Le plus gros qu’ils aient en magasin.

– Quelqu’un ne va pas s’étonner de voir un gros chien noir apparaître soudain à ses côtés ? Ses parents, par exemple ? »

Rampa se leva brusquement, écrasant le pied d’un attaché culturel bulgare qui débattait sur un ton animé avec le conservateur des antiquités de Sa Majesté. « Personne ne remarquera riend’extraordinaire. C’est la réalité, mon ange. Le petit Abbadon peut en faire ce qui lui chante, qu’il le sache ou non.

– Bon, il arrive quand, alors, ce Molosse ? Il a un nom ?

– Je te l’ai dit : le jour de son onzième anniversaire. À trois heures de l’après-midi. Le Molosse se dirigera infailliblement vers lui. Et c’est le gosse qui lui donnera un nom. C’est très important. Le nom définira la bête. Ce sera quelque chose comme Tueur, Terreur, Sang-des-Nuits, je suppose.

– Et tu seras présent ? s’enquit l’ange avec nonchalance.

– Je ne manquerais ça pour rien au monde. J’espère en tout cas qu’il n’y a rien de trop grave chez ce gosse. Enfin, on verra bien sa réaction devant le chien. Ça devrait un peu nous éclairer. Pour ma part, j’espère qu’il le renverra ou qu’il en aura peur. S’il lui donne un nom, nous avons perdu la partie. Il sera en possession de tous ses pouvoirs et nous entrerons dans la dernière ligne droite avant l’Apocalypse.

Aziraphale sirota son vin (qui n’était plus désormais un beaujolais avec un arrière-goût de vinaigre, mais un château-lafite 1875 tout à fait honorable, bien qu’un peu surpris de se retrouver là). « Je crois qu’on se reverra là-bas », dit-il.

Mercredi

C’était un chaud après-midi d’août dans le cœur de Londres enfumé par les gaz d’échappement.

Le onzième anniversaire d’Abbadon s’enorgueillissait d’invités de marque.

Il y avait vingt petits garçons et dix-sept petites filles. On rencontrait beaucoup d’hommes avec la même coupe de cheveux blonds en brosse, les mêmes costumes bleu marine, les mêmes armes sous l’aisselle. Une armada de fournisseurs était arrivée, chargée de gelées aromatisées à divers parfums, de petits fours et de bols de chips. Une Bentley de collection ouvrait le cortège des camionnettes.

Harvey le Magnifique et Wanda, Spécialistes des Goûters d’Enfants, avaient tous deux été victimes d’une grippe intestinale fortuite. Mais par un coup de chance presque providentiel, un remplaçant était quasiment tombé du ciel. Un prestidigitateur.

Tout le monde a son petit passe-temps. En dépit des adjurations fébriles de Rampa, Aziraphale avait bien l’intention de mettre le sien à contribution.

Aziraphale était particulièrement fier de ses dons de magicien. Dans les années 1870, il avait suivi les cours du grand John Maskelyne, et il avait passé presque un an à s’entraîner à la prestidigitation, à empaumer des pièces et à sortir des lapins d’un chapeau. À l’époque, il avait l’impression d’avoir acquis une certaine dextérité. Quoiqu’il fût capable d’accomplir des tours qui auraient fait rendre leur baguette à l’aréopage du Festival de la Magie au grand complet, il n’utilisait jamais ce qu’on pourrait appeler ses pouvoirs intrinsèquespour ses tours de prestidigitation. Ce qui constituait un handicap énorme. Il commençait à regretter d’avoir arrêté l’entraînement.

Mais, se disait-il, c’est comme le vélocipède. Ça ne s’oublie pas. Sa redingote de magicien était un peu poussiéreuse mais, une fois enfilée, elle était confortable. Même son ancien monologue commençait à lui revenir.

Les enfants l’observaient avec une expression neutre d’incompréhension et de mépris. Derrière le buffet, Rampa, en tenue blanche de serveur, était horriblement gêné de le connaître.

« Eh bien, mes agneaux, voyez-vous ce chapeau claque cabossé ? Peste, qu’il est cocasse, comme vous dites, vous les jeunes. Voyez, il est bel et bien vide. Mais, par la barbe de mon oncle, qu’est-ce donc que j’aperçois ? Ne serait-ce pas Jeannot Lapin, notre camarade en habit de fourrure ?

– Il était dans ta poche », lui signala Abbadon. Les autres enfants opinèrent pour marquer leur accord. Mais pour qui les prenait-il ? Pour des gosses ?

Aziraphale se souvint de ce que conseillait Maskelyne face aux fortes têtes : « Prenez le parti d’en plaisanter, crânes de pioche – et je m’adresse à vous en particulier, M r Fell (le nom qu’Aziraphale avait adopté à l’époque). Faites-les rire, ils vous passeront tout. »

« Ah, vous avez donc vu clair dans mon coup de chapeau », gloussa l’ange.

Les enfants le regardèrent, impassibles.

« Zêtes nul, déclara Abbadon. Et pis d’abord, z’avais demandé des dessins animés.

– C’est vrai, ça, ajouta une petite fille avec une queue-de-cheval. Vous êtes vraiment nul. Pis en plus, ze parie que vous êtes pédé. »

Aziraphale lança un regard épouvanté à Rampa. Pour lui, le doute n’existait plus : le jeune Abbadon était corrompu par la marque des Enfers. Plus tôt le Molosse Infernal se présenterait et plus vite ils pourraient quitter ce lieu, mieux ça vaudrait.

« Eh bien, jeunes gens, l’un d’entre vous aurait-il une pièce de trois sous sur lui ? Non, mon jeune ami ? Mais dites-moi, que vois-je donc là, derrière votre oreille ?

– Moi, à mon anniversaire, y avait des dessins animés, proclama la petite fille. Pis z’ai eu un transformer, et un Monpetitponey et un guerrier déceptikon et un tanklaser et unc »

Rampa poussa un gémissement. Les goûters d’enfants étaient de toute évidence un de ces endroits où un ange avec deux sous de bon sens ne devait pas s’engager à la légère. De petites voix flûtées s’élevèrent avec une joie cynique quand trois anneaux de métal entrelacés échappèrent aux doigts d’Aziraphale.

Rampa détourna les yeux. Son regard tomba sur une table ployant sous les cadeaux. Du sommet d’un échafaudage en plastique, deux petits yeux en vrille le regardaient.

Rampa les scruta, cherchant une lueur rouge flamboyante. Avec les bureaucrates de l’Enfer, rien n’était jamais acquis d’avance. Ils étaient parfaitement capables d’envoyer un hamster à la place d’un molosse.

Mais non, le hamster semblait parfaitement banal. Il vivait, semblait-il, dans un palpitant domaine de cylindres, de sphères et de roues, qu’aurait pu concevoir l’Inquisition espagnole, si elle avait disposé d’une presse pour moulages plastiques.

Rampa vérifia sa montre. Il n’avait jamais songé à remplacer la pile, qui s’était décomposée trois ans plus tôt, sans que son exactitude en souffre le moins du monde. Il était trois heures moins deux.

La panique d’Aziraphale croissait à vue d’œil.

« Quelqu’un dans cette assistance distinguée porterait-il quelque mouchoir de poche sur sa personne ? Non  ? »À l’époque victorienne, personne ne serait sorti sans mouchoir, et le tour, qui devait faire apparaître une colombe actuellement occupée à picorer avec fureur le poignet d’Aziraphale, ne pouvait pas s’exécuter sans cet accessoire. L’ange tenta en vain d’attirer l’attention de Rampa, et tendit le doigt vers un agent de sécurité, qui parut mal à l’aise.

« Vous, jeune homme. Venez ici. Si vous voulez bien inspecter votre poche de poitrine, je crois que vous y trouverez un beau mouchoir de soie.

– Nonmsieur. Jaipeurquenonmsieur », répondit le garde, les yeux rivés droit devant lui.

Aziraphale lui adressa un clin d’œil désespéré. « Allons, allons, mon jeune ami, jetez un coup d’œil, je vous en prie. »

Le garde plongea la main dans sa poche intérieure, parut surpris et en tira un mouchoir de soie, bleu turquoise avec une bordure de dentelle. Aziraphale sut immédiatement que la dentelle avait été une erreur, lorsqu’elle s’accrocha à l’arme que l’agent portait dans son holster, et qu’elle l’envoya valdinguer de l’autre côté de la pièce, pour atterrir dans le bol de gelée à la fraise.

Les enfants applaudirent avec enthousiasme. « Hé, pas mal », concéda la petite fille à la queue-de-cheval.

Abbadon avait déjà traversé la pièce à toutes jambes pour s’emparer de l’arme.

« Mains en l’air, bande de nuls ! » s’écria-t-il au comble du bonheur.

Les gardes du corps affrontaient un dilemme.

Certains saisirent gauchement leurs propres armes, d’autres commencèrent à s’approcher ou à s’éloigner prudemment du petit garçon. Les autres enfants se mirent à réclamer des revolvers et les plus hardis s’emparèrent de ceux des gardes assez irréfléchis pour les sortir au grand jour.

Soudain, quelqu’un lança une giclée de gelée à la tête d’Abbadon.

Le gamin couina et pressa la détente. C’était un Magnum 32, modèle CIA, gris, méchant, lourd, capable d’éclater son homme à trente pas pour le réduire en une fine brume écarlate, un échantillonnage de bas morceaux, et pas mal de formalités administratives.

Aziraphale cligna des yeux.

Un mince jet d’eau jaillit du canon pour arroser Rampa, qui regardait par la fenêtre, en cherchant dans le jardin un hypothétique molosse noir.

Aziraphale parut confus.

Soudain, une tarte à la crème le happa en plein visage.

Il était presque trois heures cinq.

D'un geste, Aziraphale changea le reste des armes en pistolets à eau et quitta la pièce.

Rampa le retrouva dehors sur le trottoir ; il tentait d’extraire un volatile trempé du bras de sa redingote.

« Il est en retard, constata l’ange.

– Je vois ça. Quelle idée de le fourrer dans ta manche, aussi. » Il tendit la main et tira du frac d’Aziraphale l’oiseau inanimé, puis il lui souffla doucement sur les plumes pour lui rendre vie. La colombe émit un roucoulement de plaisir et s’envola suivant une trajectoire un peu inquiète.

« Pas l’oiseau, répondit l’ange. Je parle du molosse. Il est en retard. ».

Rampa opina d’un air pensif. « Nous allons bien voir. »

Il ouvrit la portière de sa voiture, alluma la radio. «  Femmes des années quatre-vingt, femmes jusqu’au bout desBONJOUR, RAMPA.

– Bonjour. Euh, qui est là ?

– Dagon, Seigneur des Mouches, maître des DÉMENCES, Sous-Duc DU SEPTIÈME TOURMENT, QUE PUIS-JE FAIRE POUR VOTRE SERVICE ?

– Le Molosse des Enfers. Jec euhc je vérifie simplement qu’il est bien parti.

– ON L’A LÂCHÉ IL Y A DIX MINUTES, POURQUOI ? IL N’EST PAS ENCORE ARRIVÉ ? QUELQUE CHOSE NE VA PAS ?

– Oh, non, tout va bien. Tout est au poil. Oups, le voilà, je le vois qui arrive. Bon chien, gentil chienchien. Tout va au petit poil. Vous faites un boulot du tonnerre, là en bas. Bon, ravi d’avoir bavardé avec vous, Dagon. On se rappelle, d’accord ? »

Il éteignit la radio.

Tous deux se regardèrent. On entendit une détonation violente à l’intérieur de la maison, et une vitre vola en éclats. « Oh, misère », marmonna Aziraphale. Il n’avait pas juré depuis six millénaires et, la pratique aidant, il n’allait pas commencer maintenant. « J’ai dû en oublier un.

– Pas de molosse, constata Rampa.

– Pas de molosse », confirma Aziraphale.

Le démon poussa un soupir. « Monte, dit-il. Il faut qu’on discute de tout ça. Oh, euhc Aziraphale ?

– Oui ?

– Débarrasse-toi de cette saleté de tarte à la crème avant de monter. »

C’était une journée d’août chaude et silencieuse, loin du centre de Londres. Sur les bas-côtés de la route de Tadfield, la poussière alourdissait les herbes folles. Les abeilles bourdonnaient dans les haies. L’air avait un goût de restes passés au four.

On entendit un bruit, mille voix métalliques qui saluaient en même temps, et qu’on coupait net.


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