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De bons présages
  • Текст добавлен: 7 октября 2016, 11:18

Текст книги "De bons présages"


Автор книги: Terence David John Pratchett


Соавторы: Neil Gaiman
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– C’était marqué comme ça. »

Les Eux y réfléchirent comme il se devait. Une fois – à l’instigation d’Adam –, ils avaient suivi un régime diététique pendant tout un après-midi. Ils en avaient conclu qu’on peut très bien survivre en mangeant des produits sains, du moment qu’on a fait auparavant un bon déjeuner bien mitonné.

Brian se pencha en avant avec des airs de conspirateur.

«  Et on disait qu’elles dansent partout sans leurs affaires, ajouta-t-il. Elles vont sur des collines, ou à Stonehenge ou comme ça, et elles dansent toutes nues. »

Cette fois-ci, la réflexion fut plus profonde. Les Eux avaient atteint le moment où, si l’on veut, le Grand Huit de la Vie est presque parvenu au faîte de la première côte de la Puberté, si bien qu’ils voyaient la descente périlleuse commencer devant eux, pleine de mystères, de terreur et de courbes provocantes.

« Hum, fit Pepper.

– Pas ma tante, déclara Wensleydale en rompant le charme. Certainement pas ma tante. Elle essaie juste de parler à mon oncle.

– Il est mort, ton oncle, dit Pepper.

– Elle prétend qu’il continue à bouger des verres, se défendit Wensleydale. Mon papa dit que c’est en les bougeant sans arrêt qu’il est mort, pour commencer. Je ne sais pas pourquoi elle tient à lui causer, ajouta-t-il. Ils ne se causaient jamais beaucoup de son vivant.

– C’est de la nécromancie, voilà ce que c’est, lança Brian. On en parle dans la Bible. Faut qu’elle arrête. Dieu, Il aime pas du tout ça, la nécromancie. Et les sorcières non plus. C’est des trucs à aller en Enfer. »

Il y eut un changement de position nonchalant sur le trône/caisse à lait. Adam allait parler.

Les Eux se turent. Adam avait toujours des choses intéressantes à dire. Au tréfonds de leur cœur, les Eux le savaient : ils n’étaient pas une bande des quatre, mais une bande des trois, sous les ordres d’Adam. Cependant, si on cherchait des activités passionnantes, palpitantes et des journées bien remplies, alors les Eux auraient abandonné le commandement de n’importe quelle bande pour une position subalterne dans celle d’Adam.

« Je vois pas ce que tout le monde a contre les sorcières », fit Adam.

Les Eux se regardèrent. Voilà un début prometteur.

« Ben, elles font pourrir les récoltes, dit Pepper. Et couler les bateaux. Et puis elles t’annoncent quand tu vas être roi, des trucs comme ça. Et elles préparent de la soupe avec des herbes.

– Ma maman se sert d’herbes, répondit Adam. La tienne aussi.

– Oh oui, mais ces herbes-là, ça va », attaqua Brian, résolu à ne pas céder sa position d’expert en occultisme. « La menthe, la sauge et tout, je suppose que c’est autorisé par le bon Dieu. Forcément ; la menthe et la sauge, y a rien de mal à ça.

– Et elles peuvent te rendre malade rien qu’en te regardant, poursuivit Pepper. Ça s’appelle le Mauvais Œil. Elles te regardent et tu tombes malade, et personne sait pourquoi. Ou alors, elles font une poupée qui te ressemble et elles plantent tout un tas d’aiguilles dedans, et tu tombes malade là où elles enfoncent les aiguilles, ajouta-t-elle d’un ton guilleret.

– Ça n’existe plus, des choses comme ça, répéta le cartésien Wensleydale. Parce qu’on a inventé la science et que tous les curés ont brûlé les sorcières, pour leur propre bien. On a appelé ça l’Inquisition espagnole.

– Alors, il me semble qu’on devrait chercher à savoir si celle du cottage des Jasmins est une sorcière et, dans ce cas, on devrait prévenir M r Pickersgill », dit Brian. M r Pickersgill était le pasteur. Pour l’heure, il était en froid avec les Eux pour des motifs allant de l’escalade des ifs du cimetière jusqu’aux sonneries de cloches aggravées de fuites à toutes jambes.

« Ça m’étonnerait qu’on ait le droit de mettre le feu aux gens, jugea Adam. Sinon, tout le monde le ferait.

– Y a pas de problèmes quand on est curé, le rassura Brian. Et puis ça évite aux sorcières d’aller en Enfer, alors je suppose qu’elles seraient bien contentes si elles comprenaient.

– J’imagine pas Picky en train de mettre le feu à quelqu’un, fit Pepper.

– Oh, chais pas, répondit Brian sur un ton lourd de sous-entendus.

– Pas mettre le feu lui-même, renifla Pepper. Il est plus du genre à cafarder aux parents et à leur laisser décider s’il faut mettre le feu ou pas. »

Les Eux hochèrent la tête, écœurés par la dégradation actuelle de la notion de responsabilité chez les autorités ecclésiastiques. Puis les trois autres braquèrent des regards expectatifs vers Adam.

Ils se tournaient toujours vers Adam en pareil cas. Invariablement, c’est lui qui trouvait les idées.

« Faudrait p’t-être s’en charger nous-mêmes, dit-il. Faut bien que quelqu’un fasse quelque chose, s’il y a tant de sorcières partout. C’estc c’est comme ces histoires de Comités de Quartier.

– Un Comité d’Écarteler, suggéra Pepper.

– C’est nul, jugea Adam, glacial.

– Mais on ne peut pas être l’Inquisition espagnole. On n’est pas Espagnols, protesta Wensleydale.

– Je suis sûr qu’il faut pas être espagnol pour faire partie de l’Inquisition espagnole, répliqua Adam. Je parie que c’est comme les douches écossaises ou les sauces hollandaises. Il suffit d’avoir l’air espagnol. On n’a qu’à faire comme si on était Espagnols. Alors, tout le monde saura qu’on est l’Inquisition espagnole. »

Il y eut un silence.

Il fut rompu par le froissement d’un des paquets de chips vides qui s’accumulaient partout où s’asseyait Brian. Les autres le regardèrent.

« J’ai une affiche de corrida, et y a mon nom dessus », annonça-t-il d’une voix lente.

L’heure du déjeuner s’en vint et s’en fut. La nouvelle Inquisition espagnole reprit sa session.

L’Inquisiteur en chef examina l’objet d’un œil critique.

« C’est quoi ? demanda-t-il.

– On les fait claquer quand on danse », expliqua Wensleydale, légèrement sur la défensive. « C’est ma tante qui a ramené ça d’Espagne, il y a des années. On appelle ça des maracas, je crois. Y a même une image de danseuse espagnole, tu vois ?

– Pourquoi elle danse avec un taureau ? demanda Adam.

– C’est pour bien montrer que c’est espagnol », rétorqua Wensleydale. Adam n’insista pas.

L’affiche de corrida tint toutes les promesses de Brian.

Pepper avait une espèce de saucière en raphia.

« C’est pour poser les bouteilles de vin, jeta-t-elle sur un ton de défi. Ma mère a rapporté ça d’Espagne.

– Y a pas de taureau dessus, constata Adam avec sévérité.

– Y a pas besoin », repartit Pepper, adoptant discrètement sa position de combat.

Adam hésita. Sa sœur Sarah et son petit ami avaient été en Espagne, eux aussi. Sarah en était revenue avec un gros âne en peluche mauve qui, même s’il était indubitablement espagnol, ne manifestait pas tout à fait le cachet requis par l’Inquisition espagnole, telle qu’Adam la concevait. De son côté, le petit ami avait ramené une épée très ouvragée qui, malgré une propension à se tordre quand on la prenait en main et à s’émousser quand on voulait couper du papier avec, revendiquait son statut de lame en acier de Tolède. Adam avait passé une demi-heure fort instructive en compagnie de l’encyclopédie, et il avait la certitude que c’était exactement ce dont l’Inquisition avait besoin. Mais de discrètes allusions s’étaient révélées stériles.

Finalement, Adam avait prélevé un chapelet d’oignons dans la cuisine. Ils auraient très bien pu être espagnols. Mais même Adam devait admettre qu’en tant qu’ornements du siège de l’Inquisition, il leur manquait un petit quelque chose. Il n’était pas en position de force pour critiquer les porte-bouteille en raphia.

« Très bien, décréta-t-il.

– Tes sûr que ce sont des oignons d Espagne ? demanda Pepper en retrouvant une attitude plus détendue.

– Bien sûr. Les oignons d’Espagne, tout le monde connaît ça.

– Ils pourraient être français, s’entêta Pepper. La France est célèbre pour ses oignons.

– Ça fait rien », jugea Adam, que le sujet des oignons commençait à agacer. « La France, c’est presque l’Espagne, et puis ça m’étonnerait que les sorcières fassent la différence, si elles sont tout le temps dehors à voler, la nuit. Pour une sorcière, tout ça, c’est l’Incontinent. Et puis si ça te plaît pas, t’as qu’à aller faire ta propre Inquisition ailleurs. »

Pour une fois, Pepper n’insista pas. On lui avait promis le poste de Tortureuse en chef. L’attribution de celui d’Inquisiteur en chef ne faisait aucun doute. Wensleydale et Brian étaient moins fascinés par leur charge de Gardes de l’Inquisition.

« D'abord, vous connaissez pas l’espagnol, fit Adam, dont la pause repas s’était enrichie de dix minutes devant un manuel de conversation que Sarah, perdue dans une brume romantique, avait acheté à Alicante.

– Ça, ça fait rien, parce que, d’abord, il faut parler en latin, rétorqua Wensleydale, qui avait lui aussi employé sa pause repas à des lectures un peu mieux choisies.

–  Etl’espagnol, affirma Adam. C’est pour ça que ça s’appelle l’Inquisition espagnole.

– Je vois pas pourquoi on pourrait pas être une Inquisition britannique, intervint Brian. À quoi ça sert d’avoir repoussé l’invincible Armada et tout ça, si c’est pour avoir leur sale Inquisition ? »

Cette pensée avait également troublé la fibre patriotique d’Adam.

« Je crois qu’on ferait mieux de commencer espagnol, et puis, quand on sera bien au point, on deviendra l’Inquisition britannique. Et maintenant, ajouta-t-il, que la Garde de l’Inquisition aille chercher la première sorcière, porfavor . »

Ils avaient décidé que la nouvelle occupante du cottage des Jasmins attendrait. Ils allaient commencer petit et se développer au fur et à mesure.

« Es-tu une sorcière, olé ? demanda l’Inquisiteur en chef.

– Voui, répondit la petite sœur de Pepper qui, à six ans, était bâtie comme un petit ballon blond.

– Faut pas dire oui, faut dire non, siffla la Tortureuse en chef en donnant un coup de coude à la suspecte.

– Et après, y va m’arriver quoi ? s'enquit cette dernière.

– Après, on te torturera pour que tu dises oui. Je t’ai dit, ça va être marrant, la torture. Ça fait pas mal. Rasta la visa », ajouta-t-elle précipitamment.

La petite suspecte jeta un coup d’œil critique sur le décor du quartier général de l’Inquisition. Ça sentait distinctement l’oignon.

« Boh, fit-elle, moi, j ’veuxêtre une sorcière, avec un nez plein de verrues, pis la peau verte, pis un gentil chat, et je l’appellerai Noiraud, pis plein de potions etc »

La Tortureuse en chef adressa un signe de tête à l’Inquisiteur en chef.

« Écoute », expliqua Pepper, à bout d’arguments, « personne a dit que tu pouvais pas être une sorcière, mais faut pas le dire, c’est tout. C’est vraiment pas la peine qu’on se donne tout ce mal, ajouta-t-elle sur un ton plus sévère, si tu réponds oui dès qu’on te pose la question. »

La suspecte prit la chose en considération.

« Mais j ’veuxêtre une sorcière », pleurnicha-t-elle. Les Eux du sexe fort échangèrent des regards las. La situation dépassait leurs compétences.

« Si tu dis non, proposa Pepper, je te donnerai l’écurie de Sindy. J’ai jamais joué avec, ajouta-t-elle, foudroyant du regard les autres Eux, les mettant au défi de risquer un commentaire.

– Si ! Tu t’en es servie, clama sa petite sœur. Je l’ai vue, elle est toute vieille, et pis l’endroit où on met la paille, il est cassé, etc »

Adam toussota comme un vrai magistrat.

« Es-tu une sorcière, viva Espana ? » répéta-t-il.

La petite sœur regarda le visage de Pepper et décida de ne pas prendre de risques.

« Non », décida-t-elle.

Tout le monde était d’accord : c’était une torture vachement bien. Le problème était de convaincre la sorcière putative d’en descendre.

L’après-midi était chaud et les Gardes de l’Inquisition avaient l’impression qu’on abusait de leur bonne volonté.

« Je vois pas pourquoi c’est moi et le frère Brian qui devons faire tout le travail, déclara le frère Wensleydale en épongeant la sueur de son front. Je trouve que ça suffit pour elle, et que ça devrait être notre tour, maintenant. Benedictine dans le décanteur.

– Pourquoi on arrête ? » demanda la suspecte, l’eau ruisselant de ses chaussures.

Suite à ses recherches, l’Inquisiteur en chef avait conclu que l’Inquisition britannique n’était probablement pas encore prête pour le retour de la Vierge de Nuremberg et de la poire d’angoisse. Mais une illustration représentant le supplice médiéval de l’eau semblait convenir à merveille. Il suffisait de trouver une mare, des planches et une corde. Ce genre de combinaison avait toujours eu la faveur des Eux, et ils n’avaient jamais eu de problèmes à se procurer ces trois ingrédients.

La suspecte était maintenant verte jusqu’à la taille.

« C’est comme une balançoire, dit-elle. Ouaiiiis !

– Moi, si j’ai pas le droit d’en faire aussi, je rentre chez moi, grommela le frère Brian. Je vois pas pourquoi y aurait que les méchantes sorcières qui ont le droit de s’amuser.

– Les Inquisiteurs ont pas le droit de se faire torturer », décréta sévèrement l’Inquisiteur en chef, quoique sans conviction excessive. L’après-midi était caniculaire, la toile de sac des robes inquisitoriales grattait et sentait l’orge moisie, et la mare déployait une incroyable séduction.

« Bon, d’accord, d’accord », dit-il. Il se retourna vers la suspecte. « Bon, t’es une sorcière. Alors, recommence plus. Et maintenant, tu descends, c’est au tour de quelqu’un d’autre. Olé, ajouta-t-il.

– Et après, on fait quoi ? » s’enquit la petite sœur de Pepper.

Adam hésita. Si on lui mettait le feu, ça allait sans doute faire des histoires à n’en plus finir, supposa-t-il. Sans compter qu’elle était trop mouillée pour brûler correctement.

Il avait confusément conscience que dans un futur nébuleux, il devrait rendre des comptes pour les souliers boueux et les robes roses maculées d’herbe à canard, mais tout ça, c’était l’avenir, et il les attendait à l’autre bout d’un long et chaud après-midi plein de planches, de cordes et de mares. Qu’il attende.

Le futur s’en vint et s’en fut, de cette façon légèrement déprimante qui caractérise tous les futurs, bien que M r Young ait eu d’autres soucis en tête que les robes roses saturées de boue, et se soit contenté de priver Adam de télé. En pratique, cela signifiait qu’il devrait la regarder sur le vieux poste en noir et blanc de sa chambre.

Adam entendit M r Young déclarer à M rs Young : « Je ne vois pas pourquoi il faudrait interdire l’arrosage. Je paie mon abonnement comme tout le monde. Le jardin est un vrai Sahara. Je m’étonne que les gamins aient encore trouvé de l’eau dans la mare. Si tu veux mon avis, tout ça, c’est depuis qu’on a arrêté les expériences atomiques. Quand j’étais gosse, on avait de vrais étés. Il pleuvait sans arrêt. »

Ça, c’était hier.

Maintenant, Adam traînait seul le long de la route poussiéreuse. C’était une traînerie de bonne facture. Adam avait une façon de traîner qui scandalisait toutes les bonnes gens. Ce n’est pas seulement qu’il laissait tomber les épaules. Il savait traîner avec diverses modulations, et sa ligne d’épaules, pour l’heure, reflétait la douleur et le désarroi de ceux qu’on a injustement contrariés dans leur quête désintéressée pour porter assistance à leurs frères humains.

Les buissons étaient chargés de poussière.

« Ça serait bien fait pour eux tous, si les sorcières s’emparaient du pays et si elles forçaient tout le monde à manger des produits diététiques, et à pas aller à l’église, et à danser tout nu », fit-il en donnant un coup de pied dans un caillou. Il devait reconnaître que, nourriture diététique exceptée, ce n’était pas une menace trop tragique.

« Je parie que si on nous avait laissés nous entraîner comme il faut, on en aurait trouvé des centaines, de sorcières, se dit-il en donnant un nouveau coup de pied dans un nouveau caillou. Je suis sûr que Torturemada, lui, on l’a pas tout de suite forcé à s’arrêter, juste parce qu’une idiote de sorcière avait la robe pleine de boue. »

Toutou traînait docilement sur les talons de son Maître. Pour autant qu’un Molosse Infernal avait des espérances, ce n’était pas jusqu’à présent ainsi qu’il avait imaginé sa vie dans les derniers jours avant l’Apocalypse, mais, malgré lui, il commençait à apprécier.

Il entendit son Maître dire : « Je parie que, même à l’époque victorienne, on forçait pas les gens à regarder la télé en noir et blanc. »

La forme détermine le fond. Certains types de conduite qu’on associe avec les petits corniauds hirsutes sont en fait chevillés au patrimoine génétique. Quand on adopte l’aspect d’un petit chien, il ne faut pas croire qu’on échappera aux conséquences internes : une certaine petit-chienitude commence à imprégner tout votre être.

Il avait déjà poursuivi un rat. Ça avait été l’expérience la plus délicieuse de sa vie.

« Ça leur apprendrait, si on était envahis par les Forces du Mal », bougonna son Maître.

Et puis, il y avait les chats, songea Toutou. Il avait surpris le gros matou roux du voisin et tenté de le réduire à une pitoyable gelée apeurée par les techniques habituelles : le regard luisant et le grondement monté des profondeurs avaient toujours fonctionné avec les damnés, par le passé. Cette fois-ci, il y avait gagné un coup de patte sur le nez qui lui avait fait venir les larmes aux yeux. Les chats, en conclut Toutou, étaient à l’évidence beaucoup moins impressionnables que les âmes perdues. Il lui tardait de rééditer l’expérience avec un autre chat. Il avait prévu de décrire des cercles autour lui en trépignant et en poussant des aboiements surexcités. La partie n’était pas gagnée d’avance, mais ça pouvait marcher.

« En tout cas, qu’ils viennent pas me trouver quand ce vieux schnock de Picky sera changé en crapaud, c’est tout », marmonna Adam.

C’est alors qu’il s’aperçut de deux choses. D'abord, que sa randonnée de martyr l’avait mené jusqu’au cottage des Jasmins. Ensuite, que quelqu'un était en train de pleurer.

Les larmes étaient le point faible d’Adam. Il hésita un instant, avant de jeter un coup d’œil par-dessus la haie.

Pour Anathème, assise dans une chaise longue et parvenue à mi-chemin de sa provision de Kleenex, on aurait dit qu’un petit soleil ébouriffé se levait.

Adam douta d’avoir affaire à une sorcière. Il avait des sorcières une image mentale parfaitement définie. Les Young s’en tenaient au seul représentant valable de la presse du dimanche la plus respectable, et rien de l’occultisme éclairé de ce dernier siècle n’avait transpiré jusqu’à Adam. Elle n’avait pas le nez crochu, pas de verrues, elle était jeunec enfin, assez jeune. Cela suffisait à Adam.

« Salut », dit-il en rectifiant sa posture.

Elle se moucha et le regarda.

Il conviendrait, arrivé à ce point de l’histoire, de décrire ce qu’Anathème vit dépasser de la haie. Elle décrivit plus tard une sorte de dieu grec prépubère. Ou peut-être une illustration tirée de la Bible, une de celles où des anges musclés accomplissaient quelque divin châtiment. Ce n’était pas un visage qui appartenait au XX e siècle. Il était coiffé de boucles dorées et brillantes. Michel-Ange en aurait tiré une statue.

Cela dit, il aurait probablement évité de représenter les tennis éreintés, les jeans effilochés et le T-shirt crasseux.

« Qui es-tu ? demanda-t-elle.

– Adam Young. J’habite en bas de la route.

– Oh. Oui. J’ai entendu parler de toi », dit Anathème en se tapotant les yeux. Adam se rengorgea. « M rs Henderson m’a recommandé de te tenir à l’œil.

– Je suis assez connu par ici, admit Adam.

– Elle a dit que tu étais de la graine de potence. »

Adam sourit. Une mauvaise réputation ne valait peut-être pas une bonne gloire, mais c’était quand même infiniment préférable à l’anonymat.

« Elle a dit que, parmi les Eux, c’était toi le pire », fit Anathème qui paraissait un peu rassérénée. Adam hocha la tête.

« Elle a dit : méfiez-vous d’Eux, Miss, c’est rien qu’une bande de chefs de gang. Le jeune Adam, il a tout le vice du Vieil Adam, voilà ce qu’elle a dit.

– Pourquoi vous pleuriez ? demanda Adam sans s’attarder en détails.

– Hein ? Oh, je viens de perdre quelque chose. Un livre.

– Si vous voulez, je vous aiderai à le chercher, proposa galamment Adam. Je m’y connais vachement en bouquins. J’en ai même écrit un, une fois. C’était un livre super. Il faisait presque huit pages. Y avait un pirate, c’était un détective célèbre. Et puis j’ai même dessiné les images. » Dans un élan de générosité, il ajouta : « Si vous voulez, je vous le ferai lire. Je suis sûr que c’est drôlement mieux que celui que vous avez perdu. Surtout le moment dans le vaisseau spatial, quand le dinosaure arrive et qu’il se bagarre contre les cow-boys. Je suis sûr que mon livre, il vous consolerait et que vous arrêteriez de pleurer. Brian, ça lui a drôlement plu. Il a dit qu’il avait jamais rien lu qui lui pluvait autant.

– Merci, je suis certaine que tu as écrit un très bon livre », dit-elle, s’assurant éternellement une place dans le cœur d’Adam. « Mais je n’ai pas besoin que tu m’aides à retrouver mon livre – c’est trop tard, maintenant, je crois. »

Elle regarda pensivement Adam. « Je suppose que tu connais bien la région ?

– Sur des kilomètres et des kilomètres, assura Adam.

– Tu n’aurais pas vu deux hommes dans une grosse voiture noire ?

– C’est eux qui l’ont volé ? » demanda Adam, soudain passionné. Arrêter un gang international de voleurs de livres terminerait sa journée en beauté.

« Non, pas vraiment. Enfin, si, mais sans le faire exprès. Ils cherchaient le Manoir, mais j’y suis allée aujourd’hui et personne ne les a vus. Il y a eu un accident là-bas, je ne sais pas quoi. »

Elle contempla Adam. Il avait quelque chose de bizarre, mais elle n’arrivait pas à déterminer quoi. Elle sentait que cet enfant était important, soudain, qu’il ne fallait pas le laisser filer. Quelque chosec

« Il s’appelle comment, ce livre ? demanda Adam.

–  Les Belles et Bonnes Prophéties d’Agnès Barge, Sorcière de son état.

– De quel État ?

– Non. De son métier. C’était une sorcière, comme dans Macbeth.

– Ah, oui, ça, je l’ai vu. C’était drôlement intéressant, comment les rois ils se battaient à l’époque. Mince. Et qu’est-ce qu’elles ont de beau ?

– Autrefois, beau, ça pouvait signifier précis. Ou exact. » Quelque chose de vraiment étrange. Une sorte d’intensité sereine. On finissait par se dire que, quand il était là, tout le reste, paysage compris, n’était que du décor.

Elle habitait Tadfield depuis un mois. À l’exception de M rs Henderson, qui faisait en théorie le ménage dans le cottage et fouillait sans doute partout à la moindre occasion, elle n’avait pas échangé plus d’une dizaine de paroles avec quiconque. Elle laissait croire qu’elle était peintre. Le paysage alentour était du genre qui a la faveur des peintres.

En fait, c’était vachement beau. Rien que les environs du village étaient superbes. Si Turner et Landseer avaient rencontré Samuel Palmer dans un pub, s’ils avaient collaboré, en demandant ensuite à Stubbs de dessiner les chevaux, ils n’auraient pas réussi à faire mieux.

Et c’était très déprimant, parce que c’est ici que ça allait se passer. Enfin, selon Agnès. Dans un livre qu’Anathème avait laissé s’égarer. Elle avait ses fiches, bien sûr, mais ce n’était pas la même chose.

Si Anathème avait mieux maîtrisé ses pensées à ce moment-là – et personne, en présence d’Adam, ne dominait jamais totalement ses processus mentaux –, elle aurait remarqué que chaque fois qu’elle voulait accorder à Adam une attention plus que superficielle, ses pensées glissaient sur lui comme un canard sur l’eau.

« Super ! s’écria Adam qui avait médité les implications d’un livre de belles et bonnes prophéties. Ça raconte qui va gagner le Derby d’Epsom, alors ?

– Non.

– Y a des vaisseaux spatiaux, dedans ?

– Pas beaucoup.

– Des robots ? demanda Adam avec un petit espoir.

– Désolée.

– Ben, je vois pas ce qu’il y a de beau, alors. Qu’est-ce qu’il reste du futur, s’il n’y a ni robots ni vaisseaux spatiaux ? »

Encore trois jours, songea Anathème, lugubre. Voilà ce qui reste.

« Tu veux une limonade ? » proposa-t-elle.

Adam hésita, avant de se résoudre à prendre le taureau par les cornes.

« Écoutez, je peux vous demander, si c’est pas indiscret... vous êtes une sorcière ? »

Anathème rétrécit ses yeux. La question de savoir si M rs Henderson fouinait dans ses affaires était réglée.

« Il y a des gens qui peuvent le croire, répondit-elle. En fait, je suis occultiste.

– Oh, ben alors, ça, ça va », fit Adam, rassuré.

Elle l’inspecta soigneusement.

« Alors, tu sais ce que c’est, un occultiste ?

– Oh oui, répondit Adam avec assurance.

– Bon, du moment que tu te sens mieux. Allez, entre. J’ai bien besoin de boire quelque chose, moi aussi. Etc Adam Young ?

– Oui ?

– Tu étais en train de penser : “Ils vont très bien, mes yeux, pas la peine de les examiner.” Je me trompe ?

– Qui, moi ? » répondit Adam avec une mine coupable.

Toutou posa problème. Il refusait d’entrer dans le cottage. Il se coucha sur le pas de la porte en grondant.

« Allez viens, bête chien, lui enjoignit Adam. Tu vas pas avoir peur du cottage des Jasmins ? » Il se retourna vers Anathème, embarrassé. « D'habitude, il fait tout ce que je lui dis, tout de suite.

– Laisse-le courir dans le jardin.

– Non. Il faut qu’il obéisse. J’ai lu ça dans un livre. Le dressage, c’est très important. On peut dresser n’importe quel chien. Mon papa a dit que je pourrais le garder que s’il était bien élevé. Allez, Toutou. Entre. »

Toutou geignit et lui lança un regard implorant. Son moignon de queue battit le sol une ou deux fois.

La voix de son Maître.

Avec une répugnance extrême, comme s’il avançait face à un ouragan, il franchit le seuil en rampant.

« Là, voilà, dit fièrement Adam. Gentil toutou. »

Et une nouvelle petite partie de l’Enfer se trouva cautériséec

Anathème referma la porte.

Il y avait toujours eu un fer à cheval sur le linteau de la porte, au cottage des Jasmins, depuis le premier occupant, plusieurs siècles auparavant ; la Peste noire était très en vogue à l’époque, et il avait sans doute jugé qu’on n’est jamais trop protégé.

Le fer à cheval était rouillé et à demi enfoui sous des siècles de peinture. Si bien que ni Adam ni Anathème n’y prirent garde, ou ne remarquèrent comment il refroidissait à présent, après avoir été chauffé à blanc.

Le chocolat d’Aziraphale était froid comme la pierre.

On n’entendait dans la pièce que le bruit sporadique d’une page qu’on tourne.

De temps à autre, on secouait la porte pour tenter de l’ouvrir, quand les clients de Livres Intimes, à côté, se trompaient d’entrée. Il les ignora.

Plusieurs fois, il manqua de jurer.

Anathème ne s’était pas réellement installée dans le cottage. La plupart de ses instruments étaient empilés sur la table. L’ensemble ne manquait pas d’intérêt. On aurait dit qu’on avait soudain confié la gestion d’un magasin de matériel scientifique à un prêtre vaudou.

« Super ! s’exclama Adam en tapotant l’amas du bout du doigt. C’est quoi, ce machin à trois pieds ?

– C’est un thauodalite, répondit Anathème depuis la cuisine. Ça sert à repérer les leys.

– Et c’est quoi, les leys ? »

Elle lui expliqua.

« Wohhh. C’est vrai ?

– Oui.

– Partout ?

– Oui.

– Et j’en ai jamais vu. C’est dingue, toutes ces lignes de forces invisibles. Elles sont partout, et moi, j’en ai jamais vu une seule. »

Adam n’écoutait pas très souvent, mais il passa les vingt minutes les plus captivantes de sa vie ou, en tout cas, de sa vie ce jour-là. Chez les Young, on ne touchait jamais du bois, pas plus qu’on ne jetait du sel par-dessus son épaule. Leur seul vague flirt avec le surnaturel avait été de soutenir sans conviction, quand Adam était plus jeune, que le Père Noël descendait par la cheminée 21 .

Il avait faim de choses plus consistantes que le Festival des Moissons. Les paroles d’Anathème se déversèrent dans l’esprit d’Adam comme de l’eau dans une ramette de papier buvard.

Toutou grondait, couché sous la table. Il commençait à se poser de graves questions sur son propre compte.

Anathème ne croyait pas uniquement aux leys. Elle croyait aux bébés phoques, aux baleines, aux bicyclettes, aux forêts tropicales, au pain complet, au papier recyclé, au départ des Blancs d’Afrique du Sud et des Américains d’à peu près partout, jusques et y compris de Long Island. Ses croyances n’obéissaient à aucune hiérarchie. Elles étaient toutes soudées en un énorme bloc de foi sans solution de continuité, à côté duquel la foi de Jeanne d’Arc ressemblait à une vague idée en passant. Sur l’échelle de déplacement des montagnes, elle soulevait au moins 0,5 alpe 22 .

Personne n’avait jamais utilisé le mot « environnement » à portée d’ouïe d’Adam. Les forêts tropicales d’Amazonie étaient lettre morte pour lui, morte sans être recyclée.

Une seule fois, il interrompit Anathème, et ce fut pour approuver ses vues sur l’énergie atomique : « J’ai visité une centrale atomique, un jour. C’était pas terrible. Y avait pas de fumées vertes ni de liquides qui gargouillaient dans des cornues. Ça devrait pas être permis de pas avoir des trucs qui gargouillent comme il faut, quand les gens se déplacent exprès pour voir. Il y avait juste des types un peu partout, et ils étaient même pas habillés en cosmonautes.

– Pour leurs gargouillements, ils attendent le départ des visiteurs, répondit Anathème d’une voix sombre.

– Ha.

– Il faudrait se débarrasser d’eux tout de suite.

– Ça leur apprendrait à pas avoir des trucs qui gargouillent. »

Anathème hocha la tête. Elle essayait encore de mettre le doigt sur ce qu’Adam avait de si singulier, et soudain, elle comprit.

Il n’avait pas d’aura.

Elle était très experte en auras. Elle pouvait les distinguer, en se concentrant suffisamment. C’était un petit halo lumineux autour de la tête des gens et, à en croire un ouvrage qu’elle avait lu, sa couleur vous renseignait sur leur santé et leur état général. Tout le monde avait la sienne. Chez les gens mesquins, renfermés, elle se réduisait à une ligne pâle et tremblante, tandis que celle des gens créatifs et extravertis pouvait s’étendre à plusieurs centimètres autour de leur corps.

Elle n’avait encore jamais entendu dire qu’on puisse en être dépourvu, mais elle n’arrivait pas à en percevoir une autour d’Adam. Et pourtant, il semblait joyeux, enthousiaste ; aussi équilibré qu’un gyroscope.

C’est peut-être la fatigue, se dit-elle.

Et puis il était extrêmement gratifiant de rencontrer un élève qui semblait tant se passionner pour le sujet. Elle lui prêta même quelques exemplaires du Nouvel Aquarien, la Revue de l’Ère du Verseau, un petit magazine édité par un de ses amis.


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