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De bons présages
  • Текст добавлен: 7 октября 2016, 11:18

Текст книги "De bons présages"


Автор книги: Terence David John Pratchett


Соавторы: Neil Gaiman
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– Tu peux pas être Répondeurs Téléphoniques, c’est pas un nom de Motard de l’Acopalispe, ça. C’est nul, c’est vraiment nul.

– C’est pas vrai, rétorqua Purin, ulcéré. C’est comme la Guerre, la Faminec C’est un problème de la vie de tous les jours, non ? Les répondeurs téléphoniques. J’les hais, les répondeurs.

– Moi aussi, j’les hais, approuva Cruauté envers les Animaux.

– Toi, ta gueule, repartit IVG.

– Je peux changer de nom ? » demanda Problèmes Intimes Embarrassants, qui avait réfléchi puissamment depuis la dernière fois qu’il avait ouvert la bouche.

« Je veux être Objets Qui Marchent Jamais Même Quand On Leur File Un Coup de Latte.

– Bon, d’accord, tu peux changer. Mais toi, tu peux pas être Répondeurs Téléphoniques, Purin. Trouve autre chose. »

Purin réfléchit. Il regretta d’avoir abordé le sujet. Tout ça lui rappelait son entretien avec le conseiller d’orientation, à l’école. Il se creusa la cervelle.

« Gens Vraiment Cool, dit-il enfin. J’peux pas les sentir.

– Gens Vraiment Cool ? répéta Objets Qui Marchent Jamais Même Quand On Leur File Un Coup de Latte.

– Ben ouais, tu sais. Ceux qu’on voit à la télé, avec des coiffures débiles, sauf que sur eux, ça fait pas débile passque c’est eux. Ils sont habillés avec des trucs trop grands, et faut pas dire que c’est un tas de branleurs. Enfin, c’est mon opinion à moi, mais quand j’en vois un, j’ai toujours envie de lui passer la gueule très lentement à travers des barbelés. Et moi, voilà ce que je crois. » Il prit une profonde inspiration. Il aurait juré que c’était le plus long discours qu’il ait fait de sa vie 43 . « Moi, ce que je crois, c’est ça : s’ils m’énervent autant, alors ça m’étonnerait qu’ils énervent pas tout le monde pareil.

– Ouais, dit Cruauté envers les Animaux. Et puis, y portent tous des lunettes noires, même quand y en a pas besoin.

– Et ils bouffent du fromage qui coule, et ces bières Sans Alcool à la con », dit Objets Qui Marchent Jamais Même Quand On Leur File Un Coup de Latte. « Ça, je déteste. Ça sert à quoi de boire, si ça te file pas envie de gerber ? Eh, j’y pense. Je peux encore changer ? Comme ça, je serai Bière sans Alcool.

– Ah, non, merde, déclara Intervention Violente dans la Gueule. Tas déjà changé une fois.

– Bon, bref, intervint Purin. Voilà pourquoi j'veux être Gens Vraiment Cools.

– C’est bon, lui accorda son chef.

– J’vois pas pourquoi j’pourrais pas être Bière Sans Alcool si j’veux, bordel.

– Ta gueule. »

La Mort, la Famine, la Guerre et la Pollution continuaient leur chevauchée vers Tadfield.

Et Intervention Violente dans la Gueule, Cruauté envers les Animaux, Objets Qui Marchent Jamais Même Quand On Leur File Un Coup de Latte Mais En Secret Bière Sans Alcool et Gens Vraiment Cool faisaient route avec eux.

C’était un après-midi de samedi, humide et venteux, et madame Tracy se sentait d’humeur très occulte.

Elle portait sa robe longue, et une casserole de choux de Bruxelles mijotait sur la gazinière. La pièce était éclairée aux chandelles, chaque chandelle fichée avec soin dans une flasque de vin encroûtée de cire, aux quatre coins du salon.

Trois autres personnes assistaient à sa séance. M rs Ormerod, de Belsize Park, dont le chapeau vert bouteille avait dû être un pot de fleurs lors d’une existence antérieure ; M r Scroggie, mince et livide, avec des yeux délavés et exorbités ; et Julia Petley de Deux mèches avec vous 44 , le salon de coiffure de la grand-rue, fraîchement émoulue de l’école et convaincue qu'elle possédait elle-même des dons occultes inexplorés. Pour accentuer l’occultisme de son apparence, Julia se surchargeait de bijoux en argent martelé à la main et de fard à paupières vert. Elle cherchait à paraître fiévreuse, émaciée, et romantique ; avec quinze kilos de moins, elle aurait pu y prétendre. Elle se croyait anorexique, parce que chaque fois qu’elle se regardait dans le miroir, elle voyait effectivement quelqu’un de gros.

« Pouvons-nous joindre les mains ? demanda madame Tracy. Et je vous demande le silence le plus total. Le monde des esprits est très sensible aux vibrations.

– Demande si mon Ron est là », intima M rs Ormerod. Elle avait une mâchoire qui évoquait une brique.

« C’est entendu, mon chou, mais il faut garder le silence pendant que j’entre en contact. »

Il y eut un silence, seulement troublé par les gargouillements de l’estomac de M r Scroggie. « ’Scusez-moi, mesdames », marmonna-t-il.

Madame Tracy avait établi, au cours de ses années passées à Soulever le Voile Mystique et à Explorer les Grands Mystères, que deux minutes sans rien dire, à attendre sur sa chaise que le Monde des Esprits se manifeste, était un délai convenable. Plus longtemps, et ses clients s’impatientaient ; moins, et ils n’avaient pas le sentiment d’en avoir pour leur argent.

Elle récapitula dans sa tête la liste des commissions.

Des œufs. Une laitue. Cinquante grammes de fromage à gratiner. Quatre tomates. Du beurre. Un rouleau de papier hygiénique. Surtout, ne pas oublier, la réserve est presque épuisée. Et un joli morceau de foie pour M r Shadwell, pauvre homme, quel dommagec

C’était le moment.

Madame Tracy rejeta la tête en arrière, la laissa tomber mollement sur une épaule puis la redressa lentement. Ses paupières étaient presque closes.

« Elle entre en transe, maintenant, entendit-elle M rs Ormerod chuchoter à Julia Petley. Il n'y a aucune raison de s’inquiéter. Elle se change en un Pont vers l’Autre Monde. Son guide spirituel ne devrait plus tarder. »

Madame Tracy s’agaça de sentir qu’on lui volait la vedette, et elle poussa une sourde plainte. « Ooooo-ooooh. »

Puis, d’une voix aiguë, chevrotante : « Es-tu là, ô mon guide spirituel ? »

Elle attendit un peu, pour faire monter la tension. Du liquide vaisselle. Deux boîtes de haricots en sauce. Ah oui, des pommes de terre, également.

« Hugh ? dit-elle d’une voix sombre et brune.

– Est-ce vous, Geronimo ? se demanda-t-elle.

– Être moi, hugh, se répondit-elle.

– Notre cercle compte un nouveau venu, cet après-midi.

– Hugh, Miss Petley ? » dit-elle, en tant que Geronimo. Elle avait toujours eu l’impression que les guides spirituels peaux-rouges constituaient un accessoire indispensable, et c’était un nom qu’elle aimait bien. Elle l’avait expliqué à Newt, qui avait compris quelle ne connaissait rien de Geronimo et n’avait pas eu la cruauté de la tirer de son ignorance.

« Oh, couina Julia, enchantée de faire votre connaissance.

– Est-ce que mon Ron est là, Geronimo ? demanda M rs Ormerod.

– Hugh, squaw Béryl, dit madame Tracy, oh, être tant de pauvres âmes perdues, hugh, faire la queue devant porte de tipi. Peut-être votre Ron être parmi eux. Hugh. »

Madame Tracy avait compris la leçon depuis des années. Désormais elle ne faisait plus parler Ron qu’en toute fin de séance. Sinon, Béryl Ormerod monopolisait tout le temps pour raconter par le menu à feu Ron Ormerod ce qui lui était arrivé depuis leur précédente petite conversation. (« Bon, Ron, tu te souviens de Sybilla, la cadette de notre Eric ; eh bien, tu ne la reconnaîtrais pas, elle suit des cours de macramé, et notre Laetitia, tu sais, l’aînée de notre Karen ? Elle est devenue lesbienne, mais de nos jours, c’est très bien vu, elle fait une thèse, une étude des films de Sergio Leone vus sous l’angle féministe, et notre Stan, mais si, le jumeau de notre Sandra, je t’en ai parlé la dernière fois, eh bien, il a remporté le tournoi de fléchettes, ce qui est bien, parce qu’on a toujours cru qu’il ne sortirait jamais des jupes de sa mère, au fait, la gouttière du hangar s’est décrochée, mais j’en ai parlé au petit dernier de notre Cindi, il est maçon indépendant, et il va passer jeter un coup d’œil dimanche, et, ohhh, ça me fait penserc »)

Non, Béryl Ormerod pouvait attendre. Il y eut la fulguration d’un éclair, presque aussitôt suivie d’un lointain grondement de tonnerre. Madame Tracy en éprouva une vague fierté, comme si elle en était responsable. C’était encore mieux que les chandelles pour créer un suce-pince. Le suce-pinceétait au cœur de la médiumation.

« Bien, dit madame Tracy avec sa propre voix. M r Geronimo aimerait savoir s’il y a ici quelqu’un qui s’appelle M r Scroggie ? »

Les yeux délavés de Scroggie pétillèrent. « Ahemc en fait, c’est mon nom », avoua-t-il, rempli d’espoir.

« Parfait, eh bien, quelqu’un vous demande. » Depuis un mois que M r Scroggie venait, elle n’avait pas encore trouvé de message adéquat à lui transmettre. L’heure était venue. « Connaîtriez-vous un nommé, euhc John ?

– Non.

– Ah, il y a un peu de friture céleste. Le nom est peut-être Tom. Ou Jim. Ou, euhc Dave.

– J’ai connu un Dave, quand j’étais à Hemel Hempstead, reconnut M r Scroggie avec une expression vaguement dubitative.

– Oui, il a bien dit Hemel Hempstead, voilà, c’est exactement ça.

– Mais je l’ai croisé la semaine dernière, il promenait son chien, et il avait l’air en pleine forme, s’étonna vaguement M r Scroggie.

– Il dit qu’il ne faut pas s’inquiéter, qu’il est plus heureux dans l’Autre Monde », continua résolument madame Tracy, qui était d’avis qu’il vaut toujours mieux donner de bonnes nouvelles à ses clients.

« Dis à mon Ron qu’il faut que je lui raconte le mariage de notre Krystal, intervint M rs Ormerod.

– Je n’y manquerai pas, mon chou. Maisc oh, un instant, quelque chose se manifestec »

C’est alors que quelque chose se manifesta. Cela s’assit dans la tête de madame Tracy et jeta un coup d’œil au-dehors.

« Sprechen sie Deutsch ? demanda-t-il par le truchement de la bouche de madame Tracy. Se habla espafiol ? Wo bu hui jiang zhongwen ?

– Ron, c’est toi ? » demanda M rs Ormerod. La réponse, quand elle arriva, était légèrement agacée.

«  Non. Absolument pas. Cependant, une question aussi sotte ne peut avoir été posée que dans un seul pays sur cette planète d’obscurantisme– que j’ai visitée dans sa plus grande partie au cours des heures qui viennent de s’écouler. Ma chère petite dame, non, je ne suis pas Ron.

– Eh bien, moi, je veux parler à Ron Ormerod, répliqua M rs Ormerod sur un ton pincé. Il est plutôt trapu, avec une calvitie sur le sommet du crâne. Vous pourriez me le passer, s’il vous plaît ? »

Un silence. «  En fait, on dirait bien qu’un esprit répondant à cette description flotte à proximité. Très bien. Je le mets en ligne, mais dépêchez-vous. J’essaie d’empêcher l'Apocalypse. »

M rs Ormerod et M r Scroggie échangèrent un coup d’œil. Il ne s’était jamais rien passé de ce genre au cours des séances précédentes de madame Tracy. Julia Petley était ravie. C’était nettement mieux. Elle espérait que madame Tracy allait commencer à matérialiser des ectoplasmes d’un instant à l’autre.

« Euhc Allô ? » dit madame Tracy avec une nouvelle voix. M rs Ormerod sursauta. C’était exactement la voix de Ron. Au cours des séances précédentes, Ron avait eu la voix de madame Tracy.

« Ron ? C’est toi ?

– Oui, Béc Béryl.

– Très bien. Bon, j’ai pas mal de choses à te raconter. Pour commencer, j’ai été au mariage de notre Krystal, samedi dernier, l’aînée de notre Marilync

– Béc Béryl. Tc Tu nc ne mc m’as j... jamais laissé pc placer un mot pc pendant que j’étais vivc vant. Mc maintenant que je sc suis mc mort, jc j’ai une s... seule ch... chose à te d... dire. »

Béryl Ormerod trouva tout ceci très désagréable. Auparavant, quand Ron se manifestait, il lui affirmait qu’il était plus heureux dans l’Autre Monde, et qu’il vivait dans un endroit qui devait ressembler à une maison de campagne céleste. Maintenant, il ressemblait à son Ron, et elle n’était pas bien sûre de vraiment y tenir. Alors, elle dit ce qu’elle avait toujours dit à son mari quand il commençait à lui parler sur ce ton :

« Ron, souviens-toi, tu as le cœur fragile.

– Je n’ai pc plus de cc cœur, tu te rap... pelles ? Mais pc passons, Bc Bérylc ?

– Oui, Ron.

– La ferme ! » Et l’esprit disparut. «  Émouvant, non ? Bon, maintenant, merci beaucoup, mesdames et monsieur, mais j’ai du travail, je le crains. »

Madame Tracy se leva, alla jusqu’à la porte et alluma la lumière.

« Sortez ! »dit-elle.

Ses clients se levèrent, plus qu’un peu surpris et, dans le cas de M rs Ormerod, scandalisée, et ils regagnèrent l’entrée.

« On en reparlera, Marjorie Potts, je te le garantis », siffla M rs Ormerod en serrant son sac à main contre sa poitrine ; et elle claqua la porte.

Puis, on entendit sa voix étouffée résonner dans le couloir : « Et tu peux dire à notre Ron qu’il n’a pas fini d’en entendre parler, lui non plus ! »

Madame Tracy (et le nom porté sur son permis de conduire les scooters était effectivement Marjorie Potts) alla à la cuisine et coupa le gaz sous les choux de Bruxelles.

Elle mit une bouilloire sur le feu. Elle se prépara une théière. Elle s’assit à la table de sa cuisine, sortit deux tasses, les remplit toutes deux. Elle ajouta deux sucres dans lune d’elles. Puis elle attendit.

«  Pas de sucre pour moi, merci », dit madame Tracy.

Elle disposa les tasses sur la table en face d’elle et but une longue gorgée à la tasse de thé sucré. Puis elle parla avec une voix qu’auraient reconnue tous ses proches, même si le ton de rage froide dont elle usait était inhabituel :

« Bon, à présent, si vous m’expliquiez ce que tout ça signifie ? Et vous avez intérêt à avoir une explication valable. »

Un camion avait répandu sa cargaison sur la M6. Selon sa feuille de route, le camion était chargé de plaques de tôle ondulée, mais les deux policiers en patrouille avaient du mal à le croire.

« Maintenant, ce que j’aimerais savoir, c’est d’où sortent tous ces poissons ? demandait le sergent.

– Je vous l’ai expliqué : ils sont tombés du ciel. Je conduisais tranquillement à quatre-vingt-dix et piaf ! un saumon de douze livres vient me défoncer le pare-brise. Alors j’ai donné un coup de volant, et j’ai dérapé là-dessus », il indiqua du doigt les restes du requin-marteau sous le camion, « et je suis rentré là-dedans. » Là-dedans, c’était un monticule de dix mètres de haut, constitué de poissons de tailles et de formes variées.

« Est-ce que vous avez bu, monsieur ? demanda le sergent avec un très mince espoir.

– Bien sûr que non, j’ai pas bu, espèce de grand couillon. Vous voyez bien les poissons vous aussi, non ? »

Au sommet de l’empilement, une pieuvre de taille respectable agita un tentacule langoureux dans leur direction. Le sergent réprima l’impulsion de répondre à ce salut.

L’autre policier était penché à l’intérieur de la voiture de patrouille et discutait sur là fréquence : « c la M6 en direction du Sud est bloquée par des plaques de tôle et des poissons, à environ un kilomètre au nord de la bretelle n‹ 10. Il va falloir fermer les deux voies à destination du Sud. C’est ça. »

La pluie redoubla. Une petite truite, qui avait survécu à la chute par miracle, commença à nager bravement en direction de Birmingham.

« C’était formidable, dit Newt.

– Épatant, répondit Anathème. La terre a tremblé pour tout le monde. » Elle se releva du plancher, laissant ses vêtements éparpillés sur le tapis, et se rendit dans la salle de bains.

Newt éleva la voix. « Je veux dire que c’était vraiment formidable. Mais vraiment, vraimentformidable. J’avais toujours espéré que ça le serait, et ça l’était. »

On entendit le son de l’eau qui coule.

« Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il.

– Je prends une douche.

– Ah. » Il se demanda confusément si tout le monde devait prendre une douche après, ou si c’était réservé aux femmes. Et il soupçonnait que les bidets intervenaient dans l’opération, à un moment ou un autre.

« Tu sais quoi ? » dit Newt quand Anathème émergea de la salle de bains, enveloppée dans une moelleuse serviette rose. « On pourrait recommencer ?

– Non, dit-elle, pas maintenant » Elle finit de s’essuyer et entreprit de ramasser ses vêtements sur le sol et de se rhabiller, sans gêne apparente. Newt, homme préparé à patienter une demi-heure à la piscine qu’une cabine se libère pour pouvoir se changer, plutôt que de courir le risque de se dévêtir en face d’un autre être humain, se sentit vaguement choqué et profondément titillé.

Des bouts de l’anatomie d’Anathème apparaissaient et disparaissaient sans cesse, comme des mains de prestidigitateur. Newt essaya de recenser ses tétons, sans succès ; mais ça ne le tracassa pas outre mesure.

« Pourquoi pas ? » demanda-t-il. Il allait expliquer que ça ne prendrait pas longtemps, mais une voix intérieure le lui déconseilla. Il mûrissait beaucoup en très peu de temps.

Anathème haussa les épaules, ce qui n’est pas facile quand on est en train d’enfiler une jupe noire stricte. « Elle a dit qu’on n’avait fait ça qu’une fois. »

Newt ouvrit deux ou trois fois la bouche, puis il articula : « C’est pas vrai ? C’est pas vrai !! Elle aurait quand même pas prédit ça ! J’arrive pas à y croire. »

Anathème, complètement rhabillée, alla jusqu’à son classeur de fiches, en tira une et la lui tendit.

Newt la lut, rougit et la rendit, les lèvres serrées.

Ce n’était pas tant le fait qu’Agnès ait su, et qu’elle se soit exprimée dans le plus transparent des codes. Mais, au fil des âges, nombre de Bidule avaient griffonné de petits commentaires d’encouragement dans la marge.

Elle lui tendit la serviette humide. « Tiens, dit-elle. Dépêche-toi. Il faut que je fasse les sandwiches et qu’on se prépare. »

Il considéra la serviette : « C'est pour quoi faire ?

– Ta douche. »

Ah. Donc, les hommes et les femmes étaient également concernés. Il fut satisfait d’avoir tiré ce point au clair.

« Mais il faudra que tu fasses vite, lui dit-elle.

– Pourquoi ? On doit sortir du bâtiment dans les dix minutes qui viennent, avant que la maison n’explose ?

– Oh, non. Il nous reste encore deux ou trois heures ; simplement, j’ai consommé presque toute l’eau chaude. Tu as les cheveux pleins de plâtre. »

L’orage expédia une bourrasque expirante autour du cottage des Jasmins et, maintenant en position stratégique devant lui la serviette rose, humide, mais plus du tout moelleuse, Newt s’en fut à pas chassés prendre une douche froide.

Dans son rêve, Shadwell flotte au-dessus d’un pré communal. Au centre du pré se dresse une énorme pile de petit bois et de branches sèches. Au sommet de la pile est planté un poteau de bois. Des hommes, des femmes et des enfants se tiennent alentour, sur l’herbe. Les yeux brillants, les joues roses, ils attendent, excités.

Une soudaine agitation : dix hommes traversent le pré, escortant une belle femme d’âge mûr ; dans sa jeunesse sa beauté devait être frappante et le mot « mutin » se suggère en rêve à l’esprit de Shadwell. Devant elle, s’avance l’Inquisiteur deuxième classe Newton Pulsifer. Non, ce n’est pas Newt. C’est un homme plus âgé, vêtu de cuir noir. Shadwell, approbateur, reconnaît l’ancien uniforme d’un Inquisiteur major.

La femme grimpe sur le bûcher, lance les mains derrière elle. On la ligote au poteau. On allume le bûcher. Elle parle à la foule, lui dit quelque chose, mais Shadwell vole trop haut pour comprendre son discours. La foule se resserre autour d’elle.

Une sorcière, songe Shadwell. Ils sont en train de brûler une sorcière. Ce spectacle lui donne chaud au cœur. Voilà la procédure convenable. C'est ainsi que les choses doivent être.

Seulementc

Elle le regarde droit dans les yeux et lui dit : « Ce ftoit aussi valable pour toi, vieux fol. »

Seulement, elle va mourir. Elle va être brûlée vive. Et, Shadwell le comprend dans son rêve, c’est une horrible façon de mourir.

Les langues de flamme montent plus haut.

Et la femme conserve les yeux levés. Elle le regarde en face, tout invisible qu’il est. Et elle sourit.

C’est alors que tout fait boum .

Un fracas de tonnerre.

C’était le tonnerre, pensa Shadwell en se réveillant avec la sensation indéracinable qu’on continuait à le regarder.

Il souleva les paupières : treize yeux de verre l’observaient depuis les étagères du boudoir de madame Tracy, le scrutant à partir d’une gamme variée de têtes en peluche.

Il détourna le regard, pour croiser celui d’un individu qui le dévisageait avec insistance. C’était lui-même.

Peuchère, songea-t-il, en proie à la terreur, j’faisions une de ces expériences de sortie du corps, j’pouvions vouèr mon prop’ corps, j’étions foutu, à c’tte heurec

Il exécuta des mouvements frénétiques de natation pour tenter de regagner son enveloppe chamelle et puis, comme c’est généralement le cas en semblables circonstances, la situation devint brusquement claire.

Shadwell se détendit et se demanda pourquoi on avait eu l’idée saugrenue de coller un miroir au plafond. Il secoua la tête, perplexe.

Il descendit du lit, enfila ses bottines et se redressa, aux aguets. Il lui manquait quelque chose. Une cigarette. Il plongea les mains dans ses poches, en tira une boîte de fer-blanc et commença à s’en rouler une.

Shadwell avait fait un rêve, il en était conscient. Il ne s’en souvenait plus, mais ce songe oublié l’avait mis mal à l’aise.

Il alluma sa cigarette. Et il vit sa main droite : l’arme absolue. L’instrument du Jugement Dernier. Il pointa un doigt vers l’ours borgne sur le manteau de la cheminée.

« Pan ! » Il eut un petit rire râpeux. Il n’avait pas l’habitude des petits rires et il fut pris d’une quinte de toux, se retrouvant ainsi en territoire familier. Il avait envie de boire quelque chose. Une boîte de lait concentré sucré.

Madame Tracy en aurait sûrement.

Il sortit du boudoir d’un pas pesant, en direction de la cuisine.

Il s’arrêta sur le seuil. Madame Tracy parlait à quelqu’un. À un homme.

« Alors, que voulez-vous exactement que j’y fasse ? demandait-elle.

– Ach, bon sang eud’ fumelle », marmonna Shadwell. Elle recevait un de ses chevaliers servants, de toute évidence.

«  Pour être tout à fait franc, chère madame, mes plans sur ce point sont encore par la force des choses en pleine fluctuation. »

Le sang de Shadwell ne fit qu’un tour. Il traversa le rideau de perles au pas de charge en hurlant : « Les péchés eucT Sodome et Gomorrhe ! Profiter d’une câââ-tin sans défense ! Faudra m’passer su ! corps ! »

Madame Tracy leva la tête et lui sourit. Il n’y avait personne d’autre dans la pièce.

« Oukilé ? s’enquit Shadwell.

– Qui donc ?

– Une tantouze eud’Sudiste. J'lavions entendu. Il était ici, à vous insinuer des choses. J'lavions ben entendu. »

La bouche de madame Tracy s’ouvrit, et une voix annonça : «  Pas n’importe quelle tantouze sudiste, sergent ShadwelL. LA tantouze sudiste. »

Shadwell laissa tomber sa cigarette. Il leva le bras, en tremblant légèrement et pointa la main sur madame Tracy.

« Démon, croassa-t-il.

–  Non,dit madame Tracy avec la voix du démon. Bon, je sais ce que vous pensez, sergent Shadwell. Vous vous dites que d’une seconde à l'autre, cette tête va se mettre à tourner sur elle-même, et que je vais vomir de la purée de pois. Eh bien, non. Je ne suis pas un démon. Et j’aimerais que vous écoutiez ce que j’ai à vous dire.

– Engeance du Malin, fais silence, ordonna Shadwell. J’prêterions point l’oreille à tes viles menteries. Sais-tu c’que c’est qu’ça ? C’est une main. Cinq doigts, dont un pouce. J’avions déjà exorcisé un de tes pareils ce matin. Alors sors de la tête de cett’ brav’femme, ou j’t’expédions dans l’aut’ monde.

– C’est tout le problème, M r Shadwell, intervint madame Tracy avec sa propre voix. L’autre monde. Il arrive. Voilà le hic. M r Aziraphale était en train de m’en parler. Maintenant, cessez de faire le bêta, M r Shadwell, asseyez-vous et prenez un peu de thé. Il va tout vous expliquer, à vous aussi.

– J’écout’rions point tes perfidies enjôleuses, fumelle. »

Madame Tracy lui adressa un sourire. « Allons, grand fou . »

Il aurait pu affronter n’importe quoi d’autre.

Il s’assit.

Mais il ne baissa pas la main.

Les pancartes qui se balançaient en hauteur proclamaient que les voies à destination du Sud étaient fermées, et une petite forêt de cônes orange avait fait son apparition, déroutant les automobilistes vers une voie réquisitionnée sur la section d’autoroute orientée vers le nord. D'autres panneaux priaient les automobilistes de réduire leur vitesse à cinquante à l’heure. Des voitures de police canalisaient les conducteurs, comme des chiens de berger rayés de rouge.

Les quatre motards ignorèrent l’ensemble des panneaux, des cônes, et des voitures de police, et ils poursuivirent leur chemin sur la voie sud déserte de la M6. Les quatre autres motards, juste derrière eux, ralentirent un peu.

« On devrait pas, euhc j’sais pas, moic s’arrêter ? demanda Gens Vraiment Cool.

– Ouais. Y a peut-être eu un carambolage », renchérit Marcher Dans Une Crotte De Chien (anciennement Tous Les Étrangers Mais Surtout Les Français, anciennement Les Trucs Qui Marchent Jamais Même Quand On Leur File Un Coup de Latte, jamais officiellement Bière Sans Alcool, brièvement Problèmes Personnels Embarrassants, autrefois connu sous le sobriquet de Crado).

« On est les Quatre autresCavaliers de l’Apocalypse, dit IVG. On fait comme eux. On les suit. »

Ils continuèrent en direction du sud.

« Ça sera un monde rien que pour nous, disait Adam. Les autres ont pas su s’y prendre, mais on peut tout remettre en ordre si on repart à zéro. Vous trouvez pas ça chouette ? »

« Vous connaissez bien l'Apocalypse selon saint Jean, je suppose ? »demanda madame Tracy avec la voix d’Aziraphale.

– Oui-da », mentit Shadwell. Ses connaissances en matières bibliques commençaient et s’achevaient avec l’Exode, chapitre vingt-deux, verset dix-huit, qui concerne ceux qui usent de sortilèges et d’enchantements, section : souffrir leur présence, sous-section : pourquoi il ne faut pas. Il avait une fois jeté un vague coup d’œil sur le verset dix-neuf, qui parlait de punir de mort ceux qui commettent des crimes abominables avec une bête, mais il avait eu l’impression que la chose dépassait plutôt le cadre de sa juridiction.

«  Vous avez donc entendu parler de l'Antéchrist ?

– Oui-da », répondit Shadwell. Il avait vu un film sur le sujet. Ça parlait de plaques de verre qui tombaient de camions pour trancher la tête aux gens, si sa mémoire était bonne. Pas la moindre sorcière qui se respecte. Il s’était endormi au milieu du film.

«  L’Antéchrist vit actuellement sur cette Terre, sergent. Il va précipiter L'Apocalypse, le Jour du Jugement Dernier, même s’il n’en est pas conscient. Le Ciel et l’Enfer se préparent tous deux à la guerre, et tout cela va très mal tourner. »

Shadwell se contenta d’émettre un grognement.

«  Je n’ai pas à proprement parler la capacité nécessaire pour intervenir dans cette affaire, sergent. Mais vous voyez bien, j’en suis sûr, que la destruction imminente de ce monde n’est pas une chose qu’un homme raisonnable devrait tolérer. Suis-je dans le vrai ?

– Oui-da, j’supposions », admit Shadwell en tétant le lait condensé d’une boîte rouillée que madame Tracy avait dénichée sous l’évier.

«  Alors, il ne reste qu’une seule chose à faire. Et vous êtes le seul homme sur lequel je puisse compter. Il faut tuer l’Antéchrist, sergent Shadwell. Et c’est à vous qu’incombe cette tâche. »

Shadwell fronça les sourcils. « Ça, j’savions pas ben. L’Armée des Inquisiteurs tue qudes sorcières. C'est la règle. Et les démons, pis les esprits malins, ben entendu.

–  Maisc mais l’Antéchrist est bien plus qu’un sorcier. C’estc c’est LE sorcier par excellence. On ne trouve pas plus sorciéreux que lui.

– Et ça s’rait pus dur que d’se débarrasser d’un démon ? » demanda Shadwell, dont le visage avait commencé à s’éclairer.

«  Pas tellement », répondit Aziraphale. Le seul effort que se débarrasser d’un démon avait jamais exigé de lui avait été de laisser lourdement entendre que lui, Aziraphale, avait du travail en retard et qu’il se faisait déjà tard, non ? Et Rampa comprenait toujours à demi-mots.

Shadwell baissa les yeux sur sa main droite, et sourit. Puis il hésita.

« C’t’Antéchrist, il a comben eud’tétons ? »

La fin justifie les moyens, se dit Aziraphale. Et le chemin de l’Enfer est pavé de bonnes intentions 45 . Aussi mentit-il avec entrain et conviction : «  Des tas. Des pleins paquets. C’est bien simple, il en est couvert. À côté de lui, la Diane d’Éphèse a carrément l’air d’être dététonnée.

– J’connaissions point vot'Diane des Fesses, mais si c’est un sorcier, et j’avions ben l’impression qu’c’est l’cas, alôrs, en tant qu’sergent de l’Adl, j’étions vot’homme.

–  Bien,approuva Aziraphale par le truchement de madame Tracy.

– Je ne suis pas sûre d’aimer cette histoire de tuer, intervint madame Tracy en tant qu’elle-même. Mais s’il faut choisir entre cet homme, cet Antéchrist, et tout le reste du monde, alors je suppose que nous n’avons pas vraiment le choix.

–  Précisément, chère petite madame,répondit-elle. Bien, sergent Shadwell, est-ce que vous possédez une arme ? »

Shadwell frotta sa main droite avec sa gauche, serrant et desserrant le poing. « Oui-da, dit-il. J’avions c’qui faut. » Et il porta deux doigts à ses lèvres et souffla doucement dessus.

Il y eut un instant de silence. «  Votre main ? demanda Aziraphale.

– Oui-da. C’est une arme sans pareille. Elle t’a réglé ton compte, engeance démoniaque, pas vrai ?

–  Vous n’auriez pas quelque chose de plusc euh, de plus substantiel ? La Dague d’Or de Meggido, par exemple ? Ou le Kriss de Kâli ? »

Shadwell secoua la tête. « J’avions des épingles, suggéra-t-il. Et l’arquebuse de l’Inquisiteur général Vous-ne-mangerez-point-du-sang-de-toute-chair-et-quiconque-en-mangera-sera-puni-de-mort Dalrymplec Je pourrai la charger à balles d’argent.

–  Je crois que ça ne concerne que les loups-garous.

– Avec de l’ail ?

–  Les vampires. »

Shadwell haussa les épaules. « Certesc Ben, j’avions point eud'balles fantaisie, d’toute façon. Mais l’arquebuse fera feu de tous projectiles. J’m’en vas la chercher. »

Il s’éloigna, traînant des semelles, tout en songeant : qu’avions-je besoin d’une autre arme ? J'étions un homme qui a sa main.

« Maintenant, chère petite madame,dit Aziraphale. J’espère que vous disposez d’un moyen de locomotion adéquat.

– Oh oui », répondit-elle. Elle alla dans un coin de la cuisine prendre un casque de moto rose, orné d’un tournesol jaune peint, et elle s’en coiffa, en fixant la jugulaire sous son menton. Puis elle fouilla dans un placard, en tira trois ou quatre cents sacs en plastique et une pile de journaux locaux en voie de jaunissement, puis un casque vert fluo poussiéreux, avec EASY RIDER inscrit sur le sommet : un cadeau de sa nièce Pétula, vingt ans plus tôt.


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