Текст книги "De bons présages"
Автор книги: Terence David John Pratchett
Соавторы: Neil Gaiman
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– Oui, répondit Wensleydale. C’est ce que je voulais dire.
« Les gens du coin veulent pas de nous, ni des Johnsoniens », poursuivit-il, morose. « Ils font sans arrêt des réflexions quand on passe en vélo ou en skate-board sur leurs trottoirs, ou qu’on fait trop de bruit, tout ça, quoi. Ils voudraient faire comme dans le bouquin : Il mit les pédaleurs d’accord, en croquant l’un et l’autre. »
Le silence accueillit cette déclaration.
« En les croquant ? finit par demander Brian. J’crois que les vieux de la maison de retraite, y z’auraient du mal à croquer grand-chose, avec leurs dentiers. »
D'ordinaire, une telle entrée en matière aurait lancé cinq minutes de débat quand les Eux étaient d’humeur, mais Adam sentit que ce n’était pas le moment.
« Vous voulez dire, résuma-t-il de sa plus belle voix de président-arbitre, que ça serait pas bien si les Johnsoniens battaient les Eux pour de bon, ou l’inverse ?
– C’est ça, dit Pepper. Passque si on les battait, faudrait qu’on devienne nos propres pires ennemis. Ça serait moi et Adam contre Brian et Wesley. » Elle se rassit. « Tout le monde a besoin d’un Boule-de-Suif Johnson.
– Ouais, conclut Adam. C’est ce qu’il me semblait, à moi aussi. C’est pas une bonne chose qu’y ait un gagnant. C'est bien ce que je pensais. » Il regarda Toutou, ou plutôt, dans sa direction.
« Ça me paraît plutôt évident, fit remarquer Wensleydale en se rasseyant. Je ne vois pas pourquoi il a fallu des milliers d’années pour tirer ça au clair.
– C’est passque c’est des hommes qui ont essayé de tirer au clair, expliqua Pepper d’une voix lourde de sous-entendus.
– Je ne comprends pas pourquoi tu dois toujours prendre parti, dit Wensleydale.
– Bien sûr, que je dois. Tout le monde doit prendre parti pour quelque chose. »
Adam semblait être arrivé à une conclusion.
« Oui. Mais je trouve qu’on peut inventer son propre parti. Je crois qu’il vaudrait mieux que vous alliez chercher vos vélos, dit-il d’une voix calme. Je pense qu’on doit aller discuter avec certaines personnes. »
Poutpoutpoutpoutpoutpoutfaisait le scooter de madame Tracy en descendant la rue principale de Crouch End. C’était le seul véhicule en mouvement dans une rue de la banlieue de Londres congestionnée par les voitures, les taxis et les autobus rouges à impériale, tous immobiles.
« Je n’ai jamais vu un tel embouteillage, disait madame Tracy. Je me demande s’il y a eu un accident.
– C’est bien possible », répondit Aziraphale. Puis : « M r Shadwell, si vous ne passez pas vos bras autour de moi, vous allez tomber. Cet engin n’a pas été conçu pour deux personnes, vous savez.
– Trois », marmonna Shadwell, agrippant le siège d’une main dont les jointures blanchissaient, et son arquebuse de l’autre.
« M r Shadwell, je ne le répéterai pas.
– Alors, faut qu'vous vous arrêtiez, pour qu’j’calions mieux mes affaires », soupira Shadwell.
Bien entendu, madame Tracy pouffa, mais elle se rangea le long du trottoir et coupa le moteur de son scooter.
Shadwell adopta une position plus stable et passa deux bras récalcitrants autour de madame Tracy, l’arquebuse dressée entre eux comme un chaperon.
Ils firent route encore dix minutes sous la pluie, sans mot dire, poutpoutpoutpout,tandis que madame Tracy négociait prudemment son parcours entre bus et voitures.
Elle sentit ses yeux descendre vers le compteur de vitesse – ce qui était plutôt sot, à son avis, étant donné qu’il ne fonctionnait plus depuis 1974, et qu’il n’avait jamais été très fiable auparavant.
« Chère petite madame, à combien estimez-vous notre vitesse ?demanda Aziraphale.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il me semble que nous avancerions un peu plus vite si nous faisions la route à pied.
– Eh bien, quand je suis seule à bord, il fait au maximum du vingt-cinq à l’heure, mais avec M r Shadwell en plus, on doit aller, oh, je ne sais pasc
– Six à dix kilomètres-heure ?interrompit-elle.
– Je suppose, oui. »
Derrière elle, on toussa. « Ne peux-tu point ralentir c’te machine infernale, garce perdue ? » demanda une voix blanche. Dans le panthéon des enfers, que Shadwell, cela va sans dire, haïssait en intégralité et dans les formes, une haine particulière était réservée aux fous du volant.
« En ce cas,fit Aziraphale, nous devrions atteindre Tadfield dans un peu moins de cinq heures. »
Madame Tracy observa un silence, puis : « Mais, c’est à quelle distance, Tadfield, exactement ?
– Soixante-cinq kilomètres.
– Hem », fit madame Tracy qui s’était rendue une fois en scooter jusqu’à Finchley, en proche banlieue, pour rendre visite à sa nièce, mais qui avait pris le bus, à cause des drôles de bruits qui provenaient du scooter sur le chemin du retour.
« Il faudrait faire du cent dix, si nous voulons arriver à temps,jugea Aziraphale. Hmmmc Sergent Shadwell ? Accrochez-vous bien. »
Poutpoutpoutpoutpoutpoutet le scooter et ses occupants furent entièrement nimbés d’une douce lueur, comme une image rémanente.
Poutpoutpoutpoutpoutpoutet le scooter s’éleva maladroitement dans les airs sans moyen de suspension apparent, légèrement secoué, jusqu’à atteindre environ un mètre cinquante d’altitude.
« Ne regardez pas en bas, sergent Shadwell,conseilla Aziraphale.
– c », répondit Shadwell, paupières complètement crispées, la sueur perlant sur son front gris, sans regarder en bas, sans regarder nulle part.
« Et c’est parti. »
Dans tous les films de science-fiction à gros budget, on trouve une scène où un vaisseau spatial aussi grand que la ville de New York passe en vitesse hyper-luminique. Une onde sonore, comme lorsqu’on fait vibrer une règle contre le bord d’un bureau, une éblouissante réfraction de lumière, et soudain toutes les étoiles s’étirent à perte de vue, et il a disparu. C’est exactement ce qui se passa, sauf qu’au lieu d’un vaisseau spatial lumineux long de vingt kilomètres, c’était un scooter de vingt ans d’âge, couleur blanc cassé. Il n’y eut aucun effet d’irisation, il n’allait sans doute pas dépasser les trois cents kilomètres-heure. Et au lieu d’une pulsation geignarde qui gravissait la gamme des sons, il fit juste poutpout– poutpoutpoutpoutc
VROOOOM.
Mais à ces quelques détails, ce fut exactement pareil.
À l’intersection de la M25, transformée désormais en anneau pétrifié et hurlant, et de la M40 en direction de l’Oxfordshire, la police se massait en quantités sans cesse croissantes. Depuis que Rampa avait franchi la ligne de démarcation, une demi-heure plus tôt, leurs effectifs avaient doublé. Du côté M40, du moins. Personne ne sortait plus de Londres.
En sus de la police, on comptait environ deux cents personnes qui, debout, inspectaient la M25 à l’aide de jumelles. Ces effectifs comprenaient des représentants de l’armée de Sa Majesté, la Brigade de Déminage, le MI5, le MI6, la Brigade Spéciale et la CIA. Il y avait également un vendeur de hot-dogs.
Tout le monde était trempé, frigorifié, interloqué et irritable, à l’exception d’un seul officier de police, qui était trempé, frigorifié, interloqué, irritable et exaspéré.
« Écoutez, je me fous de savoir si vous me croyez ou pas, soupira-t-il. Je vous dis simplement ce que j’ai vu. C'était une vieille voiture, une Rolls ou une Bentley, un de ces engins de collection prétentieux, et elle a franchi le pont. »
Un des ingénieurs militaires intervint : « Impossible. D'après nos instruments, la température au-dessus de la M25 dépasse les sept cents degrés centigrades.
– Ou les cent quarante en dessous de zéro, ajouta son assistant.
– c ou cent quarante degrés en dessous de zéro, concéda l’ingénieur. Il semble flotter une certaine incertitude sur ce point, je crois qu’on peut l’attribuer à une erreur mécanique 49 . Mais le fait demeure : on ne peut même pas faire voler un hélicoptère au-dessus de la M25 sans qu’il soit changé en hélicoptère McNuggets. Comment voulez-vous qu’une voiture de collection ait réussi à passer sans dommage ?
– Je n’ai jamais dit qu’elle était passée sans dommage », rectifia le policier, qui songeait sérieusement à quitter la Police Métropolitaine pour aller rejoindre son frère, qui avait démissionné de la Compagnie Générale d’Électricité et s’était lancé dans l’élevage de poulets. « Elle a pris feu. Mais elle a continué à avancer.
– Est-ce que vous espérez sérieusement nous faire croirec »
Un piaulement aigu, lancinant et singulier. Comme un millier d’harmonicas de verre jouant à l’unisson, tous légèrement faux ; comme la plainte dolente des molécules de l’atmosphère.
Et Vroooom.
Il passa au-dessus de leurs têtes, à douze mètres de hauteur, ceint d’un nimbe bleu marine qui virait au rouge sur les bords : un petit scooter blanc. À son bord, une femme d’âge mûr avec un casque rose et, agrippé solidement contre elle, un petit homme en imperméable avec un casque vert fluo (le scooter passait trop haut pour qu’on voie ses paupières hermétiquement closes).
La femme hurlait quelque chose. Ce qu’elle hurlait ? « Banzaniïïïï ! »
L’un des avantages de la Wasabi, comme Newt s’empressait toujours de le faire remarquer, c’était qu’il était très difficile de voir la moindre différence quand elle était gravement endommagée. Pour éviter les branches jonchant le sol, Newt devait faire rouler Jesse James sur le bas-côté de la route.
« Tu m’as fait tomber toutes mes fiches par terre ! »
La voiture retrouva la route avec un cahot. Une petite voix, quelque part sous la boîte à gants, annonça : « Plobrèmes de plession d’huire. »
« Je ne vais jamais pouvoir les remettre en ordre, maintenant, gémit-elle.
– Inutile, répondit Newt dans un délire. Prends une carte au hasard. N’importe laquelle. Ça n’a aucune importance.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Eh bien, si Agnès ne se trompe pas et que nous faisons tout ceci parce qu’elle l’avait prédit, alors toute carte que tu prendras à cet instant précis sera forcément la bonne. C’est logique.
– C’est idiot.
– Ah oui ? Écoute, même ta présence ici,c’est parce qu’Agnès l’avait prédite. Tu as réfléchi à ce que nous allons dire au colonel ? En admettant qu’on nous conduise jusqu’à lui, ce qui n’arrivera pas, bien entendu.
– Si nous nous expliquonsc
– Tiens donc ? Écoute, je connais ce genre d’endroits. Leurs portails sont tous gardés par des sentinelles énormes en teck massif, Anathème, et elles portent des casques blancs et des armes à balles réelles, tu comprends bien ? Avec du plomb véritable qui peut te traverser, ricocher et repasser par le même trou avant que tu aies eu le temps de dire : « Excusez-nous, nous avons des raisons de croire que la Troisième Guerre mondiale va démarrer d’un instant à l’autre, et que le spectacle devrait se dérouler ici précisément. » Et ensuite, ils ont des gens sérieux en costume trois-pièces, avec des bosses sous leur veston, qui t’emmèneront dans une petite pièce sans fenêtre pour te poser des questions. Disons, êtes-vous, ou avez-vous jamais été membre d’une organisation subversive gauchisante : un quelconque parti politique britannique, par exemple ? Etc
– On est presque arrivé.
– Tu vois ? Il y a des grilles, des barrières en barbelé, et tout le tremblement ! Et probablement le genre de chiens qui dévorent les gens !
– Je te trouve bien surexcité », déclara calmement Anathème, en ramassant la dernière carte sur le plancher de la voiture.
« Surexcité, moi ? Quelle idée ! Simplement, je redoute avec le plus grand calme qu’on puisse se mettre à me tirer dessus !
– Si on devait nous tirer dessus, je suis sûre qu’Agnès en aurait parlé. Elle est très forte pour ce genre de choses. » Elle entreprit distraitement de battre son paquet de fiches.
« Tu sais », dit-elle en coupant soigneusement le paquet et en mélangeant les deux moitiés, « j’ai lu quelque part qu’il existe une secte qui croit que les ordinateurs sont des instruments du Diable, ils prétendent que l’Apocalypse aura lieu parce que l’Antéchrist est un spécialiste en ordinateurs. Il paraît que ça figure dans l' Apocalypse.Je crois que j’ai lu ça récemment dans un journalc
– Dans le Daily Mail“Billet d’Amérique”. Hemc 3 août. Juste après l’article sur la bonne femme de Worms, Nebraska, qui a appris l’accordéon à son canard.
– Mm », fit Anathème en étalant les cartes sur ses genoux, face cachée.
Alors, comme ça, les ordinateurs seraient des instruments du Diable ? Newt n’avait aucune difficulté à le croire. Il fallait bien que ce soient les instruments de quelqu’un,et il avait la preuve que ce n’étaient pas les siens.
La voiture s’arrêta avec une secousse.
La base aérienne semblait avoir subi des dégâts. Plusieurs gros arbres s’étaient abattus à proximité de l’entrée, et des hommes tentaient de les dégager avec une pelleteuse. Le garde en faction les observait sans passion, mais il se retourna à moitié et lança un regard froid en direction de la voiture.
« Bon, décida Newt. Choisis une carte. »
3001. À l’avers du nid de l’Aigle eftoit chu le grandz frefne.
« C’est tout ?
– Oui. Nous avions toujours cru que c’était une référence à la révolution d’Octobre. Continue sur ce chemin et tourne à gauche. »
Le tournant les mena sur une petite route étroite, que longeait sur la gauche la clôture grillagée de la base.
« Et maintenant, range-toi ici. Il y a souvent des voitures dans le coin, personne n’y fait attention, expliqua Anathème.
– Où est-ce qu’on est ?
– C’est le rendez-vous local des amoureux.
– Voilà donc pourquoi le sol semble moquetté de caoutchouc. »
Ils suivirent la route ombragée d’arbres sur une centaine de mètres jusqu’au frêne. Agnès avait eu raison. Il était très grand. Il était tombé sur la barrière.
Un garde, assis dessus, fumait une cigarette. C’était un Noir. Newt culpabilisait toujours en présence de Noirs américains, redoutant qu’on ne le blâme pour deux cents ans d’esclavagisme.
L’homme se redressa à leur approche, puis reprit une posture plus détendue.
« Oh, salut, Anathème, lança-t-il.
– Salut, George. Sacrée tempête, non ?
– C’est sûr. »
Ils continuèrent leur route. Il les regarda jusqu’à ce qu’ils aient disparu.
« Tu le connais ? demanda Newt avec une nonchalance de commande.
– Oh, oui. De temps en temps, on en voit quelques-uns au pub local. Ils sont sympas, et toujours très propres.
– Est-ce qu’il nous tirerait dessus si on entrait tout simplement ?
– Il pointerait sûrement son arme sur nous avec un air menaçant, admit Anathème.
– Ça me suffit amplement. Alors, tu suggères quoi ?
– Eh bien, Agnès a dû voir venir quelque chose. Alors, je propose que nous attendions, il ne fait plus aussi mauvais, maintenant que le vent est tombé.
– Oh. » Newt regarda les nuages s’amasser sur l’horizon. « Cette brave vieille Agnès ! »
Adam pédalait sur la route à un train soutenu, Toutou galopant derrière lui, en tentant à l’occasion de lui mordre le pneu, par pure exaltation.
Avec un bruit de crécelle, Pepper jaillit de chez elle. On reconnaissait sans peine son vélo. Elle croyait l’avoir amélioré par l’adjonction d’un bout de carton habilement maintenu au contact des rayons par une pince à linge. Les chats avaient appris à entamer les procédures d’esquive deux pâtés de maisons avant qu’elle n’arrive.
« Je pense qu’on pourrait couper par Drovers Lane et remonter par les bois de Roundhead, suggéra Pepper.
– C’est plein de boue, répondit Adam.
– C'est vrai, reconnut Pepper, nerveuse. Ça devient vite boueux là-haut. On devrait passer par la carrière. Avec la craie, c’est toujours sec, par là-bas. Et ensuite, on remonte par le centre de retraitement. »
Brian et Wensleydale vinrent prendre place derrière eux. Wensleydale avait une bicyclette noire, luisante et très sérieuse. Celle de Brian avait sans doute été blanche, autrefois, mais sa couleur s’était perdue sous une épaisse couche de boue.
« C’est idiot d’appeler ça une base militaire, fit Pepper. J’y suis allée pour la journée portes ouvertes, et y avait ni canons, ni missiles, ni rien. Rien que des boutons et des cadrans et des fanfares qui jouaient.
– Oui, répondit Adam.
– C’est pas très militaire, les boutons et les cadrans, poursuivit Pepper.
– Oh, chais pas, fit Adam. C’est incroyable tout ce qu’on fait avec des boutons et des cadrans.
– J’ai eu un jeu à Noël, renchérit Wensleydale. Rien que des pièces électriques. Y avait aussi des boutons et des cadrans. On pouvait fabriquer une radio ou une machine qui fait bip.
– Chais pas, rumina Adam. Je pensais davantage à des gens qui se connectent sur le réseau mondial militaire de communications pour dire à tous les ordinateurs et aux trucs comme ça de commencer à se faire la guerre.
– Ouais, s’extasia Brian. Ça serait méchammentcool.
– Ça se discute », répondit Adam.
La charge de Président de l’Association des Résidants de Lower Tadfield a sa grandeur et sa solitude.
R.P. Tyler, trapu, dodu, content de lui, descendait une route de campagne d’un pas lourd, accompagné par Shutzi, le caniche nain de son épouse. R.P. Tyler connaissait la différence entre le Bien et le Mal ; sa conception de la moralité ne souffrait pas l’existence de gris nuancés. Mais être dépositaire d’un tel savoir ne lui suffisait cependant pas. Il se sentait tenu de s’en faire, l’écho de par le monde.
Les tribunes, les épigrammes polémiques, les pamphlets, rien de tout cela ne convenait à R.P. Tyler. Son forum d’élection était le courrier des lecteurs de l' Échode Tadfield. Si l’arbre d’un voisin avait l’outrecuidance de perdre ses feuilles dans le jardin de R.P. Tyler, alors R.P. Tyler commençait par balayer toutes les feuilles, les plaçait dans des boîtes qu’il déposait sur le pas de la porte du voisin, accompagnées d’un mot sévère. Ensuite, il écrivait une lettre à l' Échode Tadfield. S’il repérait des adolescents assis sur le pré communal, en train d’écouter de la musique sur leurs radiocassettes et de s’amuser, il se chargeait de leur démontrer les errements de leur conduite. Et une fois qu’il avait fui leurs quolibets, il rédigeait pour l' Échode Tadfield une lettre portant sur le Déclin de la Moralité et la Jeunesse Actuelle.
Depuis sa retraite, l’an passé, les lettres s’étaient tellement multipliées que même l' Échode Tadfield ne parvenait plus à les publier toutes. D'ailleurs, la lettre qu’avait entamée R.P. Tyler avant de sortir pour effectuer sa promenade vespérale commençait ainsi :
Messieurs,
Je constate avec consternation que, de nos jours, les journaux se sentent dégagés de leurs obligations envers nous, leurs lecteurs, les gens qui paient leurs salairesc
Il inspecta les branches tombées qui encombraient l’étroite route vicinale. Je suppose, se disait-il, que personne ne songe au coût des réparations, quand on nous expédie ces tempêtes. Le conseil paroissial va devoir payer la facture pour dégager tout cela. Et c’est nous,les contribuables, qui payons leurs salairesc
Dans sa pensée, le ondésignait les présentateurs météo de Radio 4 50 , que R. R Tyler rendait responsables du temps.
Shutzi s’arrêta pour lever la patte contre un hêtre qui bordait la route.
R. R Tyler détourna les yeux, gêné. Certes, l’unique raison de cette promenade vespérale était de permettre au chien de se soulager, mais Tyler aurait préféré être pendu plutôt que de se l’avouer. Il leva les yeux vers les nuées d’orage. Elles étaient amassées en altitude, en tours vertigineuses de gris et de noirs troubles. Ce n’étaient pas seulement les langues dansantes des éclairs qui bifurquaient en leur sein comme pour la première séquence d’un film de Frankenstein ; c’était leur façon de s’interrompre net en atteignant les limites de Lower Tadfield. Et en leur centre résidait une tache ronde : le jour. Mais la lumière était étirée et jaune, comme un sourire forcé.
Il régnait un tel calme.
On entendit un grondement sourd.
Le long de la route de campagne arrivaient quatre motos. Elles dépassèrent R. R Tyler à vive allure et prirent le virage, dérangeant un faisan qui traversa la petite route en vrombissant, selon une parabole nerveuse de roux et de vert.
« Vandales ! » leur lança R. R Tyler.
La campagne n’était pas faite pour des gens comme eux. Elle était faite pour des gens comme lui.
Il tira sur la laisse de Shutzi, et ils poursuivirent leur chemin.
Cinq minutes plus tard, il prit le virage à son tour, pour trouver trois des motards debout autour d’un panneau indicateur abattu, victime de la tempête. Le quatrième, un grand gaillard à la visière impénétrable, était resté sur sa monture.
R. R Tyler jaugea la situation et sauta prestement sur la conclusion. Ces vandales – il avait vu juste, évidemment – étaient venus à la campagne pour saccager le Monument aux Morts et renverser les panneaux indicateurs.
Il se préparait à avancer sur eux avec toute la sévérité requise, quand il réalisa qu’ils avaient l’avantage du nombre, quatre contre un, qu’ils étaient plus grands que lui, et qu’il s’agissait sans le moindre doute possible de dangereux psychopathes. Dans le monde de R. R Tyler, seuls les dangereux psychopathes faisaient de la moto.
Aussi redressa-t-il le menton et entreprit-il de les dépasser d’un pas raide, apparemment sans remarquer leur présence, composant une lettre dans sa tête tout du long (Messieurs, J’ai constaté ce soir avec consternation qu’un grand nombre de blousons noirs en moto infestaient Notre Beau Village. Pourquoi, mais pourquoi notre gouvernement ne fiait-il donc rien pour réprimer cette épidémie quic).
« Salut », lança un des motards, relevant sa visière pour dévoiler un visage mince et une fine barbe noire soigneusement taillée. « On est comme qui dirait perdus.
– Ah, répondit R.P. Tyler avec désapprobation.
– Le panneau indicateur a dû être soufflé par la tempête.
– Oui, en effet, je suppose. » R.P. Tyler constata avec surprise qu’il commençait à avoir faim.
« Oui. Bref, nous faisions route vers Lower Tadfield. »
Un sourcil zélé se souleva. « Vous êtes américains. Vous faites partie de la base aérienne, je présume. » (Messieurs, lorsque j’ai accompli mon Service National, j’ai fait honneur à mon pays. Je constate avec dégoût et consternation que les aviateurs de la base aérienne de Tadfield parcourent nos nobles campagnes vêtus comme de vulgaires voyous. Quoique j’apprécie à sa juste valeur leur rôle éminent chaque fois qu’il est nécessaire de défendre la liberté du monde occidentalc)
Puis son amour des directives l’emporta. « Redescendez par cette route sur un kilomètre, ensuite prenez la première à gauche, elle est dans un état lamentable, je le crains, j’ai écrit lettre sur lettre au conseil municipal à ce sujet, êtes-vous au service de vos administrés, ou bien est-ce l’inverse ? leur ai-je demandé, après tout, qui paie vos salaires ? Ensuite, deuxième à droite, sauf que ce n’est pas à droite exactement, c’est à gauche, mais vous allez voir, la route finit par s’infléchir vers la droite, la pancarte indique Porrit’s Lane, mais ce n’est pas Porrit’s Lane, évidemment, si vous consultez une carte d’état-major, vous constaterez que c’est simplement l’extrémité est de Forest Hill Lane, vous aboutirez dans le village, ensuite, vous dépassez le Taureau et le Violon– c’est un débit de boissons – et après, quand vous arrivez à l’église (j’ai signalé aux gens qui s’occupent des cartes d’état-major que c’est une église dotée d’une flèche, et non d’un clocher, d’ailleurs j’ai écrit en ce sens à l' Échode Tadfield, pour leur suggérer de lancer une campagne locale afin de faire rectifier les cartes, et j’ai bon espoir : dès que ces gens verront à qui ils ont affaire, nous allons les voir battre précipitamment en retraite) ensuite, vous trouvez un carrefour, que vous traverserez tout droit, jusqu’à un deuxième carrefour, là, soit vous prenez la branche de gauche, soit vous continuez tout droit, mais dans les deux cas, vous atteindrez la base aérienne (encore que le trajet par la route de gauche constitue un raccourci qui vous fait économiser presque deux cents mètres). Vous ne pouvez pas vous tromper. »
Famine lui jeta un œil vitreux. « Jec euh, je ne suis pas certain d’avoir tout retenuc » commença-t-il.
Moi si. Allons-y.
Shutzi poussa un bref jappement et alla se réfugier derrière R.P. Tyler, où il demeura, tout tremblant.
Les étrangers remontèrent en selle. Celui qui était vêtu de blanc (un hippie, il en avait bien l’allure, se dit R.P. Tyler) laissa choir un paquet de chips vide sur l’herbe du bas-côté.
« Excusez-moi ! aboya Tyler. Ce paquet de chips est à vous ?
– Oh, non, pas seulement, répondit le jeune homme. Il appartient à tout le monde. »
R.P. Tyler se redressa de toute sa taille 51 . « Mon jeune ami, quelle serait votre réaction si je venais chez vous et que je renversais des détritus partout ? »
Pollution sourit d’un air rêveur. « Je serais ravi, absolument ravi, souffla-t-il. Oh, ce serait vraiment merveilleux. »
Sous sa moto, une flaque d’huile étala un arc-en-ciel sur la route humide.
Les moteurs grondèrent.
« Il y a quelque chose que je n’ai pas compris, demanda Guerre. Pourquoi faut-il faire un virage à 180‹en face de l’église ? »
Contentez-vous de me suivre, dit le plus grand, qui ouvrait la route. Et le quatuor s’en fut de conserve.
R.P. Tyler les regarda s’éloigner, jusqu’à ce que son attention soit attirée par un clacclacclacsoutenu. Il se retourna. Quatre silhouettes à bicyclette le dépassèrent à vive allure, suivies de près par la forme galopante d’un petit chien.
« Hé, vous là ! Arrêtez ! » s’écria R.P. Tyler.
Les Eux freinèrent net et orientèrent leurs regards vers lui.
« Je savais que c’était vous, Adam Young, ainsi que votre petitec humpf, cabale. Et, si je puis me permettre, que font des enfants dehors à cette heure avancée ? Vos pères savent-ils que vous n’êtes pas encore rentrés ? »
Le chef du peloton lui fit face. « Je vois pas comment vous pouvez dire qu’il est tard, dit-il. I’m’semble, i’m’semble que si le soleil est pas encore couché, alors il est pas tard.
– L’heure de vous coucher, vous, est passée, en tout cas, leur annonça R.P. Tyler, et je vous prie de ne pas me tirer la langue, jeune fille », cette remarque à l’adresse de Pepper, « si vous ne tenez pas à ce que j’écrive à madame votre mère pour l’informer de l’état lamentable et peu féminin des manières de sa progéniture.
– Euh, pardon, m’sieur », rétorqua-Adam, irrité, « mais Pepper vous regardait, c’est tout. Chavais pas qu’y a des lois qui interdisent de regarder. »
Il y eut du remue-ménage sur l’herbe de l’accotement. Shutzi, caniche nain particulièrement raffiné, comme en possèdent les gens qui n’ont jamais trouvé suffisamment de place dans leurs comptes domestiques pour ouvrir une rubrique ”enfants”, devait affronter les menaces de Toutou.
« Mon jeune monsieur Young, ordonna R. R Tyler, veuillez éloigner votrec votre cabot de Shutzi. » Tyler n’avait aucune confiance en Toutou. La première fois qu’il l’avait rencontrée, quatre jours plus tôt, la bête avait grogné et ses yeux avaient brillé d’une lueur rouge. Ce spectacle avait incité Tyler à entamer une lettre qui signalait que Toutou était vraisemblablement enragé, et représentait un danger évident pour la communauté, qu’il fallait s’en défaire pour le Bien Général. C’est alors que son épouse lui avait rappelé que les lueurs rouges dans les yeux n’étaient pas des symptômes de rage, ni d’ailleurs de rien du tout, en dehors de ces films qu’aucun des époux Tyler n’aurait jamais songé à regarder de son plein gré, mais sur lesquels ils savaient tout ce qu’ils voulaient savoir, merci bien.
Adam parut stupéfait « Toutouest pas un cabot. Toutou est un chien remarquable. Il est très malin. Toutou,veux-tu bien descendre tout de suite de l’horrible caniche de M r Tyler. »
Toutou l’ignora. Il avait pas mal de retard à rattraper à la rubrique Chien.
« Toutou »,répéta Adam d’une voix inquiétante. Le chien regagna le vélo de son maître, la queue basse.
« Je ne crois pas que vous ayez répondu à ma question. Où allez-vous, tous les quatre ?
– À la base aérienne, répondit Brian.
– Sivous n’y voyez pas d’inconvénient », ajouta Adam d’un ton qu’il espérait sarcastique et acide. « J’veux dire, on voudrait surtout pas y aller si vous êtes pas d’accord.
– Impudent petit macaque ! Quand je verrai ton père, Adam Young, je l’informerai en termes très fermes quec »
Mais les Eux étaient déjà repartis vers la base aérienne de Tadfield à force de pédales – selon leur trajet à Eux, qui était plus court, plus simple et plus pittoresque que celui qu’avait suggéré M r Tyler.
R. R Tyler avait composé une longue épître mentale sur les tares de la jeunesse actuelle. Elle passait en revue son niveau d’éducation en chute libre, son manque de respect envers les aînés et les supérieurs, sa façon quasi perpétuelle d’arrondir les épaules au lieu de marcher avec une posture convenable et bien droite, la délinquance juvénile, le retour du service militaire obligatoire, le martinet, le fouet et l’immatriculation des chiens.
Il en était très satisfait. Il sentait poindre un léger doute : n’était-elle pas trop bonne pour l' Échode Tadfield ? Il avait résolu de l’adresser au Times.
Poutpoutpout poutpoütpout.
« Excusez-moi, mon chou, intervint une chaude voix de femme. Je crois que nous nous sommes perdus. »
C’était un vieux scooter, chevauché par une femme d’âge mûr. Étroitement agrippé à elle, les yeux hermétiquement clos, se trouvait un petit homme en imperméable, coiffé d’un casque vert fluo. Dressée entre eux deux, on voyait une sorte d’arme de collection, au canon en forme d’entonnoir.
« Oh. Où allez-vous ?
– Lower Tadfield. Je ne suis pas sûre de l’adresse exacte, mais nous cherchons quelqu’un », répondit la femme, avant d’ajouter avec une voix totalement différente : « Il s’appelle Adam Young. »
Les yeux de R. R Tyler s’arrondirent. « Vous voulezvoir ce gamin ? Qu’est-ce qu’il a encore fait – non, non, ne me dites rien. Je ne tiens pas à le savoir.
– Gamin ? dit la femme. Vous ne m’aviez pas dit que c’était un enfant. Quel âge a-t-il ? » Puis, elle poursuivit : « Onze ans.Eh bien, j’aurais aimé qu’on me mette au courant. Ça place toute cette affaire sous un jour nouveau. »
R.P. Tyler la regardait, les yeux écarquillés. Puis il comprit la situation. Elle était ventriloque. Ce qu’il avait pris pour un homme en casque vert fluo était en fait son pantin. Il se demanda comment il avait pu croire humain un tel objet. Il trouva la plaisanterie d’un goût discutable.








