Текст книги "De bons présages"
Автор книги: Terence David John Pratchett
Соавторы: Neil Gaiman
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Shadwell, de retour avec l’arquebuse sur l’épaule, la contempla avec un faciès incrédule.
« Je ne sais vraiment pas ce que vous regardez en faisant cette tête, M r Shadwell, lui dit-elle. Je l’ai garé dans la rue, en bas. » Elle lui passa le casque. « Il faut que vous mettiez ça. C’est la loi. Je ne pense pas qu’on ait vraiment le droit de faire du scooter à trois, même s’il y en a deux quic cohabitent. Mais c’est un cas de force majeure. Et je suis certaine que vous n’avez rien à craindre, si vous vous cramponnez bien à moi. » Et elle sourit. « Je crois qu’on va bien s’amuser. »
Shadwell pâlit, marmotta quelque chose d’inaudible et se coiffa du casque vert.
« Que disiez-vous, M r Shadwell ? demanda madame Tracy en lui jetant un regard sévère.
– Gn’avions dit : qu’le diamle hous hatafiole, vous et hot’ enhin de mahheur.
– Ça suffira comme ça, M r Shadwell. Je ne veux plus entendre ce genre de langage. » Puis, madame Tracy le poussa vers l’entrée et ils descendirent jusqu’à la grand-rue de Crouch End, où un scooter d’âge canonique attendait pour les emporter tous les deux. Allez, disons : tous les trois.
La route était bloquée par le camion. Et par les plaques de tôle. Et par une pile de poissons haute de dix mètres. Le sergent n’avait jamais vu de route bloquée avec plus d’efficacité.
La pluie n’améliorait pas la situation.
« Vous avez une estimée pour l’arrivée des bulldozers ? hurla-t-il dans sa radio.
– On frrrkde notre mrrrlc », lui répondit-on.
Il sentit qu’on le tirait par le bas du pantalon ; il baissa les yeux.
« Des homards ? » Il fit un petit saut de côté, puis exécuta un bond en hauteur et se retrouva sur le toit de la voiture de police. « Des homards ! » répéta-t-il. Il y en avait une trentaine – certains dépassaient les soixante centimètres de long. La plupart étaient en train de remonter l’autoroute. Une demi-douzaine d’entre eux avaient fait halte pour examiner de plus près la voiture de police.
« Quelque chose qui ne va pas, sergent ? » demanda le simple agent occupé sur l’accotement à noter les coordonnées du chauffeur de poids lourd.
– J’ai vraiment une sainte horreur des homards », expliqua le sergent d’une voix tendue, les yeux fermés. « Ça me donne de l’urticaire. Ils ont trop de pattes. Je vais rester assis là un petit moment, tu me préviendras quand ils seront tous partis. »
Il était assis sur le toit de la voiture, sous la pluie, et il sentit l’eau imprégner le fond de son pantalon.
On entendit un sourd grondement. Le tonnerre ? Non. C’était un bruit soutenu qui se rapprochait. Des motos. Le sergent ouvrit un œil.
Bon Dieu !
Elles étaient au nombre de quatre et devaient rouler à plus de cent soixante. Il se préparait à descendre de son perchoir, pour leur faire signe, leur crier un avertissement, mais elles l’avaient déjà dépassé et se dirigeaient droit sur le poids lourd renversé.
Le sergent ne pouvait plus rien faire. Il ferma à nouveau les yeux et attendit le bruit de la collision. Il les écouta se rapprocher. Puis :
Whooosh.
Whooosh.
Whooosh.
Et une voix dans sa tête qui disait : Continuez, je vous rattrape.
(« Zavez vu ça ? dit Gens Vraiment Cool. Ils se sont envolés pour passer.
– ’Tain ! dit IVG. Si i’zy arrivent, on peut faire pareil ! »)
Le sergent ouvrit les yeux. Il se retourna vers l’agent et ouvrit la bouche.
L’agent bredouilla : « Ilsc Ils ont réellementc Ils se sont envolés par-dessc »
Boum. Boum. Boum.
Plaf.
Il y eut une nouvelle pluie de poissons, quoique plus brève, cette fois-ci, et plus facilement explicable. Un bras gainé d’une manche en cuir s’agitait faiblement au flanc de la montagne de poissons. Une roue de moto tournoyait, désemparée.
Crado, à demi conscient, était en train de se dire que, s’il y avait bien une chose qu’il haïssait encore plus que les Français, c’était d’être enfoui jusqu’au cou dans les poissons, avec ce qui ressemblait à une jambe cassée. Ça, il détestait vraiment.
Il voulut avertir IVG de son nouveau rôle ; mais il était incapable de bouger. Quelque chose d’humide et de glissant remontait dans sa manche.
Plus tard, quand ils l’eurent extrait de la montagne de poissons et qu’il vit les autres motards, il comprit qu’il était trop tard pour les tenir au courant de quoi que ce soit.
Voilà pourquoi ils ne figuraient pas dans cette Apocalypse de saint Jean dont Purin parlait sans cesse. Ils n’avaient jamais été plus loin que cette section de l’autoroute.
Crado bredouilla quelque chose. Le sergent de police se pencha vers lui. « N’essayez pas de parler, fiston. L’ambulance ne va pas tarder.
– ’Coûtez, croassa Crado. J’ai quéq’chose d’important à vous dire. Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypsec c’est de vrais salauds, tous les quatre.
– Il délire, annonça le sergent.
– Tain, non ! Je suis Gens Étouffés Par Les Poissons », fit Crado avant de perdre connaissance.
Le réseau de circulation londonien est plusieurs centaines de fois plus complexe qu’on ne l’imagine.
Les influences, diaboliques ou angéliques, n’ont rien à y voir. Les raisons en sont surtout géographiques, historiques et architecturales.
Les gens ne le croiraient peut-être pas, mais le résultat final est plutôt en leur faveur.
Londres n’a jamais été conçue pour des automobiles. Réflexion faite, elle n’a pas davantage été conçue pour des humains. L’automobile est arrivée, voilà tout. Elle a créé des problèmes, et les solutions qu’on y a mises en application sont devenues de nouveaux problèmes, cinq, dix ou cent ans plus tard.
La M25 avait été la dernière solution en date : une autoroute qui, grossièrement, décrivait un cercle autour de Londres. Jusque-là, les problèmes étaient restés à un niveau élémentaire : elle était dépassée avant qu’on ait fini de la construire, ses embouteillages einsteiniens évoluaient en débouteillagesc ce genre de choses, quoi.
Son problème actuel, c’est qu’elle n’existait pas ; pas dans les termes spatiaux dont les humains ont l’habitude, en tout cas. L’embouteillage de véhicules qui ne s’en doutaient pas, ou qui tentaient de quitter Londres par d’autres issues, s’étirait jusqu’au centre-ville, en provenance de toutes les directions. Pour la première fois de son existence, Londres était totalement paralysée. La ville était devenue un unique et titanesque embouteillage.
Les automobiles offrent en théorie un moyen d’une rapidité fantastique pour se déplacer d’un point à un autre. De leur côté, les embouteillages sont une occasion fabuleuse de rester immobile. Sous la pluie, dans un demi-jour, pendant qu’autour de vous, le volume et l’exaspération de la symphonie discordante de klaxons s’exacerbent sans cesse.
Rampa commençait à en avoir marre.
Il avait profité de l’occasion pour relire les notes d’Aziraphale, pour parcourir quelques-unes des prophéties d’Agnès Barge et pour réfléchir sérieusement.
On pouvait ainsi résumer ses conclusions :
1) L’Apocalypse était en route.
2) Rampa ne pouvait rien faire pour l’empêcher.
3) Tout allait se passer à Tadfield. Ou au moins, y commencer. Après, ça se produirait partout.
4) Rampa figurait désormais sur la liste noire des Enfers 46 .
5) Aziraphale – pour autant qu'on peut le supputer – ne faisait plus partie des termes de l’équation.
6) Tout n’était que noirceur, désespoir et épouvante. Il n’y avait aucune lueur au bout du tunnel – ou s’il y en avait une, c’étaient les phares d’un train qui arrivait.
7) Il valait probablement mieux se trouver un bon petit restaurant où il pourrait prendre une cuite intégrale et carabinée en attendant que le monde arrive à son terme.
8) Et pourtantc
Et c’est à ce point que tout volait en éclats.
Parce que, au fond de lui, Rampa était un optimiste. Si une certitude inébranlable l’avait soutenu au fil des jours les plus noirs – il songea brièvement au XIV e siècle –, c’était la conviction absolue d’en sortir triomphant ; l’univers saurait veiller sur lui.
Bon, d’accord, l’Enfer ne l’avait plus à la bonne. D'accord, la fin du monde arrivait. D'accord, la Guerre froide était terminée et la Grande Guerre commençait pour de bon. D'accord, la cote contre lui planait plus haut qu’une pleine camionnette de hippies en veine de buvard imprégné de Four Roses.Mais il restait un espoir.
Tout dépendait d’une chose : se trouver au bon endroit, au bon moment.
Le bon endroit, c’était Tadfield, il en était certain. En partie grâce au livre, en partie grâce à un sixième sens : dans sa carte mentale du monde, Tadfield palpitait comme une migraine.
Le bon moment, c’était avant la fin du monde. Il vérifia sa montre. Il lui restait deux heures pour atteindre Tadfield, même si l’écoulement normal du Temps était plutôt perturbé, désormais.
Rampa lança le livre sur le siège du passager. À situation désespérée, remèdes désespérés. Il avait préservé sa Bentley de toute rayure pendant des années.
Au diable.
Il recula brutalement, enfonça sévèrement l’avant de la R5 rouge qui le suivait, et s’engagea sur le trottoir.
Il alluma les phares pleins feux et fit beugler son klaxon.
Ainsi, les piétons devraient être avertis de son arrivée avec un délai suffisant. Et s’ils n’arrivaient pas à libérer le passagec de toute façon, le résultat serait le même dans deux heures. Peut-être. Sans doute.
« Yahou, Rintintin ! » lança Terrence Rampa, et il conduisit sans faiblir.
Il y avait six femmes et quatre hommes, et chacun disposait d’un téléphone et d’une épaisse liasse de tirages d’imprimante couverts de noms et de numéros de téléphone. En face de chaque nom, une note manuscrite précisait si la personne appelée était présente ou non, si son numéro était actuellement en service et, très important, si la personne qui avait décroché éprouvait une envie irrésistible de voir l’isolation intérieure des murs entrer dans sa vie.
En général, la réponse était non.
Les dix personnes assises là, heure après heure, usaient de charme, de suppliques ou de promesses sous leur masque de sourires. Entre chaque appel, ils mettaient leurs notes à jour, buvaient un café et s’extasiaient sur le déluge qui noyait leurs fenêtres. Ils restaient à leur poste, comme l’orchestre sur le pont du Titanic.Si on ne pouvait pas vendre des isolants par un temps pareil, on n’en vendrait jamais.
Lisa Morrow était en train de dire : « c Non, mais si vous voulez bien me laisser terminer, monsieur, et... oui, j’ai bien compris, monsieur, mais seulementc » puis, constatant qu’il lui avait raccroché au nez, elle fit : « C'est ça. Va te faire voir, gueule de morve ! »
Elle raccrocha.
« Un bain de plus pour moi », annonça-t-elle à ses collègues démarcheurs. Elle menait largement dans le concours quotidien des Gens Tirés du Bain, et il ne lui manquait plus que deux points pour remporter la coupe Coïtus Interruptus, cette semaine.
Elle composa le numéro suivant sur la liste.
Lisa n’avait jamais voulu être démarcheuse par téléphone. Par vocation, elle aurait plutôt visé un emploi d’ensorcelante célébrité internationale, mais elle avait raté son BEPC.
Si elle avait été assez studieuse pour réaliser son rêve, ou pour devenir assistante en orthodontie (son second choix de carrière), ou n’importe quoi, d’ailleurs, à part démarcheuse par téléphone dans ce bureau précis, elle aurait connu une existence plus longue et probablement plus enrichissante.
Peut-être pas beaucoup plus longue, quand on y réfléchit, puisque c’était le jour de l’Apocalypse, mais quelques heures de plus, tout de même.
En fin de compte, pour vivre plus longtemps, elle n’avait qu’une seule chose à ne pas faire : appeler le numéro qu’elle venait de composer, que sa liste, dans la grande tradition des listings de vente par correspondance obtenus en dixième main, donnait comme le domicile à Mayfair de M r TL Raupa.
Mais elle avait formé le numéro. Et elle avait patienté le temps de quatre sonneries. Et elle avait dit : « Oh, superflûte, encore un répondeur », et fait mine de raccrocher.
Mais c’est alors que quelque chose s’extirpa du combiné. Quelque chose de très gros et de très mécontent.
Ça ressemblait à un asticot. Un asticot énorme, furieux, composé de milliers et de milliers de tout petits asticots, qui se tordaient et mugissaient, des millions de petites gueules d’asticots qui s’ouvraient pour hurler au comble de la rage, et chacune d’elles clamait : « Rampa. »
Il arrêta de hurler. Dodelina de la tête comme un aveugle, parut examiner l’endroit où il se trouvait.
Puis il craqua.
La créature se fragmenta en centaines de milliers de vers gris qui se tortillaient. Ils se répandirent sur la moquette, escaladèrent les bureaux, recouvrirent Lisa Morrow et ses neuf collègues ; ils envahirent leur bouche, leurs narines, leurs poumons ; ils s’enfouirent dans leur chair, dans leurs yeux, dans leurs cerveaux et dans les lampes, se reproduisant tout du long à un rythme effréné, emplissant la pièce d’une montagne de chair torturée et de liquides visqueux. L’ensemble commença à converger en une masse unique, à se coaguler en une seule entité prodigieuse qui occupait la pièce du sol au plafond, et palpitait doucement.
Une bouche s’ouvrit dans l’amas charnel, des filaments humides et gluants collés à chacune de ce qui n’était pas complètement des lèvres, et Hastur dit :
« Ah, ça va mieux. »
Passer une demi-heure prisonnier d’un répondeur téléphonique avec le message d’Aziraphale pour toute compagnie n’avait pas amélioré son humeur.
Pas plus que la perspective de faire son rapport aux Enfers, et de devoir expliquer la raison de son absence depuis une demi-heure et, plus grave, de l’absence de Rampa à ses côtés.
L’enfer n’avait pas un amour immodéré pour les ratages.
Voyons le côté positif de la situation, cependant : il connaissait au moins la teneur du message d’Aziraphale. Au prix de cette information, il pourrait probablement négocier une prolongation d’existence.
Et de toute façon, se dit-il, s’il devait affronter la vraisemblable colère du Conseil des Ténèbres, au moins, ce ne serait pas avec le ventre creux.
La pièce s’emplit d’une fumée épaisse et sulfureuse. Quand elle se dissipa, Hastur avait disparu. Il ne restait dans la pièce que dix squelettes, parfaitement curés de toute viande, et quelques flaques de plastique fondu avec, çà et là, un fragment de métal brillant qui avait jadis pu faire partie d’un téléphone. Décidément, un poste d’assistante en orthodontie aurait été infiniment préférable.
Mais, voyons le bon côté des choses : tout cela prouve que le mal contient les germes de sa propre destruction. À l’instant même, à travers tout le pays, des gens, que le fait de sortir de leur bain ou d’entendre leur nom écorché aurait mis un peu plus de mauvaise humeur, se sentaient en fait sereins, en paix avec le monde. Conséquence directe de ce qu’avait fait Hastur, une vague à légère teneur en béatitude commença à se répandre de façon exponentielle dans la population, et des millions de gens qui auraient fini par subir de légers bleus à lame n’en souffrirent pas. Tout était donc pour le mieux.
☎
On n’aurait pas reconnu la voiture. On y trouvait difficilement un centimètre carré d’intact. Les deux phares avant étaient fracassés. Les enjoliveurs avaient disparu depuis longtemps. Elle ressemblait à un vétéran d’une centaine de courses de stock-cars.
Les trottoirs avaient été un moment difficile. Les passages souterrains pour piétons avaient été encore plus pénibles. Mais le pire avait été la traversée de la Tamise. Enfin, heureusement, Rampa avait eu la prévoyance de remonter les vitres.
Mais il était arrivé jusqu’ici.
Encore quelques centaines de mètres, et il serait sur la M40 : la route de l’Oxfonlshire était quasiment dégagée, désormais. Il ne restait qu’un problème : une nouvelle fois, la M25 séparait Rampa d’une issue dégagée. Un ruban luisant, un hurlement de douleur et de lumière noire 47 . Odégra.Rien ne pouvait espérer survivre à sa traversée.
Rien de mortel, certainement. Et Rampa n’était pas sûr de ce que serait son effet sur un démon. Il n’en mourrait pas, mais ce ne serait pas une partie de plaisir.
En face de Rampa, la police barrait l’accès au pont sur l’autoroute. Des carcasses calcinées – quelques-unes brûlaient encore – témoignaient du destin des précédentes voitures qui avaient dû traverser le pont au-dessus de la route de ténèbres.
Les policiers n’avaient pas l’air contents.
Rampa repassa en seconde, et écrasa l’accélérateur.
Il franchit le barrage à cent à l’heure. Ça, c’était la partie facile.
On a enregistré des cas de combustion spontanée de personnes partout dans le monde. Au départ, quelqu’un est tout heureux de faire avancer sa petite existence ; à l’arrivée, il n’y a plus qu’une triste photo d’un petit tas de cendres, et d’un pied ou d’une main mystérieusement intacts qui paraissent bien seuls. Les affaires de combustion spontanée de voitures sont moins bien documentées.
Les chiffres des statistiques étaient mal connus, mais ils venaient de progresser d’une unité.
Les sièges en cuir commencèrent à fumer. Les yeux toujours rivés devant lui, Rampa tâtonna de la main gauche sur la place du mort, en quête des Belles et bonnes prophéties d’Agnès Barge,et il plaça le livre en sécurité sur ses genoux. Il regrettait qu’elle n’ait pas annoncé dans ses prophéties 48 ce qui se passait.
Puis les flammes engloutirent la voiture.
De l’autre côté du pont, un second barrage de police veillait à empêcher le passage des voitures qui tentaient de regagner Londres. Ils riaient encore d’une nouvelle qu’ils venaient d’entendre à la radio : une patrouille à moto avait arrêté une voiture de police volée, pour découvrir qu’elle était pilotée par une pieuvre.
Certains policiers croiraient n’importe quel bobard. Pas la police métropolitaine. La Met était la police la plus solide, la plus cyniquement pragmatique, la plus résolument terre à terre de Grande-Bretagne.
Il en fallait beaucoup pour surprendre un flic de la Met.
Par exemple, une énorme voiture défoncée, quasiment réduite à l’état de boule de feu, d’épave infernale de métal ardent, rugissant et tordu, conduite par un dément grimaçant, affublé de lunettes noires, assis au cœur du brasier, laissant derrière lui un sillage de fumée noire et fonçant droit sur eux à cent trente à l’heure, sous la pluie diluvienne et les rafales de vent.
Alors ça, oui. Ça marchait à tous les coups.
La carrière était l’œil paisible d’un monde en proie au cyclone.
Le tonnerre ne se contentait pas de gronder dans les cieux, il les déchirait littéralement.
« J’ai d’autres copains qui arrivent, répéta Adam. Ils seront bientôt là, et on pourra commencer. »
Toutou se mit à hurler à la mort. Ce n’étaient plus les vociférations de sirène du loup solitaire, mais les hululements bizarres d’un petit chien qui a de gros ennuis.
Pepper, assise, contemplait ses genoux.
Elle semblait avoir quelque chose en tête.
Finalement, elle leva la tête et regarda Adam au fond de ses yeux gris et vides.
« Et toi, Adam, ça sera quoi, ta part ? » demanda-t-elle.
La tempête fut soudain remplacée par un silence brutal, vibrant.
« Hein ? demanda Adam.
– Ben, t’as partagé le monde, d’accord, et on va tous en avoir une partc et toi, la tienne, ça sera quoi ? »
Le silence vibra comme une harpe, d’une note aiguë et ténue.
« C’est vrai, fit Brian. T'as jamais dit ce que t’allais prendre, toi ?
– Pepper a raison, intervint Wensleydale. Je n’ai pas l’impression qu’il reste grand-chose, si on doit avoir tous ces pays. »
La bouche d’Adam s’ouvrit et se referma.
« Hein ? répéta-t-il.
– C’est quoi, ta part ? » insista Pepper.
Adam la regarda. Toutou avait arrêté de hurler et fixait son maître du regard intense et pensif des corniauds.
« Mc moi ? » demanda-t-il.
Le silence se prolongeait interminablement, une seule note capable de noyer toutes les autres rumeurs du monde.
« Mais j’aurai Tadfield », répondit Adam.
Ils le regardèrent.
« Et puisc et puis Lower Tadfield, et Norton, et Norton Woodsc »
Ils continuaient à le regarder.
Le regard d’Adam passa sur leurs visages tour à tour.
« J’ai jamais rien voulu d’autre », dit-il.
Ils secouèrent la tête.
« Je peux les avoir, si je veux », insista Adam, la voix teintée d’un défi boudeur, et ce défi se parait soudain d’un liseré de doute. « Je peux aussi les améliorer, en plus. Des arbres bien mieux à grimper, des mares plus chouettes, desc »
Sa voix s’éteignit.
« Non, tu ne peux pas, déclara froidement Wensleydale. Ce n’est pas comme l’Amérique et tous les autres pays. C’est un endroit qui existe en vrai. Et puis, il nous appartient à tous. C’est à nous.
– Et puis, tu pourrais pas le changer en mieux, dit Brian.
– Et même si tu y arrivais, on verrait tous la différence, dit Pepper.
– Oh, si c’est ça qui vous inquiète, faut pas, répliqua Adam d’une voix détachée, passque je pourrais vous faire faire tout ce que je veuxc »
Il s’interrompit, quand ses oreilles captèrent, horrifiées, les mots que sa bouche venait de prononcer. Les Eux reculèrent.
Toutou se couvrit la tête de ses pattes.
Le visage d’Adam sembla retracer la chute d’un Empire.
« Non, dit-il d’une voix rauque. Non. Revenez ! Je vous l ’ordonne ! »
Ils se figèrent à mi-course.
Adam les regarda.
« Non, j'voulais pasc commença-t-il. Vous êtes mes copains. »
Une décharge électrique parut secouer son corps. Sa tête se rejeta en arrière. Il leva les bras et frappa le ciel de ses poings.
Son visage se tordit. Le sol de craie se fendit sous ses tennis.
Adam ouvrit la bouche et hurla. C’était un son dont une simple gorge humaine n’aurait pas dû être capable ; il serpenta hors de la carrière, se mêla à la tempête et fit tourner le lait des nuages, créant de nouvelles formes hideuses.
Le cri se prolongea.
Il résonna à travers l’univers entier, qui est bien plus petit que les physiciens ne le croient. Il fit vibrer les sphères célestes.
C’était un cri de deuil, et il ne s’arrêta pas avant très longtemps.
Mais il s’arrêta enfin.
Quelque chose disparut.
Adam baissa à nouveau la tête. Ses yeux s’ouvrirent.
On ne sait ce qui avait pu occuper la carrière auparavant, mais désormais, Adam Young était là. Un Adam Young plus avisé, mais Adam Young quand même. Et peut-être plus Adam Young qu’il ne l’avait jamais été auparavant.
Le terrible silence de la carrière fut remplacé par un silence plus coutumier, plus confortable : la simple et banale absence de bruit.
Libérés, les Eux se plaquèrent contre la falaise de craie, le regard fixé sur Adam.
« Tout va bien, dit tranquillement Adam. Pepper ? Wensley ? Brian ? Revenez. Tout va bien. Tout va bien.
Je sais tout, maintenant. Et il faut que vous m’aidiez. Sinon, tout va arriver. Ça va vraiment avoir lieu. Tout va se passer si on n’y fait rien. »
La tuyauterie du cottage des Jasmins chuinta, trembla et aspergea Newt d’une eau de couleur légèrement kaki. Mais elle était froide. C’était probablement la douche la plus froide que Newt ait jamais prise de sa vie.
Elle resta sans effet.
« Le ciel est rouge », annonça-t-il en revenant. Il se sentait sous l’emprise d’une légère démence. « À quatre heures et demie de l’après-midi. En plein mois d’août.Qu’est-ce que ça annonce ? En termes de satisfaction pour le personnel maritime, à ton avis ? Parce que si ciel rouge au matin réjouit le marin,il faut quoi pour faire plaisir au type qui tripote les consoles d’un superpétrolier ? À moins que ce soit le cœur du pèlerin qui soit réjoui ? Je ne me souviens jamais. »
Anathème regarda le plâtre qu’il avait dans les cheveux. La douche ne l’en avait pas débarrassé ; elle l’avait juste un peu mouillé et étalé, de telle sorte que Newt semblait porter un chapeau blanc garni de cheveux.
« Tu as dû te faire une belle bosse, dit-elle.
– Non, ça, c’est quand je me suis cogné la tête contre le mur. Tu sais, quand tuc
– Oui. » Anathème jeta un regard évaluateur par la fenêtre fracassée. « Tu dirais qu’il est couleur de sang ? demanda-t-elle. C’est très important.
– Je ne dirais pas ça », répondit Newt, le fil de ses pensées temporairement noué. « Pas de vrai sang. Rosâtre, plutôt. La tempête a dû projeter pas mal de poussière dans les airs. »
Anathème compulsait Les belles et bonnes prophéties.
« Qu’est-ce que tu fais ? demanda Newt.
– J'essaie d établir des corrélations. Je ne suis toujours pasc
– Je ne pense pas que ce soit la peine. Je sais ce que signifie le reste du n‹ 3477. Ça m’est venu pendant que jec
– Comment ça, tu sais ce que ça veut dire ?
– Je l’ai vu en arrivant ici. Et arrête de crier. J’ai mal à la tête. Je veux dire que je l’ai vu. C’est marqué à l’entrée de cette fameuse base aérienne. Ça n’a rien à voir avec le mot pays.C'est ”La paix est notre métier”. On inscrit ce genre de truc sur les pancartes à l’entrée des bases militaires. Tu sais bien : RAF 8657745‹Escadrille, Patrouille des démons bleus, la paix est notre métier.Des machins comme ça. » Newt se tenait la tête à deux mains. Pas de doute, son euphorie s’effaçait. « Si Agnès a raison, alors il doit y avoir là-bas un cinglé en train de remonter l’horlogerie de tous les missiles et de foutre en l’air les systèmes de sécurité. Ou je ne sais quoi.
– Non, affirma Anathème.
– Ah bon ? J’ai vu des films ! Donne-moi une bonne raison d’être si catégorique.
– Il n’y a pas de bombes là-bas. Ni de missiles. Tout le monde sait ça, dans la région.
– Mais c’est une base aérienne ! Il y a des pistes d’atterrissage !
– Seulement pour les avions de transport et les trucs comme ça. Ils ne possèdent que du matériel de communication. Des radios, tout le bazar. Rien qui puisse exploser. »
Newt la fixa, les yeux écarquillés.
Regardons Rampa foncer à cent soixante-dix à l’heure sur la M40, en direction de l’Oxfordshire. Même l’observateur le plus résolument distrait constaterait quelques signes inhabituels chez lui. Les dents crispées, par exemple ; ou la lueur rouge et sourde derrière ses lunettes noires. Et la voiture. La voiture était un indice qui ne trompait pas.
Rampa avait commencé le voyage avec sa Bentley, et qu’il soit maudit s’il ne le terminait pas de la même façon. Cela dit, même un mordu de voitures, du genre à posséder une paire de lunettes réservée spécialement à la conduite, aurait été incapable de reconnaître une Bentley de collection. Plus maintenant. Il n’aurait même pas su dire que c’était une Bentley. Quant à seulement affirmer qu’il s’agissait d’une voiture, il n’aurait pris les paris qu’à un contre un.
Pour commencer, elle n’avait plus de peinture. Certes, elle était encore noire aux endroits qui n’apparaissaient pas d’un brun-roux diffus et corrodé, mais, c’était un noir anthracite mat. Elle se déplaçait à l’intérieur de sa boule de feu personnelle, comme une capsule spatiale qui accomplit une rentrée particulièrement critique dans l’atmosphère.
Il restait une mince pellicule de caoutchouc craquelé et fondu autour de la jante des roues, mais comme celles-ci continuaient, on ne sait comment, à tourner, deux ou trois centimètres au-dessus de l’asphalte, la suspension n’en était pas affectée de façon drastique.
Elle aurait dû tomber en pièces depuis des kilomètres.
C’était la concentration nécessaire pour la maintenir en un seul bloc qui crispait les dents de Rampa, et le choc bio-spatial en retour qui allumait un feu rougeoyant dans ses prunelles. Tout ça, et les efforts qu’il déployait pour éviter de se mettre à respirer.
Il n’avait plus connu ça depuis le XIV e siècle.
Si l’atmosphère dans la carrière était désormais plus cordiale, elle restait tendue.
« Faut que vous m’aidiez à tout remettre en ordre, disait Adam. Les gens essaient depuis des milliers d’années, mais il faut qu’on y arrive tout de suite. »
Ils hochèrent la tête, prêts à rendre service.
« Vous voyez ce qu’il y a, dit Adam. Le truc, c’estc Bon, vous connaissez Boule-de-Suif Johnson ? »
Les Eux opinèrent. Ils connaissaient tous Boule-de-Suif Johnson et les membres de l’autre bande de Lower Tadfield. Ils étaient plus vieux, et pas très sympas. Il se passait rarement une semaine sans escarmouche.
« Bon,reprit Adam, on gagne toujours, d’accord ?
– Presque toujours, précisa Wensleydale.
– Presque toujours, concéda Adam. Etc
– Plus d’un coup sur deux, en tout cas, intervint Pepper. Passque tu t'souviens, y a eu la fois où y a eu tout le raffut à propos de la réception troisième âge, à la mairie, quand on ac
– Ça compte pas, trancha Adam. Ils se sont fait attraper autant que nous. Et puis, les vieux, ils sont supposés aimer le bruit des enfants qui jouent. J’ai lu ça je sais plus où. Je vois pas pourquoi c’est nous qui nous faisons attraper, alors que c’est les vieux qui sont pas comme ils devraient êtrec » Un silence. « Bon, bref, on est meilleurs qu’eux.
– Oh, meilleurs, ça, pas de doute, acquiesça Pepper. Là, t’as raison. C’est juste qu’on gagne pas tout le temps.
– Maintenant, supposez qu’on puisse leur filer une bonne raclée. Qu’onc qu’on les fasse envoyer quelque part, je sais pasc Mais en tout cas, qu’on s’arrange pour être la seule bande de Lower Tadfield. Qu’est-ce que vous en pensez ?
– Quoi, tu veux dire qu’ils seraientc morts ? demanda Brian.
– Non. Plus là, c’est tout. »
Les Eux y réfléchirent. Boule-de-Suif Johnson avait fait partie intégrante de leur existence depuis qu’ils étaient assez vieux pour se battre à coups de train électrique. Ils essayèrent d’adapter leur esprit au concept d’un univers construit autour d’un trou en forme de Boule-de-Suif Johnson.
Brian se gratta le nez. « Chuppose que ça serait super, si y avait pas Boule-de-Suif Johnson. Vous vous souvenez de ce qu’il avait fait, pendant ma boum d’anniversaire ? Et en plus, c’est moi qui me suis fait attraper.
– Chais pas, fit Pepper. J'veux dire, ça serait pas aussi intéressant si y avait plus Boule-de-Suif et sa bande. Quand on y réfléchit. On s’est vachement amusés avec Johnson et ses Johnsoniens. Y faudrait probablement qu’on se trouve une autre bande ou je sais pas quoi.
– À mon avis à moi, jugea Wensleydale, si on posait la question aux gens de Lower Tadfield, ils répondraient qu’ils seraient mieux sans les Johnsoniens etsans les Eux. »
La remarque choqua même Adam. Wensleydale, stoïque, poursuivit. « Ceux de la maison de retraite, déjà. Et Picky. Etc
– Mais on est les bonsc » commença Brian. Il hésita. « Oh, d’accord, mais ils trouveraient la vie vachement moins intéressante si on n’était plus là, je suis sûr.








