Текст книги "De bons présages"
Автор книги: Terence David John Pratchett
Соавторы: Neil Gaiman
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On a prétendu que vingt-quatre heures et deux repas chauds étaient tout ce qui séparait la civilisation de la barbarie.
La nuit s’étendait lentement sur la Terre en rotation. La planète aurait dû être piquetée de lumières. Ce n’était pas le cas.
Il y avait cinq milliards d’êtres humains, là en bas. À côté de ce qui allait bientôt se passer, la barbarie allait ressembler à un banal pique-nique – chaud et pénible, avant que les fourmis n’attaquent.
La Mort se redressa. Il semblait écouter attentivement. Quoi ? La question restait entière.
Il est arrivé, dit-il.
Les trois autres levèrent la tête. Il y eut un changement quasi impalpable dans leur attitude. Un instant avant que la Mort ne parle, leur être, la partie de leur être qui ne marchait pas, qui ne s’exprimait pas comme des êtres humains, avait été déployée sur le monde. Maintenant, ils étaient de retour.
Plus ou moins.
Ils avaient en eux quelque chose d’étrange. Comme on peut porter des vêtements mal ajustés, ils portaient des corps qui ne leur allaient pas. Famine ressemblait à une radio mal réglée sur la station émettrice, si bien que le signal dominant – celui d’un homme d’affaires agréable, entreprenant, comblé – commençait à s’enliser sous les très anciens et très horribles parasites de sa personnalité de base. L’épiderme de Guerre luisait de transpiration. Celui de Pollution luisait, simplement.
« Toutc est en place », annonça Guerre, s’exprimant avec difficulté. « Il ne reste plusc qu’à laisser faire.
– Il n’y a pas que le nucléaire, développa Pollution. Il y a les produits chimiques. Des milliers de litres de produits dans dec petits réservoirs dispersés dans le monde entier. Des liquides splendidesc avec des noms à dix-huit syllabes. Et lesc vieux classiques. On dira tout ce qu’on voudra. Le plutonium peut bien nuire pendant des millénaires, mais l’arsenic est éternel.
– Et ensuitec l’hiver, compléta Famine. J’aime tant l’hiver. L’hiver donne une impression dec pureté.
– Ils vont récolterc ce qu’ils ont semé, déclara Guerre.
– Finies les récoltes », annonça froidement Famine.
Seule la Mort n’avait pas changé. Certaines choses ne changent jamais.
Les Quatre quittèrent le bâtiment. On remarquait que Pollution, quoiqu’il marchât, donnait l’impression de se répandre.
Et Anathème et Newton Pulsifer le remarquèrent.
C’était le premier bâtiment vers lequel ils se dirigeaient. Il semblait plus prudent de se mettre à l’abri plutôt que de rester dehors, où tout le monde s’agitait beaucoup. Anathème avait poussé une porte couverte de panneaux qui laissaient entendre que c’était une fatale erreur. Le vantail s’était ouvert docilement, pour se refermer et se verrouiller derrière eux.
Ils n’avaient guère eu le temps d’en débattre, après le passage des Quatre.
« C’était qui ? demanda Newt. Un genre de terroristes ?
– D'une façon très belle et bonne, je crois que tu as mis dans le mille, fit Anathème.
– Et cette conversation bizarre, c’était à quel sujet ?
– Peut-être bien la fin du monde, si tu veux mon avis. Tu as remarqué leurs auras ?
– Je peux pas vraiment dire, non.
– Pas belles du tout.
– Oh !
– En fait, c’étaient des auras négatives.
– Ah ?
– Comme des trous noirs.
– Et c’est pas bon, ça ?
– Non. »
Anathème jeta un œil noir sur les rangées d’armoires métalliques. Pour une seule et unique fois, en cet instant précis, simplement parce que ce n’était plus pour de rire mais bien réel, la machinerie qui allait provoquer la fin du monde, ou du moins de la tranche de monde qui s’étendait entre deux mètres de profondeur et la couche d’ozone, n’obéissait pas aux clichés traditionnels. On ne voyait aucun grand bidon rouge environné de lumières clignotantes. Pas de fils électriques entortillés, avec une pancarte « Coupez ici ». Pas d’écran digital affichant des numéros d'une taille suspecte, comptant à rebours vers un zéro qu’on parviendrait à éviter à quelques secondes de la fin. Ici, les armoires métalliques paraissaient massives, pesantes et tout à fait imperméables à un quelconque héroïsme de dernière minute.
« Il ne reste plus qu’à laisser faire quoi ? demanda Anathème. Ils ont déclenché quelque chose, non ?
– Il y a peut-être un interrupteur ? Je suis sûr qu’en cherchant un peuc
– Ce genre d’appareil est directement connecté à l’alimentation électrique. Ne dis pas de bêtises. Je croyais que tu connaissais parfaitement ces machines. »
Newt lui adressa un hochement de tête désemparé.
Il était loin des articles de L’Électronique à la portée de tous. Pour se donner une contenance, il jeta un coup d’œil derrière les armoires.
« Communications à l’échelle mondiale, marmonna-t-il. On pourrait pratiquement tout faire. Moduler la puissance principale, se brancher sur les satellites. Absolument tout. On pourrait » tchak« aïe, on pourrait » fritch« ouille, demander aux choses de faire » zaaakk« nnngh, à peu près » tschaaff« ouhc
– Comment tu te débrouilles là-dedans ? »
Newt se suçota le bout des doigts. Jusqu’ici il n’avait rien trouvé qui ressemblât à un transistor. Il s’enveloppa la main dans un mouchoir et arracha deux ou trois cartes à leur logement.
Un jour, un des magazines d’électronique auxquels il était abonné avait publié un plan de circuit-gag, dont le non-fonctionnement était garanti. « Enfin, avaient-ils écrit avec humour, voici quelque chose que tous les maladroits parmi vous vont pouvoir monter ; ils auront l’assurance que, si rien ne se passe, c’est que tout fonctionne comme prévu. » Les diodes étaient installées à l’envers, les transistors arrangés en dépit du bon sens, et la batterie était à plat. Newton l’avait assemblé, et il avait capté Radio Moscou. Il leur avait adressé une lettre de réclamation, mais on ne lui avait jamais répondu.
« Je ne sais pas si j’améliore vraiment la situation, dit-il.
– James Bond se contente de dévisser des trucs.
– Pas seulement de dévisser », répliqua Newt, dont l’humeur se dégradait. « Et je ne suis pas » zhip« James Bond. Si j’étais James Bond », whizzz« les méchants m’auraient indiqué depuis longtemps toutes les manettes de contrôle de la machine infernale, et ils m’auraient expliqué comment fonctionnent ces saloperies, non ? » Fwizzpt« Seulement, ça ne se passe pas comme ça dans la réalité ! Je ne sais pasce qui se passe, et je ne peux rienarrêter. »
Les nuages s’épaississaient sur l’horizon. Au-dessus, le ciel était encore dégagé. Seule une légère brise fripait l’atmosphère. Mais ce n’était pas une atmosphère normale. Elle avait un aspect cristallin, si bien qu’en tournant la tête, il semblait qu’on pourrait découvrir de nouvelles facettes. Elle scintillait. S’il fallait trouver un mot pour la décrire, grouillervous venait perfidement en tête. Grouillait d’êtres immatériels qui n’attendaient que l’instant idéal pour se doter d’une présence très matérielle.
Adam leva les yeux. En un certain sens, au-dessus, le ciel était clair. En un autre sens, les armées du Ciel et de l’Enfer, aile à aile, s’étiraient à l’infini. Si on y regardait de très près et qu’on avait été spécialement entraîné, on pouvait faire la différence.
Le silence enserrait dans sa poigne la bulle du monde.
La porte du bâtiment s’ouvrit et les Quatre en émergèrent. Trois d’entre eux ne possédaient plus qu’un vague soupçon d’humanité – ils ressemblaient à des agrégats humanoïdes de tout ce qu’ils symbolisaient ou incarnaient. À côté d’eux, la Mort était presque belle. Son grand manteau de cuir et son casque à visière sombre s’étaient transformés en une robe à capuchon, mais il ne s’agissait que de simples détails. Un squelette, même ambulant, est humain, au moins ; chaque être vivant porte en lui la Mort sous une certaine forme.
« En fait, insista Adam, ils ne sont pas vraiment là. C’est comme des cauchemars, en réalité.
– Mais onc on dort pas », fit remarquer Pepper.
Toutou geignit et tenta de se dissimuler derrière Adam.
« Çui-là, on dirait qu’il est en train de fondre », dit Brian en montrant du doigt la menaçante silhouette, si on peut la définir ainsi, de Pollution.
« Eh ben, tu vois, répliqua Adam pour l’encourager. Ça peut pas être vrai, non ? C'est pas raisonnable. Un truc comme ça, ça peut pas exister vraiment.»
Les Quatre s’arrêtèrent à quelques mètres d’eux.
La tâche est accomplie, dit la Mort. Il se pencha un peu en avant et posa ses orbites vides sur Adam. Il était difficile de juger s’il était surpris.
« Oui, bon, fit Adam. Le problème, c’est que je veux pas que vous fassiez ça. Je vous ai jamais rien demandé. »
La Mort regarda ses trois acolytes, puis ramena son attention sur Adam.
Derrière eux, une jeep dérapa en freinant à mort. Tous deux l’ignorèrent.
Je NE COMPRENDS PAS, dit la Mort VOTRE SEULE EXISTENCE IMPLIQUE FORCÉMENT LA FIN DU MONDE. C’EST ÉCRIT AINSI.
« Je ne vois pas pourquoi quelqu’un est allé écrire des bêtises pareilles, répondit calmement Adam. Le monde est plein de choses super et j’ai pas encore tout vu, et je veux pas qu’on le casse ou qu’on l’arrête avant que j’aie eu le temps de les découvrir. Alors, vous pouvez vous en aller. »
'7b« Le voilà, M r Shadwell, c’est lui », dit Aziraphale, dont les mots furent rongés par le doute, alors même qu’il les prononçait, « celui qui., portec un T-shirtc »)
La Mort contempla Adam.
« Tuc fais partiec de nous, déclara Guerre entre ses dents qui ressemblaient à des balles magnifiques.
– C'est accompli. Nous recréonsc lec monde »,déclara Pollution d’une voix qui semblait sourdre de bidons rouillés, pour s’insinuer dans la nappe phréatique.
« Tuc nousc guides », dit Famine.
Et Adam hésita. Des voix au fond de lui criaient toujours que c’était la vérité, que le monde lui appartenait aussi, et qu’il lui suffisait de faire demi-tour et de les conduire à travers une planète désemparée. C’étaient des gens selon son cœur.
En rangs serrés au-dessus de lui, les armées célestes attendaient le Signal.
(« J’pouvions point lui tirer eud’ssus ! C’est qu’un lou-piot !
– Euh,fit Aziraphale. Euh. Oui. Il vaudrait peut-être mieux patienter un peu. Qu’est-ce que tu en penses ?
– Tu veux attendre qu’il grandisse ? » rétorqua Rampa.)
Toutou commença à gronder.
Adam regarda les Eux. C’étaient aussides gens selon son cœur.
Il suffisait de décider qui étaient ses vrais amis.
Il se retourna vers les Quatre.
« Allez-y », déclara Adam d'une voix calme.
La nonchalance, les marmonnements avaient disparu de sa voix. Elle possédait des harmoniques étranges. Personne d’humain n’aurait pu désobéir à une telle voix.
Guerre éclata de rire, et regarda les Eux avec intérêt
« Des petits garçons qui s’amusent avec leurs jouets, dit-elle. Réfléchissez à tous les jouets que je peux vous offrirc pensez à tous les jeux.Je peux vous faire tomber amoureux de moi, petits garçons. De petits garçons avec leurs petits fusils. »
Elle rit encore, mais son bégaiement de mitrailleuse mourut quand Pepper s’avança en levant un bras tremblant.
Ce n’était pas une très belle épée, mais c’était ce qu’on pouvait faire de mieux avec deux morceaux de bois et une ficelle. Guerre la regarda.
« Je vois, dit-elle, mano a mano,hein ? » Elle tira sa propre épée et la leva de telle façon qu’elle produisit le bruit d’un doigt qu’on promène sur le rebord d’un verre en cristal.
Quand les armes se croisèrent, il y eut un éclair.
La Mort regarda Adam dans les yeux.
On entendit un lamentable tintement.
« N y touche pas ! » lança Adam, sans bouger la tête.
Les Eux contemplèrent l’épée qui tanguait encore sur la voie bétonnée.
« ”De petits garçons” », répéta Pepper, ulcérée. Tôt ou tard, il faut décider à quelle bande on appartient.
« Maisc mais, bafouilla Brian. Elle a été comme aspirée par l’épéec »
Entre Adam et la Mort, l’air commença à onduler, comme sous l’effet de la chaleur.
Wensleydale leva les yeux et plongea son regard dans les orbites caves de Famine. Il brandit quelque chose qui, avec un peu d’imagination, pouvait ressembler à une balance à deux plateaux, elle aussi faite de branchages et de ficelle. Puis il la fit tournoyer au-dessus de sa tête.
Famine leva le bras pour se protéger.
Il y eut un nouvel éclair, puis le son métallique d’une balance rebondissant sur le sol.
« Nec touchezc à rien », dit Adam.
Pollution avait déjà commencé à courir, ou, du moins, à couler rapidement, mais Brian arracha le cercle d’herbes tressées qu’il portait sur la tête et le lança. Le cercle n’aurait pas dû se comporter ainsi, mais une force l’emporta des mains de Brian pour le faire vibrer comme un disque.
Cette fois-ci, l’explosion fut une flamme rouge au cœur d’une colonne de fumée noire, et elle sentait le pétrole.
Avec un petit roulement aigrelet, une couronne d’argent noirci émergea de la fumée pour tourner sur elle-même comme une pièce de monnaie en bout de course.
Cette fois-ci au moins, inutile de prévenir qu’il ne fallait rien toucher. Sa façon de luire n’était pas naturelle, pour du métal.
« Où sont-ils partis ? demanda Wensley.
À LEUR PLACE, répondit la Mort, soutenant toujours le regard d’Adam. À l’endroit OÙ ils ont toujours vécu. Dans l’esprit des hommes.
Il adressa un sourire à Adam.
On entendit un bruit de déchirement. Les robes de la Mort se fendirent et ses ailes se déployèrent. Des ailes d’ange. Mais elles n’avaient pas de plumes. C’étaient des ailes de nuit, des ailes dont la forme se découpait dans le tissu de la création jusqu’à atteindre le substrat de ténèbres, où luisaient quelques étoiles, des lumières qui étaient peut-être des étoiles, ou peut-être tout autre chose.
Mais moi, dit-il, je ne suis pas comme eux. Je suis Azraël. On m’a créé pour servir d’ombre à la CréaTION. Tu NE PEUX PAS ME DÉTRUIRE SANS DÉTRUIRE LE MONDE EN MÊME TEMPS.
Le feu de leurs regards s’apaisa. Adam se gratta le nez.
« Oh, chais pas, dit-il. Y a peut-être moyen. » Il lui retourna son rictus narquois.
« Mais bref, ça va prendre fin, maintenant, poursuivit-il. Toutes ces histoires de machines. Tu dois m’obéir, en ce moment, et je te dis qu’il faut tout arrêter. »
La Mort haussa les épaules. Ça s’arrête déjà, dit-il. Sans eux, et il indiqua les lamentables vestiges des trois autres Cavaliers, RIEN NE PEUT SE POURSUIVRE. L’ENTROPIE normale triomphe. La Mort leva une main osseuse pour esquisser ce qui aurait pu être un salut.
Ils reviendront, dit-il. Ils ne sont jamais bien loin.
Ses ailes claquèrent, une seule fois, comme un coup de tonnerre, et l’ange de la Mort disparut.
« Bien, déclara Adam dans le vide. Très bien. Rien ne va arriver. Tout ce qu’ils ont mis en routec il faut que ça cesse tout de suite. »
Désemparé, Newt considéra les étagères de matériel.
« Ils pourraient quand même avoir un manuel d’instructions quelque part, dit-il.
– On pourrait vérifier ce que suggère Agnès, proposa Anathème.
– Ben voyons, rétorqua Newt. Quoi de plus logique ? Saboter du matériel électronique du XX e siècle avec le secours d’un bouquin datant du XVII esiècle ? Qu’est-ce qu’elle connaissait aux transistors, Agnès ?
– Eh bien, mon grand-père a assez habilement interprété la prédiction n‹ 3328 en 1948, et il a réussi des investissements plutôt judicieux. Elle ne savait pas comment on allait appeler ça, bien entendu, et elle n’était pas très bien renseignée sur l’électricité en général, maisc
– C’était une question purement rhétorique.
– Et puis, il ne s’agit pas de faire fonctionner les choses, mais de les arrêter. Nous n’avons pas besoin de connaissances pour ça, mais d’ignorance. »
Newt poussa un soupir de capitulation.
« Très bien, concéda-t-il avec lassitude. Essayons. Passe-moi une prédiction. »
Anathème tira une carte au hasard.
« Il n'eft point qui il prétendait eftre,lut-elle. C’est le numéro 1002. Très simple. Une idée ?
– Bon, écoute », fit Newt, au désespoir, « ce n’est pas le meilleur moment pour parler de ça, maisc » il déglutit « c en fait, je ne suis pas très doué en électronique. Pas très doué du tout.
– Tu disais être ingénieur en informatique, si je me souviens bien.
– J’ai exagéré. En fait, on ne peut pas exagérer davantage. Pour être exact, je suppose qu’on pourrait dire que c’était plutôt une hyperbole. Tirai jusqu’à dire que c’était en faitc » Newt ferma les yeux « c une affabulation.
– Un mensonge, tu veux dire ? demanda Anathème avec douceur.
– Oh, je n’irais pas jusque-là. Quoiquec Je ne suis pas ingénieur en informatique, en fait. Pas du tout. C'est même le contraire.
– Et c’est quoi, le contraire ?
– Eh bien, si tu tiens à le savoir, chaque fois que j’essaie de faire fonctionner quelque chose, ça tombe en panne. »
Anathème lui adressa un petit sourire radieux et adopta une pose théâtrale, comme celle de l’assistante vêtue de paillettes au cours de tous les tours de prestidigitation, au moment où elle recule pour laisser découvrir le résultat.
« Ta-DAM », fit-elle.
Et elle ajouta : « Répare-moi ça.
– Hein ?
– Améliore la machine, lui demanda-t-elle.
– Je ne sais pas. Je suis pas sûr de savoir comment faire. » Newt posa la main sur la plus proche armoire.
Un bruit dont il n’avait pas réalisé la présence s’arrêta brusquement, et un piaulement de générateurs redescendit la gamme des sons. Les voyants du panneau de contrôle clignotèrent et s’éteignirent presque tous.
Partout dans le monde, des gens qui se battaient pour actionner des interrupteurs découvrirent qu’ils avaient déjà été enclenchés. Des coupe-circuits mirent fin à leur emprise. Les ordinateurs arrêtèrent de planifier la Troisième Guerre mondiale pour reprendre leur surveillance routinière de la stratosphère. Au cœur de bunkers enfouis dans les profondeurs de Novya Zemla, des hommes constatèrent que les fusibles qu’ils cherchaient frénétiquement à arracher leur restaient soudain dans les mains ; au fond des casemates terrées sous le Wyoming et le Nebraska, des hommes en treillis cessèrent de hurler et de se menacer réciproquement de leurs armes, et ils auraient vidé une bonne bière si l’alcool avait été autorisé sur les bases de missiles. Ce n’était pas le cas, mais ils en burent une quand même.
Les lumières se rallumèrent. La civilisation interrompit sa glissade vers le chaos, et commença à rédiger des lettres aux journaux, pour déplorer cette façon qu’avaient les gens de s’énerver de façon disproportionnée pour les raisons les plus futiles, de nos jours.
À Tadfield, les machines cessèrent d’irradier le danger. Un élément qui les avait envahies s’était évaporé, un élément sans rapport avec l’électricité.
« Mince, fit Newt.
– Eh bien voilà, dit Anathème. Tu l’as nettement améliorée. On peut toujours faire confiance à Agnès, crois-moi. Et maintenant, filons d’ici. »
« Il n’avait pas l’intention de passer aux actes !s’écria Aziraphale. Qu’est-ce que je t’ai toujours dit, Rampa ? Si on prend la peine de regarder au plus profond des gens, on découvre qu ‘au fond, ils sont tout à faitc
– Ce n’est pas terminé », annonça froidement Rampa.
Adam se retourna et parut les remarquer pour la première fois. Rampa n’avait pas l’habitude que les gens l’identifient si vite, mais Adam le regarda comme si l’histoire personnelle de Rampa était placardée au fond de son crâne et qu’Adam soit en train de la lire. Pendant un instant, il connut une vraie terreur. Il avait toujours cru que celle qu’il avait éprouvée avant était authentique, mais ce n’était qu’une banale peur abjecte, comparé à cette sensation nouvelle. Ceux d’En Bas pouvaient vous faire cesser d’exister enc eh bien, en vous soumettant à une quantité insupportable de souffrances. Mais cet enfant, lui, pouvait non seulement vous faire cesser d’exister d’une seule pensée, mais il était probablement capable d’arranger les choses de telle façon que vous n’auriez jamais existé.
Le regard d’Adam glissa jusqu’à Aziraphale.
« ’Scusez-moi, pourquoi vous êtes deux personnes ? demanda-t-il.
– Ma foi,répondit Aziraphale, c’est une longuec
– C’est pas normal, d’être à deux. Je suppose qu’y vaut mieux que vous redeveniez deux gens séparés. »
Il n’y eut pas d’effets spéciaux ostentatoires. Aziraphale apparut simplement, assis à côté de madame Tracy.
« Ooh, ça chatouille », dit-elle. Elle regarda Aziraphale de haut en bas. « Oh, déclara-t-elle d’une voix légèrement déçue. Je vous imaginais plus jeune. »
Shadwell, jaloux, fulmina en regardant l’ange et releva le chien de son arquebuse d’une façon qui se voulait lourde de sens.
Aziraphale contempla son nouveau corps qui, malheureusement, ressemblait beaucoup à l’ancien, même si le manteau était plus propre.
« Eh bien, voilà, c’est fini, dit-il.
– Non, répliqua Rampa. Ce n’est pas fini, vois-tu. Pas du tout.»
Maintenant, les nuages se trouvaient au-dessus d’eux, et ils se tordaient comme une casserole de tagliatelles bouillant au grand galop.
« Tu vois », poursuivit Rampa, la voix emplie d’une noirceur fataliste, « rien n’est aussi simple. On pense que les guerres commencent parce qu’un vague duc s’est fait tirer dessus, que quelqu’un a coupé l’oreille de quelqu’un d’autre, ou qu’on a installé des missiles à l’endroit qu’il ne fallait pas. Ça n’est pas ça du tout. Ce sont juste desc eh bien, des raisons,mais elles n’ont aucun rapport. En réalité, les guerres commencent parce que deux factions ne peuvent plus se supporter. Alors, la pression monte de part et d’autre, et finalement, le premier prétexte venu fait l’affaire. N’importe quoi. Comment t’appelles-tuc euhc mon garçon ?
– C’est Adam Young », annonça Anathème en arrivant sur les lieux, Newt sur ses talons.
« C’est ça : Adam Young, confirma Adam.
– Bien joué. Tu as sauvé le monde. Prends une demi-journée de repos, lui dit Rampa. Mais ça ne changera rien.
– Je crois que tu as raison, dit Aziraphale. Je pense que les miens ont envie de voir s’accomplir l’Apocalypse. C’est très triste.
– Est-ce que quelqu’un aurait l’obligeance de nous expliquer ce qui se passe ? » intima sévèrement Anathème en croisant les bras.
Aziraphale haussa les épaules. « C'est une très longue histoirec
Anathème redressa le menton. « Eh bien, allez-y.
– D'accord. Au Commencementc »
Un éclair jaillit, frappa le sol à quelques mètres d’Adam et resta en place, en une colonne trépidante qui s’élargit à la base, comme si l’électricité emplissait un moule invisible. Les humains reculèrent jusqu’à la jeep.
La foudre disparut. Un jeune homme de feu doré se tenait au même endroit.
« Ô misère ! fit Aziraphale. C’est lui.
– Lui qui ? demanda Rampa.
– La Voix de Dieu, répondit l’ange. Le Métatron. »
Les Eux écarquillaient les yeux.
Puis Pepper déclara : « Non, c’est pas lui. Le Métatron, il est en plastique, pis il a des canons laser, pis il peut se transformer en hélicoptère.
– Tu confonds avec le Mégatron Cosmique, intervint Wensleydale d’une petite voix. J’en ai eu un, mais la tête s’est cassée. Je crois que celui-là, c’est autre chose. »
Le beau regard vide se posa sur Adam Young, puis se détourna brusquement pour considérer le béton à côté de lui, qui était entré en ébullition.
Une silhouette monta du sol en fusion à la façon d’un roi des démons dans une pantomime. Mais de cette pantomime-là, personne ne serait sorti vivant, et il aurait fallu incendier le théâtre sous la supervision d’un prêtre après la représentation. Elle ne différait guère de la silhouette précédente, sinon que ses flammes étaient rouge sang.
« Hem, bafouilla Rampa en tentant de se ratatiner dans son fauteuil. Euh, salutc »
La chose rouge ne lui accorda que le plus bref des regards, comme si elle enregistrait sa présence en vue de consommation ultérieure, puis elle dévisagea Adam.
Quand elle parla, sa voix évoquait le décollage précipité d’un million de mouches.
Le démon bourdonna un mot qui donna aux auditeurs humains l’impression de sentir une lime remonter le long de leur colonne vertébrale.
Il s’adressait à Adam, qui répondit : « Hein ? Non, j'vous l’ai déjà dit. Je m’appelle Adam Young. » Il toisa le nouveau venu. « Et vous ?
– Belzébuth, lui annonça Rampa. C’est le Seigneur desc
– Merzzi, Rampza, dit Belzébuth. Il faudra que nous zzzayons une converszzation zzérieuzze. Je zzzuis zzzer-tain que tu as beaucoup de chozzes à me dire.
– Hem, vous voyez, en fait, ce qui s’est passé, c’est quec
– Zzzilenzze !
– Bien. Très bien, s’empressa de dire Rampa.
– Parfait. Adam Young, dit le Métatron, même si nous avons apprécié ton aide jusqu’ici, bien entendu, nous insistons pour que l’Apocalypse ait lieu tout de suite. Il y aura probablement quelques inconvénients passagers, mais ils peuvent difficilement entraver l’instauration du plus grand Bien.
– Ah, souffla Rampa à l’adresse d’Aziraphale, il veut dire que nous devons détruire le monde pour le sauver.
– Quant à zzavoir ce qu’ils zzzentravent, zzze n’est pas zzencore dézzzidé, zonzonna Belzébuth. Mais la dézziz-zion doit zzze faire immédiatement, mon garzzon. Tel est ton dezztin. C’est écrit ainzzi. »
Adam prit une profonde inspiration. Les spectateurs humains retinrent leur souffle. Pour leur part, Rampa et Aziraphale avaient oublié depuis longtemps comment on respire.
« Je vois vraiment pas pourquoi il faut que tout le monde et toute la Terre soient brûlés et tout, répondit Adam. Y a des millions de poissons et de baleines, et des arbres etc et des moutons etc tout ça. Et c'est même pas pour une raison importante. C’est juste pour voir qui a la bande la plus forte. C’est comme nous et les Johnsoniens. Mais même si vous gagnez, vous pouvez pas vraiment battre les gens d’en face, parce que vous y tenez pas réellement. Enfin, pas une fois pour toutes, j’veux dire. Vous allez juste recommencer à zéro, et continuer d’envoyer des types comme eux », il indiqua du doigt Rampa et Aziraphale « pour que les gens sachent plus où ils en sont. C’est déjà assez difficile d’être les gens, sans que d’autres viennent vous brouiller les idées. »
Rampa se tourna vers Aziraphale.
« Les Johnsoniens ? » chuchota-t-il.
L’ange haussa les épaules. « Une secte schismatique primitive, je crois, répondit-il. Proche des Gnostiques. Comme les Ophites. » Son front se plissa. « À moins que ce ne soient les Séthites ? Non, je confonds avec les Collyridiens. Ô misère ! Je suis désolé, il y en a des centaines, c’est tellement difficile de ne pas se perdre.
– Des gens à qui on a brouillé les idées, murmura Rampa.
– Tout cela importe peu ! s’écria le Métatron. Le but ultime de la création de la Terre, du Bien et du Malc
– J’vois pas ce qu’il y a de super à créer des gens comme ils sont, et puis à s’énerver parce qu’ils se conduisent comme des gens, intervint Adam avec sévérité. Et puis, de toute façon, si vous arrêtiez de dire aux gens que tout s’arrange après leur mort, ils commenceraient peut-être à mettre leurs affaires en ordre pendant qu’ils sont encore vivants. Si c’était moi le chef, j’essaierais de faire vivre les gens plus longtemps, autant que Mathusalem. Ça serait drôlement plus intéressant. Et puis, ils commenceraient peut-être à réfléchir à ce qu’ils font à l’environnement et à l’écologie, parce qu’ils seraient toujours là dans un siècle.
– Ah ! » dit Belzébuth, et il commença bel et bien à sourire. « Tu veux dominer le monde. Voilà qui rezzemble pluzz à tonPèrc
– J’ai bien réfléchi, et je veux pas », dit Adam en se tournant à demi pour adresser un petit signe de tête encourageant aux Eux. « J’veux dire : y a des trucs qu’il vaudrait mieux changer, mais çhuppose qu’y aurait des gens qui viendraient me voir pour que j’arrange plein de machins tout le temps, que je les débarrasse de leurs ordures, et que je fasse d’autres arbres, et ça sert à quoi, tout ça ? C’est comme s’il fallait que je range la chambre des gens à leur place.
– T'as jamais rangé la tienne, fit Pepper dans son dos.
– J’ai jamais parlé de ma chambre », dit Adam, en faisant référence à une pièce dont la moquette avait disparu à la vue des mortels depuis plusieurs années. « Je parle des chambres en général. Pas de la mienne en particulier. C'est une métaforte. C’est tout ce que je dis. »
Belzébuth et le Métatron se regardèrent.
« Enfin, bref, c’est déjà durde devoir tout le temps imaginer des trucs pour pas que Pepper, Wensley et Brian s’embêtent, mais le monde, j’en ai tout ce qui me faut. Merci bien. »
Le visage du Métatron commença à adopter l’expression caractéristique de tous ceux qui étaient confrontés aux raisonnements bien particuliers d’Adam.
« Tu ne peux pas refuser ta nature, finit-il par dire. Voyons : ta naissance et ton destin font partie du Grand Plan. Il fautque les choses se déroulent ainsi. Tous les choix ont été faits.
– Zzz’est bien joli de jouer les rebelles, renchérit Belzébuth, mais il y a des chozzes plus zzzimportantes. Tu dois comprendre !
– Je joue pas les rebelles, répliqua Adam sur un ton raisonnable. J’esplique. Y m'semble que vous pouvez pas reprocher aux gens d’espliquer. Il me semble que ça serait bien mieux si vous arrêtiez de vous battre et que vous regardiez ce que font les gens. Si vous arrêtiez de les embêter, peut-être qu'ils commenceraient à réfléchir comme il faut et qu’ils arrêteraient de pas faire attention au monde. Je dis pas qu’ils le feraient, ajouta-t-il par souci d’honnêteté, mais c’est possible.
– Ça n’a aucun sens, déclara le Métatron. On ne peut agir à l’encontre du Grand Plan. Il faut que tu réfléchisses. C’est dans tes gènes. Réfléchis. »
Adam hésita.
Le fleuve ténébreux était toujours prêt à renverser le sens de son courant, son souffle flûté murmurait oui, c’est ça, voilà la finalité profonde, tu dois obéir au Grand Plan, tu en fais partiec
La journée avait été rude. Il était épuisé. Sauver le monde, c’est très fatigant quand on a un corps de onze ans.
Rampa enfouit la tête dans ses mains. « Un instant, un seul instant, j’ai cru qu’on avait un espoir, dit-il. Il leur avait fait se poser des questions. Oh, après tout, c’était déjà bien beau d’obtenir un délc »
Il fut conscient qu’Aziraphale s’était levé.
« Excusez-moi », fit l’ange.
Le trio le regarda.
« Ce Grand Plan, dit-il, est-ce qu’il ne s’agirait pas du Plan Ineffable ? »
Il y eut un instant de silence.
« C’est le Grand Plan, répondit le Métatron d’une voix sans inflexion. Tu le connais bien : il y aura un monde qui durera six mille ans, et il s’achèvera parc
– Oui, oui. Ça, c’est le Grand Plan », reconnut Aziraphale. Il parlait sur un ton poli et respectueux, mais avec l’attitude de quelqu’un qui vient de poser une question importune dans une réunion politique et qui ne partira pas avant d’avoir eu une réponse. « Je demandais simplement s’il était également ineffable. Je tiens juste à ce que ce détail soit précisé.








