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De bons présages
  • Текст добавлен: 7 октября 2016, 11:18

Текст книги "De bons présages"


Автор книги: Terence David John Pratchett


Соавторы: Neil Gaiman
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Il farfouilla dans la boîte à gants, tomba sur une cassette non identifiée et l’inséra dans le lecteur. Un peu de musique allaitc

Bee-elzebub has a devil put aside for me, for mec

Belzébuth a mis un démon de côté pour moi, pour moi.

« Pour moi, oui », murmura Rampa. Son visage fut momentanément dénué d’expression. Puis il poussa un cri étranglé et éteignit le lecteur d’un geste spasmodique.

« Bien sûr, on pourrait demander à un humain de le chercher, fit Aziraphale en pleine réflexion.

– Quoi ? demanda Rampa, distrait.

– Les humains savent trouver d’autres humains. Ils font ça depuis des milliers d’années. Et l’enfant est humain. En même temps quec tu sais quoi. Il est caché à nos pouvoirs, mais d’autres humains devraient pouvoirc le sentir, peut-être. Ou remarquer des choses qui nous échappent.

– Ça ne marchera pas. C’est un Antéchrist ! Il possède une espèce dec de défense automatique, tu saisis ? Même s’il ne s’en doute pas. Ça ne laissera rien soupçonner à quiconque. Pas encore. Pas tant qu’il n’est pas prêt. Les soupçons glisseront sur lui commec commec comme ces trucs sur lesquels l’eau glisse, acheva-t-il gauchement.

– Tu as une meilleure idée ? Une seule, même toute petite ?

– Non.

– Bon, très bien. Ça peut marcher. Ne me dis pas que tu n’as pas des organisations prête-noms que tu peux utiliser. J’en ai. Nous verrons bien si elles réussissent à retrouver la piste.

– Et que pourraient-elles faire de plus que nous ?

– Eh bien, pour commencer, elles ne pousseraient pas les gens à s’entre-tuer avec des armes à feu, elles n’hypnotiseraient pas les dames respectables, ellesc

– Ça va, ça va. Mais ça n’a pas plus de chance d’aboutir qu’une boule de neige de tenir en Enfer. Et je sais de quoi je parle. Mais je n’ai pas de meilleure suggestion. »

Rampa s’engagea sur l’autoroute et prit la direction de Londres.

« J’ai unc un réseau d’agents, fit Aziraphale au bout d’un moment. Ils sont répartis à travers tout le pays. Un groupe bien organisé. Je pourrais les mettre en chasse.

– J’ai, euhc quelque chose de semblable, reconnut Rampa. Tu sais ce que c’est, ça peut toujours être utilec

– Il vaudrait mieux les alerter. Tu penses qu’ils devraient collaborer ? »

Rampa secoua la tête.

« Je ne crois pas que ce serait une bonne idée. Ils ne sont pas très sophistiqués, sur le plan politique.

– Alors, chacun contacte son organisation et on voit à quoi elles aboutissent.

– Ça vaut le coup d’essayer, je suppose. Ce n’est pas comme si j’avais grand-chose d’autre à faire, Dieu sait. »

Son front se plissa un instant, puis il administra une claque victorieuse contre le volant.

« Le dos d’un canard ! hurla-t-il.

– Pardon ?

– C’est sur ça que glisse l’eau. »

Aziraphale prit une profonde inspiration.

« Contente-toi de conduire, s’il te plaît », soupira-t-il d’un air las.

Ils refirent le trajet aux premières lueurs de l’aube, tandis que le lecteur de cassettes jouait la Messe en Ré Mineurde Bach, paroles de F. Mercury.

Rampa aimait la capitale au petit matin. Sa population se composait essentiellement de gens légitimement employés, qui avaient de bonnes raisons de se trouver là, par opposition aux millions qui traînaient après huit heures du matin ; de plus, les rues étaient raisonnablement calmes. Des bandes jaunes interdisaient le stationnement des deux côtés du trottoir dans la rue étroite où se trouvait la librairie d’Aziraphale, mais elles s’enroulèrent docilement quand la Bentley se gara.

« Bon, très bien, fit-il pendant qu’Aziraphale récupérait son manteau sur le siège arrière. On se tient au courant, d’accord ?

– Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Aziraphale en brandissant un objet brun et oblong.

Rampa plissa les yeux pour mieux voir. « Un bouquin ? Ce n’est pas à moi. »

Aziraphale tourna quelques pages jaunies. De petites sonneries d’alarme bibliophile commencèrent à tinter au fond de son crâne.

« Il devait appartenir à cette jeune personne, dit-il lentement. Nous aurions dû prendre ses coordonnées.

– Écoute, j’ai assez de problèmes comme ça, sans qu’on raconte partout que je rends les objets trouvés à leurs légitimes propriétaires. »

Aziraphale atteignit la page de titre. C’était probablement une bonne chose que Rampa ne puisse pas voir son expression.

« Il pourrais toujours l’expédier par la poste, j’imagine, fit Rampa, si tu y tiens tant que ça. À l’attention de la foldingue en vélo. Il ne faut jamais faire confiance à une bonne femme qui baptise ses moyens de transport de noms bizarres.

– Oui, oui, absolument », bredouilla l’ange. Il chercha ses clés d’une main tremblante, les laissa tomber sur le trottoir, les ramassa, les refit tomber et se hâta vers la porte de sa boutique.

« Alors, on garde le contact, d’accord ? » lui lança Rampa.

Aziraphale, la clé dans la serrure, s’interrompit.

« Hein ? Oh. Oh. Oui. Très bien. Excellent. » Et il claqua la porte derrière lui.

« Super », marmonna Rampa, qui se sentit soudain bien seul.

&

La lueur d’une torche électrique brillait sur la petite route.

L’ennui, quand il faut retrouver un livre à couverture brune entre des feuilles brunies et de l’eau brunissante au fond d’un fossé de terre brimasse dans la lumière brunâtre, enfin grisâtre, de l’aube, c’est qu’on ne peut pas.

Il n’était pas là.

Anathème mit en pratique toutes les méthodes de recherche qui lui vinrent à l’esprit. Le quadrillage méthodique du secteur. Le tripatouillage aléatoire dans les fougères du bas-côté. L’avance en pas chassés suivie d’un regard coulé en biais. Elle avait même essayé la tactique dont son cœur romantique garantissait l’infaillibilité : abandonner les fouilles de façon théâtrale, s’asseoir et laisser tout naturellement tomber son regard sur un coin de terrain qui, si elle avait été dans n’importe quel roman correct, aurait dû contenir l’ouvrage.

Il n’y était pas.

Ce qui signifiait, comme elle l’avait redouté depuis le début, qu’il devait se trouver sur la banquette amère d’une voiture appartenant à deux réparateurs de vélos, adultes et consentants.

Elle pouvait entendre des générations de descendants d’Agnès Barge se gausser d’elle.

Même si ces deux-là étaient assez honnêtes pour avoir l’impulsion de lui rendre le livre, ils ne se donneraient probablement pas la peine de rechercher un cottage qu’ils avaient à peine entrevu dans la nuit.

Il ne restait qu’un dernier espoir : qu’ils ne se rendent pas compte de l’importance de ce qu’ils avaient.

&

Comme nombre de boutiquiers de Soho spécialisés dans le livre particulier pour amateurs éclairés, Aziraphale possédait une arrière-boutique ; mais son contenu dépassait en excentricité ce que le Client Qui Sait Ce Qu’il Veut trouve normalement sous emballage cellophane.

Il était particulièrement fier de ses livres de prophéties.

Des premières éditions, en général.

Et toutes dédicacées.

Il avait Richard Nixon 16 , Martha la Bohémienne, Ignatius Sybilla et la vieille Ottwell Binns. Nostradamus avait écrit : À mon très-ancien ami Azerafel, avec mes falutations ; la Mère Shipton avait renversé une partie de sa chope sur son exemplaire ; et dans une vitrine à l’hygrométrie contrôlée reposait le manuscrit original, écrit de la main tremblante du divin saint Jean de Patmos, dont l' Apocalypseavait été le best-seller incontesté. Aziraphale l’avait trouvé assez sympathique, malgré son goût excessif pour les champignons bizarres.

Ce que sa collection ne possédait pas, c’était un exemplaire des Belles et bonnes prophétiesd’Agnès Barge, et Aziraphale entra dans la pièce en le tenant comme un philatéliste passionné aurait étreint un Vingt Centimes bleu de l’île Maurice qu’il venait de découvrir sur une carte postale de sa tantine.

Il n'en avait encore jamais vu un exemplaire, mais il en avait entendu parler. Tout le monde dans sa profession, ce qui, considérant l’extrême spécialisation de ce genre de négoce, représentait environ une douzaine de personnes, en avait entendu parler. Son existence formait une sorte de vide autour duquel les histoires bizarres gravitaient depuis des siècles. Pouvait-on graviter autour du vide ? Aziraphale l’ignorait et s’en fichait éperdument ; à coté des Belles et bonnes prophéties, les Carnets secretsd’Hitler ressemblaient àc eh bien, à des faux.

Ses mains tremblaient à peine quand il le déposa sur un établi, enfila une paire de gants chirurgicaux en latex et l’ouvrit avec révérence. Aziraphale était un ange, mais il avait aussi la religion des livres.

Le titre annonçait :

Les Belles et Bonnes Prophe fies d’Agnes Barge

En plus petits caractères :

Ou l’on trouuera une Histoire fiable et Preci fe Allant de nos Jours ju fqu’aux Termes de ce Monde.

En caractères un peu plus gros :

Contenant des Merueilles maintes et uariees et des Preceptes édifiants pour les Sages

En caractères différents :

Oncques n’a rien ete publie de plus complet

En caractères plus petits mais en capitales :

SUR LES ESPOQVES ENCORE A VENIR

En italiques un peu hystériques :

Et des Euenements de Nature merueilleuse.

De nouveau en gros caractères :

Rivalise avec les meilleures pages de No ftradamus – Ur fula Shipton

Les prophéties étaient numérotées et il y en avait plus de quatre mille.

« On se calme, on se calme », s’enjoignit Aziraphale à mi-voix. Il alla dans la kitchenette, se prépara un chocolat et respira plusieurs fois à fond.

Puis il revint et lut une prophétie au hasard.

Quarante minutes plus tard, il n’avait toujours pas touché à son chocolat.

&

La femme rousse assise dans un coin du bar de l’hôtel était la correspondante de guerre la plus accomplie du monde. Son passeport actuel portait le nom de Carminé Zuigiber ; et elle allait partout où il y avait des guerres.

Enfin, plus ou moins.

En réalité, elle allait là où il n’y avait pas la guerre. Elle était déjà passée aux endroits où régnait la guerre.

On la connaissait peu, sauf dans les cercles où cela comptait vraiment. Rassemblez une demi-douzaine de correspondants de guerre dans un bar d’aéroport et, comme l’aiguille d’une boussole se tourne vers le Nord, la conversation s’orientera vers Murchison du New York Times, vers Van Home de Newsweek ,vers Anforth d’ ITN News .Les Correspondants de Guerre des correspondants de guerre.

Mais quand Murchison, Van Home et Anforth tombent nez à nez dans une cahute calcinée de tôle ondulée, à Beyrouth, en Afghanistan ou au Soudan, après avoir admiré leurs cicatrices respectives et vidé quelques verres, ils échangent des anecdotes admiratives sur Zuigiber la Rouquine, du National World Weekly .

« Ce torchon est nul, disait Murchison. Il ne sait pas ce qu’il a entre les mains. »

En fait, le National World Weeklyle savait parfaitement : il avait une correspondante de guerre. Simplement, il ignorait pourquoi, et ce qu’il devait en faire, maintenant.

Dans un numéro typique, le National World Weekly annonçait au monde que le visage de Jésus était apparu sur le pain d’un Big Mac acheté par un habitant de Des Moines, accompagné par une interprétation artistique dudit petit pain ; qu’on avait récemment vu Elvis travailler dans un Burger Lord de Des Moines ; qu’une ménagère de Des Moines avait été guérie de son cancer en écoutant des disques d'Elvis ; que les nombreux loups-garous qui infestent le Middle West descendent d’une valeureuse pionnière violée par le Bigfoot, ce Yéti des forêts américaines ; et qu'Elvis a été enlevé par des Extraterrestres Venus de l’Espace en 1976 parce que ce monde ne le méritait pas.

C’était ça, le National World Weekly. Il se vendait à quatre millions d’exemplaires par semaine et avait autant besoin d’un Correspondant de Guerre que d’une interview exclusive avec le Secrétaire Général des Nations Unies 17 .

Et donc, il donnait pas mal d’argent à Zuigiber la Rouquine pour qu’elle aille dénicher des guerres, et ne tenait aucun compte des énormes enveloppes mal dactylographiées qu’elle leur transmettait des quatre coins du globe à l’occasion, pour justifier ses notes de frais – en général très raisonnables.

Le journal estimait sa conduite parfaitement raisonnable ; de son point de vue, Zuigiber n’était pas une correspondante de guerre très performante, même si elle était la plus belle, ce qui comptait énormément au National World Weekly .Ses communiqués parlaient toujours de types qui se tiraient dessus, sans s’intéresser aux ramifications politiques et, plus grave, à l’Aspect Humain de la Situation.

À l’occasion, ils confiaient un de ses articles à un rewriterpour qu’il le mette en forme. («  Jésus est apparu à Manuel Gonzalez, neuf ans, au cours d’une bataille rangée au bord du Rio Concorsa, et lui a dit de rentrer chez lui, car sa mère s’inquiétait. “J’ai su que c’était Jésus, a déclaré le courageux enfant, parce qu’il ressemblait à l’image déjà apparue miraculeusement sur ma boîte à goûter. “ »)

Mais la plupart du temps, le National World Weeklyne s’occupait pas d’elle et archivait soigneusement ses articles dans la corbeille à papier.

Murchison, Van Home et Anforth se fichaient bien de ces considérations. Ils ne voyaient qu’une chose : chaque fois qu’éclatait une guerre, Miss Zuigiber était la première arrivée sur les lieux. Pratiquement avantque la guerre n’éclate.

« Mais comment fait-elle ? se demandaient-ils, mystifiés. Comment s’y prend-elle, bon sang ? » Et ils se regardaient dans un silence éloquent : si cette femme devait être une voiture, ce serait une Ferrari ; on s’attend à trouver ce genre de créature dans les bras du generalissimo corrompu d’une nation du Tiers-Monde au bord du gouffre, et pourtant, elle passe son temps avec nous. On a une sacrée veine, non ?

Miss Zuigiber se contentait de sourire et de payer une nouvelle tournée générale, aux frais du National World Weekly .Et elle regardait les bagarres éclater autour d’elle. Et elle souriait.

Elle avait eu raison. Le journalisme lui convenait à merveille.

Cependant, tout le monde a besoin de vacances, et Zuigiber la Rouquine prenait ses premières vacances depuis onze ans.

Elle se trouvait sur une petite île méditerranéenne qui tirait ses revenus du tourisme. Le fait était curieux en lui-même. La Rouquine était le genre de femme qui ne prend ses vacances sur des îles plus petites que l’Australie que lorsqu’elle en connaît bien le propriétaire. Si, un mois plus tôt, on avait dit aux insulaires qu’une guerre allait éclater, ils vous auraient ri au nez avant d’essayer de vous vendre un porte-bouteille en raphia ou une vue de la baie entièrement réalisée en coquillages ; c’était le bon temps.

Ce temps n’était plus.

Désormais, un grand fossé politico-religieux, pour savoir duquel des quatre minuscules pays du continent l’île ne dépendait pas, avait scindé le pays en trois factions, détruit la statue de Santa Maria sur la grand-place et anéanti le tourisme local.

Zuigiber la Rouquine était assise au bar de l’Hôtel de Palomar del Sol, et buvait ce qui passait pour un cocktail. Dans un coin, un pianiste las jouait, et un serveur affublé d’une perruque roucoulait dans un micro :

« Amiïîîîîîl était-une-fouououâ

Oun-pétit-toro-blancoooo

Aïïïïtmiïl ignorait-la-jouououâââ

Lé-pétit-toro-blancooooc »

Un homme fit irruption par la fenêtre, un couteau entre les dents, un pistolet automatique Kalachnikov dans une main, une grenade dans l’autre.

« Dje rebenditche chett hôdel au dom dec » Il s’interrompit. Il sortit le couteau d’entre ses dents et recommença à zéro. « Je revendique cet hôtel au nom de la Fraction de Libération pro-turque ! »

Les deux derniers touristes encore présents sur l’île 18 se réfugièrent sous leur table. La Rouquine retira nonchalamment de son verre la cerise au marasquin, la porta à ses lèvres rouges pour la faire glisser de son bâtonnet avec une technique qui donna des sueurs froides à plus d’un homme dans la salle.

Le pianiste se leva, plongea la main dans son piano et en tira une mitraillette qui aurait fait le bonheur d’un collectionneur. « Hôtel déjà revendiqué par Brigade Territoriale pro-hellène ! hurla-t-il. Un faux mouvement et je dégomme vous ! »

Quelque chose bougea du côté de la porte. Un colosse avec une barbe noire, un sourire aurifié et une mitrailleuse Gatling d’origine vint se camper sur le seuil, soutenu par une cohorte de gaillards à la carrure comparable, quoique moins formidablement armés.

« Cet hôtel d’importance stratégique, longtemps symbole du commerce touristique collaborationniste de l’impérialisme fasciste turco-hellène, est maintenant aux mains de la Résistance italo-maltaise ! tonna-t-il sur un ton aimable. Donc, nous tuons tout le monde.

– Foutaises ! rétorqua le pianiste. Pas avoir stratégique importance. Simplement excellente cave à vins !

– Il a raison, Pedro, fit l’homme à la Kalachnikov. C’est pour ça que ma faction le voulait. Il General Emesto de Montoya, il m’a dit, Fernando, qu’il me dit comme ça, la guerre sera finie samedi prochain, et les p’tits gars auront envie de faire la fête. Va donc revendiquer l’Hôtel de Palomar del Sol comme prise de guerre, tu veux ? »

Le barbu vira au rouge pivoine. « Avoir foutue stratégique importance, Fernando Chianti ! J’ai dessiné grande carte de l’île et être en plein milieu. Voilà pourquoi vachement stratégique importance, je peux te dire.

– Ha ! ricana Fernando. Pourquoi tu prétendrais pas que la maison du p’tit Diego, avec sa vue imprenable sur la plage naturiste privée des capitalistes décadents, a elle aussi une grande importance stratégique, tant que tu y es ? »

Le pianiste rougit brutalement. « Notre parti l’avoir annexée ce matin », reconnut-il.

Il y eut un instant de flottement.

Dans ce silence, on entendit un crissement de soie. La Rouquine avait décroisé les jambes.

La pomme d’Adam du pianiste tressauta. « Hé, avoir grande stratégique importance, réussit-il à articuler en tentant d’ignorer la femme perchée sur son tabouret. Je veux dire, si quelqu’un il peut faire venir sous-marin là-bas, pouvoir tout voir de là-bas. »

Silence.

« En tout cas, avoir sacrement plus stratégique importance qu’hôtel », conclut-il.

Pedro toussota de manière inquiétante. « La première personne qui dit quoi que ce soit– n’importe quoi – est morte. » Il sourit. Leva le canon de son arme. « Bien. Maintenant, tout le monde contre le mur du fond. »

Personne ne bougea. On ne l’écoutait plus. L’assistance prêtait l’oreille à un murmure bas et confus qui sortait du couloir derrière lui, un léger marmonnement monocorde.

Dans l’entrée, les hommes de l’escorte étaient bousculés. Ils semblaient faire de leur mieux pour tenir leur place, mais le murmure, qui évoluait pour devenir des phrases distinctes, semblait les écarter inexorablement de son passage. « Ne faites pas attention à moi, messieurs, quelle nuit, pas vrai ? C’est la troisième fois que je fais le tour de l’île, j’ai failli ne jamais trouver, apparemment on n’aime pas trop les panneaux indicateurs dans le coin, hein ? Enfin, bon, j’ai quand même fini par arriver, j’ai dû m’arrêter quatre fois pour demander mon chemin, je me suis renseigné à la poste, finalement ; ils savent toujours tout, à la poste, mais ils ont quand même dû me faire un plan, où est-ce que je l’ai fichu ?c »

Se glissant en toute sérénité entre les hommes armés, telle une lance dans un étang à truites, apparut un petit bonhomme à lunettes, en uniforme bleu, qui portait un long paquet mince, emballé de papier kraft et de ficelle.. Comme seule concession au climat, il avait adopté des sandales ouvertes en plastique marron, bien que les chaussettes en laine verte qu’il portait dessous montrassent assez sa profonde défiance naturelle envers les climats étrangers.

Il était coiffé d’une casquette marquée International Expressau-dessus de la visière, en grosses lettres blanches.

Il ne portait pas d’arme, mais personne ne le toucha. Personne ne pointa son arme sur lui. Tout le monde le regardait bouche bée.

Le petit homme jeta un coup d’œil autour de la salle, en étudiant les visages, puis il reporta son regard sur son carnet à souches; ensuite, il se dirigea droit vers la Rouquine, toujours perchée sur son tabouret de bar. « Un paquet pour vous, Miss. »

La Rouquine l’accepta et commença à défaire la ficelle.

L’employé de l' International Expresstoussota discrètement et présenta à la journaliste un carnet à souches usagé et un stylo bille en plastique jaune, attaché au carnet par une cordelette. «Il faut signer, Miss. Là. Vous écrivez votre nom en toutes lettres ici, et vous signez là.

– Mais bien sûr. » La Rouquine traça sur le reçu un paraphe indéchiffrable, puis elle écrivit son nom en toutes lettres. Ce n'était pas Carminé Zuigiber, mais un mot beaucoup plus court.

L’homme la remercia poliment et sortit, en marmonnant : « Très beau pays, messieurs, j’ai toujours eu envie de venir y passer les vacances, désolé de vous avoir dérangés, si vous voulez bien m’excuser, monsieurc » et il sortit de leurs vies avec autant de sérénité qu’il y était entré.

La Rouquine finit d’ouvrir son paquet. Les gens commencèrent à faire le cercle pour mieux voir. À l’intérieur, il y avait une grande épée.

Elle l’examina. C’était une épée toute simple, longue et acérée ; elle semblait à la fois ancienne et inutilisée ; et elle n’avait rien d’un ornement ni d’un objet destiné à impressionner les gens. Ce n’était pas une épée magique, une arme puissante aux pouvoirs mystiques. À l’évidence, on avait conçu cette arme pour trancher, couper, tailler en pièces et, de préférence, tuer ou, à défaut, mutiler de façon irréparable un très grand nombre de gens. D'elle émanait une aura indéfinissable de haine et de menace.

La Rouquine saisit la garde dans sa main droite impeccablement manucurée et la brandit devant ses yeux. La lame brilla.

« Ça y est !!! dit-elle en descendant de son tabouret. En - fin ! »

Elle termina son verre, posa son épée sur l’épaule et regarda autour d’elle les factions médusées qui, désormais, la cernaient complètement. « Désolée de devoir vous quitter, les p’tits gars, dit-elle. J’aurais été ravie de rester pour mieux vous connaître. »

Tous les hommes présents comprirent soudain qu’ils n’avaient aucune envie de mieux la connaître. Elle était belle, mais belle comme un incendie de forêt : d'une beauté qu’il vaut mieux admirer de loin, pas de trop près.

Elle tenait son épée et son sourire coupait comme une lame.

Il y avait pas mal de fusils dans la pièce. Lentement, en tremblant, les canons se braquèrent sur sa poitrine, sur son dos, sur sa tête.

Ils l’encerclaient complètement.

« Ne bougez pas ! » croassa Pedro.

Tout le monde opina.

La Rouquine haussa les épaules. Elle commença à avancer.

Tous les doigts se crispèrent sur les détentes, de façon presque indépendante. Le plomb et l’odeur de la cordite emplirent l’atmosphère. Le verre à cocktail de la Rouquine se brisa entre ses doigts. Les miroirs survivants de la salle explosèrent en éclats meurtriers. Une portion du plafond s’effondra.

Et tout fut fini.

Carminé Zuigiber se retourna et regarda les cadavres qui l’entouraient comme si elle n’avait aucune idée de leur origine.

Elle lécha une éclaboussure de sang – le sang de quelqu’un d’autre – sur le dos de sa main avec une langue de chat, très rouge. Puis elle sourit.

Et elle sortit du bar, ses talons sonnant sur le carrelage comme des marteaux dans le lointain.

Le couple de vacanciers émergea de sous la table et contempla le carnage.

« On serait allés à Torremolinos, comme d’habitude, ça ne serait pas arrivé, gémit la femme.

– Ce sont des étrangers, soupira son époux. Ce ne sont pas des gens comme nous, Patricia.

– En tout cas, c’est décidé. L’an prochain, on va à Brighton », conclut M rs Threlfall, qui n’avait pas pris conscience de l’importance de ce qui venait de se passer.

Cela signifiait qu’il n’y aurait pas d’an prochain.

Les chances pour qu’il y ait une semaine prochaine venaient d’ailleurs de se réduire sérieusement.

Jeudi

Il y avait quelqu’un de nouveau au village.

Les nouveaux étaient toujours source d’intérêt et de spéculations pour les Eux 19 , mais cette fois-ci, les informations qu’apportait Pepper étaient impressionnantes.

« Elle s’est installée au cottage des Jasmins et c’est une sorcière, dit-elle. Je le sais, parce que M rs Henderson, qui s’occupe du ménage, elle a dit à ma mère qu’elle était abonnée à un journal de sorcières. Elle reçoit plein d’autres journaux, mais il y en a un qui est spécial pour les sorcières.

– Mon père dit que les sorcières n’existent pas », déclara Wensleydale, qui avait les cheveux blonds et ondulés et qui considérait la vie d’un air sérieux, derrière d’épaisses lunettes à monture noire. On racontait qu’il avait jadis été baptisé Jeremy, mais personne n’utilisait ce prénom, pas même ses parents, qui l’appelaient Junior dans l’espoir subconscient qu’il comprendrait l’allusion ; Wensleydale donnait l’impression d’être né avec quarante-sept ans d’âge mental.

« Je vois pas pourquoi », fit Brian, dont le gros visage jovial portait une couche de crasse apparemment inaltérable. « Je vois pas pourquoi les sorcières auraient pas un journal à elles. Avec des articles sur les dernières nouveautés en matière de sorts et tout ça. Mon papa reçoit le Courrier du Pêcheur et je parie qu’y a davantage de sorcières que de pêcheurs.

– Ça s’appelle les Nouvelles Psychiques, déclara Pepper.

– Ce ne sont pas des sorcières, répondit Wensleydale. Ma tante y est abonnée. Ce sont des histoires de petites cuillères qu’on tord et de bonne aventure, et de gens qui croient qu’ils ont été la reine Élisabeth I redans une autre vie. D'abord, il n’y en a plus, des sorcières. Les gens ont inventé les médicaments, et tout, et on leur a dit qu’on n’avait plus besoin d’elles et on les a brûlées.

– Il pourrait y avoir des photos de crapauds, des trucs comme ça, persévéra Brian qui n’aimait pas laisser perdre une belle idée. Etc et des études sur la tenue de route des balais. Et une rubrique sur les chats noirs.

– Et puis, ta tante est peut-être une sorcière, fit Pepper. En secret. Elle serait ta tante le jour et elle irait faire la sorcière la nuit.

– Ça m’étonnerait d’elle, répondit Wensleydale, lugubre.

– Et des recettes, fit Brian. Comment accommoder les restes de crapaud.

– Oh, ta boîte ! » lui dit Pepper.

Brian ronchonna. Si Wensley lui avait dit ça, ils se seraient vaguement battus, en copains. Mais les autres Eux avaient appris depuis longtemps que Pepper ne s’estimait pas tenue par les règles tacites des bagarres entre copains. Elle savait donner des coups de pied et de dents d’une précision physiologique confondante pour une gamine de onze ans. De plus, à onze ans, les Eux commençaient à être troublés par la notion confuse qu’en portant la main sur cette bonne vieille Pep ils feraient évoluer la situation vers des territoires d’exaltation auxquels ils n’étaient pas totalement acclimatés. Sans compter le risque d’une baffe décochée avec la vivacité du serpent, du genre à étendre Karaté Kid pour le compte.

Mais c’était une bonne recrue. Ils se souvenaient avec fierté de la fois où Boule-de-Suif Johnson et sa bande s’étaient fichus d’eux parce qu’ils jouaient avec une fille. Pepper avait explosé avec une fureur qui avait fait se déplacer la mère de Boule-de-Suif le soir même pour se plaindre 20 .

Du point de vue de Pepper, ce mâle géant était un adversaire naturel.

Elle avait pour sa part des cheveux roux et courts ; quant à son visage, plutôt que de dire qu’il portait des taches de rousseur, mieux valait reconnaître que c’était une grande tache de rousseur ponctuée de quelques zones de peau claire.

Pepper se prénommait Pippin Galadriel Fille-de-Lune. On l’avait baptisée au cours d’une cérémonie qui s’était déroulée dans une vallée boueuse, entre trois brebis souffreteuses et quelques tipis en polyéthylène poreux. Sa mère avait choisi la vallée de Pant-y-Heguenn comme site idéal pour un Retour vers la Nature. (Six mois plus tard, dégoûtée de la pluie, des moustiques, des hommes, des brebis qui avaient piétiné les tipis et dévoré, d’abord toute la récolte de marijuana de la communauté, et ensuite son minibus antédiluvien, et commençant désormais à comprendre pourquoi toute l’histoire de l’humanité se résumait à une tentative de s’éloigner le plus possible de la Nature, la mère de Pepper avait regagné Tadfield, à la surprise des grands-parents de Pepper, s’était acheté un soutien-gorge et s’était inscrite en fac de sociologie avec un profond soupir de soulagement.)

Une enfant prénommée Pippin Galadriel Fille-de-Lune n’a le choix qu’entre deux voies. Pepper avait opté pour la seconde; les trois Eux mâles l’avaient appris dès leur premier jour d’école, dans la cour de récréation, à l’âge de quatre ans.

Ils lui avaient demandé son nom et, en toute innocence, elle le leur avait dit.

Il avait ensuite fallu un seau d’eau pour desserrer les dents de Pippin Galadriel Fille-de-Lune de la chaussure d’Adam. La première paire de lunettes de Wensleydale avait été fracassée et le chandail de Brian avait nécessité la pose de quinze points.

Les Eux ne s’étaient plus quittés depuis, et Pepper était désormais Pepper, sauf pour sa mère et (quand ils se sentaient particulièrement braves et que les Eux étaient presque hors de portée de voix) pour Boule-de-Suif Johnson et ses Johnsoniens, la seule autre bande du village.

Adam battait des talons contre le bord de la caisse de lait qui faisait office de siège, écoutant ces menues chamailleries avec la majesté d’un roi supervisant les bavardages futiles de sa cour.

Il mâchouillait une paille. C’était un jeudi matin. La pureté infinie des vacances s’étirait devant eux. Il fallait la meubler.

Il laissa la conversation flotter autour de lui, pareille aux crissements des criquets. Plus précisément, il agissait comme le prospecteur qui guette une lueur d’or dans les remous du gravier.

« Dans le journal de dimanche, on disait qu’il y a des milliers de sorcières dans le pays, fit Brian. Elles adorent la Nature et elles mangent des produits diététiques. Alors je vois pas pourquoi on n’en aurait pas une ici. Le pays est noyé sous la Déferlante Irrésistible de leurs Maléfices, qu’ils disaient.

– Comment elles font, si elles adorent la Nature et quelles mangent des trucs diététiques ? demanda Wensleydale.


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