Текст книги "De bons présages"
Автор книги: Terence David John Pratchett
Соавторы: Neil Gaiman
сообщить о нарушении
Текущая страница: 20 (всего у книги 24 страниц)
« J’ai vu Adam Young il y a moins de cinq minutes, dit-il à la femme. Il se dirigeait vers la base américaine, en compagnie de ses jeunes acolytes.
– Oh, misère, dit la femme en pâlissant légèrement. Je n’ai jamais vraiment aimé ces Yankees. Ce sont des gens très gentils, vous savez.Oui, mais on ne peut pas faire confiance à des gens qui prennent tout le temps la balle à la main, lorsqu’ils jouent au football.
– Ahem, excusez-moi, dit R.P. Tyler. Je vous trouve très douée. C’est tout à fait impressionnant. Je suis vice-président du Rotary Club local, et je me demandaisc Vous faites des soirées privées ?
– Le jeudi, seulement », répliqua madame Tracy, d’un ton désapprobateur. « Et je fais payer un supplément. Par ailleurs, je me demandais si vous pouviez nous indiquer la route dec »
M r Tyler connaissait la chanson. Sans un mot, il tendit le doigt.
Et le petit scooter descendit l’étroit chemin campagnard en faisant poutpoutpoutpoutpoutpout.
Tandis que l’engin s’éloignait, le pantin en gris au casque vert fluo se retourna et ouvrit un œil. « ’Spèce eud’grand couillon eud’Sudiste ! » coassa-t-il.
Si R.P. Tyler fut vexé, il se sentit également déçu. Il avait espéré que la marionnette serait plus réaliste.
R.P. Tyler, à seulement dix minutes du village, s’arrêta pendant que Shutzi accomplissait une des manœuvres de sa vaste palette de fonctions excrétrices. Il jeta un coup d’œil par-dessus la barrière.
Ses connaissances en matière rurale étaient un peu diffuses. Cependant, lorsque les vaches se couchaient, il en était à peu près certain, c’était signe de pluie. Si elles restaient debout, le temps serait sans doute beau. Mais ces vaches-ci accomplissaient chacune à son tour des sauts périlleux lents et solennels ; et Tyler se demanda ce que cela présageait pour le temps à venir.
Il renifla. Quelque chose brûlait – il flottait une odeur désagréable de métal, de caoutchouc et de cuir chauds.
« Excusez-moi », fit une voix dans son dos. R.P. Tyler se retourna.
Sur la petite route, se trouvait une grande voiture autrefois noire qui brûlait, et un homme en lunettes noires s’était penché par la portière pour lui demander, à travers la fumée : « Je suis désolé, j’ai réussi à m’égarer quelque peu. Pourriez-vous m’indiquer la base aérienne de Lower Tadfield ? Je sais qu’elle est dans les parages. »
Votre voiture est en feu.
Non. Tyler ne pouvait pas se résoudre à le lui dire. Enfin quoi, il devait bien s’en être aperçu, non ? Il était assis au beau milieu de la conflagration. C’était peut-être une sorte de canular.
Et donc, il répondit : « Je pense que vous avez dû prendre le mauvais tournant, deux kilomètres plus haut. Un panneau indicateur a été renversé par la tempête. »
L’étranger lui sourit. « Ce doit être ça. » Les flammes orange qui dansaient au-dessous de lui lui donnèrent des allures quasiment diaboliques.
Le vent souffla en direction de Tyler, de l’autre côté de la voiture, et il sentit roussir ses sourcils.
Pardonnez-moi, jeune homme, mais votre voiture est en feu et vous êtes assis dedans sans brûler et, soit dit en passant, la carrosserie est portée au rouge par endroits.
Non.
Devait-il proposer à cet homme de téléphoner pour lui à l’Automobile Club ?
Il se contenta de lui expliquer soigneusement la route, en essayant de ne pas le regarder trop fixement.
« Impeccable. Je vous suis très obligé », dit Rampa en commençant à remonter la vitre.
R. R Tyler ne pouvait plus se contenir. Il fallait qu’il dise quelque chose : « Pardonnez-moi, jeune homme.
– Oui ? »
Enfin, quand même, ça ne passe pas inaperçu, une auto qui brûlec
Une langue de flamme vint lécher le tableau de bord carbonisé.
« Il fait un temps bizarre, vous ne trouvez pas ? dit-il, avec un air niais.
– Vous trouvez ? Franchement, je n’avais rien remarqué. » Et il repartit en marche arrière dans son auto en feu.
« C’est sans doute parce que votre voiture est en train de brûler », lança sèchement R. R Tyler. Il tira brutalement sur la laisse de Shutzi pour le ramener au pied.
À l’attention du rédacteur en chef,
Monsieur,
J’aimerais déplorer dans ces colonnes la tendance de plus en plus marquée qu’ont certains jeunes gens, de nos jours, à négliger des conseils de sécurité routière parfaitement raisonnables quand ils sont au volant. Ce soir, je me suis vu demander la route par un monsieur dont la voiture étaitc
Non.
Qui conduisait une voiture qui.
Non.
Elle était en feuc
D'une humeur qui empirait à vue d’œil, R. R Tyler parcourut d’un pas rageur la distance qui le séparait du village.
« Holà ! s’exclama R. R Tyler. Young ! »
M r Young était dans le jardin, devant sa maison, assis sur sa chaise longue, en train de fumer sa pipe.
La situation tenait plus à la découverte récente par Deirdre des dangers de la tabagie passive et à la mise hors la loi de toute fumée dans la maison qu’il n’aurait tenu à l’admettre devant ses voisins. Son humeur s’en ressentait. Comme de s’entendre appeler Youngpar M r Tyler.
« Oui ?
– Votre fils, Adam. »
M r Young poussa un soupir. « Qu’a-t-il encore fait ?
– Vous savez où il est ? »
M r Young consulta sa montre. « Il se prépare à aller au lit, j’imagine. »
Tyler sourit, un sourire crispé, triomphant « J’en doute fort. Je l’ai vu, accompagné de ses petits démons et de cet abominable bâtard, il y a moins d’une demi-heure, qui se dirigeait vers la base aérienne. »
M r Young continua de tirer sur sa pipe.
« Vous n’ignorez pas qu’ils sont très stricts, là-bas », insista M r Tyler, au cas où M r Young n’aurait pas compris le message.
« Vous savez combien votre fils se plaît à tripoter les boutons et à faire des bêtises », ajouta-t-il.
M r Young retira la pipe de sa bouche et en examina pensivement le tuyau.
« Hmp », dit-il.
« Je vois », ajouta-t-il.
« Très bien », acheva-t-il.
Et il rentra chez lui.
Au même instant précisément, quatre motos s’arrêtaient avec un chuintement à quelques centaines de mètres du portail principal. Les motards coupèrent les gaz et remontèrent la visière de leur casque. Enfin, trois d’entre eux, en tout cas.
« J’espérais qu’on franchirait la barrière de force, remarqua Guerre avec regret.
– Ça ne servirait qu’à créer des problèmes, répondit Famine.
– Parfait.
– Non, des problèmes pour nous, je veux dire. Les lignes électriques et téléphoniques sont sans doute coupées, mais ils possèdent probablement des générateurs et ils doivent avoir la radio. Si la nouvelle que des terroristes ont envahi la base commence à se répandre, les gens vont se mettre à agir comme la logique l’exige, et tout le Grand Plan tombe à l’eau.
– Hm. »
On entre, on fait le travail, on ressort et on LAISSE AGIR LA NATURE HUMAINE, FIT LA MORT.
« Je n’avais pas imaginé les choses comme ça, les mecs, dit Guerre. Je n’ai pas attendu des milliers d’années pour faire mumuse avec quelques fils électriques. On peut difficilement qualifier ça de spectaculaire.Albrecht Dürer n’a pas perdu son temps à graver sur bois l’image des Quatre Pousse-Bouton de l’Apocalypse, là-dessus, vous pouvez me faire confiance.
– Je m’attendais à ce qu’il y ait des trompettes, renchérit Pollution.
– Il faut se dire que ce sont juste les travaux préliminaires, expliqua Famine. La chevauchée viendra ensuite. Une vraie chevauchée, sur les ailes de la tempête et tout le tremblement. Il faut savoir s’adapter.
– On n’était pas censés rencontrerc quelqu’un ? » s’enquit Guerre.
Il n’y avait aucun bruit en dehors des petits claquements métalliques produits par les moteurs en train de refroidir.
Puis Pollution déclara, lentement : « Vous savez, je ne peux pas dire que j’imaginais l’endroit comme ça, moi non plus. J’aurais plutôt vu, je ne sais pas, moic une grande ville. Ou un grand pays. New York, par exemple. Ou Moscou. Ou même Armaguedon. »
Il y eut un nouveau silence.
Puis Guerre se décida : « Mais Armaguedon, c’est où, exactement ?
– C’est marrant que tu demandes ça, dit Famine. Je m’étais toujours dit que j’allais me renseigner.
– Il existe un Armaguedon en Pennsylvanie, dit Pollution. Ou peut-être dans le Massachusetts, quelque part par là. Tout un tas de types avec de longues barbes et des chapeaux noirs, bien sérieux.
– Naaan, repartit Famine. C’est quelque part en Israël, je crois.
Le Mont Carmel.
« Je croyais qu’on cultivait les avocats, là-bas. »
Et la fin du Monde.
« Vraiment ? Ça représente un sacré avocat à faire pousser, ça.
– Il me semble que j’y suis déjà passé, fit remarquer Pollution. L’antique cité de Megiddo. Juste avant qu’elle s’écroule. Un endroit très agréable. La porte royale était très intéressante. »
Guerre considéra la verdure qui les entourait.
« Eh ben, on a sûrement dû se tromper de route quelque part. »
LES CONSIDÉRATIONS GÉOGRAPHIQUES N’ONT AUCUNE IMPORTANCE.
« Vous dites, monseigneur ? »
Si Armaguédon est quelque part, elle est partout.
« C’est bien vrai, approuva Famine. Ce n’est plus une question de quelques hectares de broussailles et de chèvres. »
Il y eut encore un silence.
Allons-y.
Guerre toussota discrètement. « Maisc je pensais quec qu’ilnous accompagneraitc ? »
La Mort rajusta ses gants.
C’EST UN TRAVAIL POUR LES PROFESSIONNELS, affirma-t-il d’un ton catégorique.
☠
Après coup, le sergent Thomas A. Deisenburger se souvint que les événements s’étaient déroulés ainsi :
Une grosse voiture de l’état-major était arrivée au portail. Elle était élancée et avait une allure officielle, bien que, après coup, cependant, il ne soit plus complètement sûr de savoir pourquoi il avait eu cette impression, pas plus que celle, brièvement, quelle était mue par des moteurs de moto.
Quatre généraux en descendirent. Là encore, le sergent hésitait pour dire ce qui lui avait fait penser ça. Leurs papiers étaient en ordre. De quel genre de papiers il s’agissait, il l’admit, il ne s’en souvenait pas précisément. Mais ils étaient en ordre. Il salua.
Et l’un d’eux déclara : « Inspection surprise, soldat. »
Ce à quoi le sergent Thomas A. Deisenburger répondit : « Mon général, on ne m’a pas informé de la tenue d’une inspection surprise à cette date, mon général.
– Bien sûr que non, répondit un des généraux. Puisque c’est une surprise. »
Le sergent salua à nouveau.
« Mon général, permission de confirmer cette information auprès du commandant de la base, mon général », demanda-t-il, mal à l’aise.
Le plus grand et le plus maigre des généraux s’écarta légèrement du groupe, tourna le dos et croisa les bras.
L’un des autres passa amicalement le bras autour des épaules du sergent et se pencha en avant, comme un conspirateur.
« Allons, voyonsc » Il plissa les yeux pour mieux lire le badge du sergent « c Deisenburger, je vais peut-être vous faire une fleur. C’est une inspection surprise, vous saisissez ? Surprise. Ça signifie qu’il est interdit de bondir sur la sirène dès qu’on aura franchi la grille, c’est bien entendu ? On ne quitte pas son poste, non plus. Un militaire de carrière comme vous, je suppose que vous comprendrez, n’est-ce pas ? » ajouta-t-il avec un clin d’œil. « Sinon, vous allez vous retrouver cassé à un grade si inférieur que vous devrez saluer les démons mineurs. »
Le sergent Thomas A. Deisenburger écarquilla les yeux.
« Simples soldats »,siffla un autre général. À en croire son badge, elle s’appelait Guayre. Le sergent Deisenburger n’avait encore jamais vu de femme général qui lui ressemblât, mais elle représentait un indiscutable progrès.
« Hein ?
– Simples soldats. Pas démons mineurs.
– Ouais, c’est ce que je voulais dire. Ouais, les simples soldats. Bien compris, sergent ? »
Deisenburger prit en considération le nombre très restreint d’options qui s’offraient à lui.
« Mon général, une inspection surprise, mon général ?
– Provisoiresquement classificationnée à l’heure qu’il est », confirma Famine, qui avait appris pendant des années à passer des marchés avec le gouvernement fédéral et qui sentait le jargon lui revenir en bouche.
« Oui, mon général, affirmatif, répondit le sergent.
– Bon élément, jugea Famine tandis que la barrière se levait. Vous irez loin. » Il jeta un coup d’œil sur sa montre. « Sous peu. »
Sur certains points, les êtres humains ressemblent beaucoup aux abeilles. Celles-ci défendent farouchement leur ruche, tant que vous êtes à l’extérieur. Une fois que vous vous trouvez dans la place, les ouvrières supposent plus ou moins que la direction a autorisé votre présence et elles ne font plus attention ; ce phénomène a permis à divers insectes pique-assiette de développer un style de vie riche en miel. Les humains se comportent de la même façon.
Personne n’empêcha le quatuor de pénétrer d’un pas résolu dans un long bâtiment bas hérissé d’une forêt d’antennes radio. Personne ne leur accorda un regard. Peut-être ne voyaient-ils rien du tout. Peut-être ne voyaient-ils que ce que leur esprit avait ordre de voir. Le cerveau humain n’est pas équipé pour voir la Guerre, la Famine, la Pollution et la Mort quand les Quatre ne tiennent pas à être vus, et il est devenu tellement doué pour ça qu’il réussit souvent à ne pas les voir alors qu’ils sont partout autour de lui.
Les systèmes d’alarme, étant dépourvus de tout cerveau, se dirent qu’ils voyaient des gens à un endroit où ils n’auraient pas dû être, et ils se déclenchèrent à fond les balais.
Newt ne fumait pas, car il n’autorisait pas la présence de nicotine ou d’alcool dans le temple sacré de son corps ou, soyons plus exact, dans le petit tabernacle méthodiste gallois en zinc de son corps. Sinon, il se serait étouffé avec la cigarette qu’il aurait allumée pour calmer ses nerfs.
Anathème se mit debout résolument et lissa les faux plis de sa jupe.
« Ne t’inquiète pas, dit-elle. Ça ne nous concerne pas. Il se passe probablement quelque chose à l’intérieur. »
Elle sourit de son teint verdâtre. « Allons, dit-elle, on n’est pas à OK Corral.
– Non. D'abord, parce qu’ils sont mieux armés, ici », répliqua Newt.
Elle l’aida à se relever. « Pas d’affolement, je suis sûre que tu trouveras une idée. »
Il était inévitable que tous quatre ne puissent pas contribuer d’égale façon, se dit Guerre. Ses propres affinités avec les systèmes modernes d’armement (qui se révélaient beaucoup plus efficaces que de simples morceaux de métal affûtés) l’avaient surprise. Pollution, bien évidemment, se riait de mécanismes garantis inviolables et infaillibles. Même Famine savait au moins ce qu’étaient les ordinateurs. Tandis quec eh bien, luine faisait pas grand-chose, à part rester planté là, bien qu’il le fît avec une classe certaine. Guerre avait parfois songé qu’un jour, on pourrait mettre un terme à la Guerre, un terme à la Famine, et peut-être même un terme à la Pollution. Voilà pourquoi le quatrième Cavalier, le plus grand de tous, n’avait jamais vraiment fait partie de la bande, pour ainsi dire. C’est comme d’avoir un percepteur dans son équipe de football. On préfère l’avoir dans son camp, évidemment, mais ce n’est pas le genre de personne avec qui on a envie de prendre un pot en bavardant un peu au bar après la rencontre. On ne peut pas se sentir cent pour cent à l’aise.
Deux soldats lui passèrent à travers tandis qu’il regardait par-dessus l’épaule maigrichonne de Pollution.
C’est quoi, tous ces petits machins qui brillent ? dit-il, du ton de celui qui sait qu’il ne comprendra pas la réponse, mais qui veut donner l’impression de s’intéresser.
« Des affichages à cristaux liquides en sept segments », répondit le jeune homme. Il posa des mains caressantes sur une console de relais qui fondirent à ce contact, puis introduisit une vague de virus autorépliquants qui prirent un vrombissant essor dans l’éther électronique.
« Je me passerais volontiers de ces foutues sirènes », grommela Famine.
La Mort claqua négligemment des doigts. Une douzaine de mugissements s’étranglèrent avant de trépasser.
« Je ne sais pasc Ça me plaisait bien, moi », fit Pollution.
Guerre plongea la main dans une armoire métallique. Elle n’avait pas envisagé la situation sous cet angle, elle devait le reconnaître, mais en laissant ses doigts glisser sur et parfois au travers des composants électroniques, elle retrouvait des sensations familières. Un écho de ce qu’on éprouve en brandissant une épée. Elle frissonna par anticipation en songeant que cette épée-ci couvrait le monde entier et une grande partie du ciel. Cette épée-ci l' aimait.
Une épée de flamme.
L’humanité n’avait jamais vraiment compris qu’il est dangereux de laisser traîner les épées, même si elle avait fiait le maximum dans la mesure de ses faibles moyens pour que l’emploi accidentel d’une si vaste épée devienne-très improbable. Très réconfortant. Il était agréable de constater que pour l’humanité, il y avait une différence entre destruction délibérée et destruction accidentelle de la planète.
Pollution plongea la main dans une nouvelle console d’électronique dispendieuse.
La sentinelle de garde devant le trou dans la barrière paraissait perplexe. L’énervement qui régnait sur la base ne lui avait pas échappé et sa radio ne semblait plus capter que des parasites, mais ses yeux revenaient invinciblement à la carte qu’il tenait devant lui.
Il avait vu beaucoup d’accréditations dans sa carrière – des militaires, la CIA, le FBI, et même le KGB. Mais il était encore jeune, et n’avait pas encore compris que plus une organisation est insignifiante, plus ses accréditations sont impressionnantes.
Celle-ci était fabuleusementimpressionnante. Il relut le texte en remuant les lèvres, commençant par « De par l’ordre pressant du Lord Protecteur du Grand Royaume de Bretagne », en passant par le passage où il était question de réquisitionner tous bois secs, cordes et huiles ignifères, jusqu’à la signature du premier Lord adjudant de l’Armée des Inquisiteurs, Louée-Soit-l’Œuvre-du-Seigneur-et-Ne-Succombons-Point-A-La-Fornication Smith. Newt maintenait résolument le pouce sur le passage qui évoquait les neuf pence par sorcière, et tentait de ressembler à James Bond.
Finalement, les pérégrinations intellectuelles de la sentinelle s’interrompirent sur un mot qui lui paraissait familier.
« C’est quoi, là, cette histoire comme quoi on doit vous donner des fagots 52 ?
– Oh, il faut nous les remettre, dit Newt. On les brûle.
– Vous pouvez répéter ?
– On les brûle. »
Le visage du garde fut élargi par un sourire. Et dire qu’on accusait les Anglais de laxisme. « Excellent ! » dit-il.
Quelque chose s’appuya dans le creux de ses reins.
« Lâchez votre arme, dit Anathème derrière lui, ou je vais beaucoup regretter ce qui va suivre. »
Ma foi, c’est la vérité, se dit-elle en voyant avec terreur l’homme se raidir. S’il ne lâche pas son arme, il va découvrir que je tiens seulement un bâton, et je vais beaucoup regretter qu’il me tire dessus.
Au portail principal, le sergent Thomas A. Deisenburger avait lui aussi des problèmes. Un petit homme en imperméable crasseux pointait sans arrêt le doigt vers lui en marmonnant, tandis qu’une dame qui ressemblait vaguement à sa mère lui parlait sur un ton pressant et n’arrêtait pas de se couper la parole en employant des timbres de voix différents.
« Il faut que vous nous laissiez parler au responsable, c’est d’une importance vitale,disait Aziraphale. Je dois vraiment insisteril a raison, vous savez, je suis bien placée, s’il mentait, je le saurais, oui, merci, je pense que nous arriverions à quelque chose si vous aviez l’amabilité de me laisser poursuivretrès bien, merci,j’essayais simplement de me porter garante de vous. Oui ! HeucVous lui demandiez oui, très bienc bonc
– Tu le vois, mon doigt ? » hurla Shadwell. Il tenait encore en laisse un début de démence, mais ladite laisse s’effilochait à vue d’œil. « Tu le vois ? Ce doigt, mon p’tit gars, peut t’envoyer rejoindre ton créateur ! »
Le sergent Deisenburger contempla l’ongle noir et mauve brandi à quelques centimètres de son visage. En tant qu’arme bactériologique, il méritait d’être classé à un niveau impressionnant, surtout si Shadwell s’en servait pour faire la cuisine.
Au téléphone, on ne captait plus que des parasites. On avait dit au sergent de ne pas quitter son poste. Sa blessure du Viêt Nam recommençait à le faire souffrir 53 . Il commença à se demander ce qu’abattre des civils non américains pourrait lui coûter.
Les quatre vélos s’arrêtèrent à quelque distance de la base. Des empreintes de pneus dans la poussière et une flaque d’huile indiquaient que d’autres voyageurs avaient brièvement fait halte au même endroit.
« Pourquoi on s’arrête ? demanda Pepper.
– Je réfléchis », répondit Adam.
La chose était ardue. La fraction mentale qu’il savait être lui était toujours là, mais elle tentait désespérément de se maintenir à flot au sommet d’un geyser de ténèbres. Il avait cependant conscience que ses compagnons étaient humains à cent pour cent. Il leur avait déjà attiré des ennuis : vêtements déchirés ou retenues sur leur argent de poche, entre autres. Mais cette fois-ci, les risques dépassaient largement l’assignation à résidence dans une chambre, avec ordre de la ranger.
D'un autre côté, personne d’autre n’était disponible.
« Très bien, décida-t-il. Il nous faut des trucs, je crois. Une épée, une couronne et une balance. »
Ils le regardèrent fixement.
« Quoi, ici ? demanda Brian. On trouvera rien de tout ça par ici.
– Oh, chais pas, répondit Adam. Quand on pense à tous les jeux auxquels on a jouéc »
Comme pour apporter un point d’orgue à la journée du sergent Deisenburger, une voiture s’approcha. Elle flottait à plusieurs centimètres au-dessus du sol, car elle n’avait plus de pneus. Ni de peinture. Par contre, elle traînait derrière elle un sillage de fumée bleue et, quand elle fit halte, on entendit les petits bruits métalliques du métal qui refroidit après avoir été porté à haute température.
On aurait dit qu’elle avait des vitres en verre fumé. C’était simplement un effet provoqué par du verre ordinaire et un intérieur saturé de fumée.
La porte du conducteur s’ouvrit et des volutes de vapeurs asphyxiantes s’en échappèrent, suivies par Rampa.
Il agita la main pour chasser la fumée de son visage, cligna des yeux, puis transforma son geste en salut amical.
« Salut ? Ça va ? Est-ce que le monde est arrivé à expiration ?
– Il refuse de nous laisser entrer, Rampa,dit madame Tracy.
– Aziraphale ? C’est toi ? Très bien, ta robe », répondit Rampa d’un air distrait. Il ne se sentait pas très bien. Au fil des cinquante derniers kilomètres, il avait imaginé qu’une tonne de métal, de caoutchouc et de cuir en flammes était une automobile en parfait état de fonctionnement. La Bentley avait farouchement résisté. Le plus difficile avait été de continuer à faire rouler le tout après que les pneus radiaux tout temps avaient été entièrement consumés par les flammes. À côté de lui, les décombres de la Bentley s’effondrèrent brutalement sur leurs essieux tordus, quand il cessa d’imaginer qu’elle avait des pneus.
Il tapota une surface de métal assez chaude pour y frire des œufs.
« Les voitures modernes ne sont plus capables de ce genre de performances », dit-il avec amour.
Tout le monde le regardait.
On entendit un petit déclic électronique.
La barrière se levait. Le coffrage abritant le moteur électrique poussa un gémissement mécanique, puis abandonna la partie devant la puissance irrésistible qui actionnait la barrière.
« Hé, lança le sergent Deisenburger. Lequel d’entre vous a fait ça, bande de zouaves ? »
Zip. Zip. Zip. Zip.Et un petit chien avec des pattes qui semblaient floues.
Ils regardèrent passer sous la barrière quatre silhouettes qui pédalaient furieusement et qui disparurent à l’intérieur du camp.
Le sergent se reprit.
« Hé là », dit-il, mais sur un ton beaucoup moins assuré, cette fois-ci, « dans le lot, y avait un gosse accompagné dans un panier d’un extraterrestre sympa venu de l’espace, avec une tête en forme d’étron ?
– Je ne crois pas, répondit Rampa.
– Alors, dans ce cas, ils vont au-devant de gros ennuis », conclut le sergent Deisenburger. Il leva son arme. Fini de tourner autour du pot ! Il avait des visions récurrentes de savonnettes. « Et vous aussi.
– J’te prévenionsc commença Shadwell.
– Tout ceci n’a que trop duré,intervint Aziraphale. Sois gentil, Rampa, mets un peu d’ordre dans tout ça.
– Hmmm ? répondit Rampa.
– C’est moi, le gentil. Tu n’espères quand même pas que je vaisc oh, et puis zut ! On essaie de faire au mieux, et voilà où on se retrouve. » Il claqua des doigts.
On entendit le pop d’un flash à l’ancienne, et le sergent Thomas A. Deisenburger disparut.
« Euhc fit Aziraphale.
– Z’avez vu ? » dit Shadwell, qui n’avait pas pleinement assimilé les problèmes de double personnalité de madame Tracy, « de l’enfance de l’art. Restez près eud’moué, zaurez rien à craindre.
– Bien joué, déclara Rampa. Je ne t’en aurais jamais cru capable.
– Non, reconnut Aziraphale. Moi non plus, d’ailleurs. J’espère bien que je ne l’ai pas expédié dans un endroit épouvantable.
– Tu ferais mieux de t’habituer tout de suite, conseilla Rampa. Contente-toi de les expédier. Mieux vaut ne pas trop s’inquiéter du lieu où ils arrivent. » Il paraissait fasciné. « Tu ne me présentes pas à ton nouveau corps ?
– Oh ? Si. Si, bien sûr. Madame Tracy, je vous présente Rampa. Rampa, madame Tracy. Enchantée.
– Entrons », fit Rampa. Il contempla avec tristesse les décombres de sa Bentley, puis se rasséréna. Une jeep se dirigeait résolument vers le portail, et elle paraissait bourrée de personnes prêtes à hurler des questions et à faire feu, sans trop se soucier de l’ordre dans lequel elles accomplissaient ces deux opérations.
Il se sentit mieux. Voilà qui correspondait davantage à ce qu’on pourrait appeler son domaine de compétence.
Il retira les mains de ses poches, les leva comme Bruce Lee et sourit comme Lee Van Cleef. « Ah, dit-il. Voici notre véhicule. »
Ils parquèrent leurs vélos à l’extérieur d’un des bâtiments bas. Wensleydale prit bien garde à poser l’antivol sur le sien. C’était un garçon qui prenait ce genre de précautions.
« Alors, ils vont ressembler à quoi, ces gens ? demanda Pepper.
– Ils pourraient ressembler à n’importe quoi, avoua Adam, perplexe.
– Ce sont des adultes, non ? insista Pepper.
– Oui, reconnut Adam. T'as jamais vu de gens plus adultes de toute ta vie, je suppose.
– C’est jamais bon de se bagarrer avec les adultes, fit Wensleydale, lugubre. On a toujours des ennuis.
– Inutile de te battre avec eux, dit Adam. Il te suffit de faire comme je t’ai dit. »
Les Eux regardèrent les objets qu’ils transportaient. Dans la catégorie outils pour réparer le monde, leur efficacité semblait sujette à caution.
« Comment on va les trouver, alors ? se demanda Brian avec perplexité. J’me souviens, quand on est venus pour la journée portes ouvertes, y a que des pièces partout. Que des pièces remplies de lumières qui clignotent. »
Adam contempla les bâtiments d’un air pensif. Les sirènes vocalisaient toujours leur tyrolienne.
« Eh ben y m’semblec
– Hé, qu’est-ce que vous fichez là, les gosses ? »
Ce n’était pas une voix menaçante à cent pour cent, mais elle arrivait au bout du rouleau. Elle appartenait à un officier qui avait passé dix minutes à tenter de tirer au clair un monde impénétrable, où les sirènes se déclenchaient toutes seules et où les portes refusaient de s’ouvrir. Deux soldats tout aussi épuisés se tenaient derrière lui, légèrement mystifiés quant à la conduite à adopter face à quatre petits délinquants juvéniles blancs, dont un vaguement de sexe féminin.
« Vous inquiétez pas pour nous, leur lança Adam d’une voix dégagée. On regarde, c’est tout.
– Vous allezc commença le lieutenant.
– Dormez, leur dit Adam. Contentez-vous de dormir.
Vos soldats vont s’endormir, eux aussi. Comme ça, vous risquerez rien. Endormez-vous tous immédiatement. »
Le lieutenant le regarda en tentant de focaliser sa vision sur lui. Puis il s’abattit en avant.
« Super », fit Pepper, tandis que le reste de la troupe s’écroulait, « t’as fait ça comment ?
– Eh ben, répondit Adam avec prudence, tu te souviens de cette histoire d’hypnotisme qu’on n’a jamais réussi à faire marcher, dans le Guide pour les garçons des 101 façons de s’amuser ?
– Oui ?
– Eh ben, voilà, c’est un peu ça, sauf que j’ai trouvé comment il faut faire. » Il se retourna vers le centre de communications.
Il se prépara, et son corps se déplia, abandonnant son habituelle attitude avachie, pour une posture droite qui aurait fait la fierté de M r Tyler.
« Bien », dit-il.
Il réfléchit un instant
« Venez et voyez », dit-il ensuite.
Si on retirait la Terre en ne laissant en place que l’électricité, elle ressemblerait à la plus belle dentelle jamais tissée – une boule de fils d’argent scintillant, avec çà et là la la flèche chatoyante d’un faisceau satellite. Même les zones sombres luiraient, grâce aux ondes radar et aux réseaux de radios commerciales. L’ensemble pourrait constituer le système nerveux d’un immense animal.
Par-ci, par-là, les grandes villes forment des nœuds dans la toile, mais pour l’essentiel, l’électricité n’est que du muscle, si l’on peut dire, employé aux travaux grossiers. Pourtant, depuis une cinquantaine d’années, les gens ont doté l’électricité d’un cerveau.
Et maintenant, elle vivait, tout comme le feu est vivant. Des circuits se fermaient et se soudaient en place. Des relais fondaient. Au cœur de puces de silicone dont l’architecture microscopique ressemblait à un plan miniature de Los Angeles s’ouvraient de nouvelles avenues. À des centaines de kilomètres de là, des alarmes retentissaient dans des chambres fortes confidentielles et des hommes horrifiés contemplaient ce qu’affichaient leurs écrans. De lourdes portes d’acier se refermaient délibérément sur des montagnes secrètement évidées, laissant de l’autre côté les gens marteler le vantail de leurs poings et se colleter avec des fusibles fondus. Dans certains déserts ou toundras, des pans de terrain s’escamotaient pour ouvrir à l’air libre des tombes climatisées, et des silhouettes massives se mettaient pesamment en position.
L’électricité désertait ses cours normaux pour irriguer des zones qui auraient dû lui être interdites. Dans les villes, les feux de circulation s’éteignirent, vite imités par l’éclairage urbain, et enfin par toutes les lumières. Les ventilateurs ralentirent, hésitèrent et s’arrêtèrent. Les résistances des radiateurs virèrent au noir. Les ascenseurs se bloquèrent. Les stations de radio s’étranglèrent, leur musique douce réduite au silence.








