Текст книги "De bons présages"
Автор книги: Terence David John Pratchett
Соавторы: Neil Gaiman
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Le soleil coula à flots, illuminant la poussière du centre commercial, si bien que l’atmosphère parut saturée de lucioles.
Tout en bas, l’arbre fit exploser les confins de sa prison de béton sculpté et grimpa comme un train express. Jaime n’avait jamais réalisé que les arbres font du bruit en poussant, pas plus que quiconque, d’ailleurs, parce que c’est un son qui s’étend sur des siècles, avec des cycles de vingt-quatre heures entre chaque sommet d’onde.
Quand on l’accélère, le son que fait un arbre est vrooom.
Jaime le regarda monter vers lui comme un nuage vert en forme de champignon. De la vapeur d’eau montait de ses racines.
Les poutres n’avaient pas une chance. Les vestiges du dôme furent emportés comme une balle de ping-pong au sommet d’un jet d’eau. C’était la même chose à travers toute la ville, sauf qu’on ne voyait plus la ville. Il n’y avait plus qu’une couverture verte qui s’étendait à perte de vue.
Jaime s’assit sur sa branche, s’agrippa à une liane et commença à rire, à rire, à rire.
Finalement, il se mit à pleuvoir.
Le Kappamaki ,vaisseau de recherche sur les baleines, conduisait actuellement des recherches sur la question : combien de baleines peut-on pêcher en une semaine ?
Sauf qu’aujourd’hui, il n’y en avait aucune. L’équipage inspectait les écrans qui, par l’emploi d’une technologie astucieuse, étaient capables de repérer tout ce qui avait une taille supérieure à une sardine et de calculer son rapport net sur le marché international de l’huile ; les écrans étaient vides. Les poissons qui apparaissaient sporadiquement filaient à travers les eaux, comme s’ils avaient hâte de se trouver ailleurs.
Le capitaine tapota des doigts sur la console. Il craignait de devoir bientôt lancer son propre programme de recherche pour découvrir ce qui arrive à un échantillon statistiquement insignifiant de la population des capitaines de baleiniers quand ils ne rentrent pas avec un navire-usine plein à ras bord d’échantillons scientifiques. Il se demanda ce qu’on pourrait bien lui faire. Peut-être le laisserait-on seul dans une pièce, face à un harpon, en attendant que son sens de l’honneur lui dicte sa conduite.
C'était irréel. Il devrait quand même y avoir quelque chose.
Le navigateur fit s’afficher une carte et la détailla.
« Honorable capitaine ? demanda-t-il.
– Qu’y a-t-il ? répondit celui-ci avec mauvaise humeur.
– Il semblerait que nous soyons victimes d’une misérable panne des instruments. Le fond de la mer, dans cette zone, devrait se trouver à deux cents mètres.
– Eh bien ?
– Je lis quinze mille mètres, honorable capitaine. Et le chiffre augmente sans cesse.
– C’est ridicule. De telles profondeurs n’existent pas. »
Le capitaine fusilla du regard un assemblage de technologies de pointe, d’une valeur globale de plusieurs millions de yens, et lui flanqua un coup de poing.
Le navigateur sourit nerveusement.
« Ah, capitaine, la profondeur diminue déjà. »
Sous le tonnerre des premières profondeurs, comme le savaient Aziraphale et Tennyson, loin, loin dans les abysses de l’océan, dort le Kraken.
Et maintenant, il se réveillait
Par millions de tonnes, la vase des profondeurs océanes cascade de ses flancs au cours de sa remontée.
« Voyez, dit le navigateur. Déjà trois mille mètres. »
Le Kraken n'a pas d’yeux. Il n'a jamais eu quoi que ce soit à voir. Mais en s’élevant à travers les eaux glaciales, il capte les sons de la mer par micro-ondes, les couinements et les coups de sifflet du chant des baleines.
« Euh, dit le navigateur. Mille mètres ? »
Le Kraken ne trouve pas la plaisanterie drôle du tout.
« Cinq cents mètres ? »
Le vaisseau-usine danse sur la crête de la vague soudaine.
« Cent mètres ? »
Il y a un petit objet de métal au-dessus de lui. Le Kraken se déploie.
Et dix milliards de sushi hurlent vengeance.
Les fenêtres du cottage éclatèrent vers l’intérieur. Ce n’était pas un orage, c’était la guerre. Des fragments de jasmin tourbillonnèrent à travers la pièce, mêlés à une averse de fiches bristol.
Newt et Anathème se cramponnèrent l’un à l’autre dans l’espace qui séparait la table renversée et le mur.
« Allez-y, marmonna Newt. Expliquez-moi qu’Agnès avait prévu ça.
– Elle a dit : Il invoquoit l’orage.
– C’est une vraie tornade ! Est-ce qu’elle a dit ce qui doit arriver ensuite ?
– La fiche n‹ 2315 renvoie à la 3477, répondit Anathème.
– Vous pouvez vous souvenir de ce genre de détails en un moment pareil ?
– Maintenant que vous me le faites remarquer, en effet. » Elle lui tendit une fiche.
3477. Tourne la roue de la Fortune, que les cœurs se conjoignent, il est d’autres feux que les miens. Quand le vent ploie les fleurs, serrez-vous l’un à l’autre, car le calme reviendra lorsque Rouge, Blanc, Noir et Pa fle s’appro fcheront de Paicz est notre Me ftier.
? Agnès sombre ici dans le mysticisme, je le crains fort [A.F. Bidule, 17 oct. 1889]
Apocalypse, Ch. 6 à nouveau, je présume [D r Thomas Bidule 1835] Paicz/pays ? est notre métier – le siège du gouvernement [OFB, 4 sept 1929]
Newt relut la fiche. On entendait dehors un fracas qui évoquait une plaque de tôle traversant le jardin d’une extrémité à l’autre. C’était exactement ça.
« Est-ce que ça voudrait dire, demanda-t-il lentement, que nous sommes censés êtrec être ensemble ? Cette Agnès, quelle blagueuse ! »
Il est toujours difficile de faire sa cour quand la cible visée a une parente âgée dans la maison ; celles-ci ont tendance à bougonner ou à caqueter, à quémander des cigarettes ou, dans les cas les plus graves, à sortir l’album de photos de famille, un acte d’agression dans la guerre des sexes qui devrait être condamné par la convention de Genève. C’est bien pire quand la parente est morte depuis trois siècles. Newt avait effectivement caressé certains projets au sujet d’Anathème ; pas exactement caressé, à vrai dire : il les avait recueillis, nourris, shampouinés, peignés et pourvus d’un collier antipuces pour les protéger de la vermine. Mais la conscience de la double vue d’Agnès fichée dans sa nuque tomba sur sa libido comme un seau d’eau froide.
Il avait même envisagé d’inviter Anathème au restaurant, mais l’idée qu’une sorcière cromwellienne assise dans son cottage trois siècles auparavant les regarderait manger l’horripila.
Il était de cette humeur qui pousse les gens à brûler vives les sorcières. Sa vie était déjà assez compliquée sans qu’une vieille folle vienne la manipuler à plusieurs siècles d’intervalle.
Un fracas dans l’âtre suggéra que la cheminée s’était en partie effondrée.
Et puis Newt pensa : Ma vie n’a rien de compliqué. Je peux la voir aussi clairement qu’Agnès aurait pu le faire. Elle s’étend jusqu’au fin fond d’une retraite anticipée, une petite sauterie avec les gens du bureau, un petit appartement pimpant quelque part, une petite mort bien propre et bien creuse. Sauf que je vais mourir tout de suite dans l’effondrement d’un cottage, au cours de ce qui pourrait fort bien être la fin du monde.
L’Ange qui Tient les Registres n’aura pas de problème avec moi, ma vie doit être une suite de pages marquées Idempendant des années. Enfin, quoi, qu’ai-je jamais accompli ? Je n’ai jamais attaqué de banque. Je n'ai jamais eu de contravention. Je n'ai jamais goûté à la cuisine thaïec
Quelque part, une deuxième fenêtre explosa, avec un joyeux friselis de verre fracassé. Anathème serra ses bras autour de lui, avec un soupir qui n’avait pas l’air déçu du tout.
Je n’ai jamais visité l’Amérique. Ni la France, parce que Calais, ça ne compte pas vraiment. Je n’ai jamais appris à jouer d’un instrument de musique.
La radio mourut lorsque les lignes électriques capitulèrent enfin.
Il enfouit son visage dans la chevelure d’Anathème.
Je n’ai jamaisc
On entendit un léger ping .
Shadwell, qui s’occupait de mettre à jour les registres de solde de l’Armée, leva les yeux alors qu’il était en train de signer à la place de l’Inquisiteur maréchal des logis Smith.
Il lui fallut un moment avant de s’apercevoir que l’épingle de Newt ne brillait plus sur la carte.
Il descendit de son tabouret en grommelant, et chercha sur le sol jusqu’à ce qu’il la trouve. Il la polit à nouveau et la remit en place sur Tadfield.
Il était en train de signer à la place de l’Inquisiteur première classe Table, qui touchait deux pence supplémentaires par an, au titre de la prime de foin, quand un deuxième pingse fit entendre.
Il ramassa l’épingle, lui décocha un coup d’œil soupçonneux et l’enfonça si profond dans la carte que le plâtre au-dessous craqua. Puis il reprit ses comptes.
Un pingretentit.
Cette fois-ci, l’épingle se trouvait à plusieurs mètres du mur. Shadwell la ramassa, examina sa pointe, l’enfonça dans le mur et l’observa.
Au bout de quelque cinq secondes, elle passa près de son oreille.
Il la ramassa sur le sol, la remit en place sur la carte et l’y maintint.
Elle bougeait sous sa main. Il appuya de tout son poids.
Un mince filet de fumée monta de la carte. Shadwell poussa un petit cri de douleur et se suça les doigts, tandis que l’épingle portée au rouge ricochait contre le mur d’en face et brisait un carreau. Elle ne voulait pas rester à Tadfield.
Dix secondes plus tard, Shadwell fouillait dans la caisse noire de l’AdI, qui lui fournit une poignée de petite monnaie, un billet de dix shillings et une petite pièce fausse remontant au règne de Jacques I er. Au mépris du danger, il fouilla ses propres poches. Le résultat de ce coup de chalut, même en tenant compte de sa carte vermeil, aurait à peine suffi à lui permettre de quitter la maison. Pour Tadfield, on était loin du compte.
Il ne connaissait que deux personnes susceptibles de posséder de l’argent : M r Rajit et madame Tracy. En ce qui concernait les Rajit, la question des sept semaines de loyer en retard risquait de surgir au cours de toute discussion financière dont il prendrait l’initiative dans la conjoncture actuelle ; madame Tracy, elle, ne serait que trop contente de lui prêter une poignée de billets de dix livres de seconde mainc
« Que l’Diable me patafiole si j’acceptions le salaire du péché d’une Jézabel fardée », dit-il.
Il n’avait plus aucun recours.
Sinon un.
La tantouze sudiste.
Ils étaient venus ici, chacun à son tour, une seule fois, s’efforçant de passer le minimum de temps dans la pièce, et dans le cas d’Aziraphale, de ne pas toucher les surfaces planes. L’autre, le salopiot sudiste de la jaquette en lunettes noires, n’était pas – subodorait Shadwell -quelqu’un qu’on prend à rebrousse-poil. Dans le monde simple de Shadwell, quand on portait des lunettes ailleurs que sur une plage, on était probablement un criminel. Il soupçonnait Rampa de faire partie de la Mafia, en tout cas d’être un habitué des bas-fonds. Il aurait été surpris de savoir à quel point il approchait de la vérité. Mais le mollasson au manteau en poil de chameau, c’était autre chose ; il avait pris le risque de le suivre jusque chez lui, et il se souvenait encore du chemin. Il prenait Aziraphale pour un espion russe. Il pouvait exiger de l’argent. Le menacer un peu.
Ça représentait un risque énorme.
Shadwell se reprit en main. En cet instant même, le petit Newt endurait peut-être des tortures inimaginables aux mains des filles de la nuit, et c’était lui, Shadwell qui l’avait envoyé là-bas.
« J’pouvions point laisser les nôt’ là-bas », déclara-t-il, et il enfila son imperméable sans épaisseur, coiffa son chapeau informe et sortit dans la rue.
On aurait dit que le temps se mettait à l’orage.
Aziraphale tergiversait. Voilà maintenant douze heures qu’il tergiversait. Il était, comme il aurait pu le dire lui-même, aux cent coups. Il arpentait sa boutique, saisissait des morceaux de papier pour les reposer ensuite, tripotait des crayons.
Il aurait dû prévenir Rampa.
Absolument pas. Il voulaitprévenir Rampa. C’est le Ciel qu’il aurait dû prévenir.
C’était un ange, après tout. Il devait agir au mieux. La génétique l’y incitait. On découvre des manigances, on déjoue. Rampa avait bien mis le doigt sur le problème, pas de doute. Il aurait dû rendre compte au Ciel dès le début.
Mais ils se connaissaient depuis des millénaires. Ils s’entendaient bien. Ils se comprenaient presque. Il arrivait à Aziraphale de penser qu’ils avaient plus de choses en commun entre eux qu’avec leurs supérieurs respectifs. Ils appréciaient ce monde l’un et l’autre, par exemple, au lieu de le considérer comme un échiquier sur lequel se disputait le céleste tournoi.
Mais bien sûr ! Voilà ! La solution était juste sous son nez. Il respecterait l' espritde son pacte avec Rampa en faisant un petit signe au Ciel, qui saurait s’occuper de l’enfant. Pas de façon trop sévère, bien entendu : après tout, nous sommes tous des créatures de Dieu, quand on va au fond des choses, même des gens comme Rampa et l’Antéchrist. Ces histoires d’Apocalypse n’auraient plus lieu d’être. Personne n’avait rien à y gagner, d’ailleurs, parce que, tout le monde le savait bien, le Ciel allait forcément triompher. Rampa comprendrait sûrement.
Oui. Et tout s’arrangerait.
On frappa à la porte de la boutique, en dépit de la pancarte Fermé. Il n’en tint aucun compte.
Contacter le Ciel pour une communication réciproque était bien plus difficile pour Aziraphale que pour un humain : ce dernier n’attend pas de réponse et est en général très surpris d’en recevoir une.
L’ange écarta le bureau surchargé de papiers et roula la carpette élimée de la librairie. Au-dessous, un petit cercle à la craie était tracé sur les lames du parquet, entouré de citations adéquates de la Cabale. L’ange alluma sept cierges qu’il disposa rituellement en certains points du cercle. Puis il fit brûler de l’encens, ce qui n’était pas obligatoire, mais enbaumait agréablement la librairie.
Enfin, il se plaça à l’intérieur du cercle et prononça les Paroles.
Rien ne se passa.
Il répéta les Paroles.
Enfin, un rai de vive lumière bleue tomba du plafond pour emplir le cercle.
Une voix bien élevée se fit entendre : « Oui ?
– C’est moi, Aziraphale.
– Nous le savons.
– J’apporte de grandes nouvelles ! J’ai localisé l’Antéchrist ! Je peux vous donner son adresse, et tout et tout ! »
Il y eut un silence. La lumière bleue tremblota.
« Oui ? répéta-t-elle.
– Mais vous ne comprenez pas ? Vous pouvez le tuc vous pouvez tout arrêter ! Juste à temps ! Il ne reste que quelques heures ! Vous pouvez tout arrêter, la guerre devient inutile et le monde sera sauvé ! »
Il souriait comme un fou dans la lumière.
« Vraiment ? fit la voix.
– Oui, il est dans un endroit du nom de Lower Tadfield, et son adressec
– Bon travail, commenta la voix sur un ton atone et inexpressif.
– Pas la peine de s’embêter avec toutes ces histoires, le tiers des mers changé en sang et le reste », poursuivit Aziraphale, parfaitement ravi. »
Quand elle répondit, la voix semblait exprimer un léger agacement.
« Et pourquoi donc ? »
Aziraphale sentit un gouffre glacé s’ouvrir sous les pieds de son enthousiasme et il feignit de n’avoir pas entendu.
« Eh bien, il vous suffit de vous assurer quec
– Nous allons gagner, Aziraphale.
– Oui, maisc
– Il faut vaincreles forces du Mal. Tu n’as pas bien compris, dirait-on. Il ne s’agit pas d’éviter la guerre, mais de la gagner. Nous attendons depuis très longtemps, Aziraphale. »
L’ange sentit le froid envelopper son esprit. Il ouvrit la bouche et faillit dire : « Vous ne trouvez pas que ce serait une bonne idée de faire la guerre ailleurs que sur Terre ? », mais il se ravisa.
« Je vois », dit-il, amer. On gratta près de la porte. Et si Aziraphale avait regardé par là, il aurait aperçu un chapeau de feutre maltraité qui tentait d’atteindre l’œil-de-bœuf.
« Ce qui ne veut pas dire que vous n’avez pas bien agi, continua la voix. Vous recevrez une citation. Bon travail.
– Merci. » La voix d’Aziraphale était assez aigre pour faire tourner du lait. « De toute évidence, j’avais oublié certaines considérations ineffables.
– C’était également notre impression.
– Puis-je savoir à qui j’ai parlé ?
– Nous sommes le Métatron 31 .
– Ah, oui. Bien entendu. Oh. Bien, bien. Merci infiniment. Merci. »
Derrière lui, le battant de la boîte aux lettres se souleva, révélant une paire d’yeux.
« Autre chose, s’enquit la voix. Vous allez venir nous rejoindre, bien entendu ?
– Eh bien, euh, il faut reconnaître que je n’ai plus manié l’épée de flamme depuis une éternitéc commença Aziraphale.
– Oui, nous nous rappelons bien. Les occasions de retrouver vos automatismes ne vont pas manquer.
– Ah ! Hemmm. Et quel genre d’incident préliminaire va précipiter la guerre ? demanda Aziraphale.
– Nous pensions qu’un échange de missiles nucléaires entre plusieurs nations serait un joli début.
– Oh ! Oui. Très original. » La voix d’Aziraphale n’avait ni timbre ni espoir.
« Parfait. Nous vous attendons tout de suite, alors.
– Ah ! Très bien. Je vais d’abord régler quelques petites affaires en cours, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ? répondit Aziraphale à cours d’excuses.
– Le besoin ne s’en fait pas vraiment sentir », répliqua le Métatron.
Aziraphale se redressa de toute sa taille. « Il me semble que la probité, sans parler de moralité, exige d’un négociant honorable qu’ilc
– Oui, oui, d’accord, répondit le Métatron avec une once d’agacement. Argument pertinent. Nous vous attendons. »
La lumière s’estompa, sans disparaître tout à fait. Ils restent en ligne, songea Aziraphale. Je ne vais pas pouvoir me défiler.
« Houhou ? dit-il à voix basse. Vous êtes toujours là ? »
Silence.
Avec beaucoup de précautions, il sortit du cercle et gagna le téléphone à pas de loup. Il ouvrit son répertoire et composa un nouveau numéro.
Il entendit quatre sonneries, puis un toussotement, suivi d’une pause, et d’une voix tellement détendue qu’elle n’aurait probablement pas pu tenir debout sans être soutenue : « Salut ! Ici Terrence Rampa. Euh, jec
– Rampa ! » Aziraphale essayait de chuchoter et de hurler en même temps. « Écoute ! Je n’ai pas beaucoup de temps ! Lec
– c suis probablement absent actuellement, ou alors je dors, ou je suis occupé, ou je ne sais quoi, maisc
– La ferme ! Écoute-moi ! Il était à Tadfield ! Tout est inscrit dans le livre ! Il faut que tu empêchesc
–... après le bip, et je vous rappellerai. Buy.
– Il faut que je te parle tout de suitec
– Biiiilliiiilliiip.
– Arrête de faire des bruits ! Il est à Tadfield ! C'est ça, que j’avais senti ! Il faut que tu ailles là-bas et quec »
Il éloigna le combiné de sa bouche.
« Merde ! » C’était son premier juron depuis plus de quatre mille ans.
Minute. Le démon possédait une deuxième ligne, non ? C’était bien son genre. Aziraphale fouilla dans son répertoire, faillit le laisser tomber par terre. Ils allaient s’impatienter.
Il trouva l’autre numéro. Il le composa. La réponse fut quasi immédiate, au moment même où la clochette de la porte d’entrée tintinnabulait doucement.
La voix de Rampa augmenta de volume en s’approchant du combiné : « ... et je ne plaisante pas. Allô ?
– Rampa, c’est moi !
– Grmm. » La voix était d’une abominable neutralité. Même dans l’état où il se trouvait, Aziraphale flaira les problèmes.
« Tu es seul ? demanda-t-il prudemment.
– Non. Je suis avec un vieil ami à moi.
– Écoute-moic !
– Arrière, engeance infernale ! »
Aziraphale se retourna avec une infinie lenteur.
Shadwell frémissait d’exaltation. Il avait tout vu. Tout entendu. Il n’avait rien compris, mais il savait quel usage on fait des pentacles, des cierges et de l’encens. Il était parfaitement au courant. Il avait vu Les vierges de Satan quinze fois au cinéma, seize en comptant celle où on l’avait expulsé de la salle pour avoir hurlé son opinion peu flatteuse de cet Inquisiteur à la manque de Christopher Lee.
Ces salopiots l’avaient manipulé. Ils avaient ridiculisé les glorieuses traditions de l’Armée.
« J’aurions ta peau, sale bâââtard ! » hurla-t-il, en avançant comme un ange vengeur mangé aux mites.
« J'savions ben c’que tu mijotes, tu viens ici séduire les fââmmes et les soumettre à ta volonté perverse !
– Je crois que vous vous êtes trompé de boutique, répondit Aziraphale. Je rappellerai, dit-il dans le combiné avant de raccrocher.
– l’avions vu quéq’ tu faisais », gronda Shadwell.
Il avait un peu de bave autour de la bouche. Il ne se souvenait pas d’avoir jamais éprouvé une telle fureur.
« Euhc il ne faut pas se fier aux apparences », commença Aziraphale, conscient au moment où il prononçait ces paroles que cette entrée en matière aurait demandé plus de travail.
« Ça, j’en doutions point ! s’écria Shadwell, triomphant.
– Non, je voulais direc »
Sans quitter l’ange des yeux, Shadwell recula précipitamment, empoigna la porte de la boutique et la claqua de façon à faire tinter la clochette.
« La cloche », entonna-t-il.
Il s’empara des Belles et bonnes prophétiespour faire claquer le livre sur la table.
« Le livre », aboya-t-il.
Il farfouilla dans sa poche et en tira son fidèle briquet Bic.
« Et la chandelle, ou presque ! » hurla-t-il en commençant à avancer.
Sur sa trajectoire, le cercle luisait d’une lumière bleutée.
« Euhc intervint Aziraphale. Je crois qu’il vaudrait mieux éviter dec »
Shadwell ne l’écoutait pas. « Par les pouvoirs que m’confère mon office d’Inquisiteur, psalmodia-t-il, j’t’im-posions eud’fuir ce lieuc
– Vous voyez, le cerclec
– c et d’rejoindre les régions qui t’ont ingindré, sans passer parc
– c il serait très dangereux pour un humain d’y poser le pied sansc
– c et délivrez-nous du malc
– N’approchez pas du cercle, espèce d’idiot !
– c pour ne plus jamais tourmenter.
– D’accord, d’accord, mais, par pitié, tenez-vous à l’écart dec »
Aziraphale courut vers Shadwell en agitant instamment les mains.
« c pour ne POINT PLUS REV’NIR ! » achèva Shadwell, en pointant un ongle vengeur bordé de crasse.
Aziraphale baissa les yeux vers ses pieds et poussa son second juron en cinq minutes. Il avait franchi les limites du cercle.
« Oh, putain ! » dit-il.
Un accord mélodieux se fit entendre et la lumière bleue disparut. Aziraphale disparut avec elle.
Trente secondes s’écoulèrent. Shadwell ne bougea pas. Ensuite, d’une main gauche tremblante, il empoigna sa dextre pour la baisser avec précaution.
« Houhou ? Ohééé ? »
Personne ne répondit.
Shadwell frémit. Puis, la main tendue devant lui comme un revolver avec lequel il n’osait pas tirer mais qu’il ne savait pas non plus décharger, il sortit dans la rue, et laissa la porte claquer derrière lui.
Le choc fit trembler le parquet. Un des cierges d’Aziraphale se renversa, répandant sa cire brûlante sur les lattes de vieux bois sec.
L’appartement londonien de Rampa était le summum de la classe. Il était tout ce que doit être un appartement – spacieux, blanc, élégamment meublé – et il affichait cette griffe du styliste, une ambiance de lieu où l’on ne vit pas, et qu’on obtient uniquement en n’y vivant pas.
D'ailleurs, Rampa n'y vivait pas.
C’était simplement un endroit où il revenait en fin de journée, quand il était à Londres. Les lits étaient toujours faits ; le réfrigérateur était perpétuellement rempli de mets de choix qui ne se gâtaient jamais (après tout, c’est bien pour cette raison que Rampa avait acheté un frigo) et d’ailleurs, il n’avait jamais besoin de dégivrage, ni même d’électricité.
Le salon contenait une immense télévision, un canapé de cuir blanc, un magnétoscope et un lecteur de disques compacts, un répondeur, deux téléphones – la ligne du répondeur et sa ligne privée (un numéro que n’avaient pas encore découvert les légions de démarcheurs par téléphone qui s’entêtaient à vouloir lui vendre des doubles vitrages, qu’il possédait déjà, ou une assurance sur la vie, dont il n’avait nul besoin) – et une chaîne stéréo d’un noir mat, de celles qui sont si merveilleusement conçues qu’elles ont seulement besoin d’un interrupteur et d’un bouton pour le volume. Rampa n’avait négligé qu’un élément : les haut-parleurs. Il les avait oubliés. Mais c’était sans grande importance. La restitution du son restait parfaite.
Il y avait un fax débranché, aussi intelligent qu’un ordinateur, et un ordinateur, aussi intelligent qu’une fourmi retardée. Et pourtant, tous les six mois, Rampa le mettait à jour des derniers perfectionnements, parce que, selon lui, le genre d’humain qu’il essayait d’être se devait de posséder un ordinateur haut de gamme. Celui-ci ressemblait à une Porsche munie d’un écran. Les manuels étaient encore dans leur sachet transparent 32 .
En fait, dans son appartement, Rampa n’accordait d’attention particulière qu’à une seule chose : ses plantes vertes. Elles étaient plantureuses, chlorophyllées, splendides, avec des feuilles brillantes, saines, lustrées.
Pour obtenir un tel résultat, Rampa arpentait l’appartement une fois par semaine avec un brumisateur pour plantes en plastique vert, humidifiait les feuilles et parlait à ses plantes.
L’idée de leur parler lui avait été suggérée par une émission sur Radio 4 au début des années soixante-dix, et lui avait semblé excellente. Mais peut-être que parler n’est pas le mot le plus approprié pour décrire ce que faisait Rampa.
En fait, il leur faisait une peur de tous les diables.
Ou, plus exactement, une peur de Rampa.
De plus, tous les deux mois environ, Rampa sélectionnait une plante : elle croissait trop lentement, elle se mourait d’une moisissure, ses feuilles viraient au brun, ou tout simplement elle n’avait pas aussi bonne mine que ses consœurs. Il la promenait devant tous les autres végétaux, en leur disant : « Dites adieu à votre copine. Elle n’était pas à la hauteurc »
Ensuite, il quittait l’appartement avec la plante félonne, et rentrait une heure plus tard avec un grand pot de fleurs vide, qu’il laissait ostensiblement traîner dans l’appartement.
Il avait les plus luxuriantes, les plus belles plantes vertes de tout Londres. Les plus terrifiées, aussi.
Le salon était éclairé par des projecteurs et des néons blancs, du genre qu’on appuie négligemment contre une chaise ou dans un coin.
La seule décoration sur le mur était un dessin encadré : l’esquisse préparatoire de la Joconde, la première qu’ait exécutée Léonard de Vinci. Rampa l’avait achetée à l’artiste par un chaud après-midi florentin, et la trouvait supérieure à la peinture finale 33 .
Rampa possédait une chambre, une cuisine, un bureau, un salon et une salle de bains : tout était éternellement net et parfait.
Il avait promené ses angoisses dans chacune de ces pièces, en attendant la Fin du Monde.
Il avait de nouveau téléphoné à ses agents de l’Armée des Inquisiteurs, pour prendre des nouvelles, mais son contact, le sergent Shadwell, venait de sortir et cette idiote de standardiste semblait incapable de comprendre qu’il était prêt à parler à n’importe quel soldat présent.
« M r Pulsifer est sorti aussi, mon chou, lui dit-elle. Il est parti pour Tadfield ce matin. En mission.
– Mais n’importe quid’autre fera l’affaire, lui avait expliqué Rampa.
– Je ferai la commission à M r Shadwell dès son retour. Bon, si vous n’y voyez pas d’objection, c’est une de mes matinées et je ne peux pas laisser mon client comme ça longtemps : il va attraper la mort. Et à deux heures, j’ai M rs Ormerod, M r Scroggie et la petite Julia qui viennent pour une consultation, et je dois d’abord nettoyer toute la pièce. Mais je ferai la commission à M r Shadwell. »
Rampa abandonna. Il essaya de lire un roman, mais sans réussir à se concentrer. Il essaya de classer ses CD par ordre alphabétique, mais laissa tomber en découvrant qu’ils étaient déjà rangés, de même que sa bibliothèque et sa collection de tubes d’enfer 34 .
Il finit par s’installer sur le canapé de cuir blanc et fit un geste en direction de la télé.
« Des dépêches nous arrivent, annonçait un présentateur à l’air inquiet, euhc des dépêches quic enfin, personne ne semble savoir ce qui se passe, mais les nouvelles qui nous parviennent paraissent indiquerc benc un accroissement de la tension internationale qui semblait impossible il y a encore une semaine, lorsquec eh bien, lorsque tout le monde semblait si bien s’entendre. Euhc
« La chose serait en partie imputable à l’épidémie d’événements bizarres qui se sont produits au cours des derniers jours.
« Au large des côtes du Japonc » Rampa ?
« Oui », admit ce dernier.
Que Diable se passe-t-il, Rampa ? Qu’est-ce que tu AS FICHU, AU JUSTE ?
« Que voulez-vous dire ? » s’enquit Rampa, qui connaissait déjà parfaitement la réponse.
L’Enfant qu’on nomme Abbadon. Nous l’avons CONDUIT AUX CHAMPS DE MEGGIDO. LE MOLOSSE N’EST pas à ses côtés. Cet enfant ne sait rien du Grand Combat. Ce n’est pas le fils de notre Maître.
« Ah. »
Cest tout ce que tu trouves à dire, Rampa ? Nos TROUPES SONT ASSEMBLÉES, LES QUATRE BÊTES ONT ENTAMÉ LEUR CHEVAUCHÉE – MAIS POUR ALLER OÙ ? Quelque chose ne va pas, Rampa, et tout était sous ta RESPONSABILITÉ. TA CULPABILITÉ N’EST PROBABLEMENT PAS À EXCLURE. NOUS NE DOUTONS PAS QUE TU PUISSES EXPLIQUER TOUT CE QUI ARRIVE DE FAÇON PARFAITEMENT RAISONNABLEc
« Oh, oui, tout à fait, s’empressa d’acquiescer Rampa. Parfaitement raisonnable. »
c Parce que tu vas en avoir l’occasion. Tu auras tout ton temps pour t’expliquer, et nous écouterons ce que tu auras à nous dire avec le plus vif intérêt, et ta conversation, ainsi que les circonstances dans lesquelles elle se déroulera seront une source de distraction et de satisfaction pour tous les damnés de l’Enfer. Parce que, quels que soient les tourments qu’endure le dernier des damnés, aussi ravagé de souffrances qu’il puisse être, Rampac pour toi, ce sera pire.
D'un geste, Rampa éteignit le poste.
L’écran d’un gris-vert mat continua de parler ; le silence se moula en mots.
NE SONGE MÊME PAS À T’ENFUIR, RAMPA. IL N’Y A AUCUNE ISSUE. RESTE OÙ TU ES. ON VA VENIRc TE PRENDREc
Rampa alla à la fenêtre et jeta un coup d’œil au-dehors. Une chose noire en forme de voiture descendait lentement la rue dans sa direction. Rampa, qui observait avec beaucoup d’attention, s’aperçut que non seulement les roues ne tournaient pas, mais quelles n’étaient même pas reliées à la voiture. Elle ralentissait en passant devant chaque maison. Rampa supposa que les passagers de la voiture (aucun d’eux ne conduisait : ils ne savaient pas) inspectaient le numéro des maisons.
Il lui restait un bref répit. Rampa alla dans sa cuisine et prit un seau en plastique sous l’évier. Puis il revint dans le salon.








