Текст книги "De bons présages"
Автор книги: Terence David John Pratchett
Соавторы: Neil Gaiman
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Newt retira la casserole qui le coiffait et émergea de derrière la porte.
Il ramassa la lettre et ne fut pas totalement surpris de constater qu’elle était adressée à M r G. Baddicombe. Il la déplia.
Elle disait : « Voici un florin, tabellion ; maintenant, e fchappe-toi pre ftement, de crainte que le Monde ne sa fche la Vérité sur ton compte et celui de Damoi felle Spiddon, l’e fclave attachée à la machine à e fcrire. »
Newt regarda les autres lettres. Sur le papier craquant de celle qui était adressée à George Cranby, on lisait : « Retire ta main felonne, Maiftre Cranby. J’avois cognaissance de la façon dont tu volas la Veuve Palshkin à la dernière Saint Mifchel, vieux grigou, vil bi fcoteur. »
Newt se demanda ce que pouvait être un biscoteur. Il était prêt à parier que ça n’avait rien à voir avec la cuisine.
Celle qui attendait le fouineur M r DeHasard disait : « Tu les as abandonnés, la fche. Remetz ce fte epi ftre en place, si point ne veucz que le monde safche ce qui e ftoit advenu le fept de juin mil neuf cent seize. »
Sous les lettres se trouvait un manuscrit. Newt le fixa.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Anathème.
Il pivota sur ses talons. Appuyée au chambranle, elle ressemblait à un charmant bâillement sur jambes.
Newt recula jusqu’à la table. « Oh, rien. Une erreur de livraison. Rien du tout. Juste un vieux livre. Des réclames. Tu sais commentc
– Un dimanche ? » dit-elle en l’écartant.
Il eut un mouvement d’épaules fataliste tandis quelle tendait les mains vers le manuscrit jauni et le sortait du coffret.
« Les Nouvelles belles et bonnes prophéties d’Agnès Barge,lut-elle lentement. Où l'on évoque le Monde qui Eftoit à venir. La Saga continue !Oh, monc »
Elle le déposa avec révérence sur la table et se prépara à tourner la première page.
La main de Newt se posa doucement sur la sienne.
« Regarde les choses sous cet angle : tu tiens vraiment à rester une descendante le reste de ta vie ? »
Elle leva les yeux et ils se regardèrent.
C’était dimanche, le premier jour du reste du monde, aux alentours de onze heures et demie.
St James’s Park était relativement calme. Les canards, experts en realpolitikvue du côté pain, attribuaient cela à un apaisement de la tension internationale. C’était bien le cas, mais beaucoup de gens, dans leur bureau, cherchaient à en comprendre les raisons, à savoir où l’Atlantide avait pu disparaître avec à son bord trois comités d’enquête internationaux, et à tirer au clair ce qui était arrivé la veille à tous leurs ordinateurs.
Le parc était déserté, à l’exception d’un membre du MI9, occupé à recruter quelqu’un qui, à leur futur embarras mutuel, s’avérerait déjà appartenir au MI9, et d’un grand type qui jetait du pain aux canards.
Et il y avait également Rampa et Aziraphale.
Ils se promenaient sur l’herbe côte à côte.
« Pareil pour moi, disait Aziraphale. La boutique est en parfait état. Pas la plus minuscule trace de suie.
– Enfin, je veux dire, on ne peut pas fabriquerune vieille Bentley, répondit Rampa. On ne peut pas imiter la patine. Mais elle était là, grandeur nature. Dans la rue. Impossible de voir la différence.
– Moi, en tout cas, je peux la voir. Je suis bien sûr de n'avoir jamais eu en stock des livres comme Le Club des Cinq sur Mars, Jack Code, Pionnier du Far West,le Guide pour les garçons des 101 façons de s’amuserou Les Pirates de la Mer des Sanguinaires.
– Oh, mince. Toutes mes condoléances », dit Rampa, qui savait quel prix l’ange avait attaché à sa collection de livres.
« Pas de quoi, repartit joyeusement Aziraphale. Ce sont des premières éditions en parfait état. J’ai regardé les cotes dans le Guide Skindle.Je crois que l’expression en vigueur est : aïe aïe aïe !
– Je croyais qu’il devait ranger le monde comme il était.
– Oui. Plus ou moins. De son mieux. Mais il a aussi le sens de l’humour. »
Rampa lui coula un regard de biais.
« Ton côté s’est manifesté ? demanda-t-il.
– Non. Et le tien ?
– Non.
– Je crois qu’ils veulent donner l’impression que rien ne s’est passé.
– Mon côté aussi, je suppose. Les bureaucrates sont comme ça.
– J’ai l’impression que mon côté attend de voir comment les choses vont évoluer », supputa Aziraphale.
Rampa hocha la tête. « Un répit pour reprendre un peu leur souffle. La chance d’effectuer un réarmement moral. Remettre les défenses à niveau. Se préparer pour le Grand Jour. »
Au bord de l’étang, ils regardèrent les canards se ruer sur le pain.
« Pardon ? demanda Aziraphale. Je croyais que le Grand Jour, c’était hier ?
– Je n’en suis pas sûr. Réfléchis. Si tu veux mon avis, le véritable Grand Jour, ce sera Nous tous contre Eux tous.
– Attendsc Tuveux dire le Ciel et l’Enfer contre l’humanité ?
– Évidemment, s’il a tout changé, il s’est peut-être changé lui-même, répondit Rampa avec un haussement d’épaules. Il a pu se débarrasser de ses pouvoirs. Décider de rester humain.
– Oh, j’espère bien. En tout cas, je suis bien certain que l’autre solution ne serait pas autorisée. Euhc Je me trompe ?
– Je n’en sais rien. On ne peut jamais être sûr de ce qui est prévu. Chaque plan en cache d’autres.
– Pardon ?
– Eh bien », répondit Rampa qui avait tant réfléchi à la question qu’il en avait la migraine, « tu ne t’es jamais posé des questions ? Tu sais – ton côté, le mien, le Bien, le Mal, tout ça ? Je veux dire : pourquoi ?
– Si ma mémoire est bonne, repartit l’ange d’une voix raide, il y a eu la rébellion etc
– Justement. Et pourquoi est-ce arrivé, hein ? Je veux dire, ce n’était pas une obligation, non ? » insista Rampa, une lueur de démence au fond des prunelles. « Quand on peut bâtir un univers en six jours, on ne laisse pas se produire un petit incident de ce genre. À moins qu'Il ne l’ait voulu, bien entendu.
– Oh, allons, réfléchis, fit Aziraphale, incrédule.
– Mauvais conseil. Grossière erreur. Si tu t’assois pour y réfléchir avec un esprit logique, tu aboutis à des notions très singulières. Par exemple : pourquoi créer les gens curieux, et puis installer un gros fruit interdit bien en vue, avec un grand doigt en néon clignotant qui dit : “C’est ici.”
– Je ne me souviens pas d’avoir vu un néon.
– C’est une métaphore. Enfin, tu vois, pourquoi faire ça si tu tiens vraiment à ce qu’ils ne le mangent pas, hein ? Je veux dire, tu as peut-être envie de voir comment tout ça va tourner. Ça fait peut-être partie d’un grand plan ineffable. Tout. Toi, moi, lui, tout. Une espèce de gigantesque test, pour vérifier si ce que tu as construit fonctionne correctement, pas vrai ? Tu commences à te dire : ce n’est pas une gigantesque partie d’échecs cosmique, c’est forcémentune Patience d’une extrême complexité. Et ne te fatigue pas à répondre. Si nous pouvions comprendre, nous ne serions pas nous. Parce que tout ça estc estc »
Ineffable, compléta la silhouette qui donnait à manger aux canards.
« Voilà, c’est le mot. Merci. »
Ils regardèrent le grand inconnu jeter soigneusement son sac en papier vide dans une poubelle et s’éloigner en traversant la pelouse. Puis Rampa secoua la tête.
« Qu’est-ce que je disais ?
– Je ne sais plus, répondit Aziraphale. Rien de très important, sans doute. »
Rampa hocha la tête, tristement. « Déjeuner ensemble, ça te tente ? » siffla-t-il.
Ils retournèrent au Ritz, où les attendait une table mystérieusement libre. Et peut-être les événements récents avaient-ils eu un effet sur la nature de la réalité car, tandis qu’ils déjeunaient, pour la toute première fois, un rossignol chanta au milieu de Berkeley Square.
À cause de la circulation, personne ne l’entendit, mais n’empêche : il était là.
C’était dimanche et il était treize heures.
Au cours de la décennie écoulée, le repas du dimanche, dans le monde de l’Inquisiteur sergent Shadwell, avait suivi un rituel immuable. Il s’asseyait devant la table de sa chambre, branlante et grevée de brûlures de cigarettes, en feuilletant un exemplaire canonique d’un des ouvrages de la bibliothèque 56 de l’Armée des Inquisiteurs, traitant de magie et de démonologie – le Nécrotélécomnicon,le Liber Fulvarum Paginarumou son préféré, le Malleus MaUeficarum 57 .
Puis on frappait à la porte, et madame Tracy annonçait : « Le déjeuner est prêt, M r Shadwell », Shadwell maugréait : « Effrontée gourgandine », attendait soixante secondes pour laisser à l’effrontée gourgandine le temps de regagner sa chambre ; ensuite, il ouvrait la porte, ramassait son assiette de foie, qui était en général coiffée d’une autre assiette pour tenir le plat au chaud. Et il l’emportait, mangeait en prenant vaguement garde à ne pas renverser de sauce sur les pages qu’il était en train de lire 58 .
Tel était l’immuable rituel.
Sauf que ce n’était pas le cas, en ce dimanche.
Pour commencer, il ne lisait pas. Il était simplement assis.
Et quand on frappa à la porte, il se leva tout de suite pour aller ouvrir, il n’avait pas besoin de se précipiter, cependant.
Il n’y avait pas d’assiette. Juste madame Tracy, arborant une broche en camée et une nuance inhabituelle de rouge à lèvres. De plus, elle occupait le centre d’une sphère de parfum.
« Oui, Jézabel ? »
Madame Tracy avait un débit enjoué, rapide et tremblant d’incertitude. « Et bonjour, M r S, je me disais, après tout ce que nous avons vécu ces deux derniers jours, ce serait un peu bête de vous apporter une assiette, alors je vous ai installé un couvert. Venezc »
M r S ? Shadwell la suivit avec méfiance.
Il avait encore rêvé, la nuit passée. Il ne se souvenait pas vraiment de quoi, à part une phrase troublante qui résonnait encore dans sa tête. Le rêve s’était fondu dans un brouillard, comme les événements de la veille.
Cette phrase, la voici : Il n’y a aucun mal à être chasseur de sorcières. J’aimerais bien en devenir un. C'est juste que, tu sais, ce sera chacun son tour. Aujourd’hui, on Va chasser les sorcières et, demain, on pourrait aller se cacher, et ce serait au tour des sorcières d’essayer de nous trouverc
Pour la deuxième fois en vingt-quatre heures – la deuxième de sa vie – il entra dans les appartements de madame Tracy.
« Asseyez-vous là », lui dit-elle en indiquant un fauteuil. Il y avait un anti-macassar sur le dossier, un petit coussin dodu sur le siège et un petit tabouret pour poser les pieds.
Il s’assit.
Elle lui déposa un plateau sur les genoux, le regarda manger et emporta son assiette quand il eut terminé. Ensuite, elle déboucha une bouteille de Guinness, la versa dans une chope et la lui tendit, puis elle but délicatement son thé pendant qu’il lampait bruyamment sa bière. Quand elle reposa sa tasse, celle-ci tinta nerveusement dans sa soucoupe.
« J’ai économisé un petit magot, déclara-t-elle tout à trac. Et vous savez, je me dis parfois que ce serait bien d’acheter une petite maison, quelque part à la campagne. Quitter Londres. Je l’appellerais Les lauriers-roses,ou Sam Suffit,ouc
– Shangri-La », suggéra Shadwell, encore qu’il aurait été incapable de dire pourquoi.
« Exactement, M r S. Exactement. Shangri-La. »Elle lui sourit « Vous êtes à votre aise, mon chou ? »
Shadwell s’aperçut avec une horreur naissante qu’il était à son aise. Monstrueusement, terriblement à son aise. « Dame, ouic » répondit-il prudemment. Il n’avait jamais été autant à son aise.
Madame Tracy ouvrit une nouvelle bouteille de Guinness et la plaça devant lui.
« Le seul problème quand on a une petite maison qui s’appellec quelle était donc cette très astucieuse suggestion, M r S ?
– Euhc Shangri-La.
– Shangri-La,c’est çac c’est que ce n’est pas fait pour une seule personne, vous ne trouvez pas ? Je veux dire, à deuxc on dit qu’à deux, on ne dépense pas plus que tout seul. »
(Ou à cinq cent dix-huit, songea Shadwell, en se rappelant les effectifs considérables de l’Armée des Inquisiteurs.)
Elle pouffa un peu. « Mais je me demande bien oùje vais pouvoir trouver quelqu’un avec qui m’établirc »
Shadwell comprit qu’elle parlait de lui.
Il n’était pas très sûr de son affaire. Il avait la nette impression d’avoir commis une erreur en abandonnant l’Inquisiteur deuxième classe Pulsifer en compagnie de cette jeune personne, à Tadfield, une erreur par rapport au Code des Règlements et Consignes de l’Armée des Inquisiteurs. Et cette nouvelle initiative paraissait plus dangereuse encore.
Cependant, à son âge, quand on se fait trop vieux pour ramper dans les hautes herbes, quand le froid des premières rosées vous glace les osc
(Et demain, on pourrait aller se cacher, et ce serait au tour des sorcières d’essayer de nous trouverc)
Madame Tracy ouvrit une autre bouteille de Guinness et pouffa. « Oh, M r S, vous allez penser que j’essaie de vous rendre pompette. »
Il émit un grognement. Il y avait une procédure à respecter dans cette situation.
L’Inquisiteur sergent Shadwell but une longue et profonde goulée de Guinness, et il posa la question fatidique.
Madame Tracy pouffa. « Oh, allons, vieux bêta », dit-elle en virant au rouge pivoine. « Combien, à votre avis ? »
Il reposa la question.
« Deux, avoua madame Tracy.
– Ah ben, alors, ça va », conclut l’Inquisiteur sergent Shadwell (en retraite).
C’était le dimanche après-midi.
Très haut au-dessus de l’Angleterre, un 747 vrombissait en direction de l’ouest. En première classe, un jeune garçon du nom d’Abbadon posa ses bandes dessinées et regarda par le hublot.
Les deux derniers jours avaient été étranges. Il n’était toujours pas sûr d’avoir compris pourquoi son père avait été nommé au Moyen-Orient. Son père non plus, il en était à peu près certain. Une raison culturelle, probablement. Ce qui s’était passé, c’est qu’un tas de gens bizarres avec des serviettes sur la tête et des dents en très mauvais état leur avaient fait visiter de vieilles ruines.
Question ruines, Abbadon avait vu mieux. Et puis un des vieux types lui avait demandé s’il n’avait pas envie de quelque chose ? Et Abbadon avait répondu qu’il voulait rentrer chez lui.
La réponse avait paru leur causer une immense déception.
Abbadon ne voulait pas parler des États-Unis. Certes, il y était souvent revenu, mais il aimait bien l’Angleterre. C’était un pays agréable pour un Américain. Il s’y était toujours senti chez lui.
À cet instant, l’avion passait au-dessus de la chambre de Boule-de-Suif Johnson, à Lower Tadfield. Celui-ci feuilletait distraitement un magazine de photographie qu’il avait simplement acheté à cause de la belle image de poissons tropicaux en couverture.
À quelques pages en dessous du doigt graisseux de Boule-de-Suif Johnson se trouvait un article sur le football américain, où l’on racontait que ce sport commençait à se répandre en Europe. C’était étrange : car lorsqu’on avait imprimé le magazine, ces pages traitaient de photographie en milieu désertique.
L’article allait bouleverser le cours de sa vie.
Et Abbadon volait toujours vers l’Amérique. Peut-être avait-il mérité quelque chose, lui aussi (après tout, on n’oublie jamais ses premiers amis, même si on n’avait que quelques heures à l’époque). Mais la puissance qui régissait le sort de toute l’humanité en cet instant précis se disait : Ben, il va en Amérique, non ? Je vois pas ce qui pourrait être mieux qu’un voyage en Amérique.
Ils ont trente-neuf parfums de glace, là-bas. Peut-être même plus.
Il y a un million de choses passionnantes à faire le dimanche après-midi, pour un gosse et son chien. Adam pouvait en imaginer quatre ou cinq cents sans se forcer. Des activités palpitantes, des choses fascinantes, conquérir des planètes, dompter des lions, découvrir et apprivoiser des mondes perdus grouillant de dinosaures en Amérique du Sud.
Il était assis dans le jardin et grattait la poussière avec un caillou, l’air triste et solitaire.
À son retour de la base aérienne, son père avait trouvé Adam en train de dormir – s’il fallait en croire les apparences, il avait passé toute la soirée au lit. Et il ronflait de temps en temps, pour plus de vraisemblance.
Toutefois, le lendemain au petit déjeuner, il devint évident que cela n’avait pas suffi. M r Young avait horreur de partir le samedi soir en expédition et de rentrer bredouille. Et si, par un hasard extraordinaire, Adam n’avait rien à voir avec les événements de la soirée – quelle qu’en soit la nature, personne ne s’était étendu sur les détails, on avait juste évoqué des « incidents » –, il avait forcément quelque chose à se reprocher. C'était l’attitude qu’avait adoptée M r Young, et elle avait prouvé sa validité au cours des onze dernières années.
Adam était assis dans le jardin, mélancolique. Le soleil d’août était suspendu au zénith d’un ciel d’août, pur et bleu, et derrière la haie chantait une grive. Mais ce gazouillis paraissait encore aggraver la condition d’Adam.
Toutou était assis à ses pieds. Il avait tenté de se rendre utile, essentiellement en exhumant un os enterré quatre jours plus tôt, et en le traînant jusque devant son maître. Adam s’était contenté de lui accorder un regard lugubre, et Toutou avait fini par emporter l’os pour procéder à une seconde inhumation. Il avait fait tout ce qu’il pouvait.
« Adam ? »
Adam se retourna. Trois visages l’observaient par-dessus la clôture du jardin.
« Salut, lança Adam lugubrement.
– Y a un cirque qui s’est installé à Norton, dit Pepper. Wensley était là-bas, et il les a vus. Ils commencent juste à s’installer.
– Ils ont des tentes et des éléphants et des jongleurs et des animaux presque sauvages etc et tout ! renchérit Wensleydale.
– On s’est dit qu’on pourrait peut-être aller les regarder s’installer », conclut Brian.
Un instant, l’esprit d’Adam fut envahi de visions de cirques. Un cirque en place, c’était nul. On voit sans arrêt des choses plus intéressantes à la télé. Mais un chapiteau qu’on dressecBien sûr qu’ils iraient tous, et ils les aideraient à dresser le chapiteau, et à laver les éléphants, et les gens du cirque seraient tellement impressionnés par le feelingnaturel d’Adam pour les animaux que ce soir, Adam (secondé par Toutou, le Corniaud Savant le plus Célèbre du Monde) conduirait la parade des éléphants autour de la piste etc
Inutile.
Il secoua tristement la tête. « J’peux aller nulle part. On me l’a interdit. »
Il y eut un silence.
« Adam, demanda Pepper, qu’est-ce qui s’est passé, hier au soir ? »
Adam haussa les épaules. « Des trucs. C’est rien. C'est toujours pareil. On cherche juste à aider les gens, et on vous traite comme un vrai meurtrier, ou chais pas quoi. »
Il y eut un nouveau silence, tandis que les Eux contemplaient leur chef déchu.
« Quand est-ce que tu crois qu’ils vont te laisser sortir, alors ? demanda Pepper.
– Pas avant des années et des années. Des siècles.Quand je pourrai enfin sortir, je serai un vieillard.
– Et demain ? » demanda Wensleydale.
Le visage d’Adam s’éclaira. « Oh, demain, y aura plus de problème, ils auront tout oublié, vous verrez, ils oublient toujours. » Il leva les yeux vers eux, Napoléon poussiéreux aux lacets défaits, exilé dans une Elbe de rosiers grimpants. « Allez-y, vous, dit-il avec un bref rire creux. Vous inquiétez pas pour moi. Ça ira. On se verra tous demain. »
Les Eux hésitèrent. La loyauté était une belle chose, mais on ne devait pas demander à des lieutenants de choisir entre leur chef et un cirque avec des éléphants. Ils s’en furent.
Le soleil continua de briller, la grive de pépier. Toutou abandonna son maître à son triste sort pour traquer un papillon sur l’herbe près de la haie. C’était une haie sérieuse, massive, impassible, drue de fusains bien entretenus. Adam la connaissait depuis longtemps. Au-delà s’étendaient des champs, des fossés boueux à cœur, des fruits verts, des propriétaires de vergers, irascibles mais trop lents, des cirques, des ruisseaux à endiguer, et des murs et des arbres faits pour l’escaladec
Mais la haie était impénétrable.
Adam parut songeur.
« Toutou, déclara-t-il sur un ton sévère, éloigne-toi de cette haie, parce que si tu passes à travers, il va falloir que je te coure après pour te rattraper, et que je sorte du jardin, et j’ai pas le droit. Mais je serai obligéc si tu t’en vas par là. »
Toutou sauta sur place, surexcité, mais il resta où il était.
Adam regarda autour de lui, prudemment. Puis, encore plus prudemment, il regarda en Haut et en Bas. Et à l’intérieur.
Et puisc
Maintenant,il y avait un gros trou dans la haie – assez grand pour qu’un chien puisse le franchir et qu’un petit garçon se faufile à sa poursuite. Et c’était un trou qui avait toujours existé.
Adam cligna de l’œil à Toutou.
Toutou traversa, en galopant, le trou dans la haie. Et, criant haut, d’une voix claire et distincte : « Toutou, vilain chien ! Arrête ! Reviens ! » Adam plongea à sa poursuite.
Quelque chose lui disait qu’on s’acheminait vers une fin. Pas celle du monde, pas vraiment. Seulement celle de l’été. Il y aurait d’autres étés, mais aucun ne serait semblable à celui-ci. Plus jamais.
Mieux valait en tirer tout le suc, alors.
Il s’arrêta à mi-champ. Quelqu’un faisait brûler quelque chose. Il regarda le panache de fumée blanche monter de la cheminée du cottage des Jasmins et il s’arrêta. Et il écouta.
Adam pouvait entendre des choses qui échappaient à tout un chacun.
Il entendit rire.
Ce n’était pas le caquetage d’une sorcière; c’était l’éclat de rire profond et sain de quelqu’un qui sait beaucoup plus de choses qu’il ne devrait.
La fumée se tordit et se recourba au-dessus de la cheminée du cottage. Un bref instant, Adam vit un beau visage de femme, dessiné dans la fumée. Un visage qu’on n’avait pas vu sur Terre depuis plus de trois cents ans.
Agnès Barge lui adressa un clin d’œil.
La douce brise d’été dispersa la fumée; visage et rire avaient disparu.
Adam sourit et recommença à courir.
Dans une prairie, à peu de distance, de l’autre côté d’un ruisseau, le petit garçon rejoignit le chien trempé et boueux. « Vilain Toutou », dit Adam en grattant l’animal derrière les oreilles. Toutou jappa, au comble du bonheur.
Adam leva les yeux. Au-dessus de lui se tenait un vieux pommier, tors et trapu. On aurait dit qu’il était planté là depuis l’aube des temps. Ses rameaux ployaient sous le poids des pommes, petites et vertes.
Avec la rapidité du cobra qui frappe, le petit garçon escalada l’arbre. Il regagna la terre ferme quelques secondes plus tard, poches pleines, croquant bruyamment une pomme, acide, parfaite.
« Hé, toi, le gamin ! »lança une voix bourrue dans son dos. « T'es Adam Young ! Je t’ai vu ! Je vais le dire à ton père, tu vas voir ça ! »
Le châtiment parental était maintenant garanti, se dit Adam en bondissant, son chien à ses côtés, ses poches gonflées de fruits chapardés.
Il était toujours garanti. Mais rien ne se passerait avant ce soir.
Et le soir était encore loin.
Il jeta le trognon de pomme dans la direction approximative de son poursuivant, et plongea la main dans sa poche pour en prendre une autre.
Il ne voyait pas pourquoi les gens font tant d’histoires pour un bête fruit, d’ailleurs, mais ça rendait la vie beaucoup plus drôle.Et quels que soient les ennuis encourus, toutes les pommes valaient la peine qu’on les cueille, selon Adam.
Si vous voulez imaginer le futur, imaginez un petit garçon, son chien et ses amis. Et un été qui n’en finit pas.
Et si vous voulez imaginer le futur, imaginez une bottec non, imaginez un tennis aux lacets défaits qui tape dans un caillou; imaginez un bâton, pour tâter les objets intéressants, pour le lancer à un chien qui le ramènera ou pas, selon son humeur ; imaginez un sifflotement sans mélodie, qui massacre une malheureuse chanson populaire jusqu’à la rendre méconnaissable; imaginez une silhouette dont la moitié est un ange, la moitié un démon, et le tout est humainc
c qui fait route, épaules avachies, vers Tadfield.
c pour toujours.
Crédits
EBOOK BIO Garanti 100% sans DRM
Scan et mise en page: Ninjava
Merci aux membres de la team AlexandriZ
Notes
[©1] C'est-à-dire tout le monde.
[©2] On l’avait fabriquée sur mesure pour Rampa. Se faire faire quelque chose spécialement, quand ce ne serait que cuire une frite, coûte un argent fou, mais ü avait les moyens. Sa montre donnait l’heure dans vingt capitales du monde et celle d’un Autre Lieu, où il était toujours la même heure : trop tard.
[©3] Sainte Béryl Loquacia de Cracovie passe pour avoir subi le martyre au milieu du v esiècle. Selon la légende. Béryl était une jeune femme mariée contre sa volonté à un païen, le prince Casimir. Lors de leur nuit de noces, elle implora le Seigneur d'intervenir, s'attendant vaguement à ce que la barbe lui pousse – d’ailleurs, elle avait déjà préparé un petit rasoir à manche d'ivoire, idéal pour une main de femme, en prévision d’une telle éventualité ; le Seigneur préféra lui accorder le don merveilleux d'un bavardage continuel, sur tous les sujets qui lui passaient par la tête, si futiles soient-ils, sans prendre le temps de respirer ni de se restaurer.
Une version de la légende veut que Béryl soit morte étranglée par le prince Casimir trois semaines après un mariage qui n’était toujours pas consommé. Elle mourut vierge et martyre, babillant jusqu’au bout.
S’il faut en croire une autre version de la légende, Casimir s’acheta une paire de boules Quies, et Béryl mourut dans son lit, en compagnie du prince, à l’âge de 62 ans.
L’Ordre Babillard de Sainte-Béryl a fait vœu de suivre à chaque instant l’exemple de la sainte, à l’exception d’une demi-heure le mardi après-midi, où les sœurs ont la permission de la fermer et, si elles en ont envie, de jouer au ping-pong.
[©4] Celles où c'est une petite vieille qui mène l'enquête, et où il n’y a pas de poursuites en voiture. Ou, du moins, elles se déroulent à vitesse raisonnable
[©5] Il est peut-être utile de signaler que, pour Mr Young, paparazziétait le nom d’un genre de linoléum italien.
[©6] Cela dit, il avait dû se lever en 1832 pour aller aux toilettes.
[©7] Note au bénéfice des Américains et autres étrangers : Milton Keynes est une ville nouvelle située à peu près à égale distance de Londres (Angleterre) et de Birmingham (Angleterre). On l’a conçue comme une ville moderne, pratique, saine et, par-dessus tout, agréable pour ses habitants. Ce qui amuse énormément un grand nombre de Britanniques.
[©8] La Bible La pefte foit de tout celase signalait également par la présence de 27 versets au troisième chapitre de la Genèse, au lieu du nombre plus traditionnel de 24.
Le verset 24 dit dans la version usuelle :
« Et l’ayant chassé, il mit des Chérubins à l’orient du jardin d’Éden, qui faisoient étinceler une épée de feu, pour garder le chemin qui conduisoit à l’arbre de vie. » Les versets surnuméraires étaient :
25. Et le Seigneur s’adressa en ces mots à l’ange qui gardait la poterne d’Orient : Où est l’épée de flamme qui t’avoit été confiée ?
26. Et ainsi refpondit l’Ange : Je l’avois il n’y a point un inftant, j’ai dû la poser en quelque endroict, un jour j’oublierois mon chef.
27. Et point ne le queftionna plus le Seigneur.
Il semble que ces versets aient été insérés au moment de la correction des épreuves. En ce temps-là, les imprimeurs avaient coutume d’afficher celles-ci aux poutres de bois en façade de leur boutique, pour édifier les foules et se faire corriger gratis ; comme de toute façon on brûla ensuite les exemplaires jusqu’au dernier, personne ne prit la peine d’aborder le sujet avec ce bon monsieur A. Ziraphale, qui tenait une librairie à deux pas de porte de là, qui répondait toujours présent dès qu’il était question de traduire, et dont l’écriture était reconnaissable au premier coup d’œil.
[©9] Les deux autres sont Dix petits Cafres et La Cage des Fols.
[©10] ... qui avait déjà caressé lui-même quelques projets de cet ordre, et qui passa les dernières années de sa vie dans les geôles de Newgate quand il les mit finalement à exécution.
[©11] Un nouveau trait de génie caractéristique de ces deux éditeurs : le Parlement puritain d'Oliver Cromwell avait déclaré Noël hors la loi en 1654.
[©12] Ce qu’on nomme d’ordinaire une ville. Elle avait la taille d’un chef-lieu de comté en Angleterre ou, selon les normes de référence américaines, d’un centre commercial.
[©13] Un petit cours du soir sis à proximité de Tottenham Court Road, dirigé par un acteur d’un certain âge qui avait interprété des rôles de majordomes et de valets de pied, au cinéma et sur scène, depuis les années 20.
[©14] Il évita de dire qu’Attila était charmant avec sa maman ou que Vlad Drakul se faisait un devoir de dire ses prières avant de se coucher.
[©15] Sans s'attarder sur les épisodes syphilitiques de la biographie de cette infirmière dévouée.
[©16] Pas l'ancien Président des États-Unis, mais un simplet du XVIe siècle.
[©17] L'interview eut lieu en 1983 et se déroula comme suit :
Q. : Vous êtes donc le Secrétaire Général des Nations Unies ?
R. : Si.
Q. : Et vous avez déjà vu Elvis ?
[©18] Mr et Mrs Thomas Threlfall du n‹ 9, The Elms, à Paignton. Ils soutenaient qu'un des grands plaisirs des vacances était d'oublier les journaux ou la télévision et, en fait, de tout laisser derrière soi. Suite à une légère indisposition stomacale contractée par Mr Threlfall, et à une surexposition au soleil de Mrs Threlfall dès son arrivée, c’était la première fois qu’ils quittaient leur chambre depuis une semaine et demie.
[©19] Malgré tous les noms dont la bande s'était parée au fil des ans, des changements en général influencés par les lectures d’Adam ou par ce qu’il avait pu voir à la télé la veille (L’Escadrille d’Adam Young ; Adam et Cie ; le Gang de la Carrière ; le Club des Quatre ; la Légion des Héros vraiment Super; la Bande des Quatre ; la Société des Justiciers de Tadfield ; les Galaxatrons ; l’Agence Presque Tous-Risques ; les Rebelles), tout le monde les appelait toujours Eux, sur un ton rogue, et ils finirent par faire de même.
[©20] Boule-de-Suif Johnson était un gamin triste et gigantesque. Il y en a un dans chaque école. Pas gros, exactement, mais énorme -il porte à peu près les mêmes vêtements que son père. Le papier se déchirait sous ses mains en battoir, les crayons se brisaient entre ses doigts. Les enfants avec lesquels il jouait à des jeux calmes et gentils finissaient foulés par ses pieds de titan, et Boule-de-Suif était devenu une brute quasiment par réflexe de légitime défense. Après tout, mieux valait se faire traiter de brute, ce qui sous-entend un minimum de contrôle et de volonté, que de gros niais maladroit. Il faisait le désespoir du prof de gym : si Boule-de-Suif Johnson avait porté le moindre intérêt au sport, l'école aurait trusté les titres de champion. Mais Boule-de-Suif Johnson n’avait jamais trouvé de sport à sa mesure. Il se consacrait en secret à sa collection de poissons tropicaux, qui lui avait valu plusieurs trophées. Boule-de-Suif Johnson avait le même âge qu'Adam Young, à quelques heures près, et ses parents ne lui avaient jamais avoué qu'il était adopté. Vous voyez ? Pour l'histoire des bébés, c'est vousqui aviez raison.








