Текст книги "De bons présages"
Автор книги: Terence David John Pratchett
Соавторы: Neil Gaiman
сообщить о нарушении
Текущая страница: 11 (всего у книги 24 страниц)
– J’ai peur que non.
– Des vaches qui crèvent juste après qu’une fumelle les aye regardées ?
– Non !
– Bon, alors, c’est quoi ? » Shadwell alla d’un pas traînant jusqu’au placard marron poisseux et y prit une boîte de lait condensé.
« Il se passe de drôles de choses », répondit Newt.
Il y avait consacré des semaines. Shadwell avait vraiment laissé le travail s’accumuler. Certains journaux remontaient à plusieurs années. Newton avait une excellente mémoire, sans doute parce qu’au cours de ses vingt-six ans d’existence il avait eu très peu de choses pour la remplir. Il était devenu expert en quelques sujets particulièrement ésotériques.
« On dirait qu’il y a du nouveau chaque jour, expliqua Newt en feuilletant les rectangles de papier journal. Il est arrivé quelque chose de bizarre dans les centrales nucléaires, et personne ne semble savoir ce que c’est. Et certains affirment que l’Atlantide, le continent englouti, est remonté en surface. » Il semblait fier de ses efforts.
Le canif de Shadwell perça la boîte de lait condensé. On entendit au loin un téléphone sonner. Les deux hommes l’ignorèrent instinctivement. Tous les appels étaient pour madame Tracy, d’ailleurs, et certains n’avaient pas été conçus pour l’oreille de l’homme; le premier jour, Newt avait consciencieusement répondu au téléphone, avait attentivement écouté la question, avait répondu : « À vrai dire, un slip kangourou 100 % coton de chez Marks & Spencer », et s’était retrouvé seul en ligne.
Shadwell aspira à fond. « Ach, c’est point eud’vrais phénomènes, ça. Les sorcières font pas des trucs eud’ce genre. Elles, leur spécialité, c’est plutôt de faire sombrer les choses, sais-tu. »
La bouche de Newt s’ouvrit et se referma plusieurs fois.
« Si nous voulons êt’forts dans not’lutte contre la sorcellerie, on ne peut point s’permettre d’être distraits par ce genre eud’choses, poursuivit Shadwell. Tu n’aurais rien de plus sorciéreux ?
– Mais des soldats américains ont débarqué pour protéger l’Atlantide de je ne sais quoi, gémit Newt. Un continent mythiquec
– Y a-t-y des sorcières, dessus ? s’enquit Shadwell, manifestant une étincelle d’intérêt pour la première fois.
– On ne le dit pas.
– Peuchère, alors c’est uniquement des histoires de politique et de géographie », fit Shadwell, abandonnant le sujet.
Madame Tracy passa la tête par la porte. « Cououou-cou, M r Shadwell », dit-elle en adressant à Newt un petit signe amical de la main. « Un monsieur au bout du fil demande à vous parler. Bonjour, M r Newton.
– Vade rétro, gourgandine, répondit automatiquement Shadwell.
– Il a l’air très bien élevé, continua madame Tracy sans faire attention. Et je vais aller nous acheter un beau petit morceau de foie pour dimanche.
– Plutôt souper avec le Diable, créature.
– Alors, si vous voulez bien me rendre les assiettes de la semaine dernière, ça me rendrait bien service. Vous serez un amour », acheva madame Tracy. Puis elle repartit en titubant sur des talons de dix centimètres, vers son appartement et ses mystérieuses activités un instant interrompues.
Tandis que Shadwell partait en bougonnant répondre au téléphone, Newt contempla ses coupures de presse avec un air catastrophé. L’une d’elles racontait que les mégalithes de Stonehenge changeaient de position, comme de la vulgaire limaille de fer dans un champ magnétique.
Il suivit vaguement un des côtés de la conversation.
« Qui ? Ah. Oui-da. Oui-da. Vous dites ? Et ce serait quoi, comme genre eud’travail ? Dame. Comme vous dites, m’sieur. Et cet endroit se trouveraitc ? »
Mais les pierres qui se déplacent mystérieusement n’étaient pas la tasse de thé – ou plutôt la boîte de lait – de Shadwell.
« Parfait, parfait, assurait Shadwell. Nous nous y mettrons sur-le-champ. J’mettions ma meilleure équipe sur l’affaire et j’vous confirmerions not’ succès sans délai, j’n’en doutions point. Bien le bonsoir, monsieur. Et qu'Il vous bénisse également, monsieur. » On entendit le ding d’un combiné qu’on raccroche, et la voix de Shadwell, qui avait fini la conversation métaphoriquement plié en deux à force de déférence, grommela : « “Mon cher enfant” ! ‘Spèce de tantouze sudiste 26! »
Il revint à pas traînants dans la pièce, puis considéra Newton comme s’il avait oublié les raisons de sa présence ici.
« C’était quoi, toutes ces histoires que tu m’as sorties ? demanda-t-il.
– Tous ces événements qui se passentc commença Newt.
– Oui-da. » Shadwell continua à ne pas le voir tout en tapotant d’un air pensif la boîte de lait contre ses dents.
« Eh bien, il y a une petite ville qui jouit d’un temps incroyable depuis des années, poursuivit Newt, désemparé.
– Quoi ? Des pluies de grenouilles et autres ? » La mine de Shadwell s’illumina un peu.
« Non. Simplement, elle bénéficie d’un temps normal pour la saison.
– Et c’est ça qu’t appelles des phénomènes ? J’en avions vu, moi, des phénomènes, à t’en faire dresser les cheveux sur le crâne, mon gaillard. » Il recommença son tapotement.
« Et depuis quand a-t-on déjà vu un temps de saison ? répliqua Newt, légèrement agacé. Un temps normal pour la saison n’a rien de normal, sergent. Là-bas, il neige à Noël. C’était quand, la dernière fois que vous avez vu de la neige pour Noël ? Et des mois d’août longs et chauds ? Chaque année ? Et des automnes dorés ? Le genre de temps dont on rêve quand on est gosse ? Jamais de neige le 5 novembre, pour les feux de Guy Fawkes, et toujours la veille de Noël ? »
Le regard de Shadwell semblait perdu dans le vide. Il s’immobilisa, la boîte de lait à mi-chemin de ses lèvres.
« J’rêvions jamais, étant gosse », dit-il doucement.
Newt eut la sensation de vaciller au bord d’un puits sombre et terrible. Mentalement, il battit en retraite.
« C’est bizarre, en tout cas, fit-il. Ici, un météorologue parle de moyennes et de normes, de microclimats et de choses dans ce genre.
– Ce qui signifie ?
– Ça signifie qu’il ne sait pas comment expliquer la chose », répondit Newt, qui n’avait pas passé des années sur les rives des affaires sans apprendre une ou deux choses. Il coula un regard en biais vers l’Inquisiteur sergent.
« Les sorcières ont la réputation d’influer sur le temps, suggéra-t-il. J’ai vérifié dans le Descouvertes. »
Ô mon Dieu, ou n’importe quelle entité compétente, faites que je ne passe pas une soirée de plus dans cette pièce-cendrier, à découper des articles dans les journaux. Faites-moi sortir au grand air. Accordez-moi l’équivalent AdI d’un stage de ski nautique en Allemagne.
« C’est à soixante-dix kilomètres, pas plus, risqua-t-il. J’avais pensé aller y faire un petit tour demain. Histoire de jeter un coup d’œil, quoi. Je paierai l’essence », ajouta-t-il.
Shadwell s’essuya la lèvre supérieure d’un air méditatif.
« Cet endroit, demanda-t-il, il s’appellerait point Tadfield, par hasard ?
– C’est bien ça, M r Shadwell. Comment le savez-vous ?
– J’me demandions bien à quoi il s’amuse, le Sudiste ? souffla Shadwell pour lui-même. Hééééé, ma foué, reprit-il à voix haute. Et pourquoi pas ?
– Qui s’amuse, sergent ? »
Shadwell ignora la question. « Oui-da. Ça peut point faire de mal, ma foué. Et tu paierais l’essence, tu dis ? » Newt hocha la tête.
« Alors, passe ici à neuf heures, demain matin, avant de partir.
– Pourquoi donc ?
– Pour prendre ton Arsenal du Bon Droit. »
☎
Newt venait à peine de partir que le téléphone sonna à nouveau. Cette fois-ci, c’était Rampa, qui donna à peu près les mêmes instructions qu’Aziraphale. Shadwell les nota à nouveau pour la forme, tandis que madame Tracy, ravie, papillonnait autour de lui.
« Deux appels le même jour, M r Shadwell, disait-elle. Mais votre petite armée a le vent en poupe !
– Ach, arrière, ribaude en bacchanale », marmonna Shadwell en claquant la porte. Tadfield, songeait-il. Bah, du moment qu’ils payaient rubis sur l’onglec
Ni Aziraphale ni Rampa ne dirigeaient l’Armée des Inquisiteurs, mais ils en approuvaient tous deux l’existence ou, du moins, ils savaient que son existence serait bien vue de leurs supérieurs. Elle figurait donc au catalogue des agences d’Aziraphale, parce que c’était une armée d’inquisiteurs après tout, et qu’il faut soutenir les chasseurs de sorcières, tout comme les États-Unis se doivent d’encourager les gens qui se proclament anticommunistes. Et elle apparaissait sur les listes de Rampa pour une raison légèrement plus sophistiquée : des gens comme Shadwell ne font aucun tort à la cause des Enfers. Bien au contraire, pensait-on.
Au sens le plus strict, ce n’était pas non plus Shadwell qui dirigeait l’Adl. Selon les livres de comptes de Shadwell, le chef était un certain Inquisiteur général Smith. Ses subalternes étaient les Inquisiteurs colonels Green et Jones, et les Inquisiteurs majors Jackson, Robinson et Smith (aucun lien de parenté). Ensuite venaient les Inquisiteurs majors Poêle, Frigo, Lait et Placard, parce que, arrivée à ce point, l’imagination limitée de Shadwell commençait à peiner. Et les Inquisiteurs capitaines Smith, Smith, Smith, Smythe et Idem. Et cinq cents Inquisiteurs première classe, caporaux et sergents. Ils comptaient bon nombre de Smith, mais c’était sans importance : ni Rampa ni Aziraphale ne s’étaient donné la peine de lire la liste jusqu’au bout. Ils se contentaient de verser la solde.
Après tout, les deux versements additionnés atteignaient à peine les soixante livres par an.
Pour Shadwell, il n’y avait là rien de criminel. L’armée était une responsabilité sacrée et il fallait bien faire quelque chose. Les neuf pence de prime ne rentraient plus aussi facilement que dans le temps.
Samedi
C’était le samedi matin, très tôt, le dernier jour du monde, et le ciel était plus rouge que le sang.
Le commissionnaire de l’International Express négocia prudemment le virage à soixante-cinq à l’heure, repassa en seconde et se rangea sur l’herbe du bas-côté.
Il descendit de la fourgonnette et plongea immédiatement dans un fossé pour éviter un camion qui avait pris le virage à un bon cent trente de moyenne.
Il se releva, ramassa ses lunettes, les rechaussa, récupéra son paquet et son carnet à souches, débarrassa son uniforme des traces d’herbe et de boue, puis, comme si l’idée lui en venait seulement maintenant, brandit le poing en direction du camion qui diminuait rapidement à sa vue.
« Ça devrait pas être permis, saleté de camions, ça respecte pas les autres usagers de la route. Ce que je dis toujours, ce que je dis toujours, c’est : souviens-toi, mon gars, sans voiture, t’es rien qu’un piéton, toi aussic »
Il dévala l’escarpement herbu, enjamba une barrière basse et se retrouva au bord de la rivière Beurque.
Le commissionnaire de l’international Express longea les berges, le colis à la main.
Un peu plus loin sur la rive était assis un jeune homme, tout de blanc vêtu. Il n’y avait personne d’autre en vue. Il avait les cheveux blancs, la peau crayeuse et son regard remontait et descendait le cours de la rivière, comme s’il admirait le panorama. Il avait l’allure de ces poètes romantiques victoriens, juste avant que la tuberculose et l’abus de drogues commencent à vraiment faire sentir leur effet.
L’homme de l'International Express n’y comprenait rien. Enfin, quoi, dans le temps, et ce n’était pas si loin que ça, on voyait un pêcheur tous les dix mètres, le long de la berge. Les enfants jouaient là ; des couples d’amoureux venaient écouter les friselis et les gargouillis de l’eau qui coule, pour se tenir par la main, pour se sentir tout romantiques devant les couchers de soleil du Sussex. Il avait fait ça avec Maud, sa légitime, avant leur mariage. Ils y étaient venus s’y délasser, et, en une occasion mémorable, s'y enlacer.
Les temps changent, songea le commissionnaire.
Maintenant, des empilements blancs et bruns de mousse et de rejets descendaient avec majesté le cours de la rivière, la couvrant souvent sur des mètres à la ronde. Et aux endroits où la surface de l’eau était visible, elle était parée d’une moire monomoléculaire de dérivés pétroliers.
On entendit un lourd bruissement et un couple d’oies, soulagées d’être rentrées en Angleterre au terme d’un vol long et épuisant à travers l’Atlantique Nord, se posèrent sur l’eau lissée par l’irisation, pour couler sans laisser de traces.
C’est un drôle de monde, songea le commissionnaire. La Beurque, qui avait été la plus jolie rivière en cette partie du monde, n’était plus qu’un égout industriel haut de gamme. Les cygnes coulent à pic et les poissons remontent à la surface.
Voilà, c’est ça, le progrès. On n’arrête pas le progrès.
Il était arrivé près de l’homme en blanc.
« ’Scusez moi, m’sieur. Je cherche un certain M. Crayeux ? »
L’homme en blanc hocha la tête sans rien dire. Il continua d’admirer la rivière, suivant des yeux une spectaculaire structure d’écume et de détritus.
« Si beau, murmura-t-il. C'est si beau, bon sang. »
Le commissionnaire se trouva temporairement à court de mots. Puis il passa en automatique. « C'est un drôle de monde, y a pas à dire. C'est vrai, quoi : on parcourt la planète entière pour faire ses livraisons et voilà qu’on se retrouve pratiquement chez soi. Je veux dire, je suis né dans le coin, j’y ai été élevé, m’sieur, et j’ai été en Méditerranée, et à Des Moines, c’est en Amérique, m’sieur, et me voilà, et tenez, voilà votre paquet, m’sieur. »
Un certain M. Crayeux prit le colis, le carnet à souches, et signa le bon de livraison. Le stylo commença à perdre de l’encre pendant l’opération et la signature s’effaça au fur et à mesure qu’il la traçait. C’était un mot assez long, qui commençait par P, se poursuivait par un pâté, et se terminait par ence, peut-être, ou bien ution.
« Je vous remercie bien, m’sieur », fit le commissionnaire.
Il remonta le long de la berge en direction de la route encombrée sur laquelle il avait garé sa camionnette, tout en essayant de ne pas regarder la rivière.
Derrière lui, l’homme en blanc ouvrit le colis. À l’intérieur, il y avait une couronne – un anneau de métal blanc serti de diamants. Il la contempla quelques secondes, d’un air satisfait, avant de s’en coiffer. Elle scintilla sous les feux du soleil levant. Puis sa surface argentée, qui avait commencé à se ternir quand ses doigts l’avaient touchée, fut complètement envahie ; et la couronne vira au noir.
Blanc se leva. Un des avantages de la pollution atmosphérique, c’est qu’elle donne lieu à des levers de soleil prodigieux. On aurait dit que quelqu’un avait incendié les cieux.
Et une allumette négligemment jetée aurait incendié la rivière, mais hélas, le temps pressait. Dans son esprit, il savait où et quand se rencontreraient les Quatre, et il devait se hâter pour être là-bas dans l’après-midi.
Peut-être allumera-t-on un incendie dans les cieux, après tout, se dit-il. Et il quitta ce lieu, de façon presque imperceptible.
L’heure était presque arrivée.
Le commissionnaire avait laissé sa camionnette garée sur l’herbe du bas-côté, au bord de la nationale. Il regagna la portière du conducteur (avec prudence, car voitures et camions continuaient à jaillir du virage), passa la main par la vitre ouverte et prit la Liste sur le tableau de bord.
Bon. Plus qu’une livraison à faire.
Il lut attentivement les directives sur le bon de livraison.
Il les relut, en s’attachant particulièrement à l’adresse, et au message. L’adresse tenait en un seul mot : Partout.
Ensuite, avec son stylo qui fuyait, il rédigea un mot rapide à l’intention de sa femme, Maud. Il inscrivit seulement : Je t’aime.
Alors, il replaça la liste sur le tableau de bord, regarda à gauche, à droite, et encore à gauche, puis il entreprit de traverser la route d’un pas résolu. Il était parvenu au milieu quand un énorme bolide venu d’Allemagne surgit du virage, piloté par un chauffeur que la caféine, de petites pilules blanches et les règlements de la CEE en matière de transports avaient rendu fou.
Le commissionnaire le regarda s’éloigner.
Fichtre, songea-t-il. Il est pas passé loin, celui-là.
Puis il baissa les yeux vers le caniveau.
Oh, songea-t-il.
OUI, acquiesça une voix derrière son épaule gauche ou, du moins, derrière le souvenir de son épaule gauche.
Le commissionnaire se tourna, regarda et il vit. Tout d’abord, il ne trouva pas ses mots, il ne retrouvait plus rien. Et puis les automatismes de toute une vie professionnelle prirent les commandes, et il dit : « Un message pour vous, m’sieur.
Pour moi ?
– Oui, m’sieur. » Il regretta de ne plus avoir de gorge. S’il en avait encore possédé une, il aurait pu déglutir. « Pas de colis, j’en ai peurc euh, m’sieur. C’est un message.
Eh bien, allez-y. Lisez-le-moi.
– Voilà, m’sieur. Ahem. Venez et voyez.
ENFIN. Son visage portait un sourire, mais, étant donné le genre de visage dont il s’agissait, il n’aurait pu en être autrement.
Merci, poursuivit-il. Je dois vous féliciter de votre CONSCIENCE PROFESSIONNELLE.
« Je vous demande pardon ? » Feu le commissionnaire tombait à travers une brume grise, et il n’y distinguait que deux points bleus, qui auraient pu être des yeux, ou qui auraient pu être de lointaines étoiles.
NE VOYEZ PAS ÇA COMME UN DÉCÈS, dit la mort, DITES-VOUS QUE VOUS PARTEZ EN AVANCE POUR ÉVITER LES EMBOUTEILLAGES.
Le commissionnaire se demanda un instant si son nouvel interlocuteur avait fait de l’humour, et décida que non; et puis il n’y eut plus rien.
☎
Ciel rouge le matin. Il allait pleuvoir.
Oh, que oui.
☎
L’Inquisiteur sergent Shadwell recula, la tête inclinée sur le côté. « Parfait, dit-il. Te vlà paré. Tas ben tout ?
– Oui, sergent.
– Le pendule de découverte ?
– Pendule de découverte, oui.
– Poucettes ? »
Newt déglutît et tapota sa poche.
« Poucettes, confirma-t-il.
– Allume-feu ?
– Là, sergent, je crois vraiment quec
– Allume-feu ?
– Allume-feu 27 , répondit tristement Newt. Et allumettes.
– Cloche, livre et chandelle ? »
Newt tapota une autre poche. Elle contenait un sac en papier renfermant une clochette du genre dont on se sert pour agacer les perruches, une bougie rose tendance gâteau d’anniversaire, et un livre minuscule, intitulé Le Bréviaire des petites mains. Shadwell avait insisté, disant que, bien que les sorcières soient sa cible première, un bon Inquisiteur ne devait jamais laisser passer l’occasion d’un exorcisme vite fait, et devait toujours avoir sur lui le matériel adéquat.
« Cloche, livre et chandelle, confirma Newt.
– Épingle ?
– Épingle.
– C’est bien, ça. Faut jamais oublier son épingle. C’est la baïonnette de ton arsenal d’lumiâire. »
Shadwell recula d’un pas. Newt constata avec stupeur que les yeux du vieillard s’étaient embués.
« Jaimerions bien aller avec toué, dit-il. Ben sûr, ça s’ra rien, mais ça s’rait ben agréable d’aller trotter. C’est une vie ben dure, sais-tu, s’coucher dans les fougères humides pour espionner leurs danses démoniââques. Ça t’rentre dans la moelle, c’est quéq’chose eud’tenible. »
Il se redressa et salua.
« Va donc, deuxième classe Pulsifer. Que les forces de la glorification t'accompââgnent. »
Quand la voiture de Newt fut partie, Shadwell songea à quelque chose, une tâche qu’il n’avait pas encore eu le temps d’accomplir. Il lui fallait une épingle. Pas une épingle à usage militaire, sorcières (à l’intention des). Rien qu’une épingle toute simple, du genre qu’on plante dans les cartes.
La carte était accrochée au mur. Elle n’indiquait ni Milton Keynes, ni Harlow. C’est à peine si on y trouvait Manchester et Birmingham. Voilà trois siècles quelle servait de carte de campagne à l’état-major de l’armée. Quelques épingles y étaient encore fichées, principalement dans le Yorkshire et le Lancashire, quelques-unes dans l’Essex, mais elles étaient presque totalement rongées par la rouille. Ailleurs, de simples moignons bruns indiquaient la lointaine mission d’un Inquisiteur de jadis.
Shadwell finit par dénicher une épingle dans le bric-à-brac qui encombrait un cendrier. Il souffla dessus, la frotta pour la faire reluire, plissa les yeux en examinant la carte jusqu’à ce qu’il localise Tadfield, et planta triomphalement l’épingle.
Elle brillait.
Shadwell fit un pas en arrière et exécuta un nouveau salut. Il en avait les larmes aux yeux.
Ensuite, il exécuta un demi-tour impeccable et salua la vitrine. Elle était vieille et abîmée, et la glace en était brisée, mais d’une certaine façon, elle symbolisait l’AdI. Elle abritait l’argenterie du régiment (le trophée inter-bataillons de golf, qu'on n’avait plus disputé depuis soixante-dix ans, hélas) ; elle abritait l’Arquebuse à chargement par le canon de l’Inquisiteur colonel Vous-ne-mangerez-point-du-sang-de-toute-chair-et-quiconque-en-mangera-sera-puni-de-mort Dalrymple ; elle abritait une collection de noix, apparemment : en fait, il s’agissait de têtes réduites de chasseurs de têtes, don de l’Inquisiteur sergent-major Horace « Flinguez-les les premiers » Narker, qui avait beaucoup bourlingué en contrées étrangères ; elle abritait des souvenirs.
Shadwell se moucha, bruyamment, sur sa manche.
Puis il ouvrit une boîte de lait condensé pour son petit déjeuner.
Si les bataillons de la glorification avaient voulu accompagner Newt, ils seraient tombés en pièces. Pour la bonne raison que, Shadwell et Newt exceptés, tout le monde était mort depuis belle lurette.
On aurait tort de croire que Shadwell (Newt ne sut jamais s’il avait un prénom) était un cinglé isolé.
Seulement, les autres n’étaient plus de ce monde, depuis quelques siècles, pour la plupart. Jadis l’Armée avait vraiment l’ampleur que lui prêtait actuellement la comptabilité aménagée de façon si créative par Shadwell. Newt avait été étonné d’apprendre que l’Armée des Inquisiteurs avait des antécédents aussi longs et presque aussi sanglants que son homologue moins surnaturel.
Les tarifs des Inquisiteurs avaient été édictés par Oliver Cromwell et jamais révisés depuis. Les officiers touchaient une couronne, et le général, un souverain. Ce n’était qu’une somme symbolique, bien entendu, puisqu’on touchait neuf pence par sorcière démasquée et qu’on avait droit de priorité sur ses possessions.
Ces primes de neuf pence finissaient par vraiment compter dans une solde. Par conséquent, Shadwell avait parfois connu des périodes difficiles avant de se retrouver à émarger aux registres du Ciel et de l’Enfer.
Newt touchait un ancien shilling par an 28 .
En retour, il était tenu de conserver à tout moment sur sa personne « de l’amadou, des allumettes soufrées », quoique Shadwell lui ait signalé qu’un briquet Bic faisait parfaitement l’affaire. Shadwell avait salué l’invention du briquet à cigarette breveté dans le même état d’esprit que les soldats conventionnels avaient accueilli le fusil à répétition.
Pour Newt, c’était un peu comme s’il appartenait à une de ces organisations qui passent leur temps à reconstituer la guerre civile anglaise ou la guerre de Sécession américaine. Ça faisait une sortie le dimanche, et aidait à maintenir les grandes et belles traditions qui avaient conduit la civilisation occidentale au point où elle en était arrivée.
Une heure après avoir quitté le quartier général, Newt se gara sur une aire de repos et farfouilla dans la boîte posée sur le siège à côté de lui.
Ensuite, il baissa la vitre, en se servant d’une paire de tenailles, la poignée étant tombée depuis longtemps.
Il balança le paquet d’allume-feu par-dessus la haie. Un instant plus tard, les poucettes le suivirent.
Il hésita quant au reste des ustensiles, puis les remit dans la boîte. L’épingle était du matériel militaire de qualité, avec une belle tête en ébène, comme une épingle à chapeau de dame.
Il en connaissait l’usage. Il avait beaucoup lu. Shadwell lui avait chargé les bras d’une pile d’opuscules dès leur première rencontre, mais l’Armée avait également accumulé nombre de livres et de documents qui, de l’avis de Newt, rapporteraient une fortune si on les mettait jamais en vente.
On plantait l’épingle dans les suspects. S’ils avaient un point insensible sur leur corps, on les déclarait sorciers. Simple. Quelques Inquisiteurs malhonnêtes s’étaient servis d’aiguilles rétractiles, mais celle-ci était d’acier solide et loyal. Newt ne pourrait jamais plus regarder Shadwell en face s’il se débarrassait de l’épingle. En plus, ça portait probablement malheur.
Il redémarra et reprit la route.
Newton pilotait une Wasabi. Il l’appelait Jesse James, en espérant qu’on lui en demanderait un jour la raison.
Il faudrait être un historien très minutieux pour déterminer sans erreur le jour exact où les Japonais, jusque-là considérés comme des automates démoniaques qui copiaient tout ce que produisait l’Occident, devinrent d’habiles et astucieux ingénieurs capables de dépasser l’Occident de cent coudées. Mais la Wasabi avait justement été conçue en cette journée de transition, et elle combinait les défauts traditionnels de la plupart des automobiles occidentales avec une horde de catastrophes imaginatives dont l’absence a fait la gloire actuelle de firmes comme Honda et Toyota.
De fait, malgré tous ses efforts, Newt n’en avait jamais vu d’autre que la sienne sur les routes. Pendant des années, et sans grande conviction, il avait chanté à ses amis les louanges du véhicule, de son économie, de son efficacité, dans l’espoir insensé que l’un d’entre eux en achèterait une : on souffre toujours mieux à plusieurs.
Il avait en vain fait l’éloge de son moteur 823 cc, de sa boîte à trois vitesses, de ses incroyables options de sécurité, comme l’Air Bag qui se gonflait en cas de danger – par exemple quand vous faisiez du soixante-dix kilo-mètres-heure sur une route droite et sèche, mais que vous alliez avoir un accident à cause du gros ballon qui vous bouchait soudain la vue. Il avait évoqué avec des accents quasi lyriques la radio de fabrication coréenne, qui captait Radio Pyongyang avec une netteté stupéfiante, et la voix électronique de synthèse qui vous avertissait que vous ne portiez pas votre ceinture de sécurité, alors que vous l’aviez bouclée ; elle avait été programmée par quelqu’un qui ne comprenait ni l’anglais, ni même le japonais. C’était du grand art, affirmait-il.
L’art en question devait plutôt être la poterie.
Ses amis hochaient la tête et approuvaient; en leur for intérieur, ils se juraient que, s’ils devaient jamais choisir entre l’achat d’une Wasabi ou la marche, ils investiraient dans une paire de chaussures ; de toute façon, ça reviendrait au même. En effet, une des raisons de l’incroyable sobriété de la Wasabi était le temps qu’elle passait immobilisée dans des garages, tandis qu’arbres à cames et autres pièces détachées transitaient par la poste, en provenance du dernier agent Wasabi au monde, à Nigirizushi, au Japon.
Dans ce vague état de transe très zen que connaissent la plupart des conducteurs au volant, Newt se surprit à s’interroger sur la façon exacte dont on employait l’épingle. Fallait-il dire : « J’ai une épingle et je n’hésiterai pas à m’en servir » ? L’homme à l’épingle d’orc Les Epinglerosc Les épingles de Navaronec La vieille épinglec
Newt aurait peut-être été intéressé d’apprendre que, des trente mille femmes soumises à l’épreuve de l’épingle au cours de siècles de chasse aux sorcières, vingt-neuf mille avaient dit : « Ouille », neuf cent quatre-vingt-dix-neuf n’avaient rien senti à cause de l’usage de l’épingle rétractile déjà évoquée, et une avait affirmé que l’épingle l’avait miraculeusement guérie de son arthrite à la jambe.
Cette dernière s’appelait Agnès Barge.
C’était le grand échec de l’Armée des Inquisiteurs.
Une des premières mentions portées dans les Belles et bonnes prophétiesconcernait la propre mort d’Agnès.
Les Anglais, race composée dans son ensemble d’individus bassement matérialistes et indolents, n’avaient pas manifesté pour brûler les femmes la ferveur d’autres pays d’Europe. En Allemagne, les bûchers avaient été édifiés et entretenus avec une constance et une régularité toutes teutonnes. Même les pieux Écossais, enferrés au long de leur histoire dans un interminable combat contre leurs ennemis héréditaires les Écossais, avaient réussi à allumer quelques bûchers pour occuper les longues soirées d’hiver. Mais les Anglais ne semblèrent jamais s’y intéresser vraiment.
Les circonstances de la mort d’Agnès Barge, qui marqua en Angleterre la fin des chasses sérieuses aux sorcières, ou peu s’en faut, apportent peut-être un début d’explication. Une foule hurlante, acculée à la fureur la plus totale par cette manie qu’avait Agnès de se promener partout en étant intelligente et en aidant les gens, se présenta un soir d’avril devant sa maison, pour la trouver assise, revêtue de son manteau, en train de les attendre.
« Vous e ftes bien en retard, leur dit-elle. Je devrais ro ftir depuis déjà dix minutes. »
Ensuite, elle se leva et claudiqua lentement à travers la foule soudain silencieuse, sortit du cottage et gagna le bûcher qu’on avait érigé à la va-vite sur le pré communal. La légende affirme qu’elle gravit les fagots avec difficulté et qu’elle mit les bras en arrière pour empoigner dans son dos le poteau central.
« Atta fche-moi bien », demanda-t-elle à l’Inquisiteur stupéfait. Puis, tandis que les villageois se regroupaient lentement autour du bûcher, elle leva sa noble tête à la clarté du feu et elle déclara : « Appro fchez-vous bien près, gentil peuple. Appro fchez-vous ju fques le feu vous e fchaude pre fque, car je vous somme de voir comment meurt la dernière vraie sorcière d’Angleterre. Sorcière j’e ftois, car telle on m’a jugée, bien que point ne sçache quel e ftoit mon crime. Et doncques soit mon trépas un message adressé au monde. Appro fchez-vous fort près, vous dicz-je, et safchez bien quel destin efchoit quiconque s’occupoit de ce qu’il n’entend point. »
Puis elle parut sourire en regardant le ciel au-dessus du village et en ajoutant : « Ce ftoit aussi valable pour toi, vieux fol. »
Après cet étrange blasphème, elle se tut. Elle se laissa bâillonner et garda une pose impérieuse, tandis qu’on boutait le feu au bois sec.
La foule s’approcha, et une ou deux personnes dans l’assistance commencèrent à se demander si, à la réflexion, ils avaient tellement bien agi.
Trente secondes plus tard, une explosion emporta le pré communal, balaya toute vie dans la vallée et fut visible jusqu’à Halifax.








