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De bons présages
  • Текст добавлен: 7 октября 2016, 11:18

Текст книги "De bons présages"


Автор книги: Terence David John Pratchett


Соавторы: Neil Gaiman
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– Quelle importance ? trancha le Métatron. C’est forcément la même chose ! »

Forcément ?pensa Rampa. Ils n’en sont pas sûrs. Il commença à sourire comme un idiot.

« Donc, vous n’en êtes pas certains à cent pour cent ? insista Aziraphale.

– On ne nous a pas accordé de comprendre le Plan Ineffable,répliqua le Métatron, mais bien entendu, le Grand Planc

– Mais le Grand Plan ne peut être qu’une portion infime de l’ineffabilité générale, intervint Rampa. Vous ne pouvez pas être sûrs que ce qui se passe actuellement n’est pas correct, d’un point de vue ineffable.

– Zz’est écrit ! beugla Belzébuth.

– Mais c’est peut-être écrit d’une autre façon ailleurs, répondit Rampa. À un endroit où vous ne pouvez pas lire ce qui est écrit.

– En lettres plus grosses, ajouta Aziraphale.

– Et soulignées, précisa Rampa.

– De deux traits, suggéra Aziraphale.

– Peut-être que ce n’est pas seulement le monde qu’on met à l’épreuve, fit Rampa. Peut-être que vous aussi, on vous teste. Hmmm ?

– Dieu ne plaisante pas avec Ses loyaux serviteurs », répliqua le Métatron, mais sa voix contenait une nuance d’inquiétude.

– Ho hooo, ricana Rampa. D'où tu sors ? »

Tout le monde ramena son regard vers Adam. Il semblait réfléchir très soigneusement.

Enfin, il dit : « J'vois pas pourquoi ce qui est écrit est important. Pas quand il s’agit de gens. On peut toujours tirer un trait dessus. »

Une brise balaya la base aérienne. Au-dessus, les armées assemblées ondoyèrent comme un mirage.

Il avait dû régner un silence comparable à l’aube de la Création.

Adam, debout, leur souriait à tous deux, une petite silhouette dressée exactement à mi-chemin entre le Ciel et l’Enfer.

Rampa empoigna Aziraphale par le bras. « Tu sais ce qui s’est passé ? siffla-t-il, surexcité. Il est resté seul ! Il a grandi comme un humain ! Il n’est ni le Mal Incarné, ni le Bien Incarné, il est justec l’Humain incarnéc »

Puis le Métatron dit :

« Je crois qu’il faudra que je demande de nouvelles instructions.

– Moi auzzi », fit Belzébuth. Son visage tordu par la fureur se tourna vers Rampa. « Et je menzzzionnerai ton rôle dans l’affaire, crois-moi. » Il fulmina en regardant Adam. « Quant à ton Père,je ne zzais pas zze qu’il va en direc »

Une explosion assourdissante retentit. Shadwell, qui trépignait d’exaltation horrifiée depuis quelques minutes, avait finalement recouvré suffisamment le contrôle de ses doigts fébriles pour appuyer sur la détente.

Les balles traversèrent l’espace qu’avait occupé Belzébuth. Shadwell ne sut jamais la chance qu’il avait d’avoir raté son coup.

Le ciel se brouilla, puis redevint du simple ciel. Tout au long de l’horizon, les nuées commencèrent à se détricoter.

Madame Tracy rompit le silence.

« Quels gens bizarres ! » dit-elle.

Elle ne voulait pas dire « quels gens bizarres » ; ce qu’elle voulait vraiment dire, elle ne parviendrait sans doute jamais à l’exprimer, sinon en hurlant. Mais le cerveau humain possède d’étonnantes facultés de récupération, et dire « quels gens bizarres » faisait partie du processus de guérison. Avant qu’une demi-heure se soit écoulée, elle penserait avoir trop bu.

« À ton avis, c’est fini ? demanda Aziraphale.

– Pas pour nous, j’en ai peur, répondit Rampa avec un mouvement d’épaules.

– J’crois pas que vous ayez à trop vous inquiéter, leur dit Adam de façon sibylline. Je sais tout de vous deux. Vous tracassez pas. »

Il regarda de nouveau la troupe des Eux, qui s’efforça de ne pas reculer. Il parut réfléchir un moment, puis il déclara : « On a déjà trop changé de choses, d’ailleurs. Mais il me semble que les gens se sentiront mieux s’ils oublient tout ça. Enfin, pas tellement qu’ils oublient,mais qu’ils s’en souviennent pas vraiment. Ensuite, on pourra tous rentrer chez nous.

– Mais tu ne peux pas laisser les choses comme ça ! lança Anathème en se frayant un passage vers lui. Réfléchis à tout ce que tu pourrais faire ! Toutes les bonnes choses.

– Par exemple ? demanda Adam, soupçonneux.

– Eh bienc tu pourrais ressusciter toutes les baleines, pour commencer. »

Il inclina la tête de côté. « Et alors, les gens arrêteraient de les tuer ? »

Elle hésita. Elle aurait aimé pouvoir dire oui.

« Et si les gens recommencent à les tuer, qu’est-ce que tu me demanderas de leur faire ? poursuivit Adam. Non. Je crois que je commence à comprendre comment ça marche, tout ça. Si j’y mets les mains, ça n’en finira plus. Il me semble que la seule solution raisonnable, c’est que les gens sachent bien que, s’ils tuent une baleine, tout ce qu’ils auront, c’est une baleine morte.

– Voilà une attitude très responsable », jugea Newt.

Adam leva un sourcil. « C'est du bon sens, voilà tout », dit-il.

Aziraphale donna à Rampa une tape dans le dos. « Apparemment, nous avons survécu, dit-il. Imagine l’horrible résultat si nous avions fait preuve de la moindre compétence.

– Hmouais, fit Rampa.

– Ta voiture est opérationnelle ?

– Je crois qu’elle aura besoin d’une petite révision, reconnut Rampa.

– Je me disais que nous pourrions déposer ces braves gens en ville. Le moins que je puisse faire, c’est d’inviter madame Tracy au restaurant, certainement. Son jeune ami aussi, bien sûr. »

Shadwell jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, puis leva les yeux vers madame Tracy.

« De qui qu’y cause ? » demanda-t-il devant l’expression triomphante de celle-ci.

Adam alla rejoindre les Eux.

« Je crois qu’il faudrait rentrer, déclara-t-il.

– Mais y s’est passé quoi, exactement ? demanda Pepper. J'veux dire, y avait tous cesc

– Ça n’a plus d’importance.

– Mais tu es capable de faire tant de chosesc » commença Anathème, tandis qu’ils rejoignaient leurs vélos. Newt lui prit gentiment le bras.

« Ce n’est pas une bonne idée, dit-il. Demain sera le premier jour du reste de notre vie.

– Tu sais que parmi tous les clichés galvaudés que j’ai toujours haïs, celui-ci figure en tête de liste ?

– Étonnant, non ? répliqua Newt, ravi.

– Pourquoi as-tu peint Jesse Jamessur la portière de ta voiture ?

– En fait, c’est une plaisanterie.

– Oui ?

– Parce qu’elle représente une menace pour la diligence de tous les mécaniciens », marmonna-t-il, horriblement gêné.

Rampa considéra d’un œil lugubre les contrôles de la jeep.

« Je suis désolé pour la voiture, lui disait Aziraphale. Je sais combien tu l’aimais. Peut-être que si tu te concentrais assez fortc

– Ce ne serait plus la même chose, répondit Rampa.

– Non, je suppose que non.

– Je l’avais achetée neuve, tu comprends. Ce n’était plus une voiture, c’était quasiment devenu une espèce de combinaison que je portais. »

Il renifla. « Qu’est-ce qui brûle ? » demanda-t-il.

Une brise souleva la poussière et la laissa retomber. L’air devint chaud et lourd, emprisonnant les gens comme des mouches dans du sirop.

Il tourna la tête et croisa l’expression horrifiée d’Aziraphale.

« Mais tout est terminé, dit-il. C'est pas possible ! Lec le chose, le moment précis ou je ne sais quoic il est passé ! C'est fini ! »

Le sol se mit à trembler. Le bruit évoquait un métro, mais pas souterrain. C’était plutôt le fracas d’une rame sur le point d’entrer en gare.

Rampa actionna frénétiquement le levier de changement de vitesse.

« Ce n’est pas Belzébuth ! hurla-t-il par-dessus le bruit du vent. C’est Lui ! Son Père ! Ce n’est plus l’Apocalypse, c’est une affaire de famille. Démarre, saleté ! »

Le sol se souleva sous Newt et Anathème, les projetant sur le béton secoué de spasmes. Une fumée jaune fusa des crevasses.

« Un volcan ! cria Newt. Qu’est-ce que c’est ?

– J’en sais rien, mais il n’est vraiment pas content ! » répondit Anathème.

Dans la jeep, Rampa éructait des imprécations. Aziraphale posa la main sur son épaule.

« Il y a des humains, dit-il.

– Je sais, répondit Rampa. Et il y a moi.

– Je veux dire qu’on ne peut pas les laisser comme ça..

– Et alors, quec » commença Rampa. Puis il s’interrompit.

« Ce que je veux dire, c’est que, quand on y réfléchit, on leur a assez causé d’ennuis comme ça. Toi et moi. Au fil des ans. Avec tout ce qu’on a fait.

– On ne faisait qu’obéir aux ordres, marmonna Rampa.

– Oui. Et alors ? Il y a des tas de gens dans l’Histoire qui ne faisaient qu’obéir aux ordres, et regarde tous les ennuis qu’ils ont causés, eux.

– Tu ne suggères quand même pas qu’on essaie de L’arrêter ?

– Qu’a-t-on à y perdre ? »

Rampa allait protester, quand il comprit : il n’y avait plus rien. Tout ce qu’il pouvait perdre, il l’avait déjà perdu. Il ne risquait rien de pire que ce qu’on lui avait déjà promis. Il sentit enfin qu’il était libre.

Il sentit également qu’il y avait un démonte-pneu sous le siège, en tâtonnant. Ça ne suffirait pas, mais rien ne suffirait. D'ailleurs, ce serait beaucoup plus terrible s’il affrontait l’Adversaire avec une arme adéquate. De cette façon, on risquait d’avoir un vague espoir, ce qui rendrait le résultat plus dur encore à supporter.

Aziraphale ramassa l’épée que Guerre avait laissée échapper et la soupesa d’un air pensif.

« Doux Jésus, voilà des années que je n’ai plus utilisé ceci.

– Six mille ans environ, précisa Rampa.

– Ma parole, mais c’est exact. Quelle journée c’était, pas de doute. Le bon vieux temps.

– Pas vraiment », rétorqua Rampa. Le bruit s’amplifiait.

« Les gens savaient faire la différence entre le Bien et le Mal, en ce temps-là, rêva Aziraphale.

– Oui, justement. Réfléchis-y.

– Ah. Oui. Trop d’interventions ?

–  Exactement. »

Aziraphale brandit l’épée. Il y eut un vhouumpfquand elle s’embrasa soudain comme une barre de magnésium.

« Une fois qu’on a appris, ça ne s’oublie pas », dit-il.

Il sourit à Rampa. « Je voulais juste te dire que si on ne s’en sort pasc J’aurai appris que, tout au fond de toi, il y a une étincelle de bonté.

– Et voilà, grimaça Rampa. Il ne me manquait plus que ça. »

Aziraphale lui tendit la main. « J’ai été ravi de te connaître. »

Rampa la prit. « À la prochaine fois, répondit-il. Etc Aziraphale ?

Oui ?

– Souviens-toi simplement que j’aurai appris que, tout au fond de toi, tu étais suffisamment salaud pour valoir la peine qu’on t’apprécie. »

Il y eut un peu de remue-ménage, et ils furent bousculés par la silhouette courte mais virulente de Shadwell, qui brandissait son arquebuse de façon significative.

« J’ferions point confiance à deux tantouzes de sudistes comm’ vous pour estourbir un rat boiteux au fond eud’une barrique, déclara-t-il. On s'bat contre qui, c’tte fois ?

– Le Diable », répondit simplement Aziraphale.

Shadwell hocha la tête, comme si la réponse ne le surprenait pas, jeta l’arquebuse à terre et enleva son chapeau pour dévoiler un front qu’on connaissait et redoutait partout où les combats de rue faisaient la loi.

« C’était ben c’que j’pensions, dit-il. En c’cas, j’allions devoir m’servir eud’ma tête. »

Newt et Anathème les regardèrent s’éloigner de la jeep tous les trois, sur des jambes tremblantes. Avec Shadwell au milieu, ils ressemblaient à un W stylisé.

« Mais que diable vont-ils faire ? demanda Newt. Et qu’est-ce qui se passec qu’est-ce qui leur arrive ? »

Les manteaux d’Aziraphale et de Rampa se fendirent selon les coutures. S’il fallait périr, autant que ce soit sous leur forme véritable. Des ailes se déployèrent en direction du ciel.

Contrairement à la croyance populaire, les démons ont les mêmes ailes que les anges, quoiqu’elles soient souvent mieux soignées.

« Shadwell ne devrait pas aller avec eux ! dit Newt, se relevant tant bien que mal.

– Shadwell ? C'est quoi, ça ?

– C'est mon sergc C'est un type étonnant, tu peux pas comprendrec Il faut que j’aille l’aider !

–  L’aider ? s’exclama Anathème.

– J’ai prêté serment, tout le tremblement. » Newt hésita. « Enfin, une sorte de serment. Et il m’a payé un mois de solde d’avance !

– Et les deux autres, alors, qui sont-ils ? Des amis à toic » commença Anathème, avant de s’interrompre. Aziraphale s’était à demi retourné, et elle reconnut soudain son profil.

« Je sais où je l’ai déjà vu ! » hurla-t-elle, et elle se releva en s’appuyant sur Newt, tandis que le sol continuait de tanguer. « Viens !

– Mais il va se passer quelque chose d’effroyable !

– Ça, s’il a abîmé le livre, tu peux y compter ! »

Newt fouilla son revers et trouva l’épingle officielle.

Il ne savait pas ce qu’il affrontait cette fois-ci, mais il ne possédait que cette épingle.

Ils coururentc

Adam regarda autour de lui. Il baissa les yeux. Son visage adopta une expression d’innocence calculée.

Il y eut un moment de conflit. Mais Adam était sur son propre terrain. Toujours et à jamais, sur son propre terrain.

D'une main, il dessina un vague demi-cercle.

c Aziraphale et Rampa sentirent le monde changer.

Il n'y avait pas de bruit. Pas de fissures. Simplement, à l’endroit où avait commencé à s’ériger un volcan de puissance satanique, il ne restait plus qu’une fumerolle qui se dissipait, et une voiture qui ralentissait pour venir s’arrêter. Dans le calme du soir, son moteur semblait bruyant.

Ce n’était plus une voiture neuve, mais elle était en bon état de conservation. Sans utiliser la méthode de Rampa, toutefois, où un souhait suffisait à éliminer les bosses ; si cette voiture avait un tel aspect, c’est que son propriétaire, on le comprenait instinctivement, avait passé tous ses week-ends pendant vingt ans à faire tout ce que le manuel du propriétaire conseillait de faire chaque week-end. Avant chaque voyage, il en faisait le tour, vérifiait les phares et comptait les roues. Des messieurs sérieux, avec une pipe et des moustaches, avaient rédigé des instructions sérieuses disant ce qu’il fallait faire, et il l’avait fait, parce que c’était un monsieur sérieux, avec une pipe et une moustache, qu’il ne prenait pas ce genre de conseils à la légère, parce que sinon, où allait-on ? Il était assuré exactement comme il le faut. Il conduisait à cinq kilomètres-heure en dessous de la limitation, ou à quatre-vingt-dix, selon la vitesse qui était la plus basse des deux. Il portait cravate, même le samedi.

Archimède a prétendu qu’avec un levier assez long et un point d’appui assez solide, il pourrait soulever le monde.

Il aurait pu s’appuyer sur M r Young.

La portière s’ouvrit et M rYoung descendit de voiture.

« Qu’est-ce qu’il se passe, ici ? demanda-t-il. Adam ? Adam ! »

Mais les Eux filaient en direction du portail.

M r Young regarda l’assemblée stupéfaite. Il restait heureusement assez de présence d’esprit à Rampa et à Aziraphale pour affaler leurs ailes.

« Qu’est-ce qu’il a encore inventé ? soupira M r Young sans vraiment attendre de réponse. Où ce gamin s’est-il encore fourré ? Adam ! Reviens ici tout de suite ! »

Adam obéissait rarement à son père.

Le sergent Thomas A. Deisenburger ouvrit les yeux. Le plus étrange dans le décor qui l’entourait, c’était sa totale familiarité. Sa photographie de lycée était accrochée au mur, sa petite bannière étoilée était fichée dans son verre à dents, juste à côté de la brosse à dents, et même son nounours en peluche portait encore son petit uniforme. Un début d’après-midi se déversait dans sa chambre par la fenêtre ouverte.

Il sentit un fumet de tarte aux pommes. C’était ce qui lui avait le plus manqué lorsqu’il passait ses samedis soir loin de chez lui.

Il descendit l’escalier.

Sa mère était dans la cuisine, et sortait du four une énorme tarte aux pommes pour la faire refroidir.

« Salut, Tommy, dit-elle. Je te croyais en Angleterre.

– Oui, M’man, normativement, j’y suis, M’man, pour protéger le démocratisme, M’man, à vos ordres, dit le sergent Thomas A. Deisenburger.

– C'est très bien, mon chéri, répondit-elle. Ton papa est dans le grand champ, avec Chester et Ted. Ils vont être contents de te voir. »

Le sergent Thomas A. Deisenburger opina.

Il retira son casque militaire et sa veste militaire, et remonta les manches de sa chemise militaire. L’espace d’un instant, il parut plus pensif qu’il ne l’avait jamais été de sa vie. La tarte aux pommes monopolisait une partie de ses méditations.

« M’man, si un individu quelconque tente d’initier une prise de contact avec le sergent Thomas A. Deisenburger par l’entremise de la voie téléphonique, M’man, le susnommé serac

– Tu disais, Tommy ? »

Tom Deisenburger accrocha son arme au mur, au-dessus de la carabine bosselée de son père.

« Je disais : si quelqu’un appelle, M’man, je suis dans le grand champ, avec P’pa, Chester et Ted. »

La camionnette approcha lentement des portes de la base aérienne. Elle s’arrêta. La sentinelle en faction durant le quart de minuit jeta un coup d’œil par la fenêtre, vérifia les accréditations du conducteur et lui fit signe de passer.

La camionnette erra sur le béton.

Elle se gara sur le tarmac désert de l’ancienne piste, près de deux hommes assis qui partageaient une bouteille. L’un d’eux portait des lunettes noires. Bizarrement, personne d’autre ne semblait leur accorder la moindre attention.

« Est-ce que tu essaies de me dire qu’il avait tout prévu ? Depuis le début ? »

Aziraphale essuya consciencieusement le goulot de la bouteille et la lui rendit.

« Il aurait pu, Il aurait pu. On peut toujours Lui demander, je suppose.

– Si je me souviens bien », répondit Rampa, pensif, « – et nous n’avons jamais été vraiment assez proches pour discuter ensemble –, Il n’a jamais été du genre à répondre sans détour. En faitc en fiait, Il ne répondait jamais. Il se contentait de sourire, comme s’il savait quelque chose que tu ignorais.

– Et c’est bien entendu le cas, répondit l’ange. Quel intérêt, sinon ? »

Il y eut un silence et les deux êtres contemplèrent pensivement les lointains, comme s’ils se remémoraient des choses auxquelles ils n’avaient plus pensé depuis longtemps.

Le chauffeur de la camionnette en descendit, muni d’une boîte en carton et d’une paire de pincettes.

Une couronne de métal terni et une balance gisaient sur le tarmac. L’homme les saisit avec ses pincettes et les plaça dans le carton.

Puis il s’approcha du duo autour de la bouteille.

« ’Scusez-moi, messieurs, y aurait dû y avoir une épée quelque part par là. Enfin, du moins, c’est ce qui est marqué là, et je me demandaisc »

Aziraphale parut embarrassé. Il regarda autour de lui, vaguement perplexe, puis se leva, pour découvrir qu’il était assis sur l’épée depuis bientôt une demi-heure. Il se baissa et la ramassa. « Désolé », dit-il et il rangea l’épée dans le carton.

Le conducteur de la camionnette, qui portait une casquette marquée International Express,lui dit que ce n’était pas grave, et que c’était vraiment une bénédiction de les trouver là tous les deux comme ça, parce qu’il avait un bordereau à faire signer pour confirmer qu’il avait bien récupéré ce qu’on l’avait envoyé chercher, et que la journée avait vraiment été mémorable, non ?

Aziraphale et Rampa acquiescèrent avec lui sur ce point. Aziraphale signa le bordereau que lui tendait le chauffeur de la camionnette, attestant qu’une couronne, une balance et une épée avaient bel et bien été perçues, et qu’il fallait les livrer à une adresse délavée, et débiter la facture à un numéro de compte illisible.

L’homme se dirigea vers sa camionnette. Puis il s’arrêta et se retourna.

« Si je devais raconter à ma femme ce qui m’est arrivé aujourd’hui, leur confia-t-il avec un peu de tristesse, elle ne me croirait pas. Et je pourrais pas le lui reprocher, parce que j’y crois pas non plus. » Puis il grimpa dans sa camionnette et s’en fut.

Rampa se leva, les jambes légèrement flageolantes. Il tendit la main à Aziraphale.

« Allons-y, dit-il. On rentre à Londres. C'est moi qui conduis. »

Il prit une jeep. Personne ne l’en empêcha.

Elle était munie d’un lecteur de cassettes. Ce n’est pas un équipement militaire très courant, même sur les véhicules de l’armée américaine, mais Rampa partait inconsciemment du principe que tous les véhicules qu’il conduisait seraient équipés d’un lecteur de cassettes. Celui-ci en posséda donc un, quelques secondes après que Rampa fut monté à bord.

La cassette qu’il y introduisit en conduisant était libellée Haendel : Water Music,et resta la Water Musicde Haendel pendant tout le trajet.

Dimanche

(Le premier jour du reste de leur vie)

Vers dix heures et demie, le livreur de journaux apporta les éditions du dimanche au cottage des Jasmins. Il dut faire trois voyages.

La série de bruits sourds qu’elles firent en s’écrasant sur le paillasson réveilla Newton Pulsifer.

Il laissa dormir Anathème. La pauvre petite était vraiment traumatisée. Quand il l’avait mise au lit, elle était presque incohérente. Elle avait conduit sa vie selon les Prophéties, et il n’y avait plus de Prophéties, désormais. Elle devait avoir l’impression d’être un train qui doit continuer sa route après avoir atteint le terminus.

Désormais, elle pourrait mener une vie où chaque chose serait une surprise, comme tout le monde. Quelle veine !

Le téléphone sonna.

Newt se rua vers la cuisine et décrocha à la seconde sonnerie.

« Allô ? »

Une voix dont l’amabilité forcée se colorait de panique lui répondit.

« Non, dit-il. Ce n’est pas moi. Et ce n’est pas Bidouille, c’est Bidule. Comme dans Théodule. Et elle dort encore.

« Ma foi, poursuivit-il, je suis certain qu’elle ne veut pas faire poser d’isolation. Ni de doubles vitrages. Je veux dire, elle n’est pas propriétaire du cottage, vous voyez ? Elle n’est que locataire.

« Non, je ne veux pas la réveiller pour lui demander. Et, dites-moi, Miss, euhc C’est ça, Miss Morrow, comment se fiait-il que vous ne soyez pas en congé le dimanche, comme tout le monde ?

«  Dimanche, répéta-t-il. Mais non, pas samedi. Pourquoi voulez-vous qu’on soit samedi ? Samedi, c’était hier. Je vous jure qu’on est dimanche. Mais si. Comment ça, vous avez perdu un jour ? Ce n’est pas moi qui l’ai. J'ai l’impression que vous vous êtes un peu laissé emporter par vos ventes dec Allô ? »

Il grommela et raccrocha.

Les démarcheurs par téléphone ! S’il pouvait leur arriver quelque chose d’horriblec

Il fut assailli par un bref instant de doute. On était bien dimanche, non ? Un coup d’œil aux journaux du dimanche le rassura. Si le Sunday Timesaffirmait qu’on était dimanche, on pouvait être assuré qu’il avait mené son enquête. Et hier, c’était samedi. Bien sûr. Hier, c’était samedi, et ce samedi-là, il s’en souviendrait jusqu’à la fin de ses jours, s’il arrivait à se rappeler ce dont il devait se souvenir éternellement.

Puisqu’il était dans la cuisine, Newt décida de préparer le petit déjeuner.

Il se déplaça dans la cuisine aussi silencieusement que possible, pour éviter de réveiller le reste de la maisonnée, et découvrit que chaque bruit était amplifié. La porte de l’antique réfrigérateur faisait un fracas de fin du monde. Le robinet de l’évier avait un débit de gerboise diurétique, mais grondait comme un geyser. Et il n’arrivait pas à trouver quoi que ce soit. Finalement, comme tous les humains qui ont déjeuné seuls dans la cuisine de quelqu’un d’autre depuis l’aube des temps, il se contenta de café soluble, noir et sans sucre 54 .

Un tas de cendres grossièrement rectangulaire, relié plein cuir, reposait sur la table de la cuisine. Newt distinguait à peine les mots « Be es et Bonn » sur la couverture calcinée. Un seul jour peut tout changer, songea-t-il. Ça vous fait passer de l’état de livre de référence absolu à celui de briquette de charbon pour barbecue.

Bien. Voyons. Comment l’avaient-ils récupéré, exactement ? Il se souvenait d’un homme qui sentait la fumée et portait des lunettes noires, même dans l’obscurité. Et il y avait d’autres détails, qui se mélangeaient tousc des gamins à véloc un bourdonnement désagréablec une petite frimousse sale qui le regardaitc Tout cela flottait dans sa tête, pas vraiment oublié, mais suspendu au bord de sa mémoire, un souvenir d’événements fictifs 55 . Comment était-ce possible ?

Assis, il contempla le mur jusqu’à ce qu’un cognement à la porte le ramène à la réalité.

Sur le seuil se trouvait un petit homme impeccablement vêtu d’une gabardine noire. Il tenait une boîte en carton et adressa à Newt un sourire étincelant.

« Mrc » Il consulta la feuille de papier qu’il avait dans une main. « c Pulzifer ?

– Pulsifer. Ça se prononce ”esse ‘‘.

– Je suis vraiment confus. Je ne l’ai vu qu’écrit Euhc Bon. Bien. Il semblerait que ceci soit pour vous et pour M me Pulsifer. »

Newt le regarda d’un œil atone.

« Il n'y a pas de M me Pulsifer », dit-il froidement.

L’homme retira son chapeau melon.

« Oh, je suis réellement navré.

– Je veux direc bon, il y a ma mère, mais elle n’est pas morte, elle habite juste à Dorking. Je ne suis pas marié.

– Comme c’est étrange. La lettre en fait, hemc expressément mention.

– Mais qui êtes-vous ? » Newt n’était vêtu que de son pantalon et il faisait frisquet sur le pas de la porte.

L’homme plaça la boîte en équilibre précaire et pécha une carte de visite dans une de ses poches intérieures. Il la tendit à Newt.

On y lisait :

Giles Baddicombe Robey,

Robey, Redfeam et DeHasard

Avoués

13 Demdyke Chambers

Preston

« Oui ? dit poliment Newt. Et que puis-je pour votre service, M r Baddicombe ?

– Vous pourriez me prier d’entrer.

– Vous ne m'apportez pas une citation à comparaître, j’espère ? » demanda Newt. Les événements de la veille flottaient dans sa mémoire comme un nuage, changeant d’aspect chaque fois qu’il croyait pouvoir distinguer quelque chose, mais il avait vaguement souvenir de déprédations et redoutait des représailles, sous une forme ou une autre.

« Non, répondit M r Baddicombe avec une expression légèrement vexée. Nous avons des employés qui s’occupent de ce genre de choses. »

Il passa à côté de Newt et alla déposer sa boîte sur la table.

« Je dois à la vérité de dire que l’étude au grand complet se passionne pour cette affaire. M r DeHasard serait venu en personne, mais il ne supporte plus beaucoup les déplacements.

– Écoutez, dit Newt. Je ne comprends absolument rien à ce que vous me racontez.

– Voici », dit M r Baddicombe en présentant la boîte avec un sourire. On aurait dit Aziraphale, quand il se préparait à exécuter un tour de magie. « Ceci est à vous. Quelqu’un tenait à ce que vous l’ayez. Les instructions étaient formelles.

– Un cadeau ? » Newt observa prudemment le carton emballé de scotch, puis il farfouilla dans le tiroir de la cuisine en quête d’un bon couteau.

« Plutôt un legs, me semble-t-il. Voyez-vous, nous l’avons en notre possession depuis trois cents ans. Oh, pardon ! J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? Passez le doigt sous l’eau du robinet, ça ira mieux.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » demanda Newt, mais le froid du soupçon commençait à l’envahir. Il suçota sa coupure.

« Une drôle d’histoirec – vous permettez ? Je m’assois – et bien entendu, je ne connais pas tous les détails, puisque je ne suis entré dans la pratique qu’il y a quinze ans, maisc »

c la firme était déjà une très petite étude de notaires quand on y avait discrètement fiait parvenir le coffret ; Redfeam, DeHasard et les deux Robey (ne parlons même pas de M r Baddicombe) étaient encore bien loin dans le futur. Le simple clerc de notaire qui avait accepté la livraison avait été surpris de découvrir, attaché sur le dessus du coffret par de la ficelle, une lettre qui lui était adressée.

Elle contenait certaines directives et cinq faits captivants concernant l’histoire des dix ans à venir qui, si un jeune homme habile en usait à bon escient, lui assurerait suffisamment de finances pour entreprendre une carrière très fructueuse dans le domaine du Droit.

Il lui suffisait de s’assurer que le coffret resterait en bon état pendant un peu plus de trois cents ans, pour être ensuite livré à une adresse précisec

« c évidemment, la firme a changé de mains plusieurs fois au cours des siècles, acheva M r Baddicombe. Mais la boîte a toujours fait partie du cheptel, si j’ose dire.

– Je ne savais pas qu’on fabriquait déjà des petits pots Jacquemaire au XVII esiècle, constata Newt.

– C’était pour éviter tout dommage pendant la course en voiture.

– Et personne ne l’a ouverte pendant toutes ces armées ?

– Si, deux fois, je crois bien. En 1757, M r George Cranby et, en 1928, M r Arthur DeHasard, père de l’actuel M r DeHasard. » Il toussota. « Il semble que M r Cranby ait trouvé une lettrec

– c qui lui était adressée », compléta Newt

M r Baddicombe recula précipitamment au fond de son siège. « Ma parole. Comment avez-vous deviné ?

– Je crois reconnaître ce style, grinça Newt. Que leur est-il arrivé ?

– Vous connaissez déjà l’histoire ? s’enquit M r Baddicombe, soupçonneux.

– Pas exactement. Ils n’ont pas péri dans une explosion ?

– Eh bienc On pense que M r Cranby a eu une attaque cardiaque. Et M r DeHasard est devenu très pâle et a remis la lettre dans son enveloppe, à ce qu’on m’a donné à entendre. Ensuite, il a catégoriquement interdit qu’on ouvre le coffret de son vivant Il a annoncé que le premier qui s’y risquerait serait licencié sans lettre de recommandation.

– Épouvantable menace, jugea Newt, sarcastique.

– Ça l’était, en 1928. Enfin, bref, les lettres sont dans la boîte. »

Newt écarta les rabats de carton. À l’intérieur se trouvait un petit coffre bardé de fer. Il n’avait pas de serrure.

« Allez-y, ouvrez-le, encouragea M r Baddicombe, excité. Je dois avouer que j’aimerais beaucoup savoir ce qu’il contient. Nous avons fait quelques paris là-dessus, à l’étudec

– Je vous propose quelque chose, annonça Newt, généreux. Je nous prépare un peu de café et vous pouvez l’ouvrir.

– Moi ? Est-ce bien convenable ?

– Pourquoi pas ? » Newt étudia les casseroles pendues au-dessus du fourneau. L’une d’entre elles était assez grande pour ce qu’il projetait de faire. « Allez, soyez hardi. Ça ne me gêne pas. Jec je vous donne mac ma procuration, ou je ne sais quoi. »

M r Baddicombe retira sa gabardine. « Eh bien, dit-il en se frottant les mains, puisque vous présentez les choses ainsic Ce sera une histoire à raconter à mes petits-enfants. »

Newt saisit la casserole et posa doucement la main sur la poignée de la porte. « J’espère bien, dit-il.

– Allons-y. »

Newt entendit un infime couinement.

« Qu’est-ce que vous voyez ?

– Les deux lettres décachetéesc oh, et une troisièmec adressée àc »

Newt entendit le craquement d’un cachet de cire qu’on brise et un tintement sur la table. Il y eut un hoquet, un fracas de chaise renversée, un bruit de course précipitée dans l’entrée, un claquement de portière et le mugissement d’un moteur de voiture brutalement réveillé, qui disparut à vive allure sur la petite route.


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