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De bons présages
  • Текст добавлен: 7 октября 2016, 11:18

Текст книги "De bons présages"


Автор книги: Terence David John Pratchett


Соавторы: Neil Gaiman
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Le capitaine Vincent soupçonnait qu’en dépit de toute son électronique le vaisseau avait davantage de valeur coulé qu’en surface, et qu’il deviendrait probablement l’épave la plus précisément repérée de toute l’histoire de la marine.

Par voie de conséquence, cela signifiait qu’il avait lui-même plus de valeur mort que vif.

Il s’assit tranquillement à son bureau et compulsa les Codes maritimes internationaux, dont les six cents pages renferment des messages brefs mais circonstanciés, conçus pour faire connaître n’importe quelle situation nautique à travers le monde, avec un minimum d’imprécision et, par-dessus tout, de dépense.

Ce qu’il voulait exprimer, c’était ceci : « Faisions route SSO position 33‹N 47‹ 720. Le second, qu’on a engagé en Nouvelle-Guinée, vous vous en souviendrez peut-être, sans tenir compte de mon avis, et qui est probablement chasseur de têtes, indiqua par signes la présence d’une anomalie. Il semble qu’une vaste superficie de fonds marins ait fait l’objet d’une émersion au cours de la nuit. Ladite superficie présente un grand nombre de bâtiments où paraît prédominer la structure pyramidale. Nous sommes échoués dans la cour de l’un de ces bâtiments. Il y a des statues très laides. De courtois vieillards vêtus de longues toges et coiffés de casques de plongée sont montés à bord et se mêlent avec entrain aux passagers, qui croient que nous avons tout organisé. Demandons instructions. »

Son doigt descendit lentement le long de la page et s’arrêta. Ces bons vieux Codes internationaux. Ils avaient été conçus quatre-vingts ans plus tôt, mais les gens en ce temps-là avaient vraiment fait des efforts pour envisager tous les périls qu’on pouvait rencontrer sur la Grande Bleue.

Il prit son stylo et écrivit : « XXXV QWX. »

La traduction en était : « Avons découvert le continent perdu de l’Atlantide. Grand Prêtre vient de remporter tournoi de palets. »

« Et d’abord, ça, c’est pas vrai !

– Si, c’est vrai !

– Je te dis que non !

– Et moi, je te dis que si !

– Pas du tout. Bon, d’accord, et les volcans, alors ? » Wensleydale se rassit, le visage empreint d’une expression triomphale.

« Qu’est-ce qu’ils ont, les volcans ? demanda Adam.

– Toute la bave qui remonte du centre de la Terre, où c’est brûlant, répliqua Wensleydale. J’ai vu une émission à la télé. Y avait Haroun Tazieff, alors c’est forcément vrai. »

Les autres Eux se tournèrent vers Adam. Ils semblaient suivre un match de tennis.

Dans la carrière, la Théorie de la Terre Creuse avait du mal à passer. Ce concept singulier qui a sous-tendu la quête de penseurs aussi remarquables que Cyrus Read Teed, Bulwer-Lytton et Adolf Hitler, ployait dangereusement au vent brûlant de la logique enlunettée de Wensleydale.

« J’ai pas dit qu’elle était complètement creuse, dit Adam. Personne a dit qu’elle était complètement creuse. Y a probablement des kilomètres et des kilomètres de bave, et de pétrole et de charbon et de tunnels du Tibet et tout et tout. Mais après, elle est toute creuse. C’est ce que disent les gens. Et y a un trou au pôle Nord, pour l’aération.

– Je n’ai jamais vu ça sur un atlas, fit Wensleydale en reniflant avec mépris.

– Le gouvernement va pas les laisser imprimer ça sur les cartes, des fois que les gens iraient y voir, repartit Adam. Pour la bonne raison que les gens à l’intérieur veulent pas qu’on vienne tout le temps les regarder.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Des tunnels du Tibet ? intervint Pepper. T'as parlé de tunnels du Tibet.

– Ah ! Je vous avais pas dit ? »

Trois têtes se secouèrent en signe de dénégation.

« C’est un truc vachement bizarre. Vous connaissez, le Tibet ? »

Ils opinèrent d’un air dubitatif. Une série d’images s’était imposée à leur esprit : les yaks, le mont Everest, des gens appelés Petit Scarabée, des petits vieux assis sur des montagnes, d’autres qui apprenaient le kung-fu dans des temples anciens, et de la neige.

« Bon. Vous vous souvenez, tous les maîtres qui ont quitté l’Adantide quand elle a coulé ? »

Ils opinèrent à nouveau.

« Bon. Eh ben, y en a qui sont allés au Tibet et maintenant, ils sont les chefs du monde. On les appelle les Maîtres Secrets. Parce que ce sont d’anciens maîtres d’école, j’suppose. Et puis ils ont une ville souterraine drôlement vieille qui s’appelle Shamballa, et des tunnels qui vont partout dans le monde; comme ça, ils savent tout ce qui se passe et ils contrôlent tout. Y en a qui disent qu’ils vivent sous le désert des Gros Bis, ajouta-t-il avec hauteur, mais la plupart des autorités compétentes disent qu’en réalité, c’est au Tibet. Et puis, pour les tunnels, c’est mieux. »

Les Eux baissèrent instinctivement les yeux vers la craie sale et couverte de terre sous leurs pieds.

« Comment ça se fait, qu’ils savent tout ? demanda Pepper.

– Il leur suffit d’écouter, tu vois ? risqua Adam. Ils ont qu’à rester assis dans leurs tunnels et ils écoutent. Tu sais bien : ça entend tout, un maître. Il t’entend quand tu chuchotes, même de l’autre bout de la classe.

– Ma grand-mère, elle collait un verre contre le mur, dit Brian. Elle disait que c’était une honte, tout ce qu’on pouvait entendre dans l’appartement d’à côté.

– Et ces tunnels, ils vont partout, c’est ça ? dit Pepper, les yeux toujours rivés au sol.

– Partout dans le monde, affirma Adam.

– Ça a dû prendre du temps, jugea Pepper, incrédule. Tu te souviens, quand on a essayé de creuser notre tunnel dans le champ ? On y a passé tout l’après-midi et il fallait s’accroupir pour tenir dedans en entier.

– Oui, mais eux, ils font ça depuis des millions d’années. On peut faire des tunnels vachement bien quand on a des millions d’années pour creuser.

– Et moi, je croyais que le Tibet avait été envahi par les Chinois et que le Dali Rama avait été obligé de partir en Inde », intervint Wensleydale, quoique sans grande conviction. Wensleydale lisait tous les soirs le journal de son père, mais le monde quotidien et prosaïque semblait se désintégrer sous les coups de boutoir des explications d’Adam.

« Je parie qu’ils sont là-dessous, fit Adam en l’ignorant. Ils doivent être partout, maintenant. Ils sont assis sous terre et ils écoutent. »

Ils échangèrent un regard.

« Si on creusait très vitec » fit Brian. Pepper, qui était nettement plus vive d’esprit, poussa un grognement navré.

« T'avais bien besoin de dire ça, dit Adam. Ça m’étonnerait qu’on arrive à les surprendre, maintenant que t’as crié ça. J’étais justement en train de me dire qu’on pourrait creuser, et toi, tu les préviens !

– Je ne crois pas qu’ils ont creusé tous ces tunnels, s’entêta Wensleydale. C’est idiot. Le Tibet est à des centaines de kilomètres d’ici.

– Ah, oui ? Ah oui ? Et je suppose que t’es plus malin que madame Blagatabasky ? demanda Adam, reniflant avec mépris.

– En tout cas, moi, si j’étais du Tibet, répliqua Wensleydale sur un ton de voix raisonnable, je creuserais tout droit vers la partie creuse au milieu, et ensuite, je me déplacerais à l’intérieur, avant de remonter tout droit où je voudrais aller. »

Ils accordèrent à la proposition toute la réflexion qu’elle méritait.

« Faut reconnaître que c’est plus malin que de creuser des tunnels, fit Pepper.

– Ouais, ben, je suppose que c’est comme ça qu’ils font, concéda Adam. Ils ont dû y penser, c’est tellement évident. »

Brian contemplait rêveusement le ciel, tandis qu’un de ses doigts inventoriait le contenu d’une de ses oreilles.

« C’est quand même drôle. Tu passes toute ta vie à aller à l’école pour apprendre des choses, et on te parle jamais du Triangle des Bermudes, ou des OVNIs ou des Maîtres du Mystère qui courent à l’intérieur de la Terre. J’aimerais bien savoir pourquoi on doit étudier des trucs barbants, alors qu’y a des tas de trucs super qu’on pourrait apprendre. »

Un chœur d’approbation s’éleva.

Ensuite, ils sortirent jouer à Charles Fort et aux Atlantidais contre les Maîtres Secrets du Tibet, mais les Tibétois se plaignirent qu’utiliser d’anciens lasers mystiques, c’était de la triche.

À une certaine époque, on avait eu du respect pour les Inquisiteurs. Ça n’avait pas duré.

Matthew Hopkins, par exemple, l’Inquisiteur général, découvrit des sorcières dans tout l’est de l’Angleterre, au milieu du XVII esiècle, percevant auprès de chaque ville et village neuf pence par sorcière dénichée.

Le problème était là. On ne paie pas un Inquisiteur à l’heure. Quand un Inquisiteur, au bout d’une semaine d’inspection des vieillardes locales, déclarait au maire : « Félicitations, pas un seul chapeau pointu en vue », il recevait pour sa peine des remerciements empressés, un bol de soupe et un au revoir poli, mais ferme.

Et donc, pour ne pas se retrouver dans le rouge, Hopkins fut contraint de mettre au jour une prodigieuse quantité de sorcières. La chose nuisit à sa popularité auprès des conseils municipaux. Il finit pendu pour sorcellerie à son tour, dans un village d’East Anglia qui avait conclu, avec un certain bon sens, qu’on pouvait restreindre les dépenses en éliminant les intermédiaires.

Beaucoup de gens croient que Hopkins a été le dernier Inquisiteur général.

Au sens strict, ils ont raison. Mais pas comme ils l’imaginent, cependant. L’armée des Inquisiteurs continua sa carrière, plus discrètement.

Il n’y a plus de véritable Inquisiteur général.

Pas plus qu’il n’y a d'Inquisiteur colonel, d’Inquisiteur major, d’Inquisiteur capitaine ou même d’Inquisiteur lieutenant (le dernier s’est tué en 1933, en tombant d’un très grand arbre à Caterham, tandis qu’il essayait de mieux voir ce qu’il prenait pour une orgie satanique de l’espèce la plus décadente, et qui n’était que le banquet dansant annuel de l’association des commerçants de Caterham et Whyteleafe).

Toutefois, il existe un Inquisiteur sergent.

Il y a aussi, désormais, un Inquisiteur deuxième classe. Il s’appelle Newton Pulsifer.

C’était la petite annonce de la Gazettequi l’avait attiré, entre un frigo à vendre et une portée de pas-tout-à-fait-dalmatiens.

VENEZ REJOINDRE LES PROFESSIONNELS.

ON RECHERCHE ASSISTANT À MI-TEMPS

POUR COMBATTRE LES PUISSANCES DES TÉNÈBRES.

UNIFORME ET ENTRAÎNEMENT DE BASE FOURNIS.

PROMOTION AU CHAMP D'HONNEUR ASSURÉE.

MONTREZ QUE VOUS ÊTES UN HOMME !

Pendant sa pause déjeuner, il avait téléphoné au numéro inscrit au bas de l’annonce. Une voix de femme lui avait répondu.

« Heu, bonjour, fit-il d’une voix hésitante, j’ai lu votre annonce.

– Laquelle, mon chou ?

– Heu, benc celle qui était dans le journal.

– D'accord, mon chou. Bon, madame Tracy Écarte le Voile tous les après-midi, sauf le jeudi. Les groupes sont les bienvenus. Alors, à quel moment aimeriez-vous découvrir les Mystères, mon chou ? »

Newton hésita. « L’annonce disait : “Venez rejoindre les professionnels”, dit-il. On n’y parlait pas de madame Tracy.

– Alors, c’est à M r Shadwell que vous voulez parler. Une petite seconde, je vais voir s’il est là. »

Plus tard, quand il connut madame Tracy un petit peu mieux, Newt apprit qu’en citant l’autre petite annonce, celle du magazine, il aurait pu recourir aux services de madame Tracy en matière de discipline stricte et de massages intimes, tous les soirs sauf le jeudi. Il y avait encore une troisième petite annonce, collée dans une cabine téléphonique, quelque part. Quand, très longtemps après, Newt lui demanda de quoi il était question dans cette dernière, elle répondit : du jeudi. Finalement, on entendit un bruit de pieds traînant dans un couloir sans moquette, une toux rauque et une voix couleur de vieil imperméable grommela :

« Ouais ?

– J’ai lu votre annonce : VENEZ REJOINDRE LES PROFESSIONNELS. Je voulais en savoir un peu plus.

– Oui-da. Y en a beaucoup qu’aimeraient en savoir un peu plus, et y en a beaucoupc » La voix laissa couler un silence impressionnant, puis reprit à plein volume : « Y en beaucoup qu’AIMERAIENT PAS.

– Oh, couina Newton.

– C'est quoué, ton nom, mon gars ?

– Newton. Newton Pulsifer.

– LUCIFER ? C’est ça qu’t’as dit ? Appartiens-tu aux fils des Ténèbres, es-tu une eud’ces créatures tentatrices et affriolantes issues des profondeurs, dont les membres voluptueux s’élèvent des lupanars d’Hadès, un esclave torturé et lubrique eud’tes maîtres infernaux au bord du Styx ?

– Non : Pulsifer. Avec un P. Le reste de ce que vous avez dit, je ne sais pas, mais ma famille est originaire du Surrey. »

À l’autre bout du fil, la voix prit un ton vaguement déçu.

« Oh ! Certes. Bon, d’accord. Pulsifer. Pulsifer. Javions déjà vu ce nom-là quéq’part, je m’trompe ?

– Je n’en sais rien. Mon oncle tient une boutique de jouets à Hounslow, ajouta Newton à tout hasard.

– Ha bé tiens doooncc » fit Shadwell.

Il avait un accent indéfinissable, qui parcourait toutes les régions d’Angleterre comme un rallye automobile. Ici, un sergent instructeur fou originaire du pays de Galles, là un ancien de High Kirk, qui avait vu quelqu’un faire quelque chose le dimanche et, entre les deux, un lugubre berger du Dale, ou un avare aigri du Somerset. Les différentes origines de l’accent importaient peu : aucune n’était aimable.

« Et t’as toutes tes dents ?

– Oh oui. Avec quelques plombages.

– Es-tu en bonne condition physique ?

– Je crois bien, bredouilla Newt. Je veux dire, c’est pour ça que je voulais m’inscrire dans la Brigade Territoriale. Brian Potter, de la Comptabilité, arrive à soulever cinquante kilos, sur le banc, depuis qu’il en fait partie. Et il a défilé devant la Reine Mère.

– Combien eud’tétons ?

– Pardon ?

– Eud’tétons, mon gars, eud’tétons, s’irrita la voix. T’as combien eud’tétons ?

– Euh. Deux ?

– Parfait. Et t’as tes prop’ ciseaux ?

– Mes quoi ?

– Ciseaux ! Des ciseaux ! Mais t’es sourd ?

– Non. Si. Enfin, je veux dire : j’ai des ciseaux. Je ne suis pas sourd. »

Le chocolat était pratiquement solidifié. Une moisissure verte prospérait à l’intérieur de la tasse.

Et la personne d’Aziraphale était couverte d’une fine couche de poussière.

La pile de notes s’accumulait à côté de lui. Les belles et bonnes prophétiesétaient devenues une masse de marque-page improvisés à partir de bandes arrachées au Daily Telegraph.

Aziraphale s’étira, puis se pinça le nez.

Il touchait au but.

Il voyait comment tout s’agençait.

Il n’avait jamais rencontré Agnès. Elle était à l’évidence trop maligne pour ça. D'ordinaire, le Ciel et l’Enfer repéraient les individus aptes à la prophétie et émettaient assez de friture sur les mêmes canaux mentaux pour en brouiller la précision. En fait, c’était rarement nécessaire ; ils trouvaient tout seuls le moyen de créer des parasites, afin de se défendre contre les images qui résonnaient dans leur tête. Ce pauvre vieux saint Jean avait ses champignons, par exemple. La mère Shipton, sa bière. Nostradamus, une collection de singulières concoctions orientales. Saint Malachi avait un alambic.

Sacré Malachic C’était un brave type, assis toute la journée à rêvasser aux papes du futur. Un incurable poivrot, bien sûr. Il aurait pu devenir un vrai penseur, sans son tord-boyaux.

Triste fin. Il y a des moments où on espère vraiment que le plan ineffable a été correctement pensé.

Pensé. Il avait quelque chose à faire. Ah, oui. Contacter ses agents, dresser un plan d’action.

Il se leva, s’étira et appela.

Puis il se dit : pourquoi pas ? Ça ne coûte rien d’essayer.

Il revint à sa liasse de notes et les fouilla. Agnès avait été réellement très douée. Et futée. Des prophéties exactes n’intéressent personne.

Un bout de papier en main, il appela les Renseignements.

« Allô ! Bonjour. Très aimable à vous. Oui. Il s’agit d’un numéro à Tadfield, je crois. Ou Lower Tadfieldc euh. Ou Norton, c’est possible. Je ne connais pas le code exact. Oui. Young. Young, c’est le nom. Désolé, je n’ai pas les initiales. Oh ! Eh bien, pouvez-vous tous me les donner ? Je vous remercie. »

Sur la table, un crayon se leva tout seul et griffonna furieusement.

Au troisième nom, il cassa sa mine.

« Ah », fit Aziraphale, dont la bouche continua en automatique pendant que sa cervelle explosait. « Je crois que c’est celui-là. Merci. Très aimable. Bonne journée. »

Il raccrocha avec un mouvement proche de la révérence, aspira plusieurs fois profondément et composa un nouveau numéro. Les trois derniers chiffres lui donnèrent un peu de mal, parce que ses mains tremblaient.

Il écouta la tonalité de la sonnerie. Puis une voix répondit. C’était celle d’un homme d’âge mûr, pas vraiment désagréable ; mais on l’avait probablement tiré de sa sieste, et il ne se sentait pas au mieux de sa forme.

Il dit : « Tadfield, six soixante-six. »

La main d’Aziraphale commença à trembler.

« Allô, fit le combiné, allô. »

Aziraphale se reprit.

« Excusez-moi, fit-il. J’ai fiait un bon numéro. »

Il raccrocha.

Non, Newt n’était pas sourd. Et il possédait bien une paire de ciseaux.

De plus, il se trouvait à la tête d’une gigantesque pile de journaux.

S’il avait su que la vie militaire se résumait à faire usage des premiers sur la seconde, se répétait-il, il ne se serait jamais engagé.

L’Inquisiteur sergent Shadwell lui avait fait une liste qui était scotchée au mur de son minuscule appartement encombré, au-dessus de chez Rajit, Presse & Location Vidéo. On pouvait y lire :

1) Sorcières .

2) Phénomènes surnaturelles. Surnaturaux. Surnatureux. Enfin, pas normaux, tu vois ben ce que je voulions dire.

Newt recherchait les unes et les autres. Il poussa un soupir et s’empara d’un autre journal, inspecta la première page, ouvrit le quotidien, ignora la page 2 (il n’y avait jamais rien) puis vira à l’écarlate en accomplissant le décompte rituel des tétons sur la photo coquine en page 3. Shadwell avait bien insisté là-dessus. « On peut point leur faire confiance, elles sont rusées, les garces, avait-il dit. Ça serait ben leur genre de parader en plein jour, comme qui dirait pour nous défier. »

Un couple en pull à col roulé noir fusillait du regard l’objectif, en page 9. Ils se vantaient de diriger le plus grand cercle de sorcières de Saffron Walden, et de rendre la virilité par l’emploi de petites poupées extrêmement phalliques. Le journal en offrait dix aux lecteurs prêts à rédiger un compte rendu sur le thème « La pire humiliation que m’ait infligée mon impuissance. » Newt découpa l’article et le colla dans un album.

La porte laissa filtrer un choc étouffé.

Newt alla ouvrir ; une pile de journaux se dressait sur le paillasson. « On s’écarte, deuxième classe Pulsifer », aboya-t-elle, et elle entra en titubant. Les journaux s’abattirent sur le sol, dévoilant l’Inquisiteur sergent Shadwell, qui éclata d’une douloureuse quinte de toux et ralluma sa cigarette qui s’était éteinte.

« Faut que tu l’tiennes à l’œil. C’en est un, fit-il.

– Qui ça, sergent ?

– Repos, deuxième classe. Lui. Le p’tit moricaud. Môssieur soi-disant Rajit. C’est un de ces dangereux autochtones venus d’ailleurs. Une lueur rubis dans l’œil torve du petit dieu jaune. Les fumelles avec des bras partout. Des Sorciers et des sorcières, tous autant qu’ils sont.

– Pourtant, il nous fournit la presse gratuitement, sergent. Et des journaux pas très vieux.

– Et le vaudou. J’t’parie qu’il pratique le vaudou. Qu’il sacrifie eud’la volaille à son baron Samedi. Tu sais bien, un grand bronzé en haut-eud’forme. Il fait revenir les gens d’entre les morts, oui-da, pour les faire travailler le jour du Sabbat. Le vaudou. » Shadwell huma l’atmosphère.

Newt essaya d’imaginer le propriétaire de Shadwell en train de pratiquer le vaudou. Certes, M r Rajit travaillait le jour du Sabbat. En fait, secondé par sa femme grassouillette et silencieuse et ses enfants grassouillets et enjoués, il travaillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans se soucier du calendrier, satisfaisant avec diligence aux besoins du quartier en boissons non alcoolisées, pain de mie, tabac, confiserie, presse quotidienne, magazines et revues pornographiques, de celles qu’on range sur la plus haute étagère du magasin, et dont la seule évocation faisait monter les larmes aux yeux de Newt. L’acte le plus grave dont M r Rajit puisse se rendre coupable avec un poulet était de le vendre après expiration du délai de fraîcheur.

« Mais M r Rajit vient du Bangladesh, ou d'Inde ou je ne sais quoi, dit-il. Je croyais que le vaudou était originaire d’Haïti.

– Ah », fit l’Inquisiteur sergent Shadwell, en tirant une nouvelle bouffée sur sa cigarette. Du moins, c’est l’impression qu’il donnait Newt n’avait jamais vu clairement une des cigarettes de son supérieur – ça tenait à sa façon de garder les mains en coupe. Il faisait même disparaître les mégots quand il en avait terminé. « Ah.

– Je ne me trompe pas ?

– La sagesse des initiés, mon p’tit gars. Les secrets militaires internes à l’armée des Inquisiteurs. Quand tu s’ras initié ben comme il faut, tu sauras les vérités profondes. Y a des vaudous qui viennent d’Haïti. J’te l’accordions. Oh, dame, ça, j’te l’accordions. Mais la pire sorte. La sorte la plus noire, ellec elle vient duc euhc

– Du Bangladesh ?

– Xactement ! Si fait, mon gars, c’est ça. Tu m’enlèves les mots eud'la bouche. Le Bangladesh. C’est c'la même. »

Shadwell escamota son mégot de cigarette et réussit furtivement à s’en rouler une autre, sans jamais laisser apercevoir ni papier ni tabac.

« Bon. Tas trouvé quelque chose, Inquisiteur deuxième classe ?

– Ben, j’ai ça. » Newton tendit la coupure de presse.

Shadwell l’observa en plissant les yeux. « Oh, ceux-là, dit-il. C’est du vent, tout ça. J’avions mené mon enquête l’an dernier. J’y étions allé avec mon Arsenal du Bon Droit et un paquet d’allume-feu et j’m’étions introduit par effraction. Ils sont blancs comme neige. Ils cherchent à donner un coup de pouce à leur commerce de vente de gelée royale par correspondance. Des couillonnades, tout ça. Ils r’connaîtraient pas un familier même si y en avait un qui leur bouffait le bas du pantalon. Du vent. C'est pus comme dans l’temps, p’tit gars. »

Il s’assit et prit une thermos crasseuse pour se verser une tasse de thé sucré.

« J’t’avions raconté comment on m’a recruté dans l’armée ? » s’enquit-il.

Newt prit la question comme une invite à s’asseoir. Il secoua la tête en signe de dénégation. Shadwell alluma sa cigarette faite main avec un briquet Bic fatigué et toussa en connaisseur.

« C’était mon compagnon de cellule. L’Inquisiteur capitaine Ffolkes. Dix ans pour incendie volontaire. Il avait fait brûler un cercle eud’sorcières à Wimbledon. Et il aurait eu tout le monde, s’il s’était pas trompé de jour. Un brave type. Il m’a parlé de la bataille – la grande Bataille entre le Ciel et l’Enferc C’est lui qui m’a enseigné les Secrets Internes de l’Armée des Inquisiteurs. Les familiers, les tétons. Tout le toutimc

« Il savait qu’il allait mourir, tu vois. Fallait que quéqu’un reprenne le flambeau. Comme toi, maintenantc » Il secoua la tête.

« V'là à quoi on en est réduit, mon gars, ajouta-t-il. Y a quéq’ siècles, on était puissants. On définissait la ligne de démarcation entre la lumière et l’ombre. La ligne bleue des Vosges, en quéqu’ sorte. Le feu rouge, quoi.

– Je croyais que les églisesc commença Newt.

– Peuh ! » repartit Shadwell. Newt avait déjà vu le mot écrit, mais c’était la première fois qu’il entendait quelqu’un le prononcer. « Les églises ? Qu’est-ce qu’elles ont jamais réussi à faire, les églises ? Elles sont pas mieux. En fait, tout ça, c’est le même commerce. Faut pas leur faire confiance pour éliminer le Malin, parce que si elles y arrivaient, faudrait qu’elles changent de boulot. Si tu pars affronter un tigre, t’as pas intérêt à t’encombrer de gonzes qui croient qu’on le chasse en lui jetant de la viande. Oh, que non, mon gars. On est seul sur ce coup. Contre les ténèbres. »

Tout fut tranquille pendant un instant.

Newt essayait toujours de voir le bon côté des gens, mais peu de temps après s’être enrôlé dans l’AdI, il avait eu l’impression que son supérieur et seul autre compagnon de lutte était aussi équilibré qu’une pyramide renversée. Par « peu de temps », nous entendons moins de cinq secondes. Le quartier général de l’AdI était une pièce fétide aux murs couleur nicotine, ce qui était probablement la nature du revêtement. Et au sol couleur cendre, ce qui était vraisemblablement le cas. Il y avait un petit carré de tapis. Newt évitait autant que possible de le fouler, car la surface faisait ventouse sous les semelles.

Sur un des murs était punaisée une carte jaunissante des îles Britanniques, avec, fichés çà et là, des drapeaux bricolés. La plupart se trouvaient dans un cercle centré sur Londres dont le rayon était défini par la distance qu’autorisait la réduction aller-retour en 24 heures des chemins de fer britanniques.

Mais Newt était resté à ses côtés au cours de ces dernières semaines, parce que, eh bien, parce que sa fascination horrifiée s’était changée en pitié horrifiée, puis en une espèce d’affection horrifiée. En personne, Shadwell mesurait environ un mètre cinquante, et il portait des vêtements qui, quelle que soit leur nature, vous restaient toujours en mémoire sous la forme d’un vieil imperméable. Si le vieil homme avait encore toutes ses dents, c’est que personne n’en aurait voulu ; avec une seule, posée sous l’oreiller, il aurait poussé la Petite Souris à rendre son tablier.

Apparemment, il ne vivait que de thé sucré, de lait condensé et de cigarettes roulées à la main, et d’une sorte de centrale interne de mauvaise humeur. Shadwell avait une Cause, qu’il défendait avec toutes les ressources de son âme et de sa Carte Vermeil. Il y croyait. Elle l’alimentait comme une turbine.

De sa vie, Newton Pulsifer n’avait jamais eu de cause. Et, pour autant qu’il s’en souvienne, il n’avait jamais cru à quoi que ce soit. C’était très gênant ; il aurait bien voulu croire à quelque chose car, pour lui, la foi était la bouée de sauvetage à laquelle s’agrippent les gens sur les océans déchaînés de l’existence. Il aurait aimé croire en un Dieu Suprême, encore qu’il eût préféré s’entretenir une demi-heure avec lui avant de s’engager sur quoi que ce soit, afin de préciser deux ou trois détails. Il était allé s’asseoir dans toutes sortes d’églises, en attendant un grand éclair bleuté qui n’était jamais venu. Ensuite, il avait tenté de devenir un véritable athée, mais il n’avait pas la foi inébranlable et autosatisfaite nécessaire. Tous les partis politiques lui avaient paru équivalents dans la malhonnêteté. Il avait laissé tomber les Verts quand le magazine d’écologie auquel il était abonné avait publié pour ses lecteurs le plan d’un jardin autonome, qui dépeignait la chèvre écologique attachée à son piquet à moins d’un mètre de la ruche écologique. Newt avait vécu pas mal de temps chez sa grand-mère, à la campagne, et pensait connaître assez bien les mœurs des chèvres et des abeilles. Il en conclut que le magazine était dirigé par une clique de zozos en salopettes. Et puis, ils utilisaient trop souvent le mot communauté; Newt avait toujours soupçonné les gens qui le prononçaient régulièrement de l’employer dans un sens très précis qui l’excluait, lui et tous les gens qu’il connaissait.

Après, il avait essayé de croire en l’Univers, ce qui semblait un terrain assez solide, jusqu’à ce qu’il commence à lire des livres récents dont les titres comportaient les mots chaos, tempsou quantique. Il avait découvert que même les gens dont l’Univers était, si l’on peut dire, le gagne-pain, n’y croyaient pas vraiment et s’enorgueillissaient, en fait, de ne pas être sûrs de sa nature exacte, ou même de son existence théorique.

Pour l’esprit pratique de Newt, c’était intolérable.

Newt n’avait pas cru aux louveteaux et, plus tard, quand il avait été assez grand, il n’avait pas cru aux éclaireurs non plus.

Cependant, il était prêt à croire que le travail d’employé au bureau des traitements à la Nationale de Groupement (Groupement) SA était sans doute le plus ennuyeux qui soit au monde.

Physiquement, voilà quel homme était Newton Pulsifer : s’il était entré dans une cabine téléphonique pour se changer, il aurait sans doute réussi à ressembler à Clark Kent, en sortant.

Mais il s’aperçut qu’il aimait bien Shadwell. C’était l’opinion générale, ce qui ulcérait Shadwell. Les Rajit l’aimaient bien : il finissait toujours par payer son loyer, c’était un locataire calme, et son racisme était si gauchement ostentatoire, si brouillon, qu’il en devenait inoffensif ; simplement, Shadwell haïssait tout le monde, sans distinction de milieu social, de couleur ou de croyance, et il n’allait pas commencer à faire des exceptions.

Madame Tracy l’aimait bien. Newt avait été stupéfait de découvrir que la locataire du deuxième appartement était une créature d’âge mûr à l’âme maternelle, que ses hôtes venaient voir autant pour prendre le thé et discuter gentiment que pour les vagues châtiments disciplinaires qu’elle pouvait encore leur infliger. Certains samedis soir, après avoir biberonné une demi-pinte de Guinness, Shadwell se plantait dans le couloir qui séparait leurs deux portes et braillait des choses comme : « Khââââtin eud’Babylone ! » mais elle avait confié à Newton qu’elle trouvait cela plutôt flatteur, bien que le lieu le plus proche de Babylone où elle soit jamais allée fût Torremolinos. C’était un peu de la publicité gratuite, disait-elle.

Elle ne lui en voulait pas non plus de cogner contre les murs en sacrant, durant ses séances de spiritisme, l’après-midi. Son genou faiblissait souvent et elle n’était pas toujours capable d’actionner le mécanisme frappeur, expliquait-elle, aussi quelques chocs sourds s’avéraient-ils bien utiles.

Le dimanche, elle lui laissait un petit repas sur le pas de la porte, couvert d’une seconde assiette pour le garder chaud.

On ne peut pas ne pas aimer Shadwell, ajoutait-elle. Mais pour les résultats qu’elle obtenait, elle aurait tout aussi bien pu jeter des miettes de pain dans un trou noir.

Newt se souvint des autres coupures de presse. Il les poussa en avant sur le bureau.

« Et c’est quoi ? s’enquit Shadwell, soupçonneux.

– Des phénomènes paranormaux. Vous m’aviez dit de m’intéresser aux phénomènes paranormaux. Ces temps-ci, il est plus facile de trouver des phénomènes que des sorcières, je le crains.

– Y a personne qu’a tiré des lièvres avec des balles d’argent et le lendemain, y a tout d’un coup une vieille qui boite ? s’enquit Shadwell, avec une pointe d’espoir.


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