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La dame de Montsalvy
  • Текст добавлен: 21 сентября 2016, 15:00

Текст книги "La dame de Montsalvy"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Mais, lorsque la main de René atteignit son ventre, il poussa une exclamation de colère.

– Au diable ce déguisement stupide ! gronda– t-il... Déshabille-toi

!...

L'ordre brutal brisa l'enchantement et la dégrisa. Il avait desserré son étreinte : elle en profita, glissa de ses bras, revint vers la cheminée, respirant lourdement pour calmer les battements désordonnés de son cœur.

– C'est impossible, Sire ! Je vous l'ai dit, M. de Roussay va revenir. Que dirait-il s'il me trouvait nue ?...

Comme pour lui donner raison, la porte s'ouvrit avec son habituel vacarme de verrous et Jacques reparut. D'un même coup d'œil, il embrassa Catherine dont le désordre et l'émotion ne lui échappèrent pas puis René rouge et les yeux flambants.

– Ah ! fit-il seulement.

Cette simple syllabe stigmatisant son désir frustré déchaîna la colère du Roi.

– Sortez ! cria-t-il... Allez-vous-en ! Je veux rester seul avec cette femme.

– Votre Majesté s'égare ! Je ne vois ici aucune femme, mais seulement mon jeune cousin Alain de Maillet ! riposta Roussay froidement. Recoiffez-vous, Catherine, et venez avec moi : il est temps de laisser le Roi se reposer...

Il s'interrompit. D'un bond de chat, René avait bondi jusqu'à lui, lui arrachait la dague pendue à sa ceinture et reculait vers la fenêtre.

– J'ai dit : sortez !...

– Que voulez-vous faire ? cria Roussay furieux.

Ne pouvez-vous être raisonnable ? Rendez-moi cette arme !...

– Je vous ai déjà ordonné de sortir !... Seul ! Si vous ne le faites dans l'instant, je me tue !

Et, joignant le geste à la parole, René appuya la pointe acérée de la dague sur son cœur. Catherine frémit. Il était visiblement hors de lui et son visage reflétait une si farouche détermination qu'elle n'eut aucun doute sur ce qui allait suivre. Calmement mais fermement, elle ordonna :

– Faites ce qu'il vous demande, Jacques ! Laissez-moi seule avec le Roi !

– Êtes-vous folle, Catherine ? Voulez-vous dire que vous allez céder...

– Ce que je vais faire ne regarde que moi, mon ami. Laissez-nous un moment mais ne vous éloignez pas. D'ailleurs, les gardes ne comprendraient pas.

Sans un mot, Roussay, raide d'indignation, mais dompté, tourna les talons et quitta la pièce. La porte retomba derrière lui. Alors, toujours aussi tranquillement, Catherine rejoignit René, lui prit l'arme qu'il ne songea pas à lui disputer, revint la poser sur la table puis se retournant vers le Roi et plantant son regard violet dans le sien, commença à dégrafer son justaucorps, l'ôta et le jeta sur un escabeau. Mais, avant d'ouvrir l'ample chemise blanche qu'elle portait en dessous et qui s'enfonçait dans les chausses collantes, elle adressa à René un sourire de défi un peu méprisant.

– Dois-je continuer, Sire ? demanda-t-elle froidement. Vous m'avez ordonné, il me semble, de me déshabiller... exactement comme si j'étais une ribaude amenée ici pour votre plaisir, et non la messagère de votre mère ?

Les yeux rougis de René s'égarèrent. Secoué d'un long frisson, il passa sur son front une main tremblante puis, comme si ce simple mouvement lui coûtait un effort terrible, il se détourna.

Pardonnez-moi !... murmura-t-il. J'avais oublié qui vous étiez... J'ai...

j'ai eu un moment de folie !... mais aussi pourquoi êtes-vous cette tentation vivante ? Pourquoi ma mère ne m'a-t-elle pas envoyé la plus laide guenon de ses duègnes au lieu de dame Vénus en personne ?

Elle me connaît pourtant ! Elle sait que j'ai peine à résister à un joli visage, à un corps harmonieux... et que la prison n'a pu qu'exaspérer mes désirs. Pourtant, c'est vous qu'elle a envoyée... vous, la plus belle créature que j'aie jamais vue !

– Elle l'a fait parce que je devais venir en Bourgogne, parce qu'elle a confiance en moi, parce que...

Elle se tut, traversée par une idée soudaine. Est-ce qu'en l'envoyant vers son fils, Yolande n'avait pas eu l'arrière-pensée de procurer au prisonnier un adoucissement momentané ? Le contenu de la lettre qu'elle avait portée ne semblait pas d'une extrême importance politique. Pourtant, en la lui remettant, la Reine avait embrassé chaudement sa messagère en disant : « Vous m'aurez rendu au centuple ce que je fais pour vous... » Et Yolande connaissait trop Catherine, les aventures redoutables qu'elle avait affrontées pour la croire capable de s'indigner d'une heure d'amour accordée à un malheureux prisonnier. Une mère peut avoir de ces idées étranges et oser demander un service de ce genre à une amie...

Doucement, Catherine s'approcha de René qui lui tournait le dos.

La lueur des chandelles fit briller les larmes qui roulaient le long des joues du Roi. Sa longue main fine où l'émeraude scintillait mystérieusement comme l'œil d'une sorcière glissa sur le bras du jeune homme.

– C'est à moi de vous demander pardon, Sire ! Votre mère savait parfaitement ce qu'elle faisait. S'il vous plaît de me prendre, je suis vôtre...

Elle le sentit trembler sous sa main. Pourtant il se raidit, se tourna vers elle, la prit aux épaules mais ne l'approcha pas de lui, se contentant de la contempler longuement, mince et gracieuse dans ces chausses collantes qui soulignaient le galbe de ses hanches et la finesse de ses jambes, avec l'auréole luxuriante de sa chevelure qui couvrait d'or sa chemise blanche.

– Vous êtes aussi bonne que belle, ma chère... mais vous avez à présent acquis trop de prix à mes yeux pour que je vous veuille tenir de votre charité. Oh ! je ne renonce pas à vous prier d'amour un jour.

Bien au contraire : je ne vivrai plus que dans l'attente de la nuit où vous viendrez à moi, librement et non parce que vous obéirez à un mouvement de pitié mais parce que, peut-être, vous m'aimerez un peu...

Il l'embrassa doucement sur le front, alla prendre le pourpoint abandonné et le lui fit revêtir, puis s'accota à la cheminée pour la regarder, bras croisés, retordre ses cheveux et les escamoter de nouveau sous le camail et le chaperon drapés. Enfin, il lui tendit son manteau mais, avant de le lui poser sur les épaules, il prit l'une de ses mains dans la paume de laquelle il posa un baiser.

– Voici reparu le jeune seigneur de Maillet ! soupira-t-il. Et je crois qu'à présent nous pouvons rappeler votre charmant cousin.

Jacques ne devait pas être loin car il apparut comme un diable hors de sa boîte dès la première syllabe de son nom.

11 devait maintenir la porte simplement poussée et garder l'oreille collée contre ! pensa Catherine amusée. Au moins son supplice n'aura guère duré !...

Il semblait, en effet, immensément soulagé et fit sortir Catherine un rien trop précipitamment, lui laissant à peine le temps d'un salut cérémonieux et la jetant presque dans les escaliers tant il avait hâte de l'emmener assez loin pour poser la question qui lui brûlait les lèvres.

– Que s'est-il passé ? aboya-t-il dès le premier palier en retenant Catherine par le pan de son manteau.

Elle lui offrit un sourire narquois.

– Mais rien, mon ami, absolument rien...

– Il ne vous a pas...

Elle haussa les épaules.

– En dix minutes ? Vous n'êtes guère galant, mon cher capitaine !

En tout cas, j'espère que vous voilà guéri de vos stupides brimades de geôlier trop consciencieux ?

– Que voulez-vous dire ?

– Que vous devriez bien laisser venir ici, de temps à autre, quelque jolie servante, bien fraîche et bien stupide... ne fût-ce que pour faire un peu convenablement le ménage de ce taudis où vous osez loger un roi ! Je vous souhaite une bonne nuit, mon cher cousin...

Ah ! j'allais oublier : voulez-vous me permettre encore deux conseils ?

– Au point où nous en sommes, pourquoi pas ? Dites toujours.

– Eh bien ! d'abord, essayez donc de trouver un chiot de deux ou trois mois aussi semblable que possible au pauvre Ravaud... et puis prenez la saine habitude de faire goûter tout ce que vous servirez à votre prisonnier !

– Parce que vous imaginez que je n'y aurais pas pensé tout seul ?

cria Roussay hors de lui. Décidément, vous me prenez pour un crétin.

Çà !... mon cousin !

Catherine éclata de rire, sauta en voltige sur le cheval qu'un valet lui amenait et, piquant des deux, quitta au grand galop le palais des ducs de Bourgogne pour s'enfoncer dans le dédale obscur et désert des rues de Dijon.

En regagnant l'hôtel Morel-Sauvegrain, elle vit que Gauthier était enfin rentré. Visiblement éreinté, il était assis, en compagnie de Bérenger, dans l'âtre de la cuisine et faisait griller des châtaignes en buvant du vin doux.

– Dieu soit loué, vous voilà ! s'écria Catherine avec un soupir de soulagement. Où donc étiez-vous passé ? Quelle aventure dangereuse avez-vous encore courue ? Vous ne connaissez pas Dijon et, à peine arrivé, vous...

– Je ne connais pas Dijon soit, mais je connaissais l'homme que j'ai suivi : c'était l'un de ceux du Damoiseau et je l'ai même suivi toute la journée : il faut dire qu'il m'a fait voir du pays. Mais vous-même, dame Catherine, ne venez-vous pas de courir, vous aussi, une aventure ? J'imagine que vous n'arrivez pas du salut sous ce déguisement ?

Elle haussa les épaules, ôta ses gants et s'approchant du feu lui tendit ses paumes froides. Elle se sentait lasse mais l'esprit singulièrement vif et éveillé.

– J'ai réussi à approcher le Roi... fort heureusement d'ailleurs car, si vous avez vu un homme du Damoiseau, moi j'en ai vu un autre à la tour Neuve. Et en pleine action encore : on a tenté ce soir d'empoisonner René d'Anjou !

Gauthier cessa un instant de faire rouler ses châtaignes dans le poêlon percé de trous et leva les sourcils :

– Dans sa prison ? Au palais ?...

– Exactement : en lui servant du vin empoisonné. J'ajoute que si je n'avais pas reconnu cet homme, à l'heure qu'il est non seulement le Roi aurait cessé de vivre mais le capitaine de Roussay et moi serions morts avec lui. Une mort rapide et flatteuse, sans doute, mais tout aussi définitive qu'une autre !

Brièvement, elle raconta ce qui s'était passé dans la prison tandis que Bérenger ponctuait son récit d'exclamations indignées et que les sourcils de Gauthier se fronçaient graduellement.

Son coup fait, l'homme a disparu sans en attendre le résultat, soupira-t-elle enfin et, malgré toutes les recherches, on n'a pas pu le retrouver... J'aimerais savoir, Gauthier, ce qui vous amuse si fort dans cette histoire ? ajouta-t-elle, indignée, en constatant que son écuyer, non seulement avait perdu d'un seul coup sa mine sombre mais encore qu'il souriait, tout détendu, en épluchant ses fruits brûlants dont l'arôme emplissait la pièce.

– Simplement le fait que, parfois, le Ciel fait bien les choses tandis qu'il arrive au Diable de bâcler son travail. Comment est-il votre bonhomme ?

– Un visage blanc, plat... sans rien de bien remarquable ; des cheveux un peu roussâtres. La première fois que nous l'avons vu c'était dans l'église de Montribourg, ce village ravagé par les Écorcheurs. Il tenait le compte des fruits du pillage et je crois qu'on l'appelait le Recteur. Vous vous en souvenez peut-être...

– Je m'en souviens si bien que je l'ai suivi toute la journée, attendu toute la soirée devant la basse porte du palais et que...

– Vous savez où il est allé ? s'écria Catherine. Ce n'est pas possible ! Ce serait trop beau ?

– Pourquoi donc ? Je vous ai dit qu'il arrivait au Ciel de bien faire les choses. Tenez, dame Catherine, asseyez-vous sur cet escabeau, prenez quelques châtaignes et un gobelet de vin car vous me semblez bien lasse, et écoutez-moi.

– Lasse ou pas, il n'est pas question que je m'asseye, fit-elle avec un geste d'impatience. Vous allez venir avec moi au palais et vous indiquerez au capitaine de Roussay l'endroit où l'homme se cache afin que nous nous emparions de lui avant le jour. Allons, venez !

Mais Gauthier se cala plus commodément sur son banc et mit une poignée de châtaignes fraîches dans son poêlon.

– Il vaut mieux attendre le lever du jour et l'ouverture des portes de la ville, dame Catherine.

– L'ouverture des portes ?

– Oui. Le Recteur s'est réfugié hors des murs, au bout d'un faubourg, dans un enclos à l'écart...

– Hors des murs ? En pleine nuit ? Allons donc ! C'est impossible...

– C'est possible et je vous dirai comment si vous voulez bien m'écouter un instant.

Gauthier raconta alors comment, après une longue attente, il avait vu son homme quitter très rapidement le palais et se mettre à courir à travers les rues dans une direction qu'il semblait connaître parfaitement, et qui était celle du nord. En voyant se profiler les murailles, le poursuivant avait bien cru que sa poursuite s'arrêtait là mais le fuyard s'était approché d'une poterne dont le garde devait dormir profondément car il lui avait fallu crier le mot de passe pour l'éveiller, circonstance qui avait permis à Gauthier de l'entendre parfaitement.

Celui-ci avait donc laissé le Recteur sortir de l'enceinte puis, sans laisser au garde le temps de se rendormir, il était arrivé en courant comme s'il cherchait à rejoindre l'homme qui venait de passer. « Ça fait dix minutes que je cours après lui, confia-t-il au factionnaire, si je ne le rattrape pas, il fera demain la plus grande bêtise de sa vie... »

Puis, comme si la chose lui revenait brusquement il avait lancé le mot de passe qui était « Vergy » en ajoutant qu'il valait mieux que le garde l'attende car, sa commission faite, il entendait bien finir la nuit dans son lit à l'abri des bonnes murailles de la ville.

Tout s'était passé comme il l'imaginait. Le garde l'avait laissé passer.

Heureusement la nuit était assez claire et il avait pu apercevoir le Recteur qui était presque au bout d'un faubourg et s'enfonçait dans la campagne, se dirigeant vers un groupe de bâtiments, dominés par la flèche d'une chapelle, qui se trouvaient très à l'écart près d'un boqueteau.

– J'ai vu l'homme y entrer, conclut Gauthier et je suis revenu sans aller jusque-là. Je saurai y retourner bien sûr ; malheureusement j'ignore comment s'appelle ce faubourg et, pour la vérité de mon personnage, je n'ai pas osé le demander au garde de la porte. Quant aux bâtiments, je pense qu'il s'agit d'un couvent. Il y a un vaste enclos ceinturé de hauts murs et, en face du portail sur le bord du chemin, il y a une grande croix de pierre. J'ajoute que l'endroit m'est apparu désolé et assez sinistre.

– Faut-il franchir un ruisseau pour y aller ? demanda Catherine d'une voix si sombre que les deux garçons.la regardèrent avec surprise.

– En effet. L'homme a franchi un petit pont en quittant le faubourg. Il y a un ruisseau qui paraît le ceinturer. Mais vous êtes bien pâle tout à coup ? C'est ce couvent qui...

– Ce n'est pas un couvent. C'est la Maladière... la léproserie si vous préférez. Si c'est là que Jacquot de la Mer cache ses voyageurs compromettants, la cachette est bonne car nous aurons toutes les peines du monde à convaincre les soldats d'y aller. Et il faut que les hommes du Damoiseau soient bien déterminés – et bien payés – pour avoir accepté pareil endroit. Il est vrai que le logis des ladres et celui de ceux qui les soignent sont nettement séparés, mais tout de même

!...

Une nouvelle vague de souvenirs venait de surgir dans la mémoire de Catherine, des souvenirs qui étaient parmi les plus affreux et que ce mot de léproserie, par elle prononcé cependant, avait été remuer dans les profondeurs obscures où elle s'était toujours efforcée de les tenir'. Pour mieux les repousser, elle saisit le gobelet plein que Gauthier avait posé sur la pierre de l'âtre et le vida d'un trait. Le vin coula en elle comme une flamme et rejeta à leur abîme les ombres sinistres du passé: Elle passa sur son front sa main qui lui parut curieusement froide puis regarda tour à tour les deux garçons : Bérenger, les bras noués autour de ses genoux, sa brune figure figée d'horreur, et Gauthier qui rêvait, le regard perdu dans les flammes. Il fallait secouer cette torpeur...

– Vous ne saviez pas ce que c'était que cet enclos, dit-elle enfin en s'efforçant d'affermir sa voix,

1. Voir Belle Catherine.

pourtant vous disiez qu'il fallait attendre le jour pour y aller chercher le Recteur. Pourquoi donc ? La nuit, la surprise joue mieux.

– Peut-être mais il faut investir complètement un domaine important et il est toujours possible, à la faveur de l'obscurité, qu'un fugitif franchisse un mur, rampe dans l'herbe, s'éloigne. De jour, rien ne peut filtrer. En outre, une troupe armée, dans la nuit, fait du bruit.

L'alerte est facilement donnée alors qu'il est courant de voir, le jour, une troupe de soldats quitter une ville... Néanmoins, nous irons, dès à présent, en discuter avec votre ami le capitaine...

Découragée, la jeune femme haussa les épaules.

– À quoi bon ? Les soldats les plus courageux s'épouvantent quand on parle de la Maladière. C'est un lieu maudit où règne l'affreux mal. S'il suffisait, encore, de l'entourer pour empêcher que l'on en sorte, cela serait possible. Mais pour en tirer le Recteur et sans doute quelques autres, il faudra bien y entrer... et alors...

– Les truands en cavale et les hommes du Damoiseau y entrent bien, eux ! Votre capitaine sera peut– être aussi courageux qu'eux et pourra peut-être réunir quelques hommes déterminés ? En tout cas, il y aura moi !

– Et moi... chevrota Bérenger en écho d'une petite voix frêle qui s'efforçait courageusement de surmonter sa frayeur.

– Parfait ! Alors, dame Catherine, si nous voulons attaquer à l'aube, il faut se décider maintenant. Allons toujours voir jusqu'où va le courage de votre ami...

Il allait assez loin Dieu merci ! Ce qui s'était passé dans la tour Neuve était trop grave pour que Roussay permît au coupable de lui glisser entre les doigts et dans ce cas il n'était pas question qu'aucun de ses hommes refusât de faire son devoir. D'ailleurs, le capitaine ne leur avait guère laissé le choix.

– Ceux qui reculeront seront pendus ! se borna– t-il à déclarer à ses soldats, plus morts que vifs quand ils surent qu'il s'agissait de fouiller la Maladière. Mais, en chef soucieux de la santé de sa troupe, il fit faire, dans la cour des cuisines, une distribution générale de linge à nouer sous le nez et de vinaigre pour les imbiber.

Deux heures plus tard le Recteur et quelques-uns des truands qui transformaient les rues nocturnes de Dijon en coupe-gorge étaient arrêtés (non dans l'enclos des lépreux d'ailleurs mais dans la ferme mitoyenne qui assurait aux malades la subsistance), enchaînés et menés sous bonne garde à la prison pour y attendre un jugement qui n'allait pas manquer d'être expéditif.

Ce jour-là, le cabaret de Jaquot de la Mer, plus maison close que jamais, n'ouvrit même pas ses volets. Une simple pancarte vint décorer la porte annonçant que, pour cause de funérailles en province, l'établissement serait fermé quelques jours. On n'est jamais trop prudent !

Théâtre habituel des exécutions à Dijon, la place du Morimont avait toujours présenté un visage aussi étrange que sinistre. Cela tenait au déplaisant matériel installé en permanence au centre de ce large espace de terre battue, taillé en biseau comme un couperet de guillotine. Au plein milieu de la place, face à l'hôtel des abbés du Morimont, puissante abbaye du diocèse de Langres, s'élevait l'échafaud proprement dit, plate-forme rectangulaire élevée de deux mètres au-dessus du sol et à laquelle on accédait par deux échelles.

Une croix plantée dessus dominait une bille de bois grossier noircie et vernie de sang séché. De chaque côté de l'échafaud se dressaient la potence et la roue, semblables aux lugubres porte-cierges d'un affreux catafalque. Mais ce décor permanent n'impressionnait plus guère les gens du quartier qui y étaient habitués. Bien plus, il constituait une attraction de choix lorsque d'aventure un ou plusieurs condamnés devaient y jouer le premier rôle.

Ce matin-là, un matin aigre et gris de la fin novembre, la place était noire de monde. Il y avait des spectateurs jusque sur le toit des rares maisons, jusque sur le mur du moulin des Carmes et, naturellement, sur les montoirs à chevaux de l'hôtel abbatial. C'est que le spectacle attendu promettait d'être aussi inhabituel qu'intéressant puisque, délaissant pour une fois ses instruments traditionnels pour expédier les gens de vie à trépas, maître Arny Signart, exécuteur des hautes et basses œuvres de la prévôté de Dijon, s'apprêtait à faire bouillir vivants deux condamnés. La chaudière était, en effet, le supplice réservé aux faux-monnayeurs et aux routiers pillards et, comme tel, il était assez rare. Aussi les habitants de la ville étaient-ils fermement décidés à ne pas en perdre une bouchée.

Tassé derrière le triple cordon de soldats casqués et armés, le public regardait le bourreau et ses aides avec une sorte d'horreur passionnée.

Vêtu de chausses collantes couleur sang de bœuf, terminées par des poulaines de cuir noir, ses bras aux muscles noueux où les veines se tordaient comme des vipères bleues sortant de son jaque de cuir roussi, la tête emprisonnée dans un capuchon rouge, maître Signari ressemblait d'autant plus au Diable qu'il était en train de remplir d'eau et d'huile une énorme chaudière de cuivre sous laquelle il avait déjà allumé du feu.

– Est-ce que... vraiment, on va jeter des hommes vivants dans cette marmite ? chevrota Bérenger en tirant la manche de Gauthier.

Je... je ne suis pas certain d'avoir envie de voir ça !

Les deux garçons s'étaient installés sur le petit parapet de pierre qui bordait le cours du Suzon. Cela leur assurait, surtout à Gauthier, nettement plus grand que son jeune compagnon, une position dominante sur la mer de têtes mais leur ôtait toute possibilité de retraite autre qu'une chute dans le flot malodorant et encombré de détritus.

L'ancien étudiant tapota amicalement la tête du page.

Moi non plus, fit-il avec un sourire encourageant mais, ici, ce qui est important n'est pas tant d'assister à ce pot-au-feu pour cannibales que de voir s'il ne va pas se passer quelque chose d'autre et si le Damoiseau ne va pas essayer de tirer son bonhomme de la marmite de Lucifer. C'est bien là-dessus d'ailleurs que compte messire de Roussay. Regarde-le, là– bas, debout près de la tribune des juges !

Non seulement il a doublé les archers de la prévôté de ses propres hommes mais encore il est armé en guerre comme s'il s'agissait de conquérir une province ! Et puis il a sa tête des mauvais jours et ses yeux n'arrêtent pas un instant de fouiller la foule. Il cherche quelqu'un... Si tu veux mon avis, je suis sûr qu'il n'a pas plus envie que toi de respirer cette horrible odeur d'huile et qu'il se moque éperdument que le Recteur soit pendu ou étripé plutôt que bouilli, mais ce qu'il espère c'est que le Damoiseau va sortir de son trou et qu'il lui sera enfin possible d'en découdre avec lui.

– Tu crois qu'il va venir, le Damoiseau ?

– Cela dépend du prix qu'il attache au Recteur. Mais au fond cela m'étonnerait. Ça fait trois bonnes semaines que nous sommes ici et le Roi René est toujours bien vivant dans sa prison. Donc jusqu'à présent, le complot a échoué. Or, je ne crois pas que le beau Robert accepte facilement de rester sur un échec... surtout si l'on y ajoute celui qu'il a essuyé à Châteauvillain tout récemment. Se montrer ici serait presque de la folie... à moins qu'il ne dispose d'une force suffisante pour venir à bout de toute la garnison, auquel cas il aurait aussi vite fait de prendre la ville tout entière !

– Alors, allons-nous-en puisque tu dis toi-même qu'il ne se passera rien !...

– Je n'ai pas dit qu'il ne se passerait rien, j'ai dit que je n'en étais pas sûr. D'ailleurs, tu vois bien qu'il est impossible de bouger à présent... à moins de piquer une tête dans ce cloaque dont ton beau costume ne sortirait pas du même vert. Ah ! je crois que les condamnés arrivent...

Les cloches de l'église Saint-Jean, voisine, venaient en effet de se mettre en branle et déversaient sur la ville un glas bien assorti à la couleur du jour. Une sorte de frisson malsain parcourut la foule.

Bérenger se roula, pratiquement en boule sur son parapet, les genoux remontés à la hauteur du nez et la tête dans ses bras placés en couronne.

– Je ne veux pas voir ça ! Ce sera déjà bien suffisant d'entendre...

Sans lui répondre, Gauthier au contraire se hissa sur la pointe des pieds. Deux gros chevaux de labour couleur de poussière débouchaient sur la place, encadrés d'archers. Chacun d'eux traînait une claie sur laquelle le corps d'un homme à peu près nu était lié...

Le sort qui attendait ces hommes était si horrible que la foule, d'habitude si friande du passage des claies qu'elle ne se privait pas de couvrir d'injures et d'immondices, ne bougea pas, ne fit pas entendre le moindre son. On n'entendait, entre les battements de la cloche, que le frottement des claies sur la terre et le crépitement du feu...

Gauthier chercha Roussay des yeux. Raide sur son cheval, le capitaine n'accordait aucune attention aux condamnés et continuait à observer la foule, guettant la réaction qu'il espérait... Si le Recteur allait finir bouilli c'était uniquement grâce à lui car, invoquant la raison d'Etat, il avait dirigé la sentence des juges de manière à ce que l'on crût dans le peuple que les condamnés étaient tous deux faux-monnayeurs car il ne pouvait être question de proclamer une tentative d'assassinat du royal prisonnier, surtout une tentative qui avait été si près de réussir et qui le mettait, lui– même, dans une situation difficile.

On avait donc lié le cas du Recteur à celui du pseudo-Philibert La Verne qui s'était révélé, à l'instruction, se nommer en réalité Colin le Long et avoir évité de justesse, dans un passé relativement récent, une première chaudière lyonnaise au bord de laquelle l'avait mené son talent certain à fabriquer les fausses pistoles vulgairement appelées «

florins au chat »...

Les chevaux s'étaient arrêtés près de la marmite dans laquelle, à présent, le mélange d'eau et d'huile bouillait à grosses bulles qui éclataient en rejetant des gouttes brûlantes. Debout entre les claies, un moine, les mains jointes sur un crucifix, récitait les prières des agonisants tandis que les valets du bourreau détachaient les condamnés dont l'un, Philibert, sanglotait et implorait la terre entière tandis que l'autre, frappé de stupeur ou attendant quelque chose, n'opposait ni prières ni résistance.

Soudain, les yeux chercheurs de Gauthier accrochèrent un profil, rien qu'un profil détaché du reste de la tête par la masse noire d'un capuchon. Le visage tendu, blême, les dents serrées et les lèvres dures, Amandine s'apprêtait à regarder mourir son amant. Elle ne pleurait pas, elle, mais son regard devait brûler. Elle suait la haine impuissante par chaque fibre de son être. Et Gauthier pensa qu'elle avait dû aimer vraiment son pseudo-frère pour se risquer ainsi dans la foule, presque à visage découvert, alors qu'on la recherchait encore.

Mais pour rien au monde, en dépit de ses crimes, le jeune homme n'eût dénoncé cette femme qui était en train de subir une si rude punition...

Peut-être parce que, en poursuivant sa méditation, il ne parvenait pas à en détacher ses yeux, Amandine dut sentir le poids de ce regard, se détourna et, un instant, le sien dur et gris comme pierre croisa celui du jeune homme. Elle dut le reconnaître car, très vite, elle tira son capuchon sur son front, glissa derrière son voisin et disparut, cachée par un énorme chaperon rouge qui ressemblait à une citrouille trop mûre.

Les cloches soudain cessèrent de sonner.

– Est-ce que ce n'est pas bientôt fini ? hoqueta la voix décolorée de Bérenger qui non seulement fermait les yeux de toutes ses forces mais s'enfonçait les doigts dans les oreilles. J'aurais bien dû rester avec dame Catherine et te lais...

En dépit de ses précautions, il se tassa un peu plus sur lui-même et poussa un gémissement en écho à l'épouvantable hurlement qui éclatait : empoignant le malheureux Philibert, Arny Signait et ses aides venaient de le précipiter dans la chaudière...

La foule, elle aussi, parut se recroqueviller. Le cheval de Roussay s'agita tandis que les bourreaux s'en allaient prendre possession du second condamné.

– C'est maintenant ou jamais !... souffla Gauthier qui, devenu aussi gris que son pourpoint, transpirait à grosses gouttes comme s'il eût pu sentir la chaleur du brasier.

Mais rien ne se passa, rien ne vint qu'un second hurlement plus terrible peut-être encore que le premier et une écœurante odeur de friture : Robert de Sarrebruck n'avait pas estimé son complice suffisamment important pour tenter un coup de force et l'arracher à cette mort abominable.

– C'est bien ce que je pensais, marmotta Gauthier pour lui-même, le Damoiseau n'en a pas fini avec l'occupant de la tour Neuve et il préfère ne pas révéler sa présence...

Les cris inhumains s'étaient tus et Gauthier, descendu de son piédestal, se pencha vers Bérenger en lui tapant sur l'épaule.

– Tout est fini, à présent, dit-il. Nous allons pouvoir partir... Ce n'est pas facile, hein, mon fils, de se faire un estomac d'homme ?

ajouta-t-il avec un sourire encourageant en constatant la mine verdâtre du gamin. Mais quand tu seras chevalier et que tu iras à la guerre, tu en verras bien d'autres...

– A la guerre on ne fait pas bouillir les prisonniers !

– On leur fait quelquefois pire ! As-tu oublié Montribourg... et les exploits du capitaine la Foudre ?

Bérenger préféra ne pas relever l'allusion. Son ami, il le savait, détestait Arnaud de Montsalvy que lui même reconnaissait pour son seigneur mais dont il déplorait la conduite présente sans trop le condamner cependant. Mieux valait changer de sujet de conversation et l'enfant s'efforça de sourire.

– Je suis prêt ! fit-il en se relevant. Allons-nous– en...

C'était plus facile à dire qu'à faire, la foule n'avait pas bougé d'un pouce car le spectacle, en effet, n'était pas terminé. Il fallait encore voir maître Signart et son premier valet grimper sur l'échafaud voisin de la cuve avec de longues gaffes pour en tirer les corps boursouflés des suppliciés qu'il devait, à présent, conduire aux Grandes Justices, sur la route de Beaune, au-delà de la porte d'Ouche, pour les accrocher au gibet et les y laisser pourrir pour la plus grande édification des passants.

Les deux garçons s'apprêtaient à prendre leur mal en patience quand l'un des nuages noirs, que le vent chassait depuis le matin pardessus les toits pointus de la ville, creva subitement, déversant sur la foule une pluie glaciale et rageuse qui la mit en mouvement. Cela créa une énorme bousculade qui bloqua Gauthier et Bérenger contre leur parapet, les obligeant à attendre sous l'averse dont il leur était impossible de se protéger. Et ils ne virent pas la petite troupe, marchant sur la rive boueuse de la rivière, qui s'approchait d'eux à l'abri du muret de pierre...


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