Текст книги "La dame de Montsalvy"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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C'était à cela qu'elle pensait encore tandis que le pas de son cheval résonnait sous la voûte noire de la porte Saint-Nicolas puis s'imprimait sur la neige fraîche où se perdait le dessin de la route de Langres.
– Où allons-nous donc ? demanda Bérenger qui, en regardant l'immense et froide nature, se prenait déjà à regretter la douce chaleur de la maison Morel– Sauvegrain.
– Droit devant nous ! riposta Catherine laconiquement.
L'enfant, peu satisfait de la réponse, s'apprêtait à poser une autre question mais un coup de coude de Gauthier vigoureusement appliqué dans ses côtes le fit taire, et l'on continua à chevaucher en silence.
Depuis qu'elle lui avait donné ses ordres de départ, l'écuyer observait attentivement sa maîtresse mais sans en rien dire, gardant pour lui seul les réflexions qu'elle lui inspirait.
En apparence, Catherine était exactement semblable à ce qu'elle avait toujours été dans sa beauté intacte mais, chaque fois qu'il lui adressait la parole, Gauthier avait la curieuse impression de s'adresser à quelqu'un d'autre. Il avait en face de lui la parfaite enveloppe, lisse et pure, de la dame de Montsalvy mais rien d'autre car les sentiments qui avaient toujours habité cette enveloppe semblaient à présent curieusement différents, étrangers même. En outre les occasions qu'il pouvait avoir de scruter, de face, le beau visage fermé n'avaient jamais été si rares.
Tant que dura le voyage vers la Lorraine, il ne vit guère de Catherine que son dos ou un profil bien souvent détourné. Au lieu de voyager, comme naguère encore, encadrée par les deux garçons, qu'ils marchassent devant et derrière ou de chaque côté selon la largeur du chemin, elle allait à présent en tête de leur petite troupe sans plus jamais se retourner, l'œil fixé à l'horizon blanc continuellement renouvelé et se haussant parfois sur sa selle comme si elle cherchait à découvrir enfin un but connu d'elle seule. Aussi, à mesure que l'on avançait grandissaient de concert l'inquiétude de Gauthier et le chagrin de Bérenger qui cherchait en vain à comprendre pourquoi sa belle dame n'aimait plus ni ses chansons ni lui... Bien souvent, quand on reprenait le chemin à la pointe du jour tardif l'adolescent avait les yeux rouges. Mais Catherine ne s'intéressait plus à rien ni à personne...
Par Langres et le val de Meuse on gagna Neufchâteau où Catherine, enfin, consentit à sortir de son mutisme pour se mettre à interroger les rares passants que l'on rencontrait. Avaient-ils ouï parler d'une femme qui se prétendait Jehanne la Pucelle ?...
Savaient-ils où cette femme se trouvait à l'heure présente ?...
Mais elle n'apprit rien. Les gens hochaient la tête, la dévisageaient avec une sorte de crainte comme si elle n'était pas tout à fait dans son bon sens, certains se signaient mais tous sans exception passaient leur chemin rapidement, parfois en haussant les épaules... Visiblement, dans cette petite enclave lorraine cernée par les terres bourguignonnes, les gens craignaient les ennuis et le seul nom de Jehanne les faisait rentrer sous terre.
Ce fut pire encore à Domrémy, le petit village qui avait vu naître Jehanne, d'où elle était partie pour sa merveilleuse et tragique aventure. Le village, très petit, semblait mort et enseveli sous son épais manteau de neige. Les portes refusaient obstinément de s'ouvrir par peur des routiers et des pillards qui empruntaient continuellement le val de Meuse car la misère alentour était grande. Seul le curé, un homme d'une cinquantaine d'années, consentit à recevoir les voyageurs et à indiquer la maison de la famille d'Arc, laquelle était d'ailleurs très voisine de sa petite église.
– Mais vous ne trouverez personne. Le père est mort. La mère et les deux frères vivent à présent à Orléans... dans une île, je crois... On dit que les gens de là-bas la leur ont donnée et qu'on leur paie pension.
– N'avez-vous pas entendu dire que Jehanne, miraculeusement sauvée du bûcher, était revenue par ici ?
Vivement, comme les villageois de Neufchâteau, le curé se signa tandis que son regard doux s'effarait.
– On dit tant de folies ! Moi, je ne sais rien, foi de Guillaume Front... Je n'ai rien vu, rien entendu !... Personne ici ne sait rien !
Lui aussi avait peur. Mais de qui ? de quoi ? De ses supérieurs hiérarchiques, de l'Eglise qui en pays normand avait condamné la Pucelle comme sorcière, hérétique et relapse ? Des soudards bourguignons qui pouvaient s'abattre sur le pays comme sauterelles si leur duc apprenait la réapparition, même invraisemblable, même impossible de celle dont il avait eu si peur? Ou bien de l'aventurière elle-même, cette coquine -qui s'entendait si bien à inciter les capitaines trop crédules à maltraiter les pauvres gens...
Sans insister, Catherine remercia et poursuivit son chemin. A Vaucouleurs, les gens s'ils se montrèrent moins peureux ne se gênèrent pas pour hausser les épaules et ce fut tout juste si l'aubergiste chez qui l'on avait pris logis ne les jeta pas à la porte.
– Jeannette, on l'aimait, fit rudement le bonhomme. On ne permet pas qu'on touche à son souvenir ! Si vous cherchez une coureuse d'aventures c'est pas ici qu'il faut venir : on l'aurait déjà pendue depuis longtemps !
– Qui vous dit que je lui veuille du bien ?
– Que vous lui vouliez bien ou mal, peu me chaut !... Moi, je ne sais qu'une chose : Jeannette est morte sinon nous ne serions pas si malheureux !
Tandis que les trois voyageurs partageaient le maigre repas qui leur fut servi d'assez mauvaise grâce et uniquement parce que en ces temps cruels une pièce d'argent était bonne à prendre d'où qu'elle vînt, Gauthier qui, depuis Dijon, avait pratiquement laissé Catherine à ses pensées amères, se bornant à lui adresser la parole pour les seules obligations de la route, se décida à rompre le silence.
– Me direz-vous, dame Catherine, pourquoi vous cherchez ici celle qui se fait passer pour Jehanne d'Arc ?
– Mais... parce que c'est ici qu'elle est venue, il me semble, et c'était naturel : le pays d'enfance...
– Ce n'est pas ici qu'elle est venue ; vous devriez le savoir puisque l'aubergiste vous l'a dit : on l'aurait pendue !
L'aubergiste dit n'importe quoi. Je me souviens, moi, des paroles de mon époux. Ah, oui je m'en souviens ! Elles sont gravées là, ajouta-t-elle en désignant son front d'un geste farouche.
– Alors... voulez-vous me faire la grâce de me les répéter ?
– Certes. Il a dit : « Je l'ai revue quand j'ai rejoint Robert à Neufchâteau. Elle venait d'arriver à la Grange aux Hornes près de Saint-Privey... »
– D'où vous avez conclu que Saint-Privey et Neufchâteau étaient voisins.
– Naturellement !
– Malheureusement il n'en est rien ! Saint-Privey se situe tout près de Metz et votre erreur vient de ce que le capitaine de Montsalvy, suivant sans doute son idée, n'a pas jugé bon de donner plus d'explications. Je dois dire que les réponses que vous avez reçues étaient si brèves, si peu encourageantes que vous n'avez guère eu loisir de corriger votre erreur.
Un peu vexée, Catherine considéra le jeune homme avec méfiance.
– D'où savez-vous cela, vous ? Je n'ai jamais entendu dire que votre maison fût de Lorraine ?
– Ma maison non, mais ma mère oui ! dit Gauthier paisiblement.
J'avais même un oncle chanoine qui habitait Saint-Privey...
Malheureusement il n'est plus de ce monde. Je crois donc, si vous voulez retrouver cette femme, que la seule chose à faire est de gagner Metz... où je parierais bien qu'on l'a reconnue beaucoup plus abondamment qu'à Domrémy pour l'excellente raison qu'on ne l'y avait jamais vue.
La tranquille logique du garçon déchaîna chez sa maîtresse une brusque colère.
– Vous auriez pu le dire plus tôt ! Pourquoi vous être tu durant tout ce temps ?
Mais... parce que vous ne m'avez rien demandé. Depuis que nous avons quitté Dijon, madame... nous avons, cet enfant et moi, la pénible impression d'avoir cessé de vous agréer. Vous aviez, je crois, naguère de l'affection pour nous... et vous l'avez prouvé avec quelle abnégation, quelle grandeur d'âme en vous sacrifiant. Mais j'ai peur que l'épreuve n'ait été trop cruelle et qu'à présent vous nous détestiez autant que vous nous aimiez.
Pour la première fois, quelque chose s'émut dans le cœur -glacé de Catherine. Par-dessus la table où demeuraient les reliefs de leur repas, elle regarda son écuyer puis son page. A la lueur jaune de la chandelle dont l'odeur acre emplissait ses narines, elle vit enfin sur le visage dur de Gauthier une tristesse qui ressemblait à un reproche, sur celui encore enfantin de Bérenger les traces d'un chagrin qui ne voulait pas finir.
– Où avez-vous pris tout cela ? murmura-t-elle, touchée plus profondément qu'elle ne l'imaginait, par ce mot solennel de « madame
» qu'il avait employé.
– Dans votre attitude. Naguère vous me permettiez de vous garder, de vous protéger, souvent même de décider pour vous. Vous me laissiez mon rôle d'écuyer et vous vouliez bien même parfois lui donner les couleurs de l'amitié. A présent, j'ai l'impression d'être seulement pour vous un bagage... ; peut– être même un peu encombrant.
– Vous êtes fou !...
Elle se leva, s'approcha de Bérenger et, se penchant sur lui, entoura son cou de ses bras et posa sa joue contre les courts cheveux bruns qui poussaient un peu dans tous les sens.
– Pardonnez-moi, mon enfant... dit-elle doucement, et ne croyez rien de ce que vient de dire Gauthier. Certes non, je ne regrette pas de vous avoir sauvés ! C'est même la seule chose qui m'empêche de devenir folle : votre vie préservée. Et je crois bien que je vous aime plus encore qu'auparavant. Seulement...
– Seulement vous n'êtes plus vous-même !...
Gauthier s'était dressé et, tandis que Bérenger
vaincu par l'émotion sanglotait à la fois de joie et d'énervement dans le cercle des bras de Catherine,
appuyé des deux poings à la table, il donna libre cours à sa colère.
– Et il est temps que vous redeveniez vous– même ! Où êtes-vous, dame Catherine des bons et des mauvais jours ? Où est votre sourire, où est votre courage ? Où est la dame de Montsalvy qui savait tenir tête à une armée ou à une foule furieuse ?
Elle détourna la tête, gênée par ce regard gris habituellement si calme.
– Si je le savais...
– Moi je le sais ! Elle est entre la vie et la mort. La vie où elle est encore... à son grand regret, la mort où elle voudrait tant être ! Je me trompe ? Allons, dame Catherine, dites-moi la vérité ? Si vous avez encore pour moi un peu de l'ancienne amitié, dites– moi ce qui vous mène et vers où, et vers quoi ? Dites– moi par exemple pourquoi vous tenez tant à retrouver cette aventurière au lieu de ne songer qu'à retourner vers vos enfants.
– Gauthier, Gauthier ! soupira-t-elle avec lassitude. Vous le savez très bien. Vous savez que j'espère retrouver, dans ses entours, mon seigneur époux !
– Parce que après ce qui vient de vous arriver c'est lui que vous avez le plus envie de revoir ? Puis-je vous dire ce que je pense, ce que je crois ?...
– Dites !
– Que vous avez envie de le revoir, certes, mais simplement de le revoir... et pour la dernière fois, parce que toute votre vie vous l'avez aimé plus que tout au monde. Et qu'ensuite vous disparaîtrez sans que personne, pas même nous, puisse dire ce que vous êtes devenue. Un beau matin, vous ne serez plus là, tout simplement... Ce n'est pas cela
? – Peut-être...
Il y eut un silence peuplé seulement par le crépitement du feu. Puis Gauthier se détournant chercha des yeux, aux murs de torchis, quelque chose qu'il ne trouva pas. Alors, tirant la dague qu'il portait à sa ceinture, il la planta bien droit dans le bois de la table.
Puis, étendant d'un geste solennel sa main au-dessus de cette croix improvisée :
– Moi, Gauthier-Gontran de Chazay, fils de Pierre-Gontran de Chazay et de Marie-Adélaïde de Saint-Privey, écuyer de très haute et très noble dame Catherine de Montsalvy, je jure par cette croix qu'au jour où ladite dame aura quitté ce monde par sa propre volonté... ou par toute sorte d'autre moyen par elle recherché, je trancherai moi-même le fil de mes jours terrestres afin de pouvoir continuer honorablement, dans l'autre monde, mon service auprès d'elle ! Que le Seigneur Dieu et la Très Sainte Vierge Marie soient témoins de ceci !
D'une brusque secousse qui faillit la jeter à terre, Bérenger se dégageait de l'étreinte de Catherine et, à son tour, étendit sa petite main brune au-dessus de la dague.
– Moi aussi, je jure ! Moi aussi !...
Les jambes coupées, Catherine, bouleversée, se laissa retomber sur un tabouret. Elle enfouit son visage entre ses mains et se mit à pleurer.
– Pourquoi avez-vous fait cela, gémit-elle entre ses sanglots.
Votre vie est devant vous, la mienne derrière moi ! Et que puis-je faire d'autre après ce qui m'est arrivé ?
D'un même mouvement ils vinrent s'agenouiller près d'elle, chacun d'un côté.
– Que vous nous laissiez faire ! Que vous nous rendiez votre confiance ! C'est à nous de réparer, autant qu'il sera possible, le mal que nous vous avons fait sans le vouloir. Vous venez de le dire, vous n'êtes plus vous-même, vous souffrez...
– Je me fais horreur !
Il n'y a aucune raison. Vous êtes une victime. Croyez-vous que nous, nous ne souffrions pas, nous à cause de qui vous avez enduré ce martyre, cette abomination ? Alors laissez-nous vous délivrer en vous délivrant nous-mêmes. Le jour où vous serez redevenue notre belle dame, le jour où dans votre maison retrouvée vous aurez reconquis votre bonheur, oubliant les mauvais jours, alors seulement nous saurons que nous pouvons avoir l'âme en paix... Jus– que-là nous ne serons que des gardiens fautifs, des serviteurs qui ont failli à leur mission...
Le lendemain matin, devant la porte de l'auberge où le patron, les pieds dans la neige, les regardait partir avec un visible soulagement, Gauthier aida Catherine à se mettre en selle puis, sans qu'aucun accord eût été conclu à ce sujet, prit la tête de la petite troupe qui continua à remonter vers le nord.
Comme il l'avait prévu, en arrivant à Metz, on trouva abondance d'informations concernant la fausse Pucelle qui avait été l'événement de l'été précédent. Elle était arrivée sur la fin du mois de mai à la Grange aux Hornes en compagnie de deux ou trois hommes d'armes et s'y était établie pour attendre l'arrivée de « ses frères » qu'elle avait envoyé chercher et qui habitaient la région. Ils étaient accourus et cela avait donné une grande scène de reconnaissance dont tout le pays gardait un souvenir ébaubi : cette jeune femme, c'était leur sœur bien-aimée, Jehanne d'Arc du Lys qu'ils croyaient morte et qui leur revenait miraculeusement ! A la suite de quoi ils avaient appelé autour d'eux les principaux seigneurs de Metz, qui avaient fait le voyage de Reims au moment du sacre, le seigneur Nicole Louve et une foule d'autres afin qu'ils reconnussent la merveille et partageassent leur joie. Et tous, avec ensemble, avaient reconnu cette jeune fille qui, pour gagner la Lorraine depuis la mystérieuse retraite où elle était demeurée cachée si longtemps, avait pris le nom de Claude mais que tous, à présent, nommaient Jehanne...
– J'aurais bien juré qu'ils la reconnaîtraient tous, confia à Catherine Gauthier qui, cette fois, s'était chargé de l'enquête. Et savez-vous combien d'entre tous ces braves gens avaient déjà vu la Pucelle avant cette arrivée miraculeuse ? Un seul : ce messire Louve qui fut à Reims et qui vit Jehanne là-bas... ; d'un peu loin bien sûr ce qui ne l'empêche pas d'être formel : c'est bien Jehanne d'Arc !
– Un seul ? Vous oubliez les frères ? J'ajoute qu'il y a là quelque chose de troublant, d'inquiétant... encore qu'il puisse s'agir d'une reconnaissance d'intérêt, destinée à ramener sur la famille d'Arc les générosités du Roi !
– Peut-être, mais je croirais plutôt que les frères en question ne sont peut-être pas non plus les véritables mais des complices dûment stylés avec lesquels il aura été facile de s'entendre à l'avance.
Souvenez– vous de ce qu'a dit le curé de Domrémy : la famille d'Arc habite une île à Orléans et elle y est pratiquement entretenue par les gens de la ville. Or, la prétendue Jehanne a fait chercher, ici, à Metz, ses frères « qui habitent dans la région... ».
– En tout cas, il faut croire que la ressemblance est grande entre Jehanne et cette créature, soupira Catherine... Souvenez-vous que mon époux qui, lui, connaissait bien Jehanne, l'avait approchée, avait combattu à ses côtés, demeure persuadé que celle-ci est l'authentique Pucelle... alors qu'il a vu, de ses yeux vu, la véritable Jehanne dans les flammes du bûcher !
– Il y a des ressemblances étonnantes... et il y a encore plus de gens qui meurent d'envie de croire au miracle ! Peut-être vous-même serez-vous prise, dame Catherine, si vous rencontrez cette femme !
– Certainement pas ! Jehanne, je la connaissais bien, moi, beaucoup mieux que mon époux... Je suis même certaine que je pourrai confondre l'aventurière. Le tout est de la rejoindre... ce qui semble moins facile que je n'aurais cru, conclut Catherine avec un soupir.
En effet, l'espoir de rejoindre la « Pucelle » à Metz s'était évanoui. Les gens de la ville étaient fort prolixes sur l'événement miraculeux de leur été mais ne pouvaient dire au juste où l'héroïne se trouvait présentement. Tout ce que l'on savait, c'était qu'elle avait été conduite à Arlon, chez la duchesse de Luxembourg qu'elle tenait essentiellement à voir, qu'elle y avait reçu le meilleur accueil, qu'on l'avait revue deux mois plus tard, casquée et cuirassée, brandissant un étendard qui était l'exacte réplique de l'original et qu'enfin, après une courte visite, elle était repartie en Luxembourg avec la bruyante troupe de seigneurs qui lui faisaient escorte...
La nouvelle avait de quoi surprendre, même quelqu'un d'aussi persuadé que Catherine que l'on avait affaire à une imposture. La duchesse de Luxembourg était la tante par alliance de Philippe le Bon, lequel avait de grandes chances d'être son héritier car elle était sans enfant. Elle était aussi la cousine du fameux général bourguignon Jean de Luxembourg, sire de Beaurevoir, qui avait livré Jehanne d'Arc aux Anglais et il était difficile de comprendre ce qu'entendait faire auprès d'elle celle qui se prétendait la Pucelle.
– Il n'y a rien à comprendre, conclut Gauthier philosophe, cela ressemble de plus en plus à une histoire de fous...
Pourtant, cette ville de Metz qui se révélait si décevante pour Catherine allait tout de même lui offrir une bonne nouvelle, la première depuis bien longtemps : au cours de ses investigations, Gauthier trouva la trace du passage d'Arnaud de Montsalvy dans une auberge proche de l'église Saint-Thiébault. Deux hommes y avaient séjourné trois ou quatre jours deux mois plus tôt. L'un, que la servante interrogée décrivit comme étant « mi-soudard mi-valet », répondait assez bien au signalement de Cornisse. Quant à son maître « un seigneur très grand, très brun, très autoritaire et très beau en dépit d'une grande blessure qui lui gâtait la moitié du visage », sa description fit battre plus vite le cœur de Catherine. Ce ne pouvait être que son époux.
D'ailleurs, Montsalvy avait posé à peu près les mêmes questions que Chazay, reçu les mêmes réponses puis, sans daigner donner la moindre indication sur sa destination, il était parti sous la pluie violente d'une aube automnale, très certainement dans la direction du Luxembourg...
Il n'y avait rien d'autre à faire que suivre le même chemin. Et l'on se remit en route, abandonnant l'eau bleue de la Moselle que le ciel d'hiver ne grisonnait qu'à peine pour se jeter vers l'Ardenne à travers l'ondulement paresseux des bassins lorrains où, sous la croûte de neige, se montrait au creux des profondes ornières une terre grasse et rouge d'où un jour surgirait le fer que les Romains déjà avaient su exploiter aux alentours de Nancy.
Bientôt, ce fut la forêt, âpre, épaisse, l'Ardenne dense et noire, domaine à peu près inviolé des grandes hardes de cerfs, des sangliers énormes, des sorcières et des fées dont se peuplaient passionnément les multiples légendes, avec ses pentes abruptes de rochers schisteux et l'élancement écrasant de ses sapins plusieurs fois centenaires. Si sombre, si redoutable que s'y arrêtait la folie des hommes et qu'au seuil de ses profondeurs mystérieuses le soudard, l'homme de guerre hésitait, se signait comme l'eût fait l'enfant que chacun d'eux gardait bâillonné au fond de son âme noire et cherchait un chemin plus large, une route plus dégagée pour forcer ce dangereux bastion.
Les rares hameaux y étaient pauvres, isolés, glacés par les vents d'hiver qui faisaient grincer la forêt après avoir balayé de leur souffle coupant le haut plateau et avant de se glisser avec un sifflement sinistre dans les fentes rocheuses des étroites vallées. Le silence hivernal y était plus pesant que dans les vastes plaines et si profond qu'il permettait de percevoir la fuite rapide d'un lapin ou d'un écureuil apeurés par le pas cependant assourdi des chevaux...
Le 21 décembre, jour de la Saint-Thomas, on arriva en vue d'Arlon étagée sur sa colline et dominée par la masse imposante du château des ducs de Luxembourg. C'était un très puissant château, avec des courtines épaisses et des tours vertigineuses. De nombreux soldats aux armes luisantes en assuraient la garde et, au plus haut du donjon, la bannière ducale qui claquait contre le ciel gris faisait voisiner le lion rouge couronné de Luxembourg avec l'aigle noir de l'Empire.
Arrêtés un instant au bord de la vallée d'où jaillissait la ville, Catherine et ses compagnons contemplèrent le spectacle qu'elle offrait avec l'impression bizarre d'avoir changé de monde. Cela tenait à de simples détails, à l'accent rude de la patrouille rencontrée au sortir de la forêt et dont ils avaient eu quelque peine à se faire entendre, à la langue différente, à la forme des vêtements, des armes et des coiffes de femmes. L'odeur même de la fumée qui s'échappait des toits leur paraissait autre.
– Croyez-vous que nous parviendrons à nous faire admettre dans ce château ? demanda Bérenger. Il est tellement imposant, j'ai bien peur que ce ne soit guère facile.
– Tels que nous voilà faits, sans aucun doute ! fit Gauthier avec un regard à leurs vêtements fripés, à leurs houseaux maculés de boue.
Mais je gagerais que dame Catherine, une fois toilette faite, n'aura guère de peine à obtenir audience.
Catherine ne répondit pas. Son regard scrutait la volée de toits fumants qui semblaient grimper à l'assaut de la colline vers la flèche d'une église, cherchant à deviner lequel d'entre eux abritait Arnaud, écoutant le rythme de son propre cœur pour deviner s'il allait s'accélérer secrètement... Mais à sa muette question il n'existait pas de réponse possible, tout au moins pour l'instant présent. Avec un léger haussement d'épaules qui ne s'adressait qu'à elle-même et qui pour les deux garçons ne correspondait à rien, elle murmura :
– La nuit commence à tomber. Il nous faut entrer dans la ville avant que les portes ne se ferment et nous mettre en quête d'une bonne auberge. Ce soir la seule chose à faire est nous reposer...
Et, tournant la tête de son cheval vers la gueule noire d'une porte montrant les longues dents de sa herse relevée, elle s'avança hardiment vers le premier poste de garde.
Après les boues du chemin, la ville qui avait fait toilette pour fêter la Nativité leur parut d'une propreté divine. Le froid avait cédé un peu et partout les dernières lessives séchaient au vent car la coutume interdisait de laver entre Noël et l'Épiphanie. Dans les maisons d'où s'échappaient des odeurs de pain chaud et de pâtisserie, on devinait les ménagères au travail et les visages que l'on croisait avaient un reflet de contentement que les voyageurs n'avaient pas rencontré depuis longtemps. Bien protégée par ses murailles et les troupes puissantes de sa duchesse, Arlon ressemblait à une île chaude perdue dans un désert de glace.
Les auberges étaient à l'image de la ville. Celle que Catherine choisit, près de l'église Saint-Donat, abritait une jolie porte peinte de neuf sous les branches dépouillées d'un bosquet de cornouillers. Elle leur offrit un logement propre, bien chauffé par une bonne cheminée, de l'eau chaude pour la toilette et une réconfortante soupe aux choux arrosée d'un joli vin de Moselle. Les lits étaient moelleux, les draps blancs parfumés aux herbes séchées et les trois voyageurs y dormirent leur meilleure nuit depuis la maison Morel-Sauvegrain, une nuit dont ils avaient le plus grand besoin et qui permit à Catherine, reposée, de voir les choses et les gens sous un jour un peu moins sombre.
Le lendemain, tandis qu'elle montait vers le château, un peu avant midi au pas tranquille de son cheval dont Gauthier avait briqué férocement le harnachement, elle se sentait une autre femme. Sa robe de velours violet, de la nuance exacte de ses yeux, s'assortissait d'un manteau à larges manches doublé de petit-gris. La même fourrure, en forme de toque d'où fusait une plume couleur de fumée agrafée d'une plaque d'or et d'améthyste, couronnait ses magnifiques cheveux blonds qu'elle avait lavés tôt le matin et qui brillaient comme des torsades d'or. Derrière elle Gauthier et Bérenger, brossés et astiqués eux aussi, tenaient fort convenablement leur rôle. Aussi il ne vint à l'idée d'aucun des archers de garde à la barbacane du château de refuser l'entrée à cette inconnue en qui, sans même qu'elle eût décliné ses noms et qualités, il était facile de deviner une grande dame.
Les mœurs en Luxembourg étaient d'ailleurs simples et Catherine n'eut aucune peine à obtenir l'audience qu'elle demandait. Une courte attente sur le palier d'un large escalier de pierre, aux murs duquel pendaient des tapisseries, et un lansquenet haut comme une armoire et barbu comme Noé se chargea d'introduire la visiteuse après avoir indiqué du geste à Gauthier et à Bérenger de rester où ils étaient.
Guidée par lui, Catherine fut conduite à une sorte d'antichambre et remise à une grosse femme, sans âge, vêtue comme une religieuse à cette différence près que sa robe était de beau drap rouge vif et que plusieurs chaînes d'or pendaient à son cou.
Cette femme examina Catherine avec une attention si soupçonneuse que celle-ci se demanda un instant si elle n'allait pas la fouiller. Mais il n'en fut rien. Satisfaite, sans doute, la femme qui ne parlait pas un mot de français étira les coins de sa bouche d'une façon qui pouvait passer pour un sourire et fit signe à Catherine de la suivre à travers une immense salle décorée de bannières, jusqu'à un oratoire où par la vertu de vitraux jaunes et roses une belle lumière dorée régnait qui, jointe à celle d'un buisson de cierges, rappelait un peu l'éclat du soleil.
Agenouillée sur des coussins de velours bleu devant une très belle Vierge due au ciseau de Claus Sluter, la duchesse régnante attendait sa visiteuse en priant.
À quarante-six ans Élisabeth de Gorlitz, fille de Jean de Luxembourg, duc de Gorlitz, et petite-fille de l'empereur Charles IV, ne gardait plus guère de traces d'une beauté qui avait eu sa réputation.
Empâtée par les nourritures trop riches, empaquetée de velours de Gênes à grands ramages dorés assorti au gigantesque hennin qui la casquait, elle répétait l'image de la donatrice peinte au coin de l'un des vitraux avec à peine plus de relief.
Ce n'en était pas moins un personnage de première importance, presque un point stratégique que cette grosse femme. Son premier mariage avec Antoine de Brabant, frère du duc de Bourgogne Jean sans Peur, avait fait d'elle la tante de Philippe le Bon mais son second mariage avec le frère d'Ysabeau de Bavière, l'ancien évêque de Liège Jean sans Pitié, en avait fait celle du roi Charles VII. Quant à son duché, coin puissant enfoncé entre France et Bourgogne, elle n'ignorait pas à quel point le duc Philippe s'y intéressait, Philippe qui avait si bien su dépouiller sans le moindre scrupule sa cousine Jacqueline de Bavière, comtesse de Hollande, qu'il avait réduite à la quasi– misère et qui en était morte depuis peu. Mais Elisabeth s'efforçait d'entretenir avec lui de bonnes relations, bien qu'elle ne l'aimât guère, car il était seul assez puissant pour barrer la route aux appétits de l'autre branche des Luxembourg, les comtes de Saint– Pol et leur frère, le redoutable seigneur de Beaurevoir qu'elle détestait de tout son cœur.
Tandis que Catherine plongeait dans sa révérence, la duchesse se signa, se releva et considéra un instant la jeune femme mais avec une absence d'expression telle qu'on pouvait se demander si elle s'apercevait réellement de sa présence.
– On me dit que vous êtes la comtesse de Montsalvy, dit-elle enfin. Nous avons eu récemment quelqu'un de votre nom ici... Êtes-vous parents ?
Le cœur de Catherine manqua un battement.
Je pense qu'il s'agit de mon époux, madame la duchesse. Il est blessé, malade... et je cherche à le rejoindre. C'est là, en fait, la raison profonde de l'audience que j'ai eu l'audace de demander. Votre Altesse impériale consentirait-elle à me dire où je puis le trouver à cette heure
?
Élisabeth eut un geste évasif.
– Comment le saurais-je ? Il était ici il y a plusieurs semaines et il n'est guère resté plus de trois jours. Ensuite il est reparti après une scène fort pénible. Il est vrai qu'il est arrivé tout juste à temps pour assister au mariage...
– Le mariage ?... Quel mariage ? s'écria Catherine oubliant complètement que l'étiquette lui interdisait d'interroger une princesse.
Mais celle-ci ne parut pas même s'en apercevoir. Cette jeune femme très belle qui courait ainsi après son mari devait être pour elle un suffisant sujet de curiosité.
– Mais... celui de ma nièce, la Pucelle de France... Jehanne d'Arc du Lys qui a épousé ici, voici peu, le seigneur Robert des Armoises !
Les élégantes ogives de la voûte s'abattant sur elle n'auraient pas plus sidéré Catherine qui mit un moment à réaliser ce qu'elle venait d'entendre.
– Puis-je prier Votre Altesse impériale de vouloir bien répéter ce qu'elle vient de me faire l'honneur de me dire ? articula-t-elle quand le souffle lui revint.
– Quoi donc ? Que la sainte Pucelle, miraculeusement sauvée du bûcher, s'est unie à un brave chevalier et que...








