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La dame de Montsalvy
  • Текст добавлен: 21 сентября 2016, 15:00

Текст книги "La dame de Montsalvy"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Cela m'étonnait aussi que Monseigneur se laisse moquer ainsi par des bourgeois, murmura Saint– Rémy qui, le cou tendu, observait passionnément ce qui se passait hors de la porte. Regardez ! Voilà, à la tête de ceux qui vont nous attaquer, le bâtard de Dam– pierre et le sire de Rochefort ! Ce sont des hommes déterminés.

– Nous allons être écrasés, souffla Catherine. Nous ne pouvons rester à cette barrière.

Pour toute réponse, Gauthier la prit par le bras et lui fit monter quelques-unes des marches qui menaient au chemin de ronde.

– Il ne faut pas trop s'écarter si nous voulons atteindre le Duc dès son entrée, dit-il.

Un cri de fureur et de crainte lui coupa la parole. Ils eurent juste le temps de se jucher sur l'escalier car la foule qui se pressait à la porte refluait vers l'intérieur de la ville. Là, tout près maintenant, les archers picards avançaient au pas de charge, si proches les uns des autres qu'ils ressemblaient à une barrière de fer.

Quelqu'un cria :

– Fermez les portes ! Empêchez-les d'entrer !

– On ne peut pas abandonner les notables ! cria quelqu'un d'autre.

– Qu'ils crèvent ! Ils s'arrangeront toujours tandis que nous, nous serons massacrés...

Des hommes déjà s'attelaient aux mancherons du treuil commandant la herse, d'autres tentaient de remonter l'énorme pont-levis mais il était trop tard. Les Picards étaient là et entamaient le combat pour se frayer un passage. Quand ils parurent sous la porte, ceux qui s'y trouvaient s'enfuirent pour échapper à leurs terribles flèches mais quelques-uns tombèrent. Catherine, horrifiée, vit une femme rouler sous les sabots du cheval du sire de Dampierre qui, paisiblement, passa sur son corps.

Le Duc à présent avançait sans plus s'arrêter, entouré des notables qui le suppliaient de rappeler ses soldats, de tenir ses promesses. On put l'entendre crier :

– Je ne me séparerai pas de mes hommes d'armes. Votre cité est traîtresse et je n'ai plus confiance en elle...

Puis, comme le pas de son cheval résonnait sur les planches du pont-levis Catherine le vit tirer sa grande épée et, désignant les remparts où des bannières aux emblèmes des corporations claquaient dans le vent comme un défi :

– Voilà la Hollande que je veux soumettre !...

Une acclamation des chevaliers et des archers picards lui répondit. Il s'engagea sous la voûte au moment précis où une procession du clergé débouchait à son tour devant lui venant de la cathédrale Saint-Sauveur. Une double file de diacres en aubes blanches encadrant un dais sous lequel l'évêque en chape d'or abritait un soleil de pierreries : le Saint– Sacrement. L'évêque salua le prince mais éleva le soleil et Philippe dut, d'abord, descendre de cheval, puis plier le genou devant son Dieu.

– N'attaquez pas cette bonne ville, Monseigneur, pria l'évêque.

Elle est malheureuse et souffre d'avoir encouru votre courroux. Vous lui aviez promis...

– Je n'ai rien promis ! s'écria Philippe avec colère. J'ai demandé à traverser cette maudite cité rebelle et si certains de mes soldats marchent devant moi, je n'ai pas que je sache lancé sur elle mon armée entière.

– Rappelez vos Picards, seigneur duc. Ils courent déjà vers le Marché sous prétexte d'assurer votre passage.

En effet, le duc avait chargé l'un des seigneurs de son entourage, le sire de Lichtervelde, de suivre les Picards pour voir si une foule n'était pas rassemblée au Marché. Avec colère, le Duc haussa les épaules.

– Suis-je un croquant que je doive marcher seul, à la merci d'un poignard, dans des rues suspectes ? J'ai dit que l'on apprendrait ici à me connaître. Allons, sire évêque, regagnez votre cathédrale et, me laissez à mon métier de prince.

Il attendit que la procession eût rebroussé chemin, debout au milieu de la rue, entouré de quelques seigneurs qui étaient les sires d'Uutkerke, de Commines et de l’Isle-Adam. Soudain Saint-Rémy saisit la main de Catherine.

– C'est le moment. Allons-y !

Traînant après lui la jeune femme que suivirent les deux garçons il s'élança, arriva devant le prince et, arrachant à la fois sa fausse barbe et son capuchon noir il s'inclina devant lui.

– Je viens rendre compte de ma mission, monseigneur, avec d'autant plus de joie que la voici heureusement remplie. » En même temps il rejetait en arrière le capuchon de Catherine qui s'inclinait à son tour. « Voyez. plutôt, monseigneur !

Le visage sombre de Philippe de Bourgogne s'éclaira :

– Enfin vous voilà, sire Toison d'Or ? En vérité, je commençais à craindre d'avoir perdu mon roi d'armes ! Et vous aussi, madame ?...

Quelle joie de vous retrouver bien vivante...

Il se penchait pour relever Catherine, plongeant son regard au fond des yeux de la jeune femme.

– Vous aurez bien des choses à m'expliquer, ma chère, lorsque nous en aurons fini avec ceux d'ici...

Se souvenant de sa promesse à dame Béatrice, elle joignit les mains et supplia :

– Par pitié, monseigneur, faites preuve de clémence ! Il faudrait peu de chose pour que Bruges redevienne la plus fidèle de vos cités et...

D'un geste péremptoire, il lui coupa la parole :

– Plus un mot là-dessus ! Si je suis ici, c'est en partie pour vous sauver et je n'aurais pas eu à le faire si vous n'étiez venue vous jeter dans ce guêpier ! A présent, restez ici et m'y attendez avec Saint-Rémy et vos gens. Je vous ferai prévenir lorsque j'aurai ville gagnée.

Sans un mot, le roi d'armes entraîna son amie vers le corps de garde de la porte et voulut l'y faire entrer mais elle résista, voulant à tout prix voir ce qui allait se passer. Cependant, le Duc s'avançait avec ses gens et les notables dont les voix suppliantes ne cessaient de s'élever. Mais il ne leur répondait pas et marchait toujours, un froid sourire aux lèvres.

– Je n'aime pas ça ! marmotta Saint-Rémy. Il est trop sûr de lui et n'a pas daigné prendre assez de monde. Quatorze ou quinze cents Picards ne suffiront pas pour lui rendre une ville de cent mille habitants ! J'espère que le reste de l'armée vient derrière.

En effet, on pouvait voir à présent sur le chemin une nouvelle vague de fer et de pennons multicolores qui s'avançait. Mais, soudain, les faux moines ne virent plus rien. Un flot humain descendait du rempart en poussant des cris de vengeance, et avant même que les archers qui arrivaient aient compris ce qui se passait, vingt bras s'étaient attelés au treuil de la herse qui, avec un grincement apocalyptique s'abattit.

– Doux Jésus ! souffla Catherine. Le Duc est à présent coupé du reste de l'armée...

– Il faut le prévenir ! dit Gauthier. Allez-y, messire Toison d'Or, il vous écoutera. Je suffirai avec Bérenger à veiller sur dame Catherine.

Or, au moment même où il disait cela ledit Bérenger qui avait suivi le Duc sans que personne s'en aperçût arriva en courant, vit la herse baissée, se précipita vers ses compagnons.

– Qui a fermé cette porte ?

Du geste, Gauthier lui désigna les hommes et les femmes armés de gourdins et d'outils variés qui prenaient position, la mine farouche, devant la porte.

– Il faut l'ouvrir, gémit le page, il faut l'ouvrir tout de suite ! Le Duc revient !... oh, mon Dieu, c'est épouvantable ! Nous allons tous être massacrés !...

Il raconta alors ce qu'il venait de voir. Le sire de Lichtervelde que le Duc avait envoyé en reconnaissance jusqu'au Marché l'avait trouvé vide et, s'en revenant avec ses hommes pour prévenir son maître et le faire avancer criait : « Nous avons ville gagnée ! Elle est à la volonté de Monseigneur... » Mais à ce moment même une voix, partie d'on ne savait où avait hurlé :

– Ne crie pas victoire trop vite ! Sais-tu combien la seule enceinte des Halles peut contenir d'hommes ?...

Au même moment, de partout, des hommes, des femmes, des vieillards et même des enfants avaient surgi, portant des bâtons, des couteaux, des haches, certain même armé d'arcs. Il en venait de toutes les ruelles, de toutes les maisons dont les fenêtres se garnissaient de visages farouches. Philippe, comprenant alors qu'il allait devoir combattre, avait donné ordre à ses archers de tirer et une grêle de flèches était allée frapper au plein de cette masse humaine, un peu au hasard. Le malheur avait voulu que des femmes, des vieillards fussent atteints. Un enfant était tombé d'un toit, une jeune fille d'une fenêtre...

Le Duc lui-même tirant son épée avait abattu un bourgeois qui s'élançait au cou de son cheval...

– Il recule, gémit Bérenger, en conclusion, il revient vers nous !

Toute la ville va nous tomber dessus. Écoutez !

Les volées furieuses du tocsin s'abattaient à présent sur Bruges, portées par les rafales de vent.

– Il faut ouvrir cette herse, cria Saint-Rémy. Monseigneur va être massacré. Et nous n'avons même pas d'armes.

– Vous en avez une, riposta Gauthier. Votre robe de moine. Allez les haranguer !

Saint-Rémy aussitôt s'élança vers ceux qui gardaient la porte, brandissant le crucifix de bois qu'il portait au cou.

– Mes frères, mes frères ! Songez à ne pas offenser Dieu en retenant ici votre seigneur naturel. Mes frères...

Des huées et des rires lui répondirent mais il continuait de plus belle, encouragé malgré tout par le fait que nul n'osait s'en prendre à un moine.

– Ton Duc, cria quelqu'un, nous allons le lui envoyer vivement, au Seigneur ! Tiens, regarde ! Le voilà qui accourt.

En effet le groupe de seigneurs et de soldats qui accompagnait Philippe refluait vers la porte sans cesser de combattre mais en dépit des armures et des chevaux, qui étaient plus une gêne qu'autre chose d'ailleurs, car dans cette presse ils étaient difficiles à manier, la disproportion des forces était tragique... Au-delà, on ne pouvait voir ce qu'il était advenu du

premier détachement de Picards et, dans un instant le Duc, dont on apercevait le heaume couronné d'or et l'épée étincelante tournoyant au-dessus, allait arriver contre la herse.

Saint-Rémy alors bondit sur l'un de ceux qu'il haranguait si bien l'instant précédent, lui arracha sa hache et se mit à frapper. Ce que voyant, Gauthier fit de même, s'empara d'un marteau et vint lui prêter main-forte. Aplatie contre le mur de la voûte Catherine, horrifiée, regardait le sang couler et les morts s'abattre, protégée par Bérenger qui lui faisait courageusement un rempart de son corps, décidé à mourir pour sa dame comme il convenait à un page de bonne race.

La mêlée devant elle était furieuse. Soudain, un homme se jeta, les bras en croix entre le prince et la foule en délire :

– Je vous en prie, je vous en supplie ! Réfléchissez à ce que vous allez faire ! C'est votre seigneur et vous n'avez pas le droit d'y toucher

! Dieu vous punira et la vengeance de Bourgogne détruira à jamais notre ville !...

C'était Louis Van de Walle, les vêtements déchirés, du sang coulant sur sa joue, qui essayait désespérément d'éviter le pire c'est-à-dire l'assassinat de Philippe. Mais personne ne voulait l'écouter.

Cependant Saint-Rémy et Gauthier avaient réussi à déblayer la herse et tandis que le chevalier maintenait en respect ceux qui auraient voulu tenter de s'y opposer, Gauthier s'efforçait de relever l'énorme grille de fer mais c'était impossible.

– Ils ont mis une chaîne, cria-t-il, et le treuil ne bouge pas ! Il faudrait briser le cadenas qui la retient !

À l'aide de son marteau il tapait dessus de toutes ses forces arrachant des étincelles, sans parvenir toutefois à faire céder le métal.

– Vous allez le fausser, dit Catherine qui l'avait rejoint avec Bérenger. Il faudrait des tenailles.

– Dépêche-toi ! cria Saint-Rémy qui s'escrimait toujours de sa hache, nous allons être massacrés.

Adossé à la herse avec le Duc et une poignée de survivants ils faisaient face à la mer humaine et hurlante tandis qu'au-dehors, les soldats de Bourgogne tiraient sur ceux qui occupaient le chemin de ronde et cherchaient à les empêcher d'approcher.

– Nous n'y arriverons jamais ! gémit Gauthier.

Mais soudain, quelqu'un fut à ses côtés : le bourgmestre qui tirait après lui un ouvrier armé d'énormes tenailles.

– Brise ce cadenas ! lui ordonna-t-il.

L'homme hésitait, visiblement terrifié.

– Si j'obéis, je serai massacré !

– Tu vas l'être tout de suite si tu n'obéis pas, gronda Saint-Rémy en lui posant sur la gorge une dague qu'il avait prise sur le corps d'un soldat.

Alors l'homme s'activa, aidé de Gauthier et de Bérenger, et réussit enfin à faire sauter le cadenas. Un instant plus tard, la herse remontait, saluée par le hurlement de triomphe des Picards restés hors de la ville.

Ceux-ci s'élancèrent, saisirent le Duc et la poignée de fidèles qui l'entouraient, puis voulurent s'élancer en avant pour charger la foule mais la voix étonnamment froide du prince s'éleva, ordonnant :

– En retraite ! Il faut nous replier : nous ne pouvons lutter contre cent mille fous !

Sans même regarder, comme s'il avait toujours su où elle se trouvait il saisit Catherine par le poignet, l'enleva de terre et elle se retrouva en croupe derrière lui. La troupe s'ouvrit devant lui tandis que, piquant des deux, il franchissait le pont-levis dont les planches résonnèrent sous les sabots de son cheval.

Mais, parvenu à quelques toises des larges fossés il arrêta son cheval, se retourna et donnant libre cours à sa colère, hurla :

– Tu m'obliges à fuir une fois encore, damnée ville, comme tu m'y as obligé devant Calais. Cette fois je ne te pardonnerai pas !

Quand je reviendrai...

et cela ne tardera guère, sache bien que tu n'auras à attendre de moi ni pitié ni merci1 !...

Et, fou de rage, il repartit au grand galop en direction de Roeselare, emportant Catherine qui sanglotait nerveusement, appuyée contre son dos et les bras noués autour de sa taille Derrière lui éclatèrent les cris de triomphe des Brugeois qui le huaient et juraient que bientôt le port de l'Ecluse leur appartiendrait de nouveau...

Au château de Roeselare où il était revenu, le duc Philippe ne décolérait pas. Durant toute l'interminable chevauchée, il n'avait pas desserré les dents mais, dès son arrivée, en pleine nuit, il s'était jeté à bas de son cheval fourbu et, traînant Catherine à peine moins exténuée à sa suite, il avait couru s'enfermer avec elle dans sa chambre en hurlant qu'il interdisait à quiconque de venir le déranger, quelle que puisse être l'importance de ce que l'on aurait à lui dire.

Arrivé là, il se mit à tourner en rond, comme un fauve en cage, les mains nouées derrière son dos, remâchant sa fureur et sa honte.

Catherine qui, transie, s'était approchée du grand feu flambant dans la cheminée, pouvait l'entendre grommeler entre ses dents des mots apparemment sans suite. Elle ne l'avait jamais vu dans un tel état et, un instant, elle craignit qu'il ne fût en train de devenir fou.

Mais comme, enfin, il revenait vers le feu et se laissait tomber sur un escabeau, enfouissant sa tête entre ses mains, elle risqua un timide :

1 Au mois de mars suivant, Bruges, complètement isolée par la défection de Gand qui s'était retournée contre elle, demandait le pardon de Philippe de Bourgogne qui le lui accorda du bout des lèvres. Le 11 mars 1438, son envoyé, Jean de Clèves, prenait en son nom possession de la ville et faisait exécuter les principaux meneurs de la révolte. Seule l'intervention de la duchesse Isabelle sauva in extremis Louis et Gertrude Van de Walle dont le fils avait été décapité la veille.

– Monseigneur ! Vous venez de subir une terrible journée...

Votre cœur et votre orgueil saignent mais vous ne devez pas vous abandonner ainsi au désespoir. Vous êtes un grand prince...

Il bondit comme si un essaim d'abeilles l'attaquait.

– Un grand prince qu'une poignée de boutiquiers et de ribauds peut chasser de son bien ? Un grand prince qui laisse ses gens au pouvoir des rebelles ? Sais-tu ce que me coûte cette journée ? Au moins deux cents prisonniers, des morts que je ne peux encore compter, mais parmi eux l'un de mes meilleurs capitaines. Sais-tu que Jean de Villiers de l’Isle-Adam est tombé près de la chapelle Saint-Julien, sous la masse d'un forgeron ? L’Isle-Adam dont l'aïeul portait l'oriflamme à la bataille de Roosebeke ! L’Isle– Adam, chevalier de la Toison d'Or, assassiné par un croquant ! Et tu dis que je suis un grand prince ? Si je l'étais je pourrais réunir une immense armée et retourner dès demain attaquer cette putain de ville, la mettre à mal, la noyer dans des flots de sang et raser ses murailles ! Mais il faudrait des mois pour réunir une armée assez puissante pour l'assiéger seulement.

Et elle le sait, la garce !... Et elle me nargue, moi, moi que l'on appelle le grand-duc d'Occident !...

Brusquement il se tut, éclata en sanglots presque convulsifs et se mit à pleurer comme jamais Catherine n'avait vu pleurer un homme, même lui qui avait cependant la larme facile. Il y avait du crocodile en ce prince qui pouvait pleurer à la demande et qui avait d'ailleurs élevé les larmes à la hauteur d'une arme diplomatique. Mais ce soir elles n'avaient rien de calculé et se déversaient avec la violence d'un flot qui a rompu ses digues, ponctuées de hoquets furieux.

Épouvantée par la violence de cet accès, Catherine s'éloigna, gagna la profonde embrasure de l'une des fenêtres et s'efforça de regarder au-dehors. On n'y voyait rien sinon, sur l'ombre dense de la nuit, les minces stries d'une pluie incessante. La jeune femme pensait qu'il valait mieux laisser Philippe pleurer tout son saoul car les larmes bien souvent emportent l'amertume de l'âme. Si elle avait pu elle serait sortie, non pour s'éloigner mais pour ménager l'orgueil de ce prince vaincu si profondément car peut-être par la suite lui en voudrait-il d'avoir été témoin de son désespoir.

Peu à peu, d'ailleurs, les sanglots se calmèrent, s'espacèrent... Le silence à peine troublé par le crépitement du feu revint. Puis, soudain, ce fut la voix enrouée de Philippe :

– Où es-tu ? Viens près de moi...

Elle quitta presque à regret son refuge.

– Je suis là, monseigneur...

– J'ai cru que tu m'avais abandonné ! Viens plus près... Viens.

Lui-même s'était levé, courait vers elle, l'enveloppait de ses bras et enfouissait contre son cou son visage mouillé.

– Il faut que j'oublie, il faut que tu m'aides, Catherine...

Il dévorait son cou, ses joues, son visage de baisers fous sans paraître seulement s'apercevoir qu'elle ne les lui rendait pas et qu'entre ses bras elle demeurait froide, insensible.

– Que puis-je faire ?...

La question posée d'une voix douce mais trop calme jeta de l'eau glacée sur sa passion. Il la lâcha et la regarda avec stupeur :

– Ce que tu peux faire ? M'aider à oublier et tu sais très bien comment. Donne-moi ton corps, faisons l'amour jusqu'à épuisement...

Enlève cette horrible défroque, dénoue tes cheveux. J'ai besoin de la lumière de ta chair, de sa douceur, de sa chaleur...

De ses doigts fébriles il dénouait les cordons du froc noir, la corde qui le serrait à la taille, s'agaçait en découvrant dessous une autre robe noire.

– Aide-moi, voyons !...

– Non !... Si vous voulez me prendre prenez-moi, mais ne comptez pas sur moi pour vous y aider !

Il recula comme si elle l'avait giflé et elle vit les veines de ses tempes se gonfler sous une nouvelle poussée de colère.

– Tu ne veux pas être à moi ? Tu refuses, toi, ma maîtresse. ?

– Je ne suis plus votre maîtresse. Souvenez-vous, Philippe ! A Lille je vous ai bien dit qu'il s'agissait d'un adieu... définitif ! Je n'ai pas l'habitude des adieux successifs.

– Alors il ne fallait pas rester dans mes États, il fallait rentrer chez toi comme tu l'avais annoncé. Je te croyais loin déjà, et au lieu de cela j'apprends que tu es à Bruges, que tu es enceinte... de moi, ce qui est un comble, que l'on t'y garde en otage, comme monnaie d'échange contre leurs damnés privilèges... que je ne leur rendrai jamais ! De qui étais-tu enceinte ?...

C'était bien de lui, à cette minute dramatique, de se préoccuper de ce détail bien masculin.

– Croyez-vous que cela ait beaucoup d'importance ?

– Cela en a pour moi. Après tout, en te donnant à moi, la nuit des Rois, tu espérais peut-être me faire endosser une paternité inavouable

?...

Sans le moindre respect, elle haussa les épaules.

Pour le prince le plus intelligent de la chrétienté, vous dites des pauvretés, monseigneur ! Et je croyais que vous me connaissiez mieux. Si vous voulez tout savoir, j'ai été violée... par je ne sais combien de soudards ivres dans votre bonne ville de Dijon et je voulais arracher cette horreur de mon corps. On m'avait parlé d'une certaine Florentine et c'est elle que j'allais chercher à Bruges. Et puis j'ai dû traverser Lille, je vous ai revu... et j'ai voulu savoir si l'ancien charme d'autrefois pourrait guérir à la fois mon corps et mon cœur.

Vous avez été mon premier amant, Philippe... et jamais femme n'a eu amant plus merveilleux que vous. Cette nuit-là vous m'avez sans le savoir rendue à moi-même, à la vie dont je ne voulais plus... Ne me le reprochez pas, ce serait cruel.

Il revint vers elle, cherchant à l'attirer de nouveau à lui.

– Alors... pourquoi refuses-tu à présent ? Regarde ce lit couvert de fourrures, regarde cette chambre chaude, la belle lumière du feu.

Souviens-toi comme nous avons été heureux, à Lille, souviens-toi de notre joie, de nos caresses... j'en ai tant à te donner et toi, en échange tu me donneras l'apaisement, le calme, l'oubli...

– L'apaisement ? L'oubli ? L'oubli de quoi ? De ce que vous avez fait aujourd'hui ?

– Ce que j'ai fait ? Je t'ai sauvée il me semble ?...

– Oui, vous m'avez sauvée... par-dessus le marché ! Ceux qui m'ont vraiment sauvée ce n'est pas vous : c'est Saint-Rémy, c'est le prieur des Augustins, c'est dame Béatrice, la Grande Dame du Béguinage qui m'a soignée. Quant à ce que vous avez fait, je vais vous le dire : au mépris de la parole donnée vous avez lancé vos hommes d'armes à l'assaut d'une ville qui s'était ouverte devant vous, vous avez fait tirer sur la foule. Des femmes, des enfants sont tombés sous les flèches de vos archers. Ce faisant vous avez déchaîné le désespoir, qui est la pire fureur, et vous avez bien failli mêler votre sang à celui de vos victimes. En fait... ce n'est pas vous qui m'avez sauvée : ce sont mes compagnons qui vous ont ouvert la herse en vous permettant de m'emporter avec vous !

– C'est à moi que tu donnes tort ? A moi, le prince qu'ils ont bafoué, ridiculisé depuis des mois ?...

Oui... et en dépit de leurs torts qui sont grands et nombreux ! Vous voyez que je suis juste. Je vous donne tort parce que vous êtes le grand-duc d'Occident, parce que vous êtes fort, magnifique et supérieurement intelligent. Parce que votre esprit aurait dû vous fournir le moyen de réduire Bruges sans effusion de sang et surtout sans cette duperie mortelle. Quand les enfants sont mal élevés, ce n'est pas à eux que l'on s'en prend en général, c'est aux parents parce qu'ils possèdent la raison, l'expérience. Certes, il faut savoir châtier... mais la miséricorde, monseigneur, c'est un si beau mot ! Il est vrai qu'il n'appartient guère qu'à Dieu !

Le silence qui s'établit quand elle se tut lui parut énorme, écrasant.

Le Duc s'était détourné d'elle et, planté devant la cheminée, il regardait les flammes avec des yeux assombris... des yeux d'où, à nouveau, Catherine vit couler des larmes. Ce n'était plus le déluge de tout à l'heure. C'était une lente glissade silencieuse le long des joues pâles, creusées par la fatigue et ce chagrin qui ne se montrait pas réussit à éveiller sa pitié.

– Pardonnez-moi, dit-elle doucement, mais il fallait que quelqu'un vous dise cela... Vous le savez, je n'ai jamais très bien su mentir, ou seulement cacher mes sentiments.

Il secoua ses épaules comme pour les décharger d'un fardeau puis, toujours sans la regarder :

– Tu ne m'aimes plus... fit-il douloureusement.

– Vous non plus, monseigneur, en dépit de ce que vous pouvez en penser, en dépit de ces chambres que vous avez refaites à l'image de la mienne, en dépit de ces portraits insensés ! Votre amour était d'orgueil, de chair... pas vraiment de cœur, car, voyez-vous, lorsque l'on aime vraiment, on peut tout sacrifier à l'être aimé, tout donner sans regret, sans restriction. Jadis peut-être vous m'avez aimée ainsi...

plus maintenant et c'est très bien comme cela. Au fond, monseigneur, il n'y a guère que ses enfants que l'on peut arriver à aimer de cet amour total... À présent, je vous demande la permission de me retirer.

Je voudrais retrouver mon écuyer et mon page, savoir s'ils sont arrivés ici, comme je l'espère, avec Saint-Rémy et puis... prendre un peu de repos avant de continuer ma route !

– Vous voulez partir déjà ?...

Oui, cela vaut mieux. Il est inutile que l'on me sache auprès de vous...

et puis le chemin est long qui mène à mes montagnes.

Il eut un soupir qui parut venir des extrêmes profondeurs de sa poitrine.

– Eh bien partez, puisque rien ne peut vous retenir ! Je vais donner des ordres pour vous assurer un voyage aussi doux que possible...

Il s'était retourné et à présent il la regardait s'avancer vers lui, se courber, s'agenouiller.

– Adieu, monseigneur...

Il eut un geste de protestation.

– Pourquoi, adieu ? France et Bourgogne sont en paix... Pourquoi devrais-je être condamné à ne plus vous revoir ? Quoi que vous en pensiez... j'en serai toujours infiniment heureux !...

– Alors... à s'il plaît à Dieu !...

Elle baisa la main qui pendait le long du corps du prince puis, se relevant, quitta la chambre sans se retourner, refusant même d'entendre le soupir qui saluait sa sortie. Il fallait que cette page-là soit définitivement tournée.

Bérenger chantait. La voix de l'adolescent avait perdu la fraîcheur fragile de l'enfance mais, encore un peu enrouée par la mue finissante, trouvait déjà des sonorités chaudes qui vibraient agréablement quand il était joyeux comme en ce moment.

Quan vey la lauzeta mover De joy sas alas contra7 rai, Que s'oblida e's laissa cazer Per la doussor qu'ai cor li vay Aï! tan grans enveya m'en ve De cui qu'en vey a jauzion Meravilhas

ay, quar desse La cor de dezirier no 'm fan 1.

1 Quand je vois l'alouette mouvoir de joie ses ailes à contrejour, qui s'oublie et se laisse choir pour la douceur qu'au cœur lui va hélas, je sens monter l'envie pour ceux que je vois heureux. C'est merveille qu'à l'instant le cœur de désir ne me fonde...

La langue d'oc sonore et musicale et surtout le ton de Bérenger prêtaient une gaieté à la célèbre chanson de Bernard de Ventadour dont le texte était plutôt mélancolique mais le page aimait cette chanson et il la lançai ^vigoureusement à tous les échos de ses montagnes natales.

Le long voyage s'achevait. On avait mis un grand mois à revenir des plaines de Flandre pour éviter le nord de Paris où les troupes du connétable de Riche– mont n'avaient pas encore fini de nettoyer le Vexin, les confins de la Picardie et les marches de Champagne des dernières garnisons anglaises et des assauts de Jean de Luxembourg, l'intraitable général bourguignon, le seul de son camp que le traité d'Arras n'eût pas satisfait. C'était dans la gloire d'un soir de juillet plein de chaleur, de bourdonnements d'abeilles et d'odeur de myrtille que Catherine, Gauthier et Bérenger achevaient leur dernière étape.

Mais que la dernière lieue de chemin était donc longue à parcourir !

Depuis la Croix de Thérondels, l'ancienne voie romaine, bien étroite et bien cahotante qui allait d'Aurillac à Rodez s'étirait capricieusement, rampait au long des croupes foisonnantes de châtaigniers chargés de leurs bizarres fleurs en forme d'étoiles pour roi mage en quête de divine vérité. Elle était déserte mais parfois le flot laineux d'un troupeau de moutons gagnant les hautes prairies par les drailles de menues pierres roulantes la traversait. Le berger alors saluait les voyageurs d'un geste de la main puis, sifflant ses chiens, reprenait son ascension patiente de son pas lent et régulier.

À l'idée de ce qui l'attendait à Montsalvy, le cœur de Catherine battait plus vite, à la fois d'espérance et de crainte. Espérance du foyer retrouvé, des rires de ses petits, de la chaude embrassade de Sara, de l'accueil des petites gens qui l'aimaient bien. Crainte de ce que seraient le premier mot, le premier geste d'Arnaud. Allait-il comme il l'avait juré la chasser loin de lui, la rejeter au hasard du chemin et des aventures sans fin ? Ou bien la douce et ferme influence de l'abbé Bernard lui aurait-elle enfin ouvert les yeux, fait comprendre que son épouse ne méritait pas le mal qu'il lui avait fait ? Mais peut-être ne serait-il même pas au logis ? Les derniers jours de son voyage avaient en effet appris à la jeune femme bien des choses inattendues concernant les événements de France.

Ainsi l'avant-veille, en arrivant à Aurillac pour y faire étape à la maison des hôtes de l'abbaye Saint– Géraud, les voyageurs avaient eu la surprise de trouver la ville en fête. Les consuls avaient ordonné prières publiques, ripailles non moins publiques et feux de joie pour célébrer la déconfiture définitive du plus dangereux, du plus tenace ennemi que la ville ait eu depuis les vingt dernières années, le charognard qui, si longtemps, avait dessiné dans son ciel ses cercles menaçants : le routier Rodrigue de Villa– Andrado.

En effet, revenant du long périple à travers la France qui l'avait amené jusqu'en Languedoc avec le dauphin Louis, Charles VII avait appris que le Castillan, profitant de son absence et toujours aussi sûr de lui, avait osé pénétrer en Berry et menacer la Touraine, la Touraine où résidaient la reine Marie et la dauphine Marguerite d'Écosse. On avait vu sa bannière impudente à Chatillon-sur-Indre, à huit lieues de Loches.

Les ravages et les incendies qu'il déchaînait sur son passage avaient jeté l'alarme dans les résidences royales et les deux princesses avaient, par deux fois, écrit au Castillan pour lui demander de s'éloigner. Ce dont, naturellement, il n'avait rien fait. Il avait en effet la partie belle : le connétable de Richemont était alors occupé à mettre de l'ordre autour de Paris où les garnisons de Saint-Denis, de Vincennes et de Lagny se mutinaient et se mettaient à piller autant et mieux que les Anglais eux-mêmes.

Le Roi alors, et pour la première fois de sa vie peut-être (mais ce ne serait pas la dernière !), était entré dans une grande colère. Il avait ordonné que l'on revînt vers la Loire à marches forcées.


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