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La dame de Montsalvy
  • Текст добавлен: 21 сентября 2016, 15:00

Текст книги "La dame de Montsalvy"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Et vous allez le tuer ainsi, lâchement, dans l'obscurité d'une geôle ? souffla Catherine si bouleversée qu'elle en oublia un instant sa propre terreur ;

vous, un capitaine, un chevalier je le répète, lui... un Roi !

– Vous n'y êtes pas, belle dame, dit le Damoiseau en soupesant la grosse clef que l'on venait de lui donner. Il n'est pas question d'un assassinat... mais d'une évasion, d'une évasion qui va réussir ! Nous autres, fidèles sujets du roi Charles, septième du nom, allons risquer nos vies pour libérer son beau-frère et le tirer des griffes de Philippe !

Nous allons lui faire quitter la ville par le chemin même que vous venez d'emprunter... Évidemment, il sera très vite repris et alors, un coup malheureux remettra en question la succession du royaume de Sicile !...

D'un vif mouvement, il lança la clef à l'un des deux hommes qui portaient, comme lui, un habit de moine...

– Tu as compris, Gerhardt ? Prends et fais vite ! Tu nous rejoindras sur la route de Langres... là où tu sais !

– C'est compris, capitaine ! fit l'homme avec un fort accent germanique. Allez, vous autres ! On y va ! Et toi, mon garçon, ajouta-t-il en tapant sur l'épaule de celui qui portait le costume de Bérenger, tâche de bien jouer ton rôle ! Sinon je t'embroche !

Une dizaine d'hommes se séparèrent de l'assemblée. Ils étaient armés jusqu'aux dents mais, avant de sortir, ils revêtirent tous un tabard aux couleurs de Bourgogne qui, dans les rues de la ville, n'attireraient pas l'attention...

Espérant recevoir un coup de dague ou un coup d'épée, Catherine voulut se jeter sur eux mais instantanément, plusieurs paires de mains s'abattirent sur elle, l'immobilisant et la ramenant vers Robert de Sarrebruck qui, écartant sa robe et dévoilant ses jambes vêtues de fer, s'asseyait négligemment sur un coin de la table. Il choisit un nouveau clou de girofle puis, aussi aimablement que s'il la rencontrait dans une fête, sourit à Catherine dont les yeux brouillés de larmes ne voyaient plus rien.

– J'espère, ma chère, que vous admirez la finesse de mon plan : des serviteurs dévoués, les miens, auront arraché le Roi à sa prison mais d'affreux Bourguignons l'auront repris et vilainement occis.

Nous recevrons, plus tard, honneur et gloire. Philippe de Bourgogne portera toute la responsabilité du meurtre et la guerre, la bonne guerre fraîche et joyeuse, se rallumera entre France et Bourgogne pour bon nombre d'années... Enfin nous serons débarrassés de ce roitelet qui gênait trop de monde pour vivre vieux !

– Et qui avait osé, n'est-ce pas, vous tenir en prison et y tenir encore votre jeune fils ?

– Tout à fait exact ! Je n'aime pas laisser mes dettes impayées.

C'est un principe. Alors, femme, qu'attends-tu pour faire commencer les réjouissances ? Je devrai vous quitter avant la fin du spectacle mais j'aimerais assez participer au début... et faire participer quelques-uns de mes hommes avant de reprendre la route !...

– J'attendais seulement votre ordre, monseigneur ! Allez, vous autres ! Déshabillez-la !

Instantanément, les mains qui tenaient Catherine s'activèrent en dépit des efforts désespérés qu'elle faisait pour leur échapper. Un couteau trancha les lacets de sa robe et, à grandes déchirures de tissu, on la dépouilla avec une hâte qui disait assez quel plaisir ses bourreaux y prenaient, sans oublier de pétrir et de pincer sa chair au passage. Une véritable tempête de rires et de jurons couvrit ses cris et ses supplications... Elle était à présent au centre d'un enfer de trognes immondes et de figures hideuses, soldats et ribauds mêlés et se battant déjà à qui la toucherait le premier.

La voix du Damoiseau domina le tumulte.

– Attachez-la sur la table, bande d'abrutis ! Et ne vous battez pas.

Il y en aura pour tout le monde !

– C'est pas possible ! protesta quelqu'un. Elle crèvera avant. On est trop ! Mais nous, les soldats, on doit passer les premiers ! D'abord parce qu'on est pressés !...

Catherine sentit un nœud enserrer son poignet puis l'autre. Des boucles de chanvre lui entourèrent les chevilles. Sur un ordre d'Amandine, on la bâillonna puis on la porta sur le bout de la table, les jambes liées aux pieds, les reins cassés par le rebord, les bras liés pardessous... Incapable de crier, elle geignait à présent comme un animal blessé, priant de tout son cœur pour que la mort, une mort subite, lui épargnât ce qui allait venir... Mais si elle ne pouvait plus parler, elle pouvait encore entendre et ce qu'elle entendit ce fut, dans le brusque silence qui venait de se faire, le sifflement admiratif du Damoiseau.

– Par les cornes de son imbécile de mari, la garce est belle ! Ce serait dommage de ne pas en profiter ! Me laissez-vous l'étrenne, camarades

?

Une acclamation unanime lui répondit avec une bordée d'encouragements obscènes. Alors, lentement, le Damoiseau s'approcha de la femme immobile et nue, les jambes maintenues ouvertes par les cordes, exposant la toison dorée qu'avait caressée un prince et la tendre vallée qu'elle abritait... Ses mains gantées de fer s'abattirent sur les épaules douces et d'une poussée si brutale qu'elle arracha une plainte à la victime, il entra en elle...

L'assaut fut douloureux mais bref. Un autre suivit, puis un autre et encore un autre. Au parfum d'œillet du Damoiseau succéda l'odeur de graisse d'arme, de sueur, de suint et de crasse de ses hommes.

Écartelée, labourée, déchirée, tout le corps meurtri, Catherine à demi inconsciente ne pleurait plus. Sous le bâillon qui l'étouffait et lui sciait les commissures des lèvres, elle geignait doucement, de plus en plus faiblement. Sa chair, tout son être n'étaient plus que souffrance... Un assaut plus cruel que les autres la fit bienheureuse– ment basculer dans l'inconscience.

Elle était évanouie quand le Damoiseau et son escorte quittèrent le Moulin-Brûlé, la laissant livrée aux truands qu'Amandine à présent allait jeter sur le corps souillé de son ennemie afin d'achever l'avilissement et la destruction d'une beauté trop parfaite qui était peut-être son plus grand grief, même si elle ne s'en rendait pas tout à fait compte. Amandine était à ce point aveuglée par sa haine qu'elle ne comprenait même pas qu'en déchaînant sur ce pauvre corps la meute ignoble de ses compagnons, elle risquait de ne plus avoir entre les mains, après leur passage, qu'un cadavre.

Ce furent son propre gémissement qui tira Catherine de son miséricordieux évanouissement et aussi une vive sensation de froid.

Mais elle ne crut pas longtemps qu'elle avait atteint les ténèbres glacées de la mort. Une soif intense lui dévorait la gorge. Son ventre était en feu, ses chevilles et ses poignets aussi sur lesquels, en se débattant, elle avait désespérément tiré, faisant entrer les cordes dans la peau tendre. Tout cela n'appartenait que trop à la réalité, à la vie...

Elle n'avait pas encore atteint le fond de l'enfer.

Péniblement, craintivement aussi, elle entrouvrit ses paupières gonflées par les larmes, entrevit le ciel noir et une ombre plus dense qui était celle d'une branche d'arbre. Peu à peu la conscience de ce qui l'entourait lui revenait. Elle était couchée à même le sol dans une étoffe qui lui râpait la peau... Il n'y avait aucun doute : elle était encore bien vivante même si tous les démons de la cave étaient passés sur son corps, ce qu'elle n'aurait jamais cru possible.

Et puis la mémoire lui revint de ce qui l'attendait encore, de ce qu'Amandine lui avait promis : l'ensevelissement sous la terre avec un cadavre déjà en cours de putréfaction. Quelque part, dans cette obscurité, les truands devaient être en train de creuser sa tombe. Elle entendait des bruits inquiétants, des craquements, des hurlements de fous... mais elle souffrait tant qu'elle n'avait même plus vraiment peur.

Tout ce qu'elle souhaitait c'était d'être rapidement libérée de ce corps qui lui faisait si mal. Simplement, elle referma les yeux pour ne pas voir approcher Amandine et son affreuse joie...

Une main souleva sa tête. Aussitôt elle sentit, contre sa bouche, le rebord dur et froid d'un récipient.

– Tant qu'elle ne sera pas ranimée, tu ne pourras pas la faire boire, chuchota, lourde d'angoisse, la voix bien connue de Bérenger. J'ai bien peur qu'elle ne soit morte...

– Tais-toi et frotte-lui plutôt les pieds : ils sont glacés.

Alors, n'osant encore y croire, elle rouvrit les yeux, reconnut le visage de Gauthier penché sur le sien. C'était lui qui lui tenait la tête et qui essayait de la faire boire tandis que les mains chaudes de Bérenger s'emparaient de ses pieds. Instinctivement, poussée par un irrésistible besoin de revenir vers une vie qui n'était plus l'enfer, elle but une gorgée d'eau. Celle-ci n'était pas très bonne mais elle étancha un peu sa soif.

– Elle boit ! lança Gauthier triomphalement. Elle revient à elle.

Dieu soit loué !

– Je crois tout de même qu'il était temps, fit tout près une autre voix masculine qui lui parut connue mais dont elle ne réussit pas à définir le propriétaire. Tous ces démons en voulaient ! Ils l'auraient déchiquetée comme des loups !

– Nous ne vous remercierons jamais assez ! reprit Gauthier. Sans vous nous croupirions encore dans ce trou boueux et notre pauvre maîtresse serait morte. J'espère seulement qu'ils ne lui ont pas causé un dommage irréparable... Elle est tellement meurtrie.

– C'est solide, une femme ! J'en connais plus d'une qui a connu le passage de toute une compagnie et qui s'en est bien remise... Ah !

Voilà le moulin qui flambe. Ça va la réchauffer.

Par-dessus le bord de l'écuelle où elle buvait à présent avec avidité, Catherine vit s'éclairer et rougir le cours de la rivière sur la berge de laquelle elle était étendue. En même temps s'élevait une tempête de cris et de plaintes mêlés à des bruits qu'elle ne pouvait encore définir et qui dominaient celui des roues à aubes.

Elle vit aussi Bérenger à peu près nu qui pleurait sans retenue sur ses pieds et l'homme dont elle n'avait pas reconnu la voix et qui se tenait debout près de l'eau, regardant l'incendie. C'était le mendiant de Notre-Dame, c'était Jehan des Ecus...

Tournant un peu la tête, elle vit de hautes flammes lécher la masse informe de l'ancien moulin et, sur ce fond infernal, des silhouettes noires de soldats qui brandissaient des torches ou des armes. Une ligne d'archers rangés en bon ordre abattait de ses flèches tout ce qui réussissait à échapper à la fournaise.

– Comment vous sentez-vous ? demanda doucement Gauthier.

– Comme si l'on m'avait mise sur la roue et rompue. Je crois...

qu'il n'y a pas un pouce de moi qui ne soit douloureux...

– Dès que messire de Roussay aura achevé son ouvrage, on vous rapportera chez dame Symonne et l'on vous soignera.

– Roussay ?... Mais que s'est-il passé ? Comment... suis-je ici ?...

– Grâce à cet homme, dit le jeune homme en désignant Jehan des Ecus qui lui souriait, dressé devant l'incendie du moulin comme Néron devant celui de Rome. Il allait rejoindre quelques-uns de ses confrères dans cette ruine quand on vous y a traînée. Et il a vite compris que ce n'était pas pour vous y offrir des fleurs. Alors, il est rentré dans la ville et il est allé dire ce qu'il avait vu à messire de Roussay. Il a perdu un peu de temps parce qu'il l'a cherché d'abord au palais puis chez sa bonne amie dont, heureusement il connaissait l'adresse... La pitié de Dieu a bien voulu que le capitaine arrive à temps pour vous sauver... et nous délivrer !

Le regard de Catherine croisa celui, plein de pitié, du faux moine. Elle devait être dans un triste état pour qu'il la regardât ainsi, mais elle s'efforça de lui sourire, sachant bien la valeur de ce qu'il avait fait pour elle.

– Je vous dois... la vie, ami Jehan. Mais pourquoi l'avez-vous fait

? Vous ?... Aller chercher Roussay pour le jeter sur vos amis, vos compagnons ?...

Jehan des Ecus haussa les épaules.

– Il n'y a d'amitié chez les truands que tant qu'ils restent entre eux, fit-il sombrement. En acceptant l'or du Damoiseau, en se faisant ses serviteurs, les truands ont cessé d'être mes frères et mes compagnons. Et puis vous, vous livrée à ces démons, à cette saloperie d'Amandine ?... non, ça je ne pouvais pas le supporter ! » Sa voix faiblit tout à coup, s'enroua tandis qu'il achevait, comme à regret : «

Je... je... je crois que je vous ai toujours aimée, depuis que vous étiez cette belle enfant que l'on donnait de force au Grand Argentier de Bourgogne ! Il y a des lumières qu'on n'oublie pas !

– Tout de même ! Vous au palais, chez...

Elle s'interrompit sur un cri.

– Mon Dieu ! Le palais ! La tour... le Roi ! Avez– vous pris le Damoiseau ?

– Non... il venait de partir quand nous sommes arrivés. Je le regrette assez car c'est lui que je voulais et...

– Vite ! Courez ! Allez chercher messire de Roussay ! Vite il le faut ! Ils vont tuer le Roi...

– Vous avez la fièvre, dit Gauthier, fronçant les sourcils et tâtant son front brûlant...

Mais Bérenger, lui, était déjà parti en criant : « J'y vais ! » et courait vers l'incendie de toute la vitesse de ses jeunes jambes.

Follement, Catherine essaya de se lever pour le suivre, luttant contre Gauthier.

– Vous vous occuperez de moi plus tard... Je sais bien que j'ai la fièvre mais... le Roi René... ils l'ont fait évader et l'emmènent vers une embuscade où de faux soldats bourguignons vont l'abattre L.

C'est donc ça ? murmura Jehan des Ecus. Lorsque nous avons passé le pont de l'Ouche, j'ai cru voir une barque chargée d'hommes qui glissait le long du rempart...

Déjà, Jacques de Roussay arrivait, remorqué par Bérenger. En quelques mots Catherine le mit au courant de la catastrophe suspendue au-dessus de sa tête. Un juron, trois questions sur le temps écoulé, le nombre d'hommes et la direction suivie – « la route de Langres » précisa Catherine – et il tournait les talons en criant :

– Je vais vous laisser deux hommes pour trouver un bateau et vous ramener à l'hôtel Morel-Sauve– grain... Si je suis encore vivant, j'irai vous y rejoindre au retour.

Catherine l'entendit rameuter ses hommes. Ils surgirent de partout, quittant la surveillance du brasier dans lequel ils avaient enfermé les ribauds, et sans doute Amandine. La ligne des archers se rompit. Les soldats coururent vers les chevaux attachés aux arbres du boqueteau.

Tous sautèrent en selle et, à la suite de Jacques qui éperonnait sauvagement son cheval en hurlant : « En avant, Bourgogne ! », le lourd escadron s'ébranla, quittant le moulin en feu, dans un galop qui fit trembler la terre...

Épuisée, Catherine referma les yeux, laissant sa tête aller sur le bras de Gauthier. Les douleurs qui la ravageaient semblaient se faire plus cruelles encore... Un instant il n'y eut plus autour d'elle que le ronflement du brasier, la chanson des moulins et le bruit du vent dans les branches... Les dernières plaintes des mourants s'étaient tues...

Catherine et ses amis se retrouvaient seuls au centre d'un univers de mort...

Et puis, quelque part, la cloche d'un couvent sonna matines. Une autre lui répondit et puis une autre, et encore une autre... Il y eut un bruit de rames frappant l'eau et le glissement soyeux d'une barque dans le courant. Mais lorsque Gauthier voulut soulever le corps martyrisé de Catherine pour le porter dans le bateau qu'amenaient deux des soldats de Roussay, la douleur que la jeune femme éprouva fut si forte qu'à nouveau elle perdit connaissance...

Elle ne la retrouva qu'un instant, au creux du lit chaudement bassiné où Symonne et Bertille l'avaient couchée mais ce fut pour plonger dans un autre enfer, celui du délire et des fantasmes terrifiants du cauchemar au fond duquel l'entraînait la fièvre violente qui à présent se déclarait...

Elle ne vit pas, au petit matin, Jacques de Roussay, déchiré, couvert à la fois de poussière et de sang, une longue balafre ouverte dans la joue droite, venir lui dire que tout était rentré dans l'ordre, que René d'Anjou bien vivant venait de regagner la tour Neuve.

– De sa propre volonté, d'ailleurs ! confia-t-il à Symonne. Quand nous sommes tombés sur le Damoiseau et sa bande, dont une partie campait dans les bois de Clanay, il aurait fort bien pu s'enfuir à la faveur de la bataille. Mais il n'en a rien fait. Tout au contraire il a combattu avec nous et, quand force nous est restée, il est revenu vers moi et m'a dit simplement : Je crois que vous m'avez sauvé la vie, capitaine. A présent il vous reste à me ramener à Dijon. » Et comme je m'étonnais, il a haussé les épaules, ajoutant : « Je serais un ingrat si je vous envoyais à l'échafaud pour m'avoir laissé fuir. En outre, je vous rappelle, chose que vous avez paru oublier bien souvent, que je suis prisonnier sur parole bien plus que de vos verrous. Un chevalier n'a qu'une parole. À plus forte raison un Roi... »

– Si j'ai bien compris, dit Gauthier, vous avez eu affaire à toute la bande du Damoiseau ? Comment avez-vous pu en venir à bout avec si peu d'hommes ?

J'ai pris en passant les garnisons de la porte Guillaume, de la porte au Fermerot, de la porte Saint– Nicolas et aussi celle du châtel de Norges.

Ça a été très suffisant. Nous avons fait bonne boucherie de ces mécréants dont certains osaient porter les couleurs de Bourgogne.

Malheureusement quelques-uns nous ont échappé et ont pu prendre la fuite...

– Et... le Damoiseau ?

Un large sourire que la blessure fit grimacer illumina le visage saignant du capitaine.

– Captif ! Ficelé, troussé comme un poulet avec une bonne longueur de chaîne. On l'a ramené discrètement à Dijon et demain, je l'envoie dans un chariot fermé et sous bonne escorte en Lorraine...

– Pourquoi en Lorraine ? Vos prisons ne vous paraissent-elles pas suffisantes pour le garder ?

– Ce n'est pas cela : je ne veux pas le garder parce que je ne veux pas que l'on sache que mon prisonnier a pu quitter sa tour, même un petit moment. Et puis je dois bien cela à monseigneur René d'Anjou : le damoiseau de Commercy était son prisonnier à lui et il lui a faussé compagnie. A présent il regagne sa prison, tout rentre dans l'ordre !

Un bon gros pot de vin me ferait bien plaisir, dame Symonne... et je connais peu de maisons où il y en ait de meilleur !

La belle nourrice sourit et s'empressa :

– Je suis sans excuse, Jacques ! Mais ce que vous disiez était si passionnant !... On va vous servir dans l'instant et aussi laver cette blessure... Venez avec moi jusqu'à la grand-salle...

Comme elle ouvrait la porte, un sanglot monta du lit où Catherine, un instant silencieuse, reprenait le cours de son rêve douloureux.

Instantanément, Gauthier et Bérenger furent près d'elle. Ses lèvres étaient sèches et brûlantes. Tandis qu'à l'aide d'un tampon de charpie, Gauthier les humectait avec un peu d'infusion de tilleul, une plainte s'en échappa.

– Arnaud !... Arnaud, je reviens... ne t'en va pas... Attends-moi, mon amour !.... attends-moi... Je veux rentrer... à la maison !

Un flot de larmes s'échappa des yeux mi-clos tandis que, dans la masse dénouée des cheveux blonds, la tête de la malade se mettait à rouler dans tous les sens, comme pour chasser quelque chose. Les yeux bruns de Bérenger cherchèrent ceux de son ami.

Reverra-t-elle jamais Montsalvy... et les petits ? balbutia-t-il d'une voix que les larmes enrouaient.

L'ancien étudiant haussa les épaules avec accablement.

C'est le secret de Dieu mais j'ai peur que la guérison, si elle vient, ne soit longue. Et l'hiver sera bientôt là-Comme pour lui donner raison, la première neige se mit à tomber sur Dijon...

L'hiver vint comme un envahisseur. En quelques heures, villes et campagnes s'habillèrent de silence immaculé. Le vent courut à travers les branches pour en détacher les dernières feuilles. Le ciel devint brume incertaine et rejoignit la terre...

Les portes des maisons couronnées de fumée grise se fermèrent frileusement. Les fenêtres se calfeutrèrent et chacun s'installa au coin de l'âtre flambant pour y attendre dans l'assoupissement du corps, la paix du cœur et la crainte de Dieu que le premier chant d'une alouette réveillât la nature et ramenât le temps des labeurs nourriciers. Mais, dans les taudis et les cabanes où se terraient les pauvres, la misère se fit plus noire et la mort s'embusqua patiemment...

Comme tant d'autres, Catherine aurait pu demeurer au creux de la douillette maison de Symonne Sauve– grain pour y attendre que le printemps lui permît de reprendre sa route sans trop de danger. Elle aurait pu apaiser doucement les douleurs de son corps ravagé, panser la blessure de son âme ulcérée de honte et de dégoût. Elle aurait pu, en effet... mais elle n'en avait rien fait. Quinze jours après l'horrible scène du Moulin-Brûlé elle quittait Dijon et, sans autre escorte que Gauthier de Chazay et Bérenger de Roquemaurel, prenait le chemin du nord...

La fièvre violente qui s'était emparée d'elle lorsqu'on l'avait ramenée n'avait duré que quarante– huit heures. À l'extrême surprise de ses amis, et plus encore du discret médecin que Symonne avait appelé à son chevet, Catherine trois jours plus tard ouvrait les yeux et considérait d'un regard lucide la fenêtre aux vitres de laquelle le givre avait mis une dentelle.

Sa première sensation fut d'un certain bien-être. Elle se sentait lasse et soulagée tout à la fois comme si, après avoir longuement lutté contre les vagues furieuses d'une tempête, elle s'éveillait à l'aube d'un jour paisible, sur la grève où la dernière l'avait jetée... Mais la conscience revint et, avec elle, la mémoire.

Le bruit de ses sanglots réveilla Gauthier qui, après l'avoir veillée toute la nuit, dormait sur des coussins jetés devant la cheminée.

Relevé d'un bond, il la regarda d'abord pleurer avec une sorte de stupeur, prit son poignet pour y chercher le pouls et en garda un instant sous son doigt le battement redevenu si vite et si miraculeusement régulier. D'abord incrédule, sa joie éclata.

– La fièvre est partie ! Vous êtes sauvée, dame Catherine...

sauvée ! Dieu nous a entendus !...

Alors seulement il parut s'apercevoir qu'elle pleurait. Vivement, il posa sa main sur le front crispé.

– Non..., fit-il sans se rendre compte que sa voix se chargeait de tendresse, non, il ne faut pas pleurer mais se réjouir car vous nous revenez des portes de la mort dont nous avons bien cru qu'elles allaient s'ouvrir pour vous ! La vie a été la plus forte.

– Ma vie est finie !...

Il se laissa tomber à genoux près du lit.

Votre vie est... oh non ! Il ne faut pas dire cela ! Sinon vous allez nous mener au désespoir, Bérenger et moi, puisque c'est à cause de nous que vous avez subi le martyre ! Je vous en supplie, essayez de n'y plus penser, essayez d'oublier.

– Je ne pourrai jamais oublier...

Elle s'était retournée contre le mur, refusant de bouger car un simple regard, même affectueux, lui était insupportable. Elle se sentait souillée jusqu'à l'âme, lépreuse, misérable comme si son corps écartelé était encore exposé à la vue de tous. Elle repoussait la pitié, la vie même et surtout le souvenir affolant de ses enfants, de son époux dont elle oubliait à présent les crimes pour ne plus voir que sa propre honte.

Comme elle refusait même de se nourrir espérant simplement qu'une faiblesse grandissante la mènerait doucement à cette mort qui n'avait pas voulu d'elle, Symonne, sans rien dire, sortit un soir puis revint accompagnée d'une femme déjà âgée qui portait avec assurance, sous une coiffe brodée et de beaux cheveux gris, le visage le plus serein et le plus aimable qui soit.

En quelques mots, dame Morel vida la chambre des ombres désolées qui l'occupaient puis, demeurée seule avec sa compagne, elle s'approcha du lit sur lequel elle se pencha.

– Catherine, chuchota-t-elle, je vous amène une amie... une amie capable de vous comprendre. Elle est sage-femme et elle souhaite vous examiner afin de vous dire, sûrement, ce qu'il en est de votre vie de femme. Car c'est cela, n'est-ce pas, qui vous ronge ?...

Le visage qui se retourna vers elle était à la fois blême et si marqué par les larmes qu'il en était méconnaissable. Les lèvres gonflées y tremblaient mais les paupières en demeuraient obstinément closes comme si Catherine craignait de lire sa honte sur le visage de son amie.

– Ma vie de femme ? balbutia-t-elle. Oh, Symonne, comment pouvez-vous...

Dites-lui plutôt pourquoi je peux la comprendre, coupa la nouvelle venue. Dites-lui que je suis de Sablé et que voici vingt ans, quand les Anglais sont entrés dans ma ville, j'ai été violée par une compagnie entière. Dites-lui que j'ai failli en mourir mais que j'ai eu la chance de rencontrer une matrone adroite et compatissante. Elle m'a soignée et, du même coup elle m'a donné le goût de porter secours à toutes celles qui ont à souffrir des violences des hommes. Et Dieu sait s'il y en a dans notre siècle de misère !...

– Mais je ne veux pas vivre, je veux mourir !...

– Pourquoi ? Pour qui ? Votre vie ne vous appartient pas. Vous n'avez pas le droit d'en disposer.

– Dieu pardonnera !

– Dieu n'a rien à voir là-dedans ! Vous avez une famille. C'est à elle que vous appartenez il me semble ?

– Ma famille ?... murmura Catherine amèrement mais en luttant visiblement contre les larmes qui lui venaient encore.

Du fond de son chagrin, Montsalvy, son petit monde actif et courageux, sa terre, sa maison et tous ceux qui lui étaient si chers lui apparaissaient comme un paradis perdu dont les portes ne s'ouvriraient plus jamais pour elle. L'ange à l'épée flamboyante chargé d'en interdire l'accès avait le visage fermé d'Arnaud...

Néanmoins, pour faire plaisir à Symonne, elle consentit à se laisser examiner par cette femme dont on lui dit qu'elle s'appelait Prudence et dont les mains, comme la voix, possédaient une attentive douceur.

L'examen se révéla plus satisfaisant qu'on ne pouvait s'y attendre.

Prudence, avec l'adresse d'une bonne ménagère, recousit ensuite, à l'aide d'un fil de soie, une déchirure et bien que la petite opération fût douloureuse, Catherine l'endura sans une plainte, heureuse au contraire de cette souffrance qui selon les concepts déviés de son esprit troublé rachetait un peu l'immense faute qui cependant n'était pas sienne.

Quant aux irritations internes qui se traduisaient par des brûlures et des démangeaisons, l'application d'un baume à base de graisse de mouton et de plantes macérées dans du vin vint y apporter un soulagement appréciable.

– C'est celui qui m'a soignée jadis, expliqua la sage-femme à sa patiente. Il a fait merveille. Mettez-en durant les quelques jours au lit qui vous sont nécessaires et vous redeviendrez vous-même.

– C'est impossible ! fit Catherine, butée.

– Que non ! Vous verrez : le temps arrange bien les choses. La Noël approche. C'est la fête de la joie et Dieu dans sa miséricorde saura bien vous en apporter votre part. Un jour, vous oublierez vos...

blessures de guerre ou, tout au moins, vous les ramènerez à ce qu'elles sont : un accident dont vous garderez le secret.

Catherine en effet guérit à une surprenante vitesse, dont une part revenait indéniablement à sa jeunesse et à sa belle santé. Mais son âme, elle, refusa de guérir. À mesure que ses forces revenaient, il lui devenait plus pénible de vivre en société. La présence des hommes, surtout, lui était à charge. Et elle ne put se résoudre à recevoir Jacques de Roussay parce qu'il avait pu la voir écartelée, livrée comme une bête sur l'étal du boucher à l'assaut des soudards. Elle lui écrivit une lettre pleine d'amitié et de reconnaissance mais ne lui permit pas l'accès de sa chambre. Seuls Gauthier et Bérenger qui avaient été délivrés après elle et son oncle Mathieu lui semblaient à peu près supportables...

Le jour de la Saint-Éloi, Symonne Morel, en rentrant de la messe à laquelle suivant la tradition elle avait assisté avec quelques-uns de ses fermiers, vint lui annoncer son départ imminent pour les Flandres et l'inviter à l'accompagner afin de passer Noël avec elle à la cour de Bourgogne.

– Il serait trop triste pour vous de demeurer seule ici, ma mie, lui dit-elle. Le dépaysement vous sera salutaire et nous ferons la route à petites journées.

Vous avez laissé beaucoup d'amis, là-bas... Enfin, nous bénéficierons d'une escorte particulière.

Elle tenait en réserve, en effet, une bonne nouvelle : le duc Philippe avait ordonné que le roi René fût extrait de la tour Neuve et conduit par-devers lui, avec tous les honneurs dus à son rang royal, jusqu'à Lille où il l'attendait pour discuter de sa mise en liberté. Jacques de Roussay conduirait l'escorte à laquelle la nourrice du comte de Charolais était invitée à se joindre étant donné les rigueurs de la saison et les dangers des chemins.

Catherine refusa. Elle préférait, dit-elle, demeurer à Dijon entre l'oncle Mathieu et dame Bertille dont les sentiments réciproques se précisaient et dont les accordailles devaient être bénies le lendemain même à Notre-Dame. Elle embrassa son amie, promit « quand elle se sentirait mieux » d'aller la visiter à Lille ou à Bruges et, deux jours plus tard, regarda partir calmement l'imposant cortège qui emmenait à la fois Symonne et René d'Anjou. Une longue route entre Jacques de Roussay et le Roi dont elle savait pertinemment qu'ils la désiraient l'un et l'autre était une épreuve qu'elle se refusait à endurer...

Et ce fut seulement quand la ville fut retombée à son silence hivernal que Catherine donna à Gauthier l'ordre de faire leurs préparatifs de départ.

D'une même voix, Mathieu et Bertille s'indignèrent.

– Comment peux-tu nous faire cela ? s'écria l'oncle tout prêt à pleurer. Tu avais dit que du désirais demeurer avec nous jusqu'au printemps ?

Le sourire qu'elle lui offrit était plus triste que les larmes dont se gonflaient les yeux du brave homme.

– J'ai menti, dit-elle simplement. Je vous en demande bien pardon. Mais si j'avais dit où je désire me rendre, Symonne peut-être ne m'aurait pas laissée partir...

– Et tu crois que moi je te laisserai aller sans savoir où ?

– Oui, parce que vous me connaissez depuis longtemps, que vous m'aimez bien et que là où je vais j'espère rencontrer la paix dont j'ai tant besoin... je redeviendrai peut-être moi-même. Et, je vous en supplie, ne m'en demandez pas davantage !

Comment, effectivement, lui expliquer l'étrange projet qui avait germé dans son cœur douloureux et son esprit malade : gagner la Lorraine, s'y mettre à la recherche de la fausse Jehanne et d'Arnaud qui prétendait s'attacher à l'aventurière. Mais cette fois il ne s'agissait plus de reprendre son époux. Ce n'était plus possible après le malheur qui lui était advenu. Non, tout ce qu'elle souhaitait c'était le revoir une dernière fois... confondre l'aventurière pour en détacher Montsalvy, et puis tout dire, tout raconter de l'horreur subie dans le moulin, montrer sa souillure dans toute son horreur. Alors... très certainement, Arnaud la tuerait ! Elle mourrait de sa main, cette belle main brune et forte qu'elle avait tant chérie, dont elle cherchait si passionnément les caresses naguère encore... Cette fois, la main bien-aimée lui donnerait une paix qu'il ne lui était plus possible de trouver en elle-même. Les portes de la mort ouvertes par l'homme qu'elle avait tant aimé et qu'elle aimait encore lui seraient douces, apaisantes et lumineuses...


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