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La dame de Montsalvy
  • Текст добавлен: 21 сентября 2016, 15:00

Текст книги "La dame de Montsalvy"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Il y eut un silence comme si cette simple question embarrassait le capitaine. Mais il finit par prendre son parti et jeter, brusquement :

– Oui... enfin, non ! j'étais gêné ! Furieux contre moi et contre mes hommes.

– Pourquoi, Grand Dieu ?...

– Parce que... oh, autant que vous le sachiez après tout : le nommé Philibert a bien été jeté en prison... mais la fille La Verne nous a échappé en traversant le bourg. On n'a pas pu la retrouver... et je craignais que vous ne m'en teniez rigueur.

Catherine fronça les sourcils. La nouvelle ne lui faisait pas plaisir.

Il lui était désagréable de savoir libre et impunie la femme qui avait si froidement condamné le bon Mathieu à une mort lente et horrible.

Mais elle avait trop besoin de Jacques pour manifester son mécontentement, si légèrement que ce soit. S'efforçant au contraire d'oublier que la fuite d'Amandine lui valait une ennemie de plus dans la ville, elle haussa les épaules avec une feinte désinvolture.

– Puisque vous tenez l'homme, c'est déjà bien... Cela vous permettra de retrouver la femme. Elle ne représente d'ailleurs plus un grand danger pour mon oncle. S'il n'en est pas guéri après ce qu'elle lui a fait endurer, c'est à désespérer de la sagesse des hommes.

– Aucun homme n'est sage lorsqu'il s'agit de la femme qu'il désire, fit Roussay d'un ton tellement lugubre que Catherine craignant qu'il ne revînt à la charge préféra ne pas entendre et se dirigea vers l'escalier suivie du capitaine qui s'était remis à soupirer. Le costume masculin serait peut-être une bonne chose pour venir le rejoindre cette nuit...

La tour n'était pas très haute, pourtant l'escalier paraissait sans fin. Au poing de l'homme qui précédait Catherine la torche brûlait mal, fumait beaucoup et ne donnait guère de lumière. Aussi la jeune femme prenait-elle grand soin de ne pas buter sur les marches usées quand un tournant éclipsait la flamme.

Au-dehors, c'était le calme d'une nuit d'automne déjà froide, humide en tout cas, et cela se sentait dans la tour. Aussi Catherine bénissait-elle la précaution qui lui avait fait prendre des vêtements chauds et un manteau de cheval épais.

Se procurer lesdits vêtements masculins ne lui avait pas été difficile : elle s'était contentée de se rendre, flanquée de Bérenger, chez un tailleur et de rhabiller l'adolescent de façon convenable. Il commençait d'ailleurs à en avoir besoin et, comme il avait beaucoup grandi, sa taille et celle de sa maîtresse étaient voisines.

– De toute façon, il vous fallait des habits pour cet hiver, répondit-elle à ses protestations ravies. Choisissez donc en conséquence... mais tâchez de choisir des teintes discrètes ! ajouta-t-elle prudemment car elle connaissait le goût prononcé du jeune garçon pour les mélanges de couleurs hardies.

Le résultat s'était révélé satisfaisant. Bérenger s'était laissé séduire par un justaucorps et des chausses vert printemps sans aucune adjonction de jaune ou de rouge. C'était la couleur même de la garde ducale et cela allait aussi bien à la blondeur dorée de Catherine qu'à ses propres cheveux couleur de châtaigne mûre. Un manteau de cheval noir et un chaperon vert complétaient l'ensemble et, ainsi déguisée, Catherine n'avait eu aucune peine à se faire passer pour le jeune Alain de Maillet, cousin poitevin du capitaine bourguignon.

À l'exception du double bruit de pas, la tour était silencieuse comme une tombe et ce silence ajoutait à l'angoisse, encore imprécise, que Catherine avait emportée en quittant l'hôtel Morel-Sauvegrain, due au fait que Gauthier n'avait pas reparu.

Bérenger avait attendu vainement son retour tout l'après-midi et, s'il avait suivi avec plaisir Catherine chez le tailleur, il n'en avait pas moins repris sa faction mais avec un énervement grandissant.

– Mais où est-il ? Où a-t-il pu aller ? répétait-il continuellement.

Sa maîtresse s'était efforcée de le calmer en affichant une tranquillité qu'elle était bien loin d'éprouver. Elle eût donné cher pour être capable de répondre aux questions du page car elle connaissait suffisamment les bas-fonds de Dijon pour savoir qu'un homme pouvait y disparaître, en plein jour et sans laisser de traces, aussi aisément que dans les cours des Miracles parisiennes. Et c'était l'esprit soucieux qu'elle était partie pour la tour Neuve. La nuit qui commençait risquait d'être longue si, à son retour, elle ne trouvait pas Gauthier rentré au bercail car il faudrait bien, alors, se lancer à sa recherche.

On avait atteint le palier. Le soldat qui guidait le faux Alain de Maillet venait de s'arrêter devant une porte armée de rames de fer et d'énormes verrous près de laquelle veillaient deux hommes assis sur des escabeaux, leurs vouges étincelantes appuyées contre la muraille.

Il jeta un mot à travers le guichet grillé qui ajourait la porte et celle-ci s'ouvrit presque instantanément, découvrant l'intérieur d'une pièce d'assez belles dimensions mais dont les fenêtres à meneaux étaient grillées de barreaux si épais et si rapprochés qu'ils ne devaient guère laisser passer de lumière.

L'ameublement en était succinct : un lit simple tendu de serge grise, une large table flanquée de deux bancs et un grand coffre sans ornements. Ni tapis ni tentures. Le seul luxe relatif tenait dans l'étroite cheminée en entonnoir où brûlaient quelques bûches et dans l'échiquier posé sur la table entre les deux personnages assis sur les bancs. Un chien à longs poils dormait, roulé en boule devant la cheminée.

La voix vigoureuse de Roussay accueillit Catherine.

– Quelle surprise, mon cousin ! Quand on m'a fait savoir votre venue, je n'en croyais pas mes oreilles ! Vous, si loin de votre cher Poitou ?

En même temps, il s'était levé et accolait l'arrivant avec de grandes tapes dans le dos qui le firent tousser.

– C'est que j'avais à vous entretenir d'affaires importantes pour notre parentèle, mon cousin et je n'ai que peu de temps... répondit Catherine en se félicitant de ce que le Ciel lui eût accordé un timbre chaud et légèrement voilé plutôt qu'une claire voix typiquement féminine.

Tout en parlant elle ne pouvait détacher son regard de l'autre personnage, resté assis à la table et apparemment plongé dans les combinaisons savantes du jeu d'échecs.

Elle savait son âge, vingt-sept ans, mais en vérité il ne les paraissait guère bien qu'il fût solidement bâti et même un peu trapu. Cela devait tenir au blond attendrissant de ses cheveux, de vrais cheveux de bébé, à la fraîcheur de sa peau et à ses grands yeux, d'un si joli bleu de porcelaine qu'on en venait à oublier qu'ils étaient un peu à fleur de tête.

Mais en dehors de son élégance naturelle, rien dans son aspect actuel n'annonçait un roi : ses vêtements étaient négligés et sa barbe longue. René d'Anjou n'avait prêté aucune attention à l'arrivant, sans doute offensé dans sa dignité royale par ce qu'il croyait être le sans-gêne d'un Jacques de Roussay, osant recevoir des visites privées dans sa cellule.

Pour essayer d'attirer malgré tout son attention, Catherine ajouta :

– Je vous demande mille pardons d'avoir ainsi insisté pour vous voir car j'ai grand-peur d'être importun. Mais, mon cousin... ne pouviez-vous me recevoir ailleurs qu'ici ?

– Nous venions, Monseigneur et moi, de commencer une partie qu'il eût été désagréable d'interrompre. Et vous pensez bien, mon cher Alain, que j'ai d'abord demandé au Roi sa permission. Sire, ajouta-t-il en s'adressant directement au prisonnier, le Roi permet-il que je lui présente mon jeune cousin, Alain de Maillet, qui nous arrive tout droit de sa province ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de le lui dire ?

Enfin, le regard de René d'Anjou se releva, froid et indifférent.

– Faites, messire, faites... mais, je vous en prie, oubliez un instant ma présence. J'étudierai la suite de la partie tandis que vous parlerez en toute tranquillité, assis sur ce coffre par exemple. Ainsi, ajouta-t-il avec une hauteur toute royale, nous ne nous gênerons ni les uns ni les autres.

– Monseigneur est trop bon. Holà, soldat, voyez donc un peu ce que devient ce pichet de Beaune que j'avais ordonné d'apporter et qui ne vient point ? Veillez un peu à ce qu'on le monte à l'instant !

Le soldat se retira tandis que Catherine, dont le profond salut n'avait même pas été honoré d'un regard du prisonnier, suivait Roussay vers le coffre en question. La porte se referma avec le même vacarme de barres et de verrous que tout à l'heure.

Pour mieux s'en assurer, Roussay alla jusqu'au guichet puis.se retournant, sourit à Catherine qui l'observait passionnément...

Alors, d'un élan, elle fut aux genoux du prisonnier, arrachant le gant qui couvrait sa main gauche pour libérer l'émeraude gravée.

– Sire ! chuchota-t-elle, daigne Votre Majesté m'accorder un instant d'entretien car je lui suis envoyée par son auguste mère.

René d'Anjou sursauta. Son regard bleu, effaré, considéra un instant la mince forme verte puis se tourna vers Roussay toujours debout près de la porte.

– Mais... que signifie ?

Le capitaine sourit.

– Que je ne me serais pas permis, Sire, d'introduire chez Votre Majesté un mien cousin, si bon gentilhomme soit-il... et que voici, aux pieds de Votre Majesté, un excellent ambassadeur de Madame la Reine Yolande, votre mère.

– Ma mère ?

– Oui, Sire, dit Catherine chaleureusement, votre mère qui veut bien m'honorer de sa confiance, qui m'a donné cet anneau où vous voyez ses armes... et dont voici le message !

La lettre venait d'apparaître au bout de ses doigts et René s'en emparait avidement, effleurait le sceau d'un coup d'œil, le faisait sauter et dépliait le papier en se penchant vers les chandelles pour mieux lire.

Catherine vit que ses mains tremblaient. C'étaient les premières nouvelles directes que le prisonnier recevait de sa mère depuis des mois et son émotion, presque palpable, touchait la jeune femme.

Quand il eut achevé sa lecture, il en baisa tendrement la signature, replia la lettre et la glissa dans l'ouverture de son pourpoint. Puis, se retournant vers Catherine, toujours agenouillée, il la regarda longue ment sans dire un seul mot mais avec une sorte d'avidité qu'elle ne tarda pas à trouver gênante, tout autant d'ailleurs que sa position inconfortable.

– Sire... commença-t-elle au mépris de tout protocole mais ce seul mot eut un effet magique.

René d'Anjou tressaillit comme s'il s'éveillait d'un songe et rougit.

– Oh ! Pardonnez-moi ! s'écria-t-il en se penchant vers elle pour lui prendre les deux mains et l'aider à se relever. Vous allez me prendre pour un rustre, ajouta-t-il avec un sourire qui lui rendit son âge. Une femme ! Une femme jeune et belle que je laisse à mes pieds

! – Vous savez qui je suis ?

Il se mit à rire et son rire était si clair, si joyeux, qu'il fit reculer la nuit et l'atmosphère lugubre de la tour.

– Le miracle n'est pas grand. Madame la Reine, ma mère, vous annonce, madame de Montsalvy... et vous décrit fort bien, du moins autant que j'en puisse juger sous cet accoutrement. Ne me ferez-vous pas la grâce d'ôter un instant ce camail, ce chaperon afin que je vous voie mieux ? Il y a si longtemps que je n'ai vu de femme belle et ma mère dit que plus belle ne se peut trouver...

– Sire, intervint Roussay inquiet, que Votre Majesté songe que l'on va venir apporter le vin et que dame Catherine doit rester aux yeux de tous ici ce qu'elle a prétendu être en y entrant : mon jeune cousin. Si elle se décoiffait la supercherie ne tiendrait plus.

Eh bien, attendons que le vin arrive mais ensuite, ensuite... oh, je vous en supplie, accordez-moi cette joie de voir un vrai visage de femme, des cheveux de femme... Rien n'est plus beau qu'une chevelure de femme !... Mais j'y pense, messire de Roussay, d'où vient que vous vous donniez tant de mal pour introduire auprès de moi une messagère de ma mère, vous dont la fonction est de me garder et qui, jusqu'à présent, avez accompli cette tâche avec une conscience extrême...

digne des plus chauds éloges de votre maître ?

La raillerie légère cachait un reproche et le capitaine se raidit.

– Madame de Montsalvy est une amie de toujours, une amie très chère à qui je ne saurais refuser quoi que ce soit. En outre, et parce que je la connais bien, je sais qu'elle est incapable de me faire manquer à mon devoir ou de me causer un dommage quelconque.

Enfin, je sais qu'eût-elle eu le loisir de demander permission à monseigneur le duc Philippe lui-même, il la lui eût accordée tout aussi facilement qu'à l'ambassadeur milanais de l'an passé.

– Eh bien ! fit le Roi en souriant à Catherine. Voilà il me semble un grand et bel éloge et comme il paraît entièrement mérité, nous allons boire à cel... ui qui l'a inspiré puisque voici votre vin, messire !

Les gardes venaient, en effet, d'ouvrir de nouveau la porte pour livrer passage, non au soldat de tout à l'heure mais à un valet portant avec des précautions quasi religieuses un plateau d'étain où des gobelets voisinaient avec une bouteille poudreuse mais déjà débouchée.

– Chaque fois que le Roi consent à jouer avec moi, il me fait la grâce de goûter à mon vin personnel, dit Roussay avec une pointe d'orgueil.

– J'aurais mauvaise grâce, fit René. C'est un vin digne d'un roi en effet. Le capitaine s'y connaît !

Le valet s'était approché de la table et y déposait son fardeau.

Quand il entra dans la lumière des chandelles, montrant un visage neutre où rien n'accrochait spécialement le regard, celui de Catherine, placée en face de lui s'y posa machinalement et, cependant, s'y arrêta avec la curieuse impression de déjà vu que font éprouver parfois certaines choses et certaines gens.

Tandis qu'avec des gestes soigneux, l'homme versait le moelleux bourgogne dans les coupes elle chercha vainement à quel souvenir était lié ce visage épais et terne. Elle était certaine que ce n'était pas un souvenir agréable mais, pour la minute présente, il lui échappait.

L'homme se retira. La porte se referma. Jacques s'approcha de la table, prit l'un des gobelets et, s'inclinant, l'offrit au Roi qui le prit mais ne but pas tout de suite. Au creux de ses deux mains réunies en conque, il chauffait le vin en contemplant le reflet des bougies dans ses profondeurs sombres, tout en humant le parfum dégagé.

– L'odeur est du Ciel, remarqua-t-il au bout d'un moment, mais la couleur est de l'enfer, c'est celle du sang tel que je l'ai vu couler, un jour, sur le dallage d'une église...

L'image de guerre que René évoquait opéra, dans l'esprit de Catherine, le déclenchement des souvenirs. Elle revit, tout à coup, l'église de Montribourg, ce village de la forêt, près de Châteauvillain, livré aux fureurs des Écorcheurs que commandait pour le Damoiseau le capitaine la Foudre, alias Arnaud de Montsalvy. Elle revit les pauvres filles que les soudards obligeaient à danser nues sous les pointes de leurs épées, le butin entassé près de l'autel et surtout l'homme qui, assis sur un banc, en comptabilisait le détail. Un homme qu'elle avait entendu appeler le Recteur... et qui était celui-là même qu'elle venait de voir, sous la livrée des ducs de Bourgogne, versant du vin dans la coupe d'un roi captif.

Elle regarda avec horreur le rubis liquide qu'elle tenait dans sa main et auquel ni elle ni Roussay n'avaient encore touché, attendant que René bût le premier. Puis, son regard retourna vers le Roi.

Souriant et les yeux mi-clos, il levait le gobelet vers ses lèvres, prêt à savourer. Le bord d'étain allait toucher sa bouche. Alors, avec un cri Catherine s'élança, rejetant violemment la coupe qui roula à terre, non sans éclabousser les vêtements du royal prisonnier.

L'homme qui vient de sortir... cria-t-elle d'une voix rauque. Arrêtez-le

! Faites-le chercher et ramener ici !...

– Etes-vous folle ? articula le Roi qui regardait avec stupeur la rigole rouge coulant vers la cheminée où le chien s'était réveillé au bruit de l'étain roulant sur les dalles .

– Je vous supplie de me pardonner, Sire, mais ce vin... je suis à peu près certaine qu'il cache un danger.

– Un danger ? En dehors de celui de l'ivresse, je ne vois pas bien lequel !

– Madame de Montsalvy voit du poison et des empoisonneurs partout ! expliqua Roussay avec un sourire gêné qui déchaîna la colère de Catherine.

– Qu'attendez-vous pour faire ce que je vous ai dit ? Courez, par Notre-Dame ! L'homme qui vient de sortir d'ici est l'un de ceux du Damoiseau ! J'en suis sûre ! je l'ai reconnu ! » Puis, saisie d'une inspiration soudaine, elle prit le gobelet demeuré intact sur le plateau et le tendit au capitaine : « Si vous ne me croyez pas, goûtez donc de ce vin, mon ami ! Après tout, c'est votre vin !

Il prit la coupe, la flaira.... puis la reposa et, sans un mot, quitta la pièce, appelant à sa suite les hommes de garde. Catherine et le Roi demeurèrent face à face.

D'un geste machinal, René avait pris une serviette sur le coffre et s'en essuyait le visage et les mains sans regarder la jeune femme qu'il semblait avoir complètement oubliée. Le front barré d'un gros pli, il réfléchissait visiblement.

– Vous avez dit le Damoiseau ? fit-il au bout d'un moment. Qui entendez-vous par là ? Pas celui de Commercy, tout de même ?

– Si, Monseigneur. Robert de Sarrebruck, pour être plus précise.

– C'est impossible ! Il est tenu captif à Bar, chez moi, pour ses incessantes révoltes de mauvais vassal et les grands maux qu'il fait subir à mes Lorrains.

S'il y était captif, il n'y est plus, Sire, croyez– moi car il n'y a pas si longtemps que j'ai eu affaire à lui dans des circonstances que je ne suis pas près d'oublier. Il s'est échappé, Sire, ou bien on l'a relâché...

– C'est impossible ! La reine Isabelle, ma bonne épouse, n'aurait pas fait ce pas de clerc. En outre, nous tenions aussi son fils en otage et...

– Je n'ai pas vu d'enfants avec lui et je serais surprise qu'il s'en fût encombré plus que de scrupules. Je gagerais facilement qu'il a pris la fuite sans se soucier de l'enfant, comptant cyniquement sur la bonté bien connue de Votre Majesté pour ne pas le faire pâtir de son évasion. Tout dernièrement encore, il assiégeait Châteauvillain, d'où je viens, et s'y comportait selon sa vraie nature : celle d'un routier, d'un écorcheur et d'un bandit. En outre, j'ai les meilleures raisons de croire qu'il est à présent à Dijon... fort occupé à comploter la mort de son seigneur sur laquelle il compte peut-être pour libérer son fils. Et, pour ma part...

Un gémissement lui coupa la parole. C'était le chien qui l'avait poussé. D'un même mouvement Catherine et René se tournèrent vers la cheminée. L'animal, couché dans la rigole de vin qui tachait de rouge sa fourrure claire, bavait, les yeux déjà révulsés, battant l'air de ses pattes. Avec un cri, le Roi se jeta à genoux près de lui, tâtant avec précaution le corps tétanisé.

– Ravaud !... Mon chien ! Mon bon Ravaud !... Qu'est-ce que tu as ?...

– Il a dû lécher un peu de ce vin maudit, Sire, murmura Catherine. J'ai peur de n'avoir eu que trop raison. Il est empoisonné...

– Mon Dieu !... Du lait ! Qu'on m'apporte du lait ! Courez, madame ! Allez dire qu'on m'apporte du lait sur l'heure !

La jeune femme hocha la tête sans bouger.

– C'est inutile, Sire ! Voyez... c'est déjà fini !

En effet, après un dernier spasme et un cri plaintif le corps du chien venait de s'immobiliser entre les bras de son maître. Il était mort.

Catherine frissonna, le dos parcouru par un désagréable filet de sueur glacée. Si la Providence ne lui avait pas. permis de reconnaître le faux valet, trois cadavres joncheraient à cette minute le sol de la prison : le sien et celui de ses deux compagnons... Le Damoiseau et ceux qu'il employait devaient être pressés car leur poison était d'une effrayante rapidité. Et le plan était diabolique ! Eût-il réussi que le malheureux Roussay, même passé de vie à trépas, eût été accusé d'avoir supprimé le royal prisonnier. Et comme on le savait serviteur dévoué de son maître, la responsabilité de cette mort fût retombée aussitôt sur le duc de Bourgogne. Il y avait là de quoi rallumer entre France et Bourgogne une guerre qu'aucun traité n'aurait achevée...

Les yeux soudain humides, elle regarda sans rien dire le jeune roi.

Toujours agenouillé, il tenait dans ses bras le cadavre de son chien et, le visage enfoui dans la fourrure de son cou, il sanglotait à présent, à gros sanglots déchirants d'enfant désespéré. De temps en temps il balbutiait le nom de l'animal, comme s'il espérait contre toute évidence qu'il allait, à la voix de son maître, s'éveiller de l'éternel sommeil. Elle aurait voulu l'aider, le consoler mais elle n'osait même pas poser sa main sur ces larges épaules soudain rétrécies.

Le retour de Jacques de Roussay l'arracha à sa contemplation. D'un coup d'œil, le capitaine embrassa la scène, vit le Roi prostré, le chien mort et Catherine debout, silencieuse contre le manteau de la cheminée. Quand leurs regards se rencontrèrent, la jeune femme vit que son ami avait brusquement pâli. De toute évidence, il venait, comme elle, d'imaginer brusquement ce qui aurait dû, normalement, se passer.

– Ah !... fit-il seulement. Puis, au bout d'un instant : Ainsi, vous aviez raison...

– L'homme ? Vous l'avez retrouvé ?

Il hocha la tête négativement avec une sorte de

rage.

– C'est à croire qu'il s'est enfoncé dans un mur, ou bien que, dissous dans le brouillard du soir, il est parti par une fenêtre, personne ne l'a vu revenir aux cuisines.

– Il sera sorti par la porte de la basse-cour. Sait-on qui il était ?

– Non. Le maître queux m'a dit qu'il n'était là que depuis trois jours, en remplacement d'un marmiton absent, un certain Verjus qui s'est blessé en tranchant une oie...

– Et ce Verjus est, naturellement, le cousin de Jacquot de la Mer, le cabaretier-sergent-ribaud et indicateur.

– Je crois... oui !

– Eh bien ! mon ami, vous savez ce qu'il vous reste à faire, j'imagine ? Fouiller la taverne de ce truand avéré qui se moque de la loi depuis trop longtemps...

– Mais qui lui rend parfois de bien appréciables services ! Non, ne vous fâchez pas, ajouta Roussay précipitamment, j'ai envoyé là-bas un sergent et dix archers avec l'un des cuisiniers, afin de fouiller la maison et de me ramener les suspects. Mais cela m'étonnerait que l'on trouve quelque chose...

– Moi aussi, riposta Catherine vertement. Jacquot est bien trop rusé. Le cousin a dû se blesser volontairement et comme il ne saurait être tenu responsable de son remplaçant, ces bandits vont protester de leur innocence. Quant à fouiller la maison, chez Jacquot on ne trouve jamais que des buveurs, des joueurs et des filles ! Ceux qu'il cache vraiment hantent rarement la salle de son cabaret.

Elle n'ajouta pas la fin de sa pensée qui était de déception. L'énergie de Roussay semblait s'être affaiblie, elle aussi, dans l'inactivité. Celui qu'elle avait connu jadis eût été lui-même fouiller la taverne, en serait revenu avec deux ou trois suspects dûment enchaînés qu'il aurait jetés sans autre forme de procès au tourmenteur pour tenter d'en tirer quelque chose. Décidément, l'absence trop longue du maître ne valait rien à Dijon qui semblait se désintéresser de ses affaires les plus importantes et dont la devise majeure avait tout l'air d'être à présent:

«Surtout, pas d'histoires !... » Pourtant, qu'il arrivât quoi que ce soit au précieux prisonnier et Roussay, de toute évidence, le paierait de sa vie.

Mais peut-être n'avait-il plus tellement envie de vivre puisqu'il s'ennuyait tant ?...

Refusant de creuser davantage la question, elle alla s'agenouiller auprès de René qui n'avait pas bougé. Sans le bruit de ses sanglots, on aurait pu croire que sa vie, à lui aussi, venait de s'arrêter.

– Sire, dit-elle doucement, ne pleurez plus ! Vous vous faites du mal...

Il releva un visage tellement ravagé par les larmes, un regard si douloureux, qu'elle se sentit fondre de pitié.

– Vous ne pouvez pas savoir ! C'était mon ami, mon compagnon de toujours !... Je l'avais élevé. Il ne me quittait jamais et quand j'ai été pris, à la bataille de Bulgnéville, on m'a permis de le garder parce que... parce que... oh ! je crois qu'il m'aidait à vivre. Que vais-je devenir à présent, sans lui ?...

– Vous ne serez plus longtemps captif ! Je ne sais ce que vous dit la Reine, votre mère, mais je sais bien qu'en France chacun fait tous ses efforts pour obtenir votre libération...

– C'est en effet ce que dit ma mère, soupira-t-il. On s'efforce de rassembler le plus d'or possible, on essaie d'obtenir de Philippe qu'il baisse ses prétentions... mais elle dit aussi qu'à aucun prix, fût-ce à celui de ma vie, je ne dois céder mon duché de Bar.

– Souhaitiez-vous donc l'abandonner ?

– Non... non, bien sûr ! Pourtant, je jure qu'à cette heure je donnerais tous les duchés de la terre pour rendre la vie à mon pauvre Ravaud...

– Sire, intervint Jacques, à présent, il faut me laisser l'emporter pour le mettre en terre.

Mais au lieu d'abandonner le corps du chien, René resserra son étreinte.

– Pas déjà ?... pria-t-il tandis que de nouvelles larmes jaillissaient de ses yeux. Laissez-le-moi encore un peu...

– Plus vous attendrez et plus cruelle sera la séparation...

Désolée car elle se sentait indirectement coupable de la mort de ce chien puisque, sans le mouvement brusque qui avait jeté le vin à terre, Ravaud n'y aurait pas touché, Catherine obéit à une soudaine inspiration. Arrachant le chaperon et le camail qui lui emprisonnaient la tête, elle libéra ses cheveux qu'elle avait simplement tordus en tresses lâches. Ils croulèrent sur ses épaules comme un manteau d'or, l'enveloppant de lumière et lui rendant instantanément la plénitude de son charme féminin.

– Monseigneur, murmura-t-elle, vous avez perdu un ami mais vous avez trouvé, en plus d'une servante dévouée, une amie fidèle...

une amie qui donnerait beaucoup pour adoucir votre peine !

Il la regarda et ses yeux s'agrandirent comme si, tout à coup, les murs de sa prison venaient de s'ouvrir pour laisser entrer un flot de soleil.

– Comme vous êtes belle ! murmura-t-il avec une ferveur telle que Roussay, mécontent, fronça le sourcil mais n'osa rien dire.

Doucement, le Roi laissa reposer à terre le corps inerte, se releva et prit les mains de la jeune femme pour la relever mais ne les lâcha pas quand ils furent debout. Au contraire, il les garda plus étroitement entre les siennes et, un long moment, il la contempla avec un enchantement grandissant. Les flammes dansantes des chandelles faisaient vivre la fabuleuse toison dorée qui, pendant des années, avait hanté les sens et la mémoire du puissant duc de Bourgogne avant qu'il n'en traduisît la nostalgie par la création d'un prestigieux ordre de chevalerie.

Profitant de son extase, les yeux de Catherine tournèrent légèrement, cherchèrent ceux de Roussay puis redescendirent à terre jusqu'au cadavre blanc. Le capitaine comprit leur message, se baissa, chargea le chien dans ses bras puis, la mine renfrognée et la lippe mécontente, sortit de la pièce, non sans un ultime regard, lourd de soupçons, au couple qu'il laissait derrière lui. Il s'attendait visiblement à ce que, l'instant d'enchantement achevé, le Roi sautât sur Catherine...

En fait, la jeune femme n'était pas loin d'en penser tout autant.

René ne disait toujours rien mais son regard se chargeait d'un trouble qu'elle avait depuis longtemps appris à connaître chez tant d'hommes.

Il avait libéré ses mains et les siennes plongeaient à présent dans la soie vivante des cheveux avec l'avidité d'un avare longtemps séparé de son trésor. Aussi, lorsque les doigts cessèrent de jouer avec ses mèches brillantes pour emprisonner fortement ses épaules, Catherine eut un mouvement de recul.

– Sire, reprocha-t-elle doucement. J'ai dit amie...

Il eut un petit sourire contrit.

– Il est tellement d'amies différentes ! Ne voulez– vous pas, pour moi, être douce amie ? Vous êtes si belle et mon cœur est si solitaire, si délaissé !...

– Comment votre cœur peut-il être solitaire et délaissé quand tant d'amour veille sur lui de loin comme autant de tours de feu sur les navires au péril de la mer ? Il y a votre épouse que l'on dit belle et bonne, votre mère dont je connais la tendresse, votre sœur, la reine de France qui vous est si fort attachée et puis toutes celles dont vous ne connaissez même pas le visage, filles ou femmes de vos États qui filent votre rançon et prient Dieu chaque jour afin qu'il vous rende à leur affection. On vous sait bon, pitoyable, chevaleresque et généreux et il existe bien peu d'hommes au monde qui soient aimés autant que vous. Que venez-vous alors me parler de cœur délaissé ? ...

– Disons plutôt qu'il est vide et qu'il aimerait s'emplir de vous !

Quant à mon pauvre corps, la faim le dévore. Ne me ferez-vous pas l'aumône d'un peu d'amour ? Quand on est si belle, on doit être généreuse.

Il se rapprochait, l'obligeant à reculer vers le mur où elle dut s'adosser sans plus de possibilité d'échapper aux mains avides qui se tendaient.

– Si je n'étais en puissance d'époux, monseigneur, balbutia-t-elle, je crois... que je serais généreuse mais je suis mariée... mère de famille et... et j'aime mon époux !

– Et vous ne l'avez jamais trompé ? Votre beauté cependant a dû mettre la folie dans le sang de bien des hommes. N'en avez-vous écouté aucun ?...

Il était contre elle à présent, la cernant entre son corps appuyé contre le sien et ses deux mains qu'il appuyait au mur. Elle sentait contre elle des muscles durs, singulièrement vigoureux pour un reclus et sur son visage détourné pour éviter le baiser, la brûlure d'une haleine, puis deux lèvres sur sa joue qui erraient déjà à la recherche de sa bouche...

– Sire ! balbutia-t-elle affolée, je vous en prie !... Le capitaine va revenir... dans un instant il sera là...

– Tant pis !... Je vous désire trop ! Il faudra que l'un de nous meure s'il veut m'arracher à vous !

Elle ne pouvait pas lui échapper à moins de hurler et d'ameuter la garde. Avec une force insoupçonnable chez cet homme de taille moyenne, il avait passé un bras autour d'elle pour la river à lui et de son autre main, il lui avait immobilisé le visage. Il l'embrassa longuement, goulûment comme s'il arrivait des profondeurs du désert et qu'elle fût une jarre d'eau fraîche. Et tout à coup, au contact de cette bouche d'homme, Catherine sentit faiblir sa résistance. Son corps, privé d'amour depuis trop longtemps, lui jouait le tour qu'il lui avait déjà joué plus d'une fois, dans les bras de Pierre de Brézé, au jardin de Grenade et dans la maison de Jacques Cœur. Elle avait oublié quelle étrange alchimie un baiser ardent pouvait opérer dans son corps et lorsque la main du Roi emprisonna l'un de ses seins elle se sentit frémir de la tête aux talons. René était jeune, sain, vigoureux et passionné. À présent, non seulement elle n'avait plus envie de le repousser mais elle appelait de toute sa jeunesse la joie d'amour qui faisait exploser dans son corps de si brûlants soleils.


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