Текст книги "La dame de Montsalvy"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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Des coups précipités frappés à sa porte suspendirent le geste homicide, retenant instinctivement la main prête à retomber vers le cœur. En même temps retentissait la voix joyeuse du jeune Chazay.
– Dame Catherine ! Dame Catherine ! Éveillez– vous ! Éveillez-vous vite ! Il y a là quelqu'un qui demande à vous voir... Ouvrez-moi, s'il vous plaît !
Elle ne répondit pas tout de suite mais son bras, lentement, redescendit le long de son corps. La vie, par cette voix jeune et gaie, la rappelait avec d'autant plus de puissance qu'elle semblait se faire l'écho d'une bonne nouvelle. Et Catherine, encore qu'elle ne vît pas bien quelle sorte d'événement heureux pourrait lui advenir dans sa situation présente, Catherine en oublia momentanément qu'elle voulait mourir.
Peut-être parce qu'elle n'en avait pas véritablement envie, parce que la mort n'était pour elle qu'un pis– aller et parce que l'ardent amour de la vie qu'elle avait toujours porté en elle comme un secret lui faisait espérer jusqu'à la dernière seconde un secours divin, miraculeux... un secours qu'elle avait appelé inconsciemment.
Elle voulut parler, demander qui était là mais aucun son ne sortit de sa gorge nouée. La voix de Gauthier reprit, impatiente :
– Dame Catherine ! Dame Catherine ! N'entendez-vous pas ?
Dormez-vous si fort ? Je vous amène un ami...
Un ami ? D'où pouvait lui venir un ami ? Pourtant si fort était pour elle l'attrait de ce mot que Catherine jaillit de son lit, laissant tomber la dague qui résonna sur le sol, courut pieds nus jusqu'à la porte qu'elle ouvrit en grand, saluée par l'exclamation de son écuyer.
– Enfin, vous voilà ! Regardez, dame Catherine ! J'espère que je n'ai pas menti ? C'est bien un ami n'est-ce pas que je vous amène ?
L'homme qui se tenait debout dans l'obscurité du couloir et dont elle ne pouvait distinguer que la silhouette noire surmontée d'un chaperon compliqué s'avança dans la lumière libérée par la porte. Le cœur de Catherine manqua un battement mais pour repartir avec plus d'allégresse un instant plus tard car le nouveau venu, c'était Jean Van Eyck...
D'un même élan tous deux tombèrent dans les bras l'un de l'autre et s'embrassèrent avec un enthousiasme fraternel qui ne laissa guère de doute au jeune Chazay sur la chaleur de leurs sentiments réciproques.
Ils n'avaient trouvé à se dire, pour ce premier instant, que le même mot :
– Vous !... C'est vous !...
Peintre célèbre, valet de chambre du duc Philippe de Bourgogne mais plus souvent encore son ambassadeur officieux dans les cas délicats, Van Eyck était, en effet, l'un des plus anciens amis de Catherine. Elle l'avait connu lorsqu'elle était la reine de Bruges et la maîtresse bien-aimée de Philippe...
En ce temps-là, Jean avait fait d'elle d'innombrables portraits mais le tout dernier il l'avait fait récemment et de mémoire. C'était l'exquise Annonciation qui ornait si joliment l'oratoire de la châtelaine à Montsalvy.
Leur dernière rencontre, à peine moins fortuite que celle-ci, remontait à près de deux ans. Ils s'étaient retrouvés par une nuit de tempête à l'hospice du col de Roncevaux 1 où Catherine et ses compagnons de pèlerinage s'étaient arrêtés, sur la route de Compostelle.
1 Voir Catherine et le temps d'aimer.
Mais elle avait été à peine due au hasard car Van Eyck, appelé par Ermengarde de Châteauvillain, n'était venu que pour Catherine, pour la ramener auprès du duc Philippe qui ne parvenait pas à l'oublier. Et Catherine, afin de garder la liberté de suivre, une fois de plus, la trace de son capricieux époux, s'était enfuie au petit matin, faussant compagnie à ce vieil ami qui lui devenait un danger.
De cette brusque séparation, l'artiste ne semblait garder aucune rancune car il tenait la jeune femme serrée contre lui avec l'affection d'un père retrouvant l'enfant prodigue.
– Lorsque j'ai entendu ce garçon réclamer, en bas, du lait chaud pour la comtesse de Montsalvy, je n'en ai pas cru mes oreilles, s'écria-t-il riant et pleurant tout à la fois dans un désordre sentimental tout à fait inattendu chez cet homme paisible et froid. L'Enfant-Jésus aurait-il donc fait un miracle puisque vous voici ! Que faites-vous donc en Luxembourg, belle dame... si belle ! Toujours plus belle, je crois bien
! Laissez que je vous regarde.
Il l'écartait de lui, la tenant à bout de bras, les mains emprisonnant les épaules délicates, noyées dans le flot doré de la chevelure, enveloppant le visage de son amie de ce regard auquel rien n'échappe que possédaient ses yeux bleu clair un peu globuleux. La trace des larmes récentes ne lui échappa pas. Fronçant les sourcils, il répéta sa question, resserrant un peu l'étreinte de ses mains sur les fragiles clavicules.
– Que faites-vous en Luxembourg, chez l'alliée de Bourgogne, madame de Montsalvy ?...
– Je souhaitais rencontrer la duchesse Elisabeth pour apprendre d'elle quelque chose... et pour lui enseigner d'autres choses ! répondit la jeune femme en s'efforçant à un ton léger, presque mondain, qui lui parut sonner assez faux.
Van Eyck d'ailleurs ne se dérida pas.
– Vous ne seriez pas, encore une fois, à la recherche de votre infernal époux, par hasard ?
– Qu'est-ce qui peut vous faire croire cela ?
– Vos yeux rouges ! Vous avez pleuré... et pleuré récemment.
Lorsque je vous ai connue vous ne pleuriez jamais ! Il est vrai que le seigneur Arnaud ne vous avait pas encore fait l'immense honneur de vous prendre pour épouse !
– Je sais que vous ne l'aimez pas, soupira Catherine, mais ne le chargez pas de tous les péchés de l'univers. Il n'est pas seul à posséder le pouvoir de me faire pleurer. D'ailleurs je sais parfaitement où il est : chez nous, à Montsalvy, et je m'apprêtais à partir, dès aujourd'hui, pour le rejoindre...
Elle parlait vite, avec ce qu'elle espérait être une profonde conviction, une vraie chaleur. Mais, pendant ce temps, Gauthier, qui était entré dans la chambre sur les talons du peintre, avait remarqué la dague demeurée sur les carreaux de grès, il avait vu la lettre disposée bien en évidence contre le chandelier de fer et, comme elle lui était adressée, il l'avait prise, lue... et ce qu'il lut le bouleversa à tel point qu'oubliant toute retenue il poussa le cri de colère qui fit retourner subitement les deux autres.
– Vous alliez faire ça ?... En dépit de ce que vous m'aviez promis, de ce que j'avais juré, vous alliez faire ça ?... Messire, s'écria-t-il en se précipitant sur Van Eyck et en lui fourrant la lettre entre les mains, je vous fais juge ! Tenez ! Lisez cette lettre que l'on me laissait !...
Ensuite demandez à votre amie de quelle manière elle entendait accomplir ce départ dont elle vous parle si bénignement.
– Gauthier ! gronda Catherine. Rendez-moi cette lettre sur l'heure
! Comment osez-vous ?
– Et vous ? Comment osez-vous ? fit-il sans même prendre la peine de retenir les larmes qui d'un seul coup, inondaient sa figure bouleversée. Cette lettre m'était adressée, n'est-ce pas ? Je l'ai lue !
Quoi de plus naturel ? Mais pourquoi ? pourquoi ?
– Puisque vous avez lu, vous le savez !
– Je n'arrive pas à y croire !... Cela ne mérite pas votre mort C'est idiot, idiot de vouloir...
Et, se laissant tomber sur le pied du lit, le pauvre garçon se mit à sangloter sans retenue, la tête dans ses deux mains cependant que Van Eyck, la lettre rapidement parcourue, relevait sur Catherine des yeux agrandis d'incrédulité.
– Ce n'est pas vrai ? articula-t-il enfin. Vous n'alliez pas ?...
Elle baissa la tête, honteuse à présent de ce mouvement de désespoir qui la déconsidérait aux yeux d'un vieil ami et à ceux de son écuyer.
– Je n'ai plus d'autre solution, dit-elle enfin. Si vous n'étiez pas arrivé ce serait fini. Mais vous êtes arrivé !
– Je ne cesserai jamais d'en remercier Dieu ! fit Van Eyck gravement puis, se tournant vers Gauthier qui, peu coutumier des longues prostrations, s'essuyait les yeux aux revers de sa manche : Et puisque, de toute évidence, le Seigneur m'a envoyé ici tout exprès, je dois trouver les moyens de vous aider. Si vous me racontiez au juste toute l'histoire, mon garçon ? Pendant ce temps votre maîtresse s'habillerait car cette chambre est sans feu, ses pieds sont nus, elle n'a qu'une mince chemise sur elle et doit mourir de froid. Nous allons descendre boire un pot de vin chaud et commander un repas. Mais vous me promettez, Catherine, de ne pas recommencer votre stupide tentative ? D'ailleurs j'emporte cette arme.
– C'est inutile, Jean ! Vous avez ma parole. Dans un moment je vous rejoindrai. Mais, au fait, pourquoi donc êtes-vous ici, vous-même ? J'ai peine à croire que ce soit sur un ordre exprès de Dieu pour me tirer d'affaire...
Van Eyck sourit et reprit l'épaisse houppelande doublée de martre qu'il avait posée sur la table en entrant.
– Disons que Ses voies sont impénétrables ! Je suis ici pour annoncer à la duchesse qu'elle n'aura pas l'argent qu'elle ne cesse d'emprunter au duc Philippe. Et aussi pour la sermonner en son nom.
C'est un gouffre, d'argent que cette femme, un vrai panier percé... Elle est couverte de dettes et si cela continue l'unique solution qui lui restera...
– ... sera de vendre son duché à monseigneur le duc de Bourgogne, n'est-ce pas ? Allons ! il est bien toujours le même, fit Catherine avec un demi-sourire. Et vous aussi, Jean, qui vous chargez sans cesse de ses mauvaises commissions.
Lorsque les deux hommes eurent quitté sa chambre, Catherine se hâta de faire un peu de toilette et de s'habiller. Alors qu'une heure auparavant elle ne songeait qu'à mourir, elle découvrait avec stupeur qu'elle avait froid, qu'elle avait faim... qu'elle avait encore envie de vivre. Elle ne savait pas bien quel secours le peintre pourrait lui apporter mais elle connaissait sa sagesse, sa prudence et son ingéniosité, toutes ces qualités qui faisaient de lui, outre son immense talent, l'un des serviteurs les plus appréciés de Philippe. Et puis c'était bon, pour une fois, de s'en remettre à quelqu'un d'autre et d'abandonner une partie de sa lourde charge entre des mains aussi habiles que les siennes.
Un moment plus tard, le visage rafraîchi, les yeux bassinés, Catherine soigneusement vêtue et coiffée rejoignait les deux hommes et Bérenger devant le grand feu flambant et le plantureux repas que Van Eyck avait commandé. Le page, déjà attablé et les yeux brillants de contentement, était en train de faire la conquête du peintre amusé par la figure brune, la mine expressive et l'esprit vif de l'enfant.
On commença par manger en silence, un silence que Catherine pour sa part n'avait pas envie de rompre. Elle qui n'était pas gourmande trouvait, ce matin là, une saveur nouvelle aux mets qu'on lui servait, au jambon d'Ardenne, au délicieux boudin de Noël aux herbes, au lait mousseux, aux massepains fondants tout fraîchement sortis du four.
Van Eyck mangeait en homme qui a couvert une longue route et qui a besoin de se refaire des forces : le repas terminé, il monterait au château pour délivrer son désagréable message à la duchesse.
Bérenger dévorait avec le bel appétit de son âge. Seul Gauthier, après avoir englouti un tiers du jambon à lui tout seul, ralentit le rythme et même cessa brusquement de manger pour tomber dans une rêverie profonde, si profonde qu'il fallut le secouer pour qu'il consentît à en sortir.
– Réfléchir à table n'est jamais une bonne chose, dit, en lui tendant un gobelet plein d'eau-de-vie de myrtille, Van Eyck qui, en bon Flamand, mettait de la méthode en toutes choses et ne mélangeait jamais rien. Buvez cela, vous vous sentirez l'esprit plus chaleureux.
D'autant que vous n'aurez pas de grands efforts à faire pour résoudre le problème qui vous préoccupe si visiblement.
– Cela m'étonnerait car le problème en question est d'ordre...
médical. Je sais les plantes capables de libérer notre dame mais, outre que j'ignore où me les procurer dans ce pays, j'en redoute l'usage si peu de temps après l'épreuve dont vous n'ignorez plus rien maintenant
!
Mais comme c'était un garçon qui ne refusait jamais un bon conseil, il vida le gobelet d'un trait et le reposa bruyamment sur la table sans pouvoir retenir un rot retentissant qui fit rire le Flamand...
Doucement, celui-ci posa sa main sur celle de Catherine qui venait de se crisper sur un morceau de pain et sourit à la jeune femme, déjà reprise par l'angoisse.
Il n'est pas question de faire courir un danger si petit soit-il à une vie qui nous est chère. Je n'en maintiens pas moins que je connais la solution : elle se trouve à Bruges, Catherine... pas bien loin d'une maison que vous connaissez.
Une lente rougeur envahit le visage pâle de la jeune femme. Le seul nom de Bruges lui rappelait tant de choses passées, tant de souvenirs dont beaucoup ne manquaient pas de charme car, toujours honnête avec elle-même, elle s'était avoué bien souvent qu'au temps où elle croyait Arnaud à jamais perdu pour elle, l'amour du duc Philippe lui avait été doux. Mais elle chassa fermement l'insidieux souvenir.
– Vous ne pensez pas m'emmener là-bas, Jean ? Qu'irais-je faire à Bruges ?
– Voir une habile Florentine, une grosse femme qui fait partie de la maison d'un mien client et ami, le riche marchand Arnolfini... Cette femme s'est acquis, sous le manteau, une grande réputation en...
remettant à neuf avant que la duchesse ne s'en avise, l'une de ses filles d'honneur avec laquelle Monseigneur avait eu un entretien un peu long
! Elle ne travaille que par relations et elle est plutôt chère mais avec elle le risque est réduit à rien. Vous voyez, ma chère amie, que vous avez tout intérêt à ce voyage, qui n'est d'ailleurs pas si long : environ quatre-vingts lieues, en faisant le léger détour par Lille où il me faudra m'arrêter une journée afin de rendre compte de ma mission. Mais, en compensation vous y trouverez un peu de réconfort auprès de la nourrice de monseigneur de Charolais qui est de vos meilleures amies à ce que l'on m'a dit. Alors que dites-vous de mon projet ?
Catherine ne répondit pas tout de suite. Certes, le peintre lui offrait là une solution meilleure que tout ce qu'elle pouvait trouver mais elle éprouvait un sentiment bizarre, à la fois de répugnance et du brusque désir de revoir la merveilleuse cité flamande, l'une des plus belles certainement de toute la chrétienté, là où sa vie éternellement errante s'était un instant arrêtée. La répugnance venait surtout du fait que retourner vers Bruges c'était tourner peut-être le dos à sa vie de femme, s'éloigner encore de Montsalvy où cependant elle avait tellement envie de revenir pour n'en plus jamais bouger.
Gauthier, avec l'intelligence de cœur et d'esprit qui le caractérisait, devina les pensées qui se bousculaient. Il se pencha vers elle, cherchant son regard voyageur pour en arracher les nuages d'une stérile réflexion.
– Vous ne « pouvez » pas y retourner maintenant, dame Catherine... Pas dans cet état ! Il faut aller à Bruges. Le chemin est plus long mais il est tellement plus sûr ! Quelques semaines d'absence supplémentaires ne feront rien à la chose.
– Et puis les routes de la montagne sont trop dures en hiver, conclut Bérenger qui se sentait tout à coup un vif désir de voir ces Flandres fabuleuses dont les voyageurs parlaient avec admiration. On risquerait de mourir de froid dans la neige. Comme cela, nous reviendrons à Montsalvy avec le printemps. C'est si beau le printemps chez nous !...
Sans rien dire Catherine se pencha et l'embrassa sur la joue poudrée de sucre fin.
– Il me semble que nous venons d'entendre la voix de la sagesse, fit Van Eyck avec bonne humeur. Qu'avez-vous à nous dire, Catherine ?
Elle les enveloppa tous trois de son regard redevenu comme par enchantement lumineux et doux.
– Que j'ai beaucoup de chance d'avoir des amis tels que vous !...
Nous irons donc à Bruges et le plus tôt sera le mieux!
Quand on quitta Arlon, quarante-huit heures plus tard, Catherine refusa farouchement la litière confortable que Jean Van Eyck prétendait lui offrir. Plus le chemin serait pénible et plus il lui plairait car les secousses et les fatigues d'une longue chevauchée étaient capables de lui éviter d'aller jusqu'en Flandre. Bon gré, mal gré, il fallut en passer par où elle voulait. Elle exigea même qu'on lui procurât des habits d'homme afin que l'idée de la traiter en faible femme ne vînt à personne. Comme pour mieux la satisfaire, le voyage à travers l'Ardenne plus enneigée que jamais et les vastes étendues du Hainaut fut plus rude encore qu'elle ne l'espérait. Le froid se fit mordant dès que l'on quitta la capitale, du Luxembourg. Il fallut lutter contre le gel, le verglas sur lequel glissaient les chevaux, les loups que la faim enhardissait et qui venaient rôder la nuit si près des rares maisons qu'il fallait les chasser en se privant de sommeil.
S'il eut été seul, Van Eyck, grand ennemi des intempéries et fort attaché à son confort, se fût sans doute arrêté dans quelque château durant plusieurs jours afin d'y attendre que le temps se fît un peu plus clément. Mais une sorte de hargne poussait Catherine en avant. Les dents serrées pour lutter contre la fatigue, impitoyable pour elle-même plus encore que pour les autres, elle allait, elle allait forçant son corps à l'épreuve des douloureuses crampes qui lui nouaient les muscles, guettant les prémices d'une libération qui ne voulait pas venir.
A l'étape du soir, elle avalait une soupe chaude, un morceau de pain, un gobelet de vin quand il y en avait puis s'abattait comme une bête harassée sur sa couche, parfois tout habillée, pour y dormir d'un sommeil sans rêve. Mais l'aube revenue elle pleurait, de rage et de dégoût quand, mettant les pieds par terre, une nausée brutale la rejetait sur son lit, la tête vide, inondée d'une sueur froide et le cœur battant la chamade.
En dehors de ce malaise quasi quotidien, elle se portait à merveille.
Van Eyck attrapa un gros rhume qui lui fit couler le nez et les yeux, Gauthier eut un torticolis et Bérenger se fit une entorse en effectuant des glissades sur un ruisseau gelé. Même, deux des valets du peintre ambassadeur tremblèrent de fièvre durant quarante-huit heures.
Catherine, seule, n'eut
rien et atteignit Lille dans une forme voisine de la perfection.
Quand, au bout d'une semaine, le grand beffroi apparut enfin à l'horizon, tendu comme un doigt géant vers le ciel bas, dans le hurlement du vent qui se levait, annonçant une tempête pour la nuit, Jean Van Eyck ne put retenir un soupir de soulagement : il toussait depuis la veille et il était prêt à vendre son âme pour une chambre bien close, un lit bassiné et des flots de tisane bouillante additionnée de vieux marc.
– Enfin nous y voilà ! exhala-t-il. Je commençais à croire que ce damné chemin ne finirait jamais.
Catherine tourna vers lui un regard oblique, déjà méfiant.
– Le chemin n'est pas fini, dit-elle doucement. Nous sommes à Lille, il me semble... pas à Bruges !
– Je sais, je sais... Mais je croyais vous avoir dit que je devais m'y arrêter ? Vous m'accorderez bien deux jours ? Je suis moulu, ma chère amie... et j'aimerais arriver chez moi autrement que sur un brancard et avec une fluxion de poitrine !
– Soit ! J'aurais mauvaise grâce à vous le refuser, mon pauvre Jean, puisque vous voici devenu si fragile ! Vous étiez plus solide jadis ! Serait-ce l'âge qui vient ?
– Je ne suis pas fragile, ronchonna-t-il vexé, mais je n'ai plus vingt ans et il fait un temps à ne pas mettre un chrétien dehors !...
Quant à vous, je vous trouve devenue bien rude tout à coup. Votre amitié était plus... moelleuse, jadis !
Il semblait si malheureux, ayant perdu à cause de ce rhume toute sa superbe habituelle, que Catherine éprouva un remords à traiter si cruellement l'ami qui se dévouait pour elle. Se penchant vivement sur sa selle, elle posa un baiser rapide sur sa joue mal rasée.
Il ne faut pas m'en vouloir, Jean ! Je sais bien que je suis insupportable, odieuse et que je vous paie mal de votre amitié qui, elle, est toujours aussi moelleuse. Mais c'est que ce séjour à Lille me fait peur, voyez-vous, et que j'aimerais en être déjà repartie.
– Pourquoi donc ? Je croyais que vous aimiez dame Symonne Morel, que vous vous réjouissiez de la revoir.
D'un mouvement de la tête, Catherine désigna, droit devant elle, le grand étendard aux armes de Bourgogne qui répété à multiples exemplaires claquait dans le vent sur les tours du palais et le couronnement du beffroi, l'étendard qui proclamait la présence du Duc.
– Elle, oui... mais lui... lui je ne veux pas qu'il sache ma présence
! – Quelle idée ? bougonna Van Eyck. Pourquoi donc la saurait-il ?
– Mais... parce que vous pourriez la lui apprendre, mon ami. Oh, tout à fait incidemment, bien sûr, presque par étourderie, en même temps que vous lui rendrez compte de votre mission...
Le visage du peintre où jusqu'alors le nez seul était rouge s'empourpra d'un seul coup.
– Me croyez-vous donc capable de telles machinations ?
Il semblait si offusqué, si vertueusement offensé, qu'elle ne put s'empêcher de rire.
– Bien sûr, je vous en crois capable ! Le Duc a en vous le modèle des serviteurs. Avez-vous oublié qu'à Roncevaux, il y a deux ans, j'ai dû vous fausser compagnie discrètement pour vous empêcher de me ramener à lui pieds et poings liés... ou presque ?
– C'est vrai. Mais c'est qu'aussi l'occasion était trop belle !
Ne l'est-elle pas cette fois-ci ? Je crois, moi, qu'elle est encore plus belle et j'ai peur que mon retour auprès de votre cher seigneur ne soit chez vous une idée fixe. Et je me demande même si vous avez vraiment l'intention de me ramener à Bruges, si justement, dans votre pensée, le voyage ne s'arrête pas à Lille, ainsi que vous venez de le laisser échapper, il y a un instant.
– C'est ridicule. Pourquoi donc ne vous ramène– rais-je pas à Bruges, pourquoi ne rentrerais-je pas chez moi ?
– Parce que, d'après ce que j'ai appris à Dijon, il ne faisait pas bon vivre à Bruges, ces temps derniers, pour les fidèles serviteurs de Philippe. Le peuple, les corporations sont en révolte contre leur prince qui prétend réduire leurs privilèges à cause de leur mauvaise conduite devant Calais et qui refuse d'abattre les fortifications du port voisin de l'Écluse, leur bête noire. Et je connais assez les gens de Bruges, mon ami, pour savoir qu'il est très difficile de calmer leurs révoltes.
D'autant que le sang a déjà coulé.
– Décidément, l'Histoire s'écrit différemment, suivant que l'on est bourguignon ou flamand, s'écria Van Eyck qui s'énervait. Mais nous n'allons pas faire, à présent, de la politique de plein vent. Je me bornerai à vous dire ceci : la ville est calme depuis que, le 13
décembre dernier, le Duc y est venu. On s'est mis d'accord sur une sorte de compromis. Secundo je ne vous ai pas menti, quoi que vous en pensiez : j'ai bien réellement l'intention de vous conduire à la Florentine ! Vous voilà satisfaite ?
– Peut-être mais...
– Pas de mais ! Et souffrez qu'à mon tour je pose une question simple : pourquoi, avec ces idées derrière la tête, m'avez-vous suivi ?
– Mais parce que j'avais bien l'intention de vous obliger à me mener à destination. Et puis, je pensais qu'au cas où vous en tiendriez vraiment pour Lille, le secours de Symonne ne m'y manquerait pas. A présent cessons de nous disputer. C'est trop bête ! Promettez-moi seulement de ne rien faire pour que je rencontre le Duc.
Van Eyck marmotta quelque chose entre ses dents, se pencha pour vérifier la gourmette de son cheval, resserra autour de son cou le large pan de velours de son chaperon puis, finalement, avec un énorme soupir qui renseigna Catherine beaucoup mieux qu'une confession écrite, il finit par se rendre à merci.
– C'est bon ! Vous avez ma parole... mais permettez-moi de vous dire que cela aussi c'est trop bête !
L'ombre épaisse d'une porte monumentale engloutit la petite caravane. On ne s'arrêta au corps de garde que juste le temps pour Van Eyck de produire son laissez-passer permanent dont le chef de poste baisa le sceau de cire rouge et pour Catherine de s'enquérir du logis des Morel qui se trouvait d'ailleurs tout voisin du palais ducal.
Derrière eux, on baissa la herse et l'on releva les ponts car la nuit venait.
Mais, au-delà des murailles, la ville ne semblait pas disposée à s'enfoncer dans l'obscurité et le sommeil. Tout au contraire : à l'abri de ses portes closes elle se préparait pour la dernière des fêtes qui marquaient le temps de Noël : celle de l'Epiphanie dont on était à la veille.
En s'enfonçant vers le cœur de la ville éclairée par une multitude de pots à feu, Catherine et ses compagnons eurent l'impression d'entrer dans une kermesse. Les cloches sonnaient à toute volée, pour appeler la population à la cathédrale en vue de la grande cérémonie du soir. À
travers les carreaux des maisons on pouvait voir briller les énormes feux des cheminées et les atours des riches bourgeoises de la ville, épouses de drapiers ou de changeurs. Dans les rues étroites dont on avait soigneusement balayé la neige pour la remplacer par des jonchées de paille sur laquelle, tout à l'heure, passerait le cortège ducal, des troupes de petits enfants habillés en rois mages galopaient de maison en maison, chantant des cantiques et se faisant bruyamment ouvrir les portes pour recevoir gâteaux et douceurs qu'ils entassaient dans des paniers.
Sous les arcades de la Grand-Place des marchands ambulants et des bateleurs s'étaient installés réunissant, autour de leurs éventaires ou de leurs cordes tendues, un grand concours de peuple et la circulation n'était pas des plus faciles dans le majestueux quadrilatère de hautes maisons de brique, peintes et dorées comme des images. Un peu plus loin, bâti de brique lui aussi, s'élevait l'énorme palais que Philippe le Bon venait tout juste de faire achever1 et qui sous ses flots d'oriflammes semblait vivre d'une vie personnelle dans la lumière des torches, portées par les gardes échelonnés sur les chemins de ronde et dans les galeries.
– Voici la maison de votre amie, dit soudain Van Eyck en désignant une belle demeure, voisine de la Chambre des Comptes dont les fenêtres sculptées s'abritaient sous un majestueux pignon rouge et or.
Au moment précis où ils s'apprêtaient à traverser l'espace qui les en séparait, une fanfare de trompettes éclata, si proche que Catherine tressaillit. Tournant instinctivement la tête vers le palais dont les portes, en s'ouvrant, venaient de libérer une mer de lumières et de bruits, elle vit le cortège des souverains qui, précédés de longues trompettes d'argent et de timbaliers vêtus de velours armorié, s'en allait par la Grand– Place jusqu'à l'hôpital Comtesse pour y faire largesses aux malades avant d'aller à Notre-Dame assister à la bénédiction de l'eau, en l'honneur du baptême du Christ, et à celle de l'or, de l'encens et de la myrrhe en mémoire des Rois mages.
La foule reflua devant les trompettes, bousculant Catherine qui, séparée tout à coup de ses compagnons, se retrouva coincée à l'angle de la place. Son cheval, trop fatigué pour opposer une défense quelconque, s'était laissé pousser sans résistance.
1 Le palais Rihour.
Hissée, par la taille de l'animal, au-dessus des têtes elle demeura là au bord d'une fabuleuse rivière d'or, de pourpre et de lumière, regardant couler devant elle le flot scintillant des pages, des écuyers, des seigneurs et des dames mais sans le voir véritablement car, tout de suite, elle aperçut Philippe et ne put en détacher ses yeux. Il y avait si longtemps qu'elle ne l'avait vu.
Il s'avançait à pied, seul avec la duchesse Isabelle dont il tenait la main, au milieu de l'espace laissé vide par le respect. Entièrement vêtu de noir à son habitude, mais d'un noir d'écrin sur lequel ressortaient les fulgurances d'une chaîne de diamants, de perles et de rubis assortis à l'énorme agrafe qui étincelait à son chaperon. Et Catherine songea qu'il n'avait guère changé depuis leur dernier et dramatique revoir sous les murs de Compiègne '. Plus maigre peut-être... plus hautain aussi parce que plus sûr de lui et de sa puissance. Elle n'avait eu alors devant elle que le duc de Bourgogne. A présent il était véritablement le prince que, dans les cours d'Europe, on appelait de plus en plus le grand-duc d'Occident...
Comme elle était bien assortie à lui, la grande femme blonde, mince et de si fier maintien dont il tenait le bout des doigts ! Elle était belle d'ailleurs, d'une beauté calme et discrète mais réelle, due à la finesse de traits, à la coupe nette du profil, à l'eau calme des yeux. Vêtue de noir, de blanc et d'or avec une fabuleuse parure de rubis venue de son Portugal natal, elle portait un hennin ennuagé de dentelles de Malines, si haut qu'il réduisait un peu la taille, cependant élevée, de son compagnon. Un compagnon qu'elle ne regardait pas. Et Catherine ne put s'empêcher de remarquer que l'expression de ce visage était mélancolique, qu'un pli de tristesse orgueilleuse marquait le coin des lèvres encore fraîches...
1 Voir II suffit d'un amour, tome II.
Pourquoi donc les duchesses de Bourgogne étaient elles ainsi vouées à la mélancolie ? Autrefois, à Bruges, elle avait vu passer devant elle la toute jeune Michelle de France, première épouse de Philippe que le tombeau n'allait pas tarder à réclamer et, déjà, Catherine avait été frappée par sa tristesse douloureuse. Cela tenait bien sûr à ce qu'aucune d'elles ne pouvait être heureuse auprès d'un homme à ce point habité par la luxure et les feux dévorants de l'amour charnel...
Comme Michelle, Isabelle de Portugal portait sa couronne ducale à la manière d'une couronne d'épines.
Une volée d'acclamations salua le couple. Près de Catherine, un homme taillé comme un bûcheron poussa un « Noël ! » si vigoureux qu'il fit trembler l'air, aussitôt suivi d'un « Vive notre bon duc, vive notre bonne duchesse ! » digne d'un bourdon de cathédrale. Ce fut si vigoureux même que Philippe tourna la tête, cherchant le possesseur d'un gosier tellement puissant.
Il ne devait jamais le connaître car son regard froid, errant sur la houle des têtes, accrocha le cheval et sa cavalière... et ne bougea plus, cependant qu'un sursaut visible faisait frémir ses épaules. Incapable de se mouvoir, incapable aussi de détourner son propre regard Catherine fascinée vit les yeux bleu glacier s'animer d'une surprise mêlée de doute puis, soudainement, s'illuminer. Elle comprit alors qu'elle était reconnue, s'affola, chercha à se libérer de la foule qui l'enserrait mais c'était impossible sans blesser une ou deux personnes et il lui fallut rester là, clouée comme à un pilori à l'angle d'une maison sous le regard dévorant du prince qui l'avait tant aimée...








