Текст книги "La dame de Montsalvy"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Une mission ? Vous auriez des secrets ?...
– Justement : ils ne sont pas miens !
– En ce cas... et quelle que soit cette mission, vous aurez besoin d'aide. Le pays est loin d'être sûr. Il reste des garnisons anglaises, des routiers. Je ne poserai pas de questions mais je vais avec vous !
La jeune femme se sentit rougir jusqu'à la racine de ses blonds cheveux. Au Diable l'importun ! Sa fatuité lui interdisait-elle de comprendre qu'elle en avait assez de lui, de sa présence, de ses regards appuyés, de ses galanteries sournoises ? Elle allait peut-être se laisser aller à la colère et dire des choses désagréables lorsque Gauthier, qui était demeuré en arrière pour donner encore quelques soins au blessé, sortit de la chambre, des linges sur le bras et un bassin à la main.
– N'est-il pas un peu tôt, messire, pour abandonner une forteresse que vous étiez venu assister ? Le Damoiseau est parti mais il peut revenir.
– S'il devait revenir, il n'aurait pas brûlé ses cantonnements. Non, j'en suis certain, il ne reviendra pas et Châteauvillain n'a plus rien à craindre. Au surplus, je ne suis pas le capitaine de sa garnison. Je dois rejoindre mon maître...
Le long visage de l'écuyer s'orna d'un sourire beaucoup trop amène pour être sincère cependant que son sourcil gauche, naturellement plus haut que l'autre, remontait encore d'un bon doigt, lui composant une figure parfaitement hypocrite.
En ce cas, nous aurions mauvaise grâce à refuser, fît-il d'une voix si onctueuse que ce fut au tour de Catherine de relever légèrement les sourcils. Je crois être l'interprète de dame Catherine en affirmant que nous serions extrêmement heureux de voyager sous votre protection puisque nous allons prendre la même direction. Celle du nord, n'est-ce pas ? Mais... serez-vous prêt à partir après-demain ? Le délai vous paraîtra peut-être un peu court pour remettre en marche une compagnie aussi importante que la vôtre ?
– Nullement, mon ami, nullement... affirma le baron d'un air protecteur. Je serai prêt car je vais dès à présent veiller à faire plier bagages...
– Avez-vous perdu l'esprit ? chuchota Catherine indignée dès que le baron, calmé et ravi, eut disparu à l'angle du couloir. Me faire voyager avec ce pompeux imbécile que je ne peux souffrir ? Et pourquoi donc après-demain alors que nous savons, vous et moi...
– Parce que cette nuit même nous aurons quitté le château ! fit Gauthier paisiblement. Pour peu que dame Ermengarde veuille bien jouer au baron la comédie que je lui indiquerai, nous aurons une bonne avance sur lui quand il s'apercevra de notre départ. Et comme il doit rejoindre le Duc, que le Duc est en Flandres et qu'il s'imagine que nous y allons aussi, il n'aura rien de plus pressé que de nous courir après dans la direction diamétralement opposée à la nôtre.
Catherine regarda son écuyer avec une surprise où entraient une nuance d'admiration et une autre d'agacement. Il était temps qu'elle redevienne elle-même car, si elle n'y prenait pas garde, ce gamin allait bientôt se mêler de lui dicter sa conduite minute par minute. Un peu vexée et poussée par un démon malin, elle ne lui offrit qu'un sourire réticent.
– Au fait pourquoi tenez-vous tant que cela à ce que nous refusions l'escorte du baron ? Que sa compagnie m'irrite est une chose mais une autre est qu'il a parfaitement raison quand il dit que la région n'est pas encore très sûre.
– Raison de plus pour continuer à garder Châteauvillain ! Et puis, si vous voulez le fond de ma pensée, dame Catherine – et je ne serais pas autrement surpris que ce soit aussi le fond de la vôtre, je n'ai pas une confiance illimitée dans le sire de Vandenesse. C'est peut-être à cause de vous mais j'ai souvent eu l'impression qu'il souhaitait voir le siège
S’éterniser et qu'en tout état de cause, il ne faisait pas grand-chose pour y mettre fin. Visiblement, vivre avec vous lui allait parfaitement...
La jeune femme garda le silence un instant, pesant dans son 'esprit chacune des paroles de son écuyer. Elles rejoignaient trop bien ses propres pensées pour qu'elle essayât de les réfuter... mais pour rien au monde elle n'en serait convenue de bonne grâce.
– Ce qu'il y a d'agaçant avec vous, Gauthier de Chazay, c'est que vous avez toujours raison ! Soupira-t-elle.
Ramassant la traîne de sa robe sur son bras, elle se dirigea d'un pas majestueux vers l'escalier...
Le surlendemain, alors que l'on approchait de la fin du jour, trois cavaliers remontaient lentement la Grande Rue Notre-Dame, à Dijon, la plus riche de la ville, celle où voisinaient, en un alignement assez fantaisiste, les maisons des commerçants les plus importants.
Depuis que, dans l'éclat orangé du soleil penchant vers son déclin, Catherine avait découvert, d'une hauteur, le hérissement des innombrables clochers de la ville, semblables aux mâts d'une escadre entassée dans un port, elle n'avait plus prononcé une seule parole et, laissant la bride sur le cou de son cheval, elle s'était laissé porter silencieusement vers les grandes tours d'entrée. Il y avait onze ans qu'elle n'avait foulé le sol de Dijon. L'heure appartenait aux souvenirs...
Onze ans !... Onze ans déjà que, par un jour d'automne semblable à celui-ci, elle avait quitté, pour la féerie de Bruges et l'amour du duc Philippe, une ville qui avait été son refuge et son amie avant de s'écarter d'elle et, sans lui devenir franchement hostile, de lui laisser entendre que sa place n'y était plus marquée.
C'était en 1425. Son étrange époux d'alors, le Grand Argentier de Bourgogne Garin de Brazey, venait d'être condamné à mourir de la main du bourreau pour sacrilège et rébellion contre le Duc après avoir tenté de tuer Catherine elle-même. Son magnifique hôtel de la rue de la Parcheminerie était jeté bas comme une masure de charbonnier, et ses trésors disséminés aux quatre vents.
Bien qu'elle n'eût rien à redouter de la colère d'un prince dont elle était la maîtresse depuis plusieurs mois et dont elle attendait même un enfant, la dame de Brazey avait préféré, par décence, quitter une ville où, en dépit de l'implantation bourgeoise de sa famille, elle ne pouvait plus rencontrer qu'une certaine méfiance. Par décence... mais aussi par ordre, car Philippe le Bon voulait auprès de lui, pour l'aimer tout à son aise, celle qui n'était pas pour lui la femme d'un condamné mais la créature qu'il aimait alors le plus au monde. À Dijon cet amour était devenu impossible car il eût fait scandale. Mais dans la lointaine Bruges, la perle de la Bourgogne flamande, il ne choquait personne et, durant quatre années, Catherine avait dominé, reine sans couronne, la cité des canaux, des dentelles et des pierres dorées.
Et puis, les liens qui l'attachaient à Philippe étaient tombés d'eux-mêmes. Leur enfant était mort alors même que le Duc s'apprêtait à épouser en troisièmes noces l'infante Isabelle de Portugal. En même temps Catherine apprenait que, dans Orléans assiégée par l'Anglais, l'homme qu'elle aimait sans espoir depuis tant d'années se battait, en grand danger de n'en jamais sortir vivant. Pour le rejoindre au moins dans la mort, elle avait tout quitté sans un regret, sans même un regard : son petit palais de Bruges, ses toilettes, les trésors que Philippe lui avait donnés, tous les biens qui la faisaient riche...
Parmi ceux-là, il y avait eu, avec le titre de comtesse, des terres en Bourgogne, un château à Chenôve, près de Dijon mais ce grand domaine n'avait jamais représenté à ses yeux autre chose que de grands parchemins abondamment décorés de sceaux multicolores : elle n'y avait jamais mis les pieds.
De tout cela d'ailleurs il ne lui restait plus rien car, en épousant Arnaud de Montsalvy, elle avait définitivement tourné le dos à sa vie d'autrefois. Abandonné par elle, blessé dans son orgueil comme dans son amour, Philippe de Bourgogne n'avait plus eu aucune raison de laisser à la disposition de l'épouse d'un ennemi la moindre parcelle de bonne terre bourguignonne. Tout ce que Catherine savait de lui, à présent, c'était qu'il ne l'avait pas oubliée ; qu'il lui gardait peut-être une tendresse puisque les hostilités définitivement closes entre le roi Charles VII et lui par le traité d'Arras en 1435, il avait fait porter jusqu'à Montsalvy, à la Noël précédente, un merveilleux portrait de Catherine, sous la forme d'une Annonciation peinte par son ami d'autrefois, Jean Van Eyck. Mais ce pouvait être aussi bien une marque de tendresse constante qu'un présent d'adieu définitif, offert pour solde de tous comptes.
À présent, la jeune femme s'étonnait, tandis que les pas de son cheval retraçaient un chemin jadis familier sur les pavés inégaux de la rue, de ne pas éprouver plus d'émotion à l'évocation de ces souvenirs.
En devenant Catherine de Montsalvy, elle avait changé de peau, presque changé d'âme et tout ce qu'évoquait sa mémoire lui apparaissait à présent comme une belle histoire qui lui aurait été contée un jour, une fantastique aventure arrivée à une certaine Catherine qui n'était pas tout à fait elle. La dame de Brazey était bien morte...
Par contre l'enfant qu'elle avait été autrefois, la petite Catherine Legoix, reprenait vie et se rapprochait, peut-être parce que Landry l'avait ramenée en la tenant par la main comme il l'avait fait tant de fois jadis. Tout naturellement, sans même s'assurer d'une auberge, Catherine, à peine franchie la porte Guillaume, avait pris le chemin qui menait à la rue du Griffon et à la maison de son enfance parce que, avant toute chose, elle avait envie d'embrasser son oncle Mathieu, car, en dépit de ses relations de concubinage avec une aventurière de bas étage, la jeune femme lui gardait une tendresse à cause de tout ce qu'il avait représenté pour l'enfant puis pour la jeune fille d'autrefois.
En longeant le jardin du palais, un attendrissant verger jadis planté d'herbes potagères par la duchesse Marguerite de Flandre, grand-mère de Philippe et qui avait gardé son nom, le regard de Catherine atteignit la flèche de la Sainte-Chapelle ceinte à mi-hauteur d'une gigantesque couronne ducale. C'était là que se tenaient les chapitres de la Toison d'Or. Si la revenante trouvait du plaisir à contempler la chapelle, ce plaisir venait moins de ce superbe symbole de sa beauté que du son harmonieux des cloches qui, à cette heure, y sonnaient l'angélus.
C'était pour elle la plus douce des bienvenues... et elle en oubliait presque la dangereuse mission qui lui incombait : déjouer le répugnant complot tramé, pour une vile question d'intérêt, contre la vie d'un roi captif... Elle en oubliait aussi qu'elle n'allait peut-être pas trouver, chez son oncle, l'accueil chaleureux qu'elle eût été en droit d'espérer en d'autres temps.
Depuis qu'une certaine Amandine La Verne était entrée dans sa vie, il avait dû beaucoup changer, l'oncle Mathieu, car la femme semblait forte. N'avait– elle pas réussi à le tirer de sa douillette retraite dans sa maison des vignes de Marsannay, pour le ramener à sa boutique de la rue du Griffon ? N'avait-elle pas réussi à lui faire chasser sa propre sœur ? Le pronostic n'avait rien d'encourageant...
Aussi, en tournant le coin de la rue, Catherine sentit-elle les battements de son cœur s'accélérer...
C'était étonnant pourtant comme le temps pouvait s'abolir à la simple vue d'un décor familier ! La rue bordée d'échoppes était exactement la même qu'au soir où, avec sa mère, sa sœur Loyse, Sara et Barnabé le Coquillart elle était arrivée, fragile adolescente, chez son oncle Mathieu fuyant Paris en révolte...
Les derniers rayons du soleil se reflétaient en éclats vifs sur l'enseigne peinte et découpée du « Grand Saint Bonaventure ». La grande feuille de tôle bougeait doucement sur sa potence, au vent léger du soir et la robe décolorée du saint en prenait une sorte de jeunesse.
– On dirait qu'il se passe quelque chose dans cette rue, fit soudain derrière Catherine la voix enrouée de Bérenger.
De la robe du saint les yeux de la jeune femme redescendirent vers la terre pour constater qu'un attroupement s'y était formé tout juste sous l'enseigne : une poignée de commères, quelques gamins, deux vieillards appuyés sur de gros bâtons et un portefaix accouru de toute évidence du marché au blé voisin. Mais tous regardaient avec passion un événement qui semblait avoir pour théâtre l'intérieur de la boutique.
– Ce n'est pas dans la rue qu'il se passe quelque chose, dit Catherine, c'est chez mon oncle. Allons voir ! On dirait qu'on s'y dispute.
En effet, des éclats de voix passaient comme des rafales sur les têtes des spectateurs. Mais la dame de Montsalvy n'eut même pas le temps de mettre pied à terre : un homme aussi haut qu'une armoire et rouge comme une brique venait d'apparaître au seuil du magasin, repoussant devant lui à deux mains une grande femme maigre et toute vêtue de noir qu'il jeta littéralement à la rue.
Allez au Diable, espèce de diseuse de patenôtres ! hurla-t-il d'une voix dont le son éraillé attestait une fréquentation assidue de la bouteille. Et n'y revenez plus ! Sinon vous vous apercevrez qu'ici c'est moi qui commande et que celui qui m'en délogera n'est pas encore sorti du ventre de sa putain de mère !
La foule s'ouvrit avec un « oh ! » scandalisé. Catherine s'élança vers la femme qu'un bras secourable venait de sauver d'une chute dans la poussière.
– Madame... commença-t-elle.
Mais ses yeux s'agrandirent soudain et la phrase, demeurée en suspens, s'acheva en un soupir suffoqué.
– Loyse !... Doux Jésus !...
Il devait y avoir une bonne quinzaine d'années qu'elle n'avait revu sa sœur et, à se retrouver aussi soudainement en face d'elle, elle éprouvait un choc dont elle ne parvenait pas à démêler s'il lui était réellement très agréable ou non.
De son côté, et en dépit d'un empire sur elle-même parvenu presque au sommet d'une légende, l'abbesse des Bénédictines de Tart ne put s'empêcher de le ressentir elle aussi.
– Catherine ! s'écria-t-elle. Toi, ici ? Mais d'où viens-tu ?
– De Châteauvillain où notre mère est morte et où nous avons subi un siège. Mais toi, Loyse ? comment se...
L'aînée des ex-demoiselles Legoix fronça les sourcils avec un léger reniflement désapprobateur.
– Il ne faut plus m'appeler Loyse, dit-elle. Je suis la mère Agnès de Sainte-Radegonde.
Catherine réprima un sourire. Cela ressemblait bien à l'ancienne Loyse, toujours si durement repliée sur elle-même, de s'attacher aux apparences extérieures qui pouvaient lui servir de rempart !
D'ailleurs, physiquement, elle n'avait que très peu changé. Plus maigre sans doute et le teint passé du blanc pur à un ton d'ivoire délicat. Son nez qui avait toujours été un peu long tournait à la lame de couteau ; mais les yeux bien fendus avaient gardé leur joli bleu d'azur.
Tu ne voudrais tout de même pas que je t'appelle ma mère ? fit-elle avec une pointe d'ironie qui ne fut d'ailleurs pas perçue.
– Mes filles disent « mère Agnès ». Toi seule as le droit de m'appeler « ma sœur ».
– Cela va être commode ! marmotta Catherine entre ses dents tandis que Loyse considérait sans aménité excessive ses jeunes compagnons et demandait :
– Qui sont ces garçons ?
– Mon écuyer, Gauthier de Chazay, mon page Bérenger de Roquemaurel. À présent... ma sœur, m'expliqueras-tu quel est ce rustre qui, si j'ai bien vu, vient de te jeter à la porte de chez nous ?
La colère de Loyse, un instant calmée par les surprises du revoir, repartit de plus belle.
– Un suppôt de Satan ! Le maudit frère de la traînée dont notre malheureux fou d'oncle a fait sa compagne. Une gueuse immonde qui a nom...
– Je sais ! Est-ce... qu'il l'a épousée ?
– Je l'ignore car il est impossible de l'approcher. Pour savoir où nous en sommes et dans l'intention de lui faire visite, j'ai demandé à Monseigneur l'évêque une dispense et la permission de quitter quelques jours mon couvent. Mais ces gens montent une garde féroce et tu as pu voir par toi-même comment s'est achevée mon ambassade...
– En effet. Eh bien, voyons ce qu'il en sera de la mienne...
Suivie de ses deux compagnons dont les yeux brillaient d'un éclat égal à l'idée d'en découdre avec le dragon du logis, Catherine se dirigea vers le magasin. Avant d'en franchir le seuil elle avisa l'un des gamins qui continuaient à stationner dans la rue avec ce sûr instinct des badauds qui sentent si une pièce est terminée ou s'il y a encore un acte ou deux.
– Veux-tu gagner une pièce d'argent ?
– La belle question ! Qui ne voudrait, noble dame ?
Alors réponds d'abord à une question. Qui commande la garde du palais ? Est-ce toujours messire Jacques de Roussay ?
– Oui-da ! C'est bien lui.
Fouillant dans son escarcelle, Catherine en tira la pièce annoncée qu'elle mit dans la main de l'enfant.
– Trouve-le et ramène-le ici ! Dis-lui que Catherine t'envoie...
– Catherine qui ?
– Catherine suffira. Dis-lui de venir tout de suite chez maître Mathieu Gautherin et d'amener quelques archers. J'aurai sans doute besoin que l'on me prête main-forte.
– Qu'avez-vous besoin de la Garde ? protesta Gauthier indigné.
Ne sommes-nous donc plus capables de vous faire respecter ?
– Normalement, oui, encore que les dimensions de cet homme aient de quoi donner à réfléchir. Mais pour ce que je veux faire, quelques hommes d'armes seront plus convaincants.
– Et que veux-tu donc faire ? demanda Loyse inquiète.
– Voir notre oncle, de gré ou de force et, sur la mémoire de notre mère, je te jure que je ne quitterai pas cette maison sans y être parvenue !...
L'intérieur de la boutique était sombre et, en arrivant du dehors, Catherine, tout d'abord, ne vit rien mais retrouva l'odeur de drap neuf et de cire chaude qu'elle avait toujours connue. Puis ses yeux s'habituèrent, retrouvèrent le dessin des armoires murales à pentures de fer où l'on rangeait les tissus les plus précieux...
Une voix onctueuse surgit des profondeurs obscures de la boutique, du réduit où tant de fois Catherine penchée sur les gros livres reliés de parchemin, avait tenu les comptes de son oncle...
– Que puis-je présenter à Madame ? Me voilà toute à son service et j'ose affirmer que nulle part dans la ville, elle ne trouvera meilleur assortiment de draps d'Espagne, de Flandres ou de Champagne, de soies d'Orient...
La propriétaire de la voix qui venait d'apparaître derrière le grand comptoir ciré où demeuraient quelques pièces de tissus était une femme de taille moyenne qui pouvait avoir le même âge que Catherine elle-même. Brune de peau avec des yeux d'une curieuse couleur verdâtre, elle portait avec assurance une coiffe de fine toile garnie de dentelles qui contenait mal une masse de cheveux noirs. Sa taille était assez fine mais sa gorge opulente tendait insolemment le beau velours de sa robe, d'un gris-vert assorti à ses yeux, sur lequel cliquetaient des chaînes d'or. Un tablier de même toile que la coiffe protégeait cette toilette de bourgeoise opulente que Catherine, les yeux soudains rétrécis, détailla en l'estimant avec la sûreté d'un connaisseur.
Si cette femme était la maîtresse de l'oncle Mathieu, elle lui coûtait cher. Mais il fallait reconnaître qu'elle était assez belle et qu'en tout état de cause elle avait tout ce qu'il fallait pour faire naître chez un vieillard les idées folles du démon de midi. En même temps Catherine était envahie d'une curieuse impression : celle d'avoir déjà vu cette femme quelque part. Mais où et dans quelles circonstances ?...
L'impression étant trop vague et le souvenir trop ténu, sa voix froide coupa court à l'énumération des richesses de la maison.
– Vous êtes Amandine La Verne ?...
Les épais sourcils noirs de la femme se relevèrent tandis que le sourire commercial s'effaçait de sa bouche.
– Je... oui, c'est moi mais je ne...
Je suis la comtesse de Montsalvy et je viens voir mon oncle Mathieu !
dit Catherine tranquillement. Conduisez-moi vers lui !... » Puis comme l'autre la regardait sans mot dire en se détournant légèrement vers Loyse qui venait de faire son apparition elle ajouta : « La révérende mère abbesse que vous venez de vous permettre de jeter dehors est ma sœur. Je tiens à vous faire savoir que vous aurez beaucoup plus de mal à vous débarrasser de moi !
Bouche bée, Amandine contemplait l'élégante silhouette .de cette visiteuse inattendue, à la fois surprise et irritée secrètement de la trouver si belle dans ce simple costume de voyage de beau drap couleur prune. Comme toute la Bourgogne, elle connaissait l'histoire de cette femme que l'amour du Duc avait rendue quasi légendaire mais qui, disparue depuis longtemps, avait fini par perdre toute réalité en dépit des descriptions larmoyantes qu'en faisait ce vieil âne de Mathieu Gautherin. Et voilà qu'elle surgissait à présent, cette Catherine de Montsalvy avec sa beauté intacte, son pur visage cerné par les plis légers d'un grand voile vert amande et ses grands yeux couleur de violette froidement plantés dans les siens qui ne pouvaient s'empêcher de se détourner !...
– Mathieu ? Il n'est pas là, articula-t-elle enfin sans le moindre empressement.
Après quoi, éprouvant sans doute le besoin d'un secours, elle appela
:
– Philibert ! Viens un peu par ici !...
– Voilà, voilà !...
La silhouette de l'homme qui avait eu maille à partir avec Loyse s'encadra si bien dans la porte du réduit qu'elle la boucha complètement. Si l'on cherchait bien, il présentait avec sa sœur une très vague ressemblance, encore qu'il fût plus jeune et que l'expression de sournoise douceur de l'une fût remplacée chez l'autre par les stigmates sans nuances d'une brutalité primitive. Son rôle dans la maison devait être celui du molosse chargé de faire respecter les volontés de la maîtresse et d'éloigner les curieux.
– Qu'est-ce que c'est, Mandine ? T'as encore besoin de moi, grogna-t-il en se curant les dents avec une plume d'oie.
– Ils veulent voir le père Mathieu ! fit sa sœur en désignant du menton les quatre visiteurs.
– Encore ? C'est quoi ? Une maladie ?... » Puis, brusquement, il découvrit Loyse et prit feu : « Qu'est-ce que vous venez faire ici, vous
? Est-ce que je vous ai pas défendu cette maison ?...
– En voilà assez ! coupa Catherine sèchement. Nous exigeons de voir notre oncle immédiatement !
– Vous n'avez aucun intérêt à refuser, gronda Gauthier qui, taquinant son épée, sentait la moutarde lui monter au nez devant la grossièreté du personnage.
Philibert ouvrait déjà la bouche pour s'enquérir sans doute de l'identité de cette dame glaciale mais Amandine, se haussant sur la pointe des pieds, lui chuchota quelques mots à l'oreille et la mine renfrognée de l'homme s'épanouit brusquement en un sourire.
– Oh ! Madame est... oh ! Quel honneur !... Et tu laisses Madame debout, Amandine ?... Vite, un siège, un...
– Il ne s'agit pas de cela ! Je ne suis pas venue visiter la maison ni vous faire la conversation. Je veux voir mon oncle et sur l'heure !
– Nous comprenons bien, noble dame... et ce serait pour ma pauvre sœur et moi-même une vraie joie de vous conduire à lui...
seulement il est pas là !
– Pas là ? Où est-il donc ?
– Probablement à sa maison de Marsannay. Les vendanges approchent, vous savez, et le père Mathieu...
– Cela vous gênerait de dire maître Gautherin ! s'écria Loyse outrée des façons du bonhomme.
– Bon, maître Gautherin si ça peut vous faire plaisir ! C'est un si bon ami pour nous...
Catherine nota mentalement que Philibert mentionnait l'oncle Mathieu comme un simple ami alors qu'elle avait craint jusque-là que la belle Amandine se fût fait épouser. Heureusement il n'en était rien...
– Vous devriez pousser jusqu'à Marsannay, continuait Philibert quand une nouvelle voix se fit entendre à l'entrée de la boutique.
– Ce n'est pas la peine, il n'est pas à Marsannay. Cela fait au moins trois mois qu'il n'y a pas mis les pieds !
Celui qui venait de parler était un petit homme mince et fluet que Catherine reconnut aussitôt comme étant un ancien ami et voisin de son oncle, un maître tailleur qui possédait aussi une maison de vignes dans la Côte. Elle alla vers lui avec un joyeux sourire.
– Maître Duriez ! Je suis si heureuse de vous revoir ! Comment vous portez-vous ?
La figure chagrine du petit tailleur, prolongée d'une barbe follette, s'éclaira soudainement.
– Par Notre-Dame ! Mais c'est Catherine !... La petite Catherine !
Que te voilà grande ! Mais toujours aussi belle ! Que je t'embrasse !...
Il s'élançait déjà vers elle quand, soudain, il s'arrêta, devint tout rouge et baissa la tête.
– Oh, je vous demande pardon, noble dame... j'étais si heureux de vous voir... je m'attendais si peu... j'ai oublié...
– Rien du tout ! Et moi je n'ai pas oublié ! Embrassez-moi, maître Duriez et laissez la noble dame de côté. Pour vous je suis toujours Catherine. Ne changeons rien à nos habitudes.
Sous l'œil amusé de Gauthier et celui vaguement scandalisé de Bérenger qui commençait à trouver que tous ces gens de peu en prenaient bien à leur aise avec sa noble maîtresse, le tailleur et la jeune femme s'embrassèrent avec enthousiasme.
– Ah ! fit maître Duriez, tu ne peux pas savoir ce que je suis heureux que vous vous soyez enfin décidées, les femmes de la famille, à venir voir un peu ce qui se trame ici ! Quand on m'a dit qu'on avait vu arriver Loyse, je suis venu pour lui prêter main-forte et voilà que toi aussi tu es là ! C'est trop de bonheur !... On va peut-être enfin savoir ce qu'est devenu ce pauvre Mathieu !...
– Que voulez-vous dire ? intervint l'abbesse. Il y a longtemps que vous ne l'avez vu ?
– Que trop longtemps ! On a cessé de se voir depuis que votre mère est partie, chassée par cette femme, et qu'il a rouvert le magasin pour elle. À cette occasion, nous avons eu... des mots ! J'ai essayé de lui dessiller les yeux, de lui faire entendre raison ! Mais il ne voulait rien écouter. Il était coiffé de cette Amandine ! gronda-t-il en désignant d'un doigt tremblant de colère ladite Amandine qui frémissait et semblait sur le point de se jeter sur lui. Il n'y en avait que pour elle ! Les vieux amis ne comptaient plus.
– Et c'est ce qui vous gênait, hein ? cria la femme incapable de se contenir plus longtemps. Et ça vous gêne toujours que le Mathieu il m'aime ! Seulement vaudrait mieux en prendre votre parti parce qu'on va bientôt s'épouser ! Je serai la maîtresse ici et à Marsannay, et partout, vous entendez ?
– Tu l'es déjà, Amandine ! T'es chez toi ici, brailla le frère en contrepoids. Et vous autres, vous allez en sortir, et plus vite que ça, les nièces, les vieux copains, les larbins et tout le saint-frusquin ! J'
vous ai assez vus et vaut mieux pour vous que j' me mette pas en colère.
Il avait saisi sur le comptoir la grande mesure en bois qui servait à auner les tissus et, la brandissant au-dessus de sa tête comme un bâton, s'avançait menaçant sur le groupe mais déjà Gauthier avait tiré son épée et se jetait en avant faisant aux deux femmes un rempart de son corps.
– Pose ça ! ordonna-t-il. Tu fais trop de bruit pour avoir la conscience tranquille, l'ami ! Et il est grand temps qu'on t'apprenne la politesse. Allons, recule !... Recule si tu ne veux pas que je t'embroche comme un dindon !
Philibert regarda tour à tour le jeune homme et la pointe acérée appuyée sur son ventre et émit une sorte de hennissement. Mais, au lieu de reculer comme on le lui ordonnait, il fit un saut en arrière si brusque et si rapide qu'il surprit Gauthier. En même temps il lançait la mesure sur son adversaire qui, atteint au bras, lâcha son arme. Alors, avec un hurlement de triomphe, le géant se jeta sur lui. L'écuyer disparut sous sa masse.
Ce que voyant, Bérenger s'élança au secours de son ami en empoignant à deux mains la tignasse de Philibert" qui poussa un barrissement d'éléphant malade tandis qu'Amandine, armée d'un gourdin qu'elle avait prestement récupéré sous le comptoir, entreprenait de rejeter Catherine, Loyse et le tailleur hors du magasin, comptant sans doute sur la crainte qu'elle et son frère exerçaient visiblement sur les gens du quartier pour les empêcher d'intervenir.
En effet, atteint en pleine figure et saignant du nez, maître Duriez dont le courage n'était peut-être pas la vertu dominante, s'enfuit en criant à l'aide sans d'ailleurs qu'aucun des spectateurs bougeât pour autre chose que lui ouvrir un passage. Mais les deux sœurs, dans la boutique, s'unirent pour tenir tête à la mégère tandis que les badauds du dehors, tel le chœur antique, se mettaient à invoquer un secours qu'ils ne semblaient nullement disposés à fournir eux-mêmes. La mêlée intérieure devint générale.
Au bout de quelques instants, le combat parut tourner nettement à l'avantage de la famille La Verne. Loyse à demi assommée essayait de reprendre ses esprits derrière le comptoir tandis qu'Amandine, à califourchon sur Catherine, faisait de grands efforts pour l'étrangler avec son voile. Quant à Philibert, il s'était débarrassé de Bérenger d'un coup de coude qui lui avait coupé le souffle et il livrait à présent au malheureux Gauthier un combat dont l'issue ne faisait aucun doute : malgré son courage, le jeune homme était voué au massacre.
Soudain l'espoir changea de camp, le combat changea d'âme : la loi faisait son entrée dans le magasin... Et Jacques de Roussay en personne, semblable à quelque incarnation de l'archange saint Michel, se rua au secours de Catherine qui était en train de perdre connaissance.
Amandine vola littéralement dans les airs tandis que quatre archers mettaient fin aux souffrances de Gauthier en maîtrisant Philibert.
Quant à Catherine, elle se retrouva debout en face de son sauveur qui la contemplait avec des yeux pleins d'étoiles et l'expression émerveillée d'un enfant qui reçoit son cadeau de Noël.
– Catherine ! soupira-t-il. C'était donc vrai ! C'est bien vous...
– Naturellement c'est bien moi ! Qu'est-ce que vous imaginiez, mon ami ?
– Je ne sais pas. Quand ce gamin est venu me dire que vous me demandiez, j'ai failli le renvoyer avec une taloche mais il vous a décrite si soigneusement que j'ai fini par le croire. Pourtant, vous auriez dû me prévenir de votre retour. Savez-vous qu'il y a des joies qui tuent ?
Elle lui sourit, se haussa sur la pointe des pieds pour poser un baiser sur sa joue puis, reculant de deux pas pour mieux le considérer








