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La dame de Montsalvy
  • Текст добавлен: 21 сентября 2016, 15:00

Текст книги "La dame de Montsalvy"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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De la visite du bourgmestre, Gauthier n'avait rapporté, à Catherine, que ce qui lui était apparu nécessaire, c'est-à-dire les regrets qu'il avait exprimés d'être responsable de son mal, ses désirs de la voir réagir et reprendre des forces et l'annonce de la visite de son épouse pour le lendemain.

– Je crois qu'il a été contraint par son entourage d'agir comme il l'a fait mais qu'il penche davantage pour le parti du Duc que pour les rebelles...

La jeune femme avait répondu que les regrets lui semblaient un peu tardifs, qu'elle recevrait volontiers dame Gertrude mais qu'en tout état de cause, tout cela ne changerait pas grand-chose à son état de faiblesse et à son dégoût de toute nourriture...

– Et même de la vie, j'en ai bien peur, soupira Bérenger lorsque son ami lui rapporta ces paroles.

– Surtout de la vie ! Je suis certain qu'elle a choisi de se laisser mourir puisque à présent il ne lui est plus possible de se débarrasser de ce maudit gosse ! Aujourd'hui elle n'a bu que de l'eau. Elle a même refusé le lait.

– Tu crois qu'elle aurait décidé de se laisser périr d'inanition ? Ce serait horrible...

– Mais cela lui ressemblerait assez. La mort de la Florentine et la stupidité des gens d'ici l'ont rejetée à ses angoisses, aux remords qu'elle se forge, à l'horreur de son propre corps. Et pourtant, il faut qu'elle mange, il le faut ! Admets qu'il se présente une occasion de fuir, une chance d'évasion ? Comment pourrions-nous la saisir avec une mourante ? Déjà, elle se meut avec difficulté.

– Il y a quelque chose que je ne comprends pas, fit Bérenger songeur. Tu dis qu'elle veut mourir. Or, hier, quand le prêtre habituel est venu dire la messe ici, elle a une fois de plus refusé la confession.

– Et tu ne comprends pas ? C'est justement ce qui me fait dire qu'elle a décidé de mourir. Comment veux-tu qu'elle s'accuse d'être en train de se suicider ? Aucun prêtre ne lui donnerait l'absolution. Nous verrons bien ce qu'elle fera demain de son déjeuner du matin...

Mais le lendemain, quand la servante porta dans la chambre de Catherine le lait, le pain et le miel qui constituaient habituellement son premier repas, les deux garçons virent le plateau ressortir intact. Une fois de plus elle avait demandé de l'eau...

Un même élan allait les précipiter dans la chambre quand maître Niklaus Barbesaen, chaussetier de son état et chef de l'escouade préposée ce jour-là à la garde, monta du rez-de-chaussée précédant un grand moine en froc noir dont le capuchon, baissé sur le haut visage ne permettait de voir qu'une longue barbe rousse.

– Que voulez-vous ? fit Gauthier impatiemment. Et qu'est-ce que vous nous amenez là encore ?

Le chaussetier offusqué considéra le jeune homme avec un franc dégoût.

– Un saint moine augustin, le frère Jean de la Vraie Croix qui arrive de Cologne où il a longuement prié devant les reliques des Trois Rois, a appris, en regagnant son couvent, le retour de la dame de Brazey dans notre bonne ville. Il dit qu'il a été jadis son confesseur et que...

– Dame Catherine ne veut voir personne ! Elle a ouï la messe hier, pour la Quasimodo.

– Mais on m'a dit qu'elle ne s'était pas confessée et n'avait pas communié depuis longtemps, coupa le nouveau venu avec un accent flamand à faire trembler les murs. Or, de mon temps, cette chère dame était fort exacte à tous ses devoirs religieux. Voilà pourquoi j'ai pensé qu'elle serait peut-être heureuse de reprendre ses anciennes habitudes...

– Si ma maîtresse n'a pas jugé bon de se confesser hier, je ne vois pas pourquoi elle en aurait envie ce matin, riposta Gauthier.

La discussion menaçant de s'éterniser, maître Barbesaen battit en retraite.

– Je vous laisse. J'ai à faire en bas... mais vous devriez d'abord demander à cette dame ce qu'elle en pense, mon garçon, maugréa-t-il.

On n'aime pas beaucoup, céans, les femmes qui refusent de se mettre en règle avec le Seigneur... surtout quand elles sont en péril de mort !

Le mot tomba aussi brutalement que la hache du bourreau créant un froid et un brusque silence. Tandis que le chaussetier tournait les talons, le moine dit :

– Vous pouvez toujours lui demander si elle veut voir un moment celui qu'elle appelait son bon frère Jean ?... Si elle refuse, je m'en irai et me contenterai de prier pour elle dans notre chapelle...

Puis, en homme disposé à patienter, il alla se planter devant un ange d'or et d'azur dû au pinceau prestigieux de Jean Van Eyck et qui illuminait le mur au-dessus d'une crédence. Quelque chose dans son attitude intrigua Gauthier sans qu'il pût démêler ce que cela pouvait bien être. Peut-être cette façon désinvolte de contempler le tableau, les mains nouées derrière le dos en se balançant d'avant en arrière sur des pieds nus chaussés de sandales... ou peut-être le fait que les mains en question étaient étrangement soignées pour être celles d'un pauvre moine voyageur au froc effrangé et rapiécé.

Sans plus insister, il alla frapper à la porte de Catherine et entra. Il la trouva levée mais plus pâle que jamais. Sa peau fine avait perdu sa belle couleur dorée pour des transparences d'albâtre sous lesquelles se montrait le réseau bleuâtre des veines. Ses grands yeux violets étaient si largement cernés qu'elle avait l'air de porter un masque sur le haut de son visage... Vêtue d'une ample robe de ce blanchet qu'elle avait toujours affectionné, et dont les plis moelleux dissimulaient à la fois sa maigreur et son ventre apparent, elle se tenait assise dans l'embrasure de la fenêtre et regardait au-dehors les branches du saule où se montraient de minuscules pousses vert tendre. Jamais l'écuyer ne lui avait vu visage aussi fatigué...

Elle ne détourna pas la tête quand Gauthier entra et quand il annonça le visiteur elle se contenta de murmurer :

– Je ne veux voir personne. Il sera déjà assez pénible de recevoir la femme du bourgmestre.

– Mais ce moine dit qu'il était votre confesseur, jadis...

– Quelle sottise ! Je n'ai jamais eu de confesseur attitré. C'est un imposteur simplement...

– Il dit aussi qu'il était un ami et que...

Elle haussa les épaules avec un petit rire infiniment triste.

– Un ami ? Ici ?... En dehors de ce pauvre Van Eyck, je ne vois pas...

– Vous ne faites pas bien les commissions, mon jeune ami, reprocha du seuil la voix flamande du moine qui était entré sans qu'on l'entendît. Je vous ai dit de demander à dame Catherine si elle voulait bien recevoir celui qu'elle appelait son bon frère Jean...

Puis brusquement la voix baissa considérablement de ton tandis que le rude accent flamand disparaissait comme par magie.

– Allons, Catherine ! murmura-t-il. Vous m'avez souvent appelé comme cela, autrefois. Regardez-moi mieux et surtout en imaginant que je n'ai plus cette barbe grotesque ! Imaginez-moi vêtu autrement que de loques puantes... de soie et d'or par exemple avec les armes de notre bon duc Philippe brodées sur la poitrine...

À mesure qu'il parlait les yeux de Catherine s'agrandissaient de stupeur et, brusquement, Gauthier émerveillé y vit briller un peu de joie.

– Vous ? souffla-t-elle. Vous ici et sous cet accoutrement ? Je rêve ?...

– Ma foi non, c'est bien moi !... Surprenant, non ?... Je vous avouerai, ma chère, que je suis presque aussi étonné que vous de me voir ainsi affublé.

Et l'étrange moine alla se planter, le poing sur la hanche, devant le grand miroir d'argent pour s'y admirer tout à son aise.

Incroyable ! soupira-t-il. Tout à fait incroyable ! Je me demande ce que diraient les dames si elles pouvaient me voir ainsi ! A coup sûr, je serais à tout jamais perdu de réputation. Je suis positivement infâme là-dessous !

– Est-ce que vous ne vous étiez pas encore vu ?

– Mon Dieu non ! Le couvent de Roulers où l'on m'a accoutré ainsi ne possédait pas la moindre glace et j'ai dû faire confiance au moine pèlerin que le chapelain de Monseigneur m'avait déniché. Il n'a que trop réussi, il me semble ?...

Puis se détournant du miroir avec une grimace de dégoût, il vint à Catherine et s'inclina cérémonieusement.

– Puis-je néanmoins obtenir la faveur de baiser cette jolie main ?

Vous avez une mine à faire peur, ma chère, mais vous demeureriez ravissante même avec seulement la peau sur les os. Et que votre sourire est donc joli !

Catherine, en effet, souriait du sourire émerveillé qu'un enfant réserve à l'apparition d'une fée bienfaisante. Gauthier, qu'elle avait oublié momentanément, en fut presque choqué et grogna :

– Si vous m'expliquiez ? Je voudrais bien comprendre. Qui est cet hurluberlu ?

Le moine tourna vers lui un regard scandalisé.

– Il me semble que je pourrais retourner la question : qui est ce malotru ?

– Je vais faire les présentations, dit Catherine. Mais d'abord dites-moi où est Bérenger, mon cher Gauthier ?

Le jeune homme désigna le plafond.

– Au grenier. Il m'a dit qu'il voulait examiner les gouttières, allez savoir pourquoi !... mais voulez-vous que je l'appelle ?

– Oui. Dites-lui de redescendre et de s'installer dans la salle afin qu'aucun domestique ne s'approche de ma chambre. J'entends demeurer seule avec... mon confesseur... qui n'est autre qu'un vieil ami, Jean Lefebvre de Saint-Rémy, roi d'armes de Bourgogne, arbitre incontesté des élégances de la cour ducale, celui que les cours d'Europe connaissent sous son

nom de Toison d'Or. Mon cher Jean, vous pardonnerez, j'espère, le langage intempérant de mon écuyer, Gauthier de Chazay ? Il est jeune et profondément dévoué...

Les deux hommes se saluèrent avec un reste de froideur puis tandis que Gauthier s'esquivait pour exécuter les ordres de Catherine, celle-ci se tourna vers Saint-Rémy.

– À présent, mon ami, prenez place sur ce siège, auprès de moi et pendant que je vous regarde dites– moi ce que vous venez faire ici ? Je n'ai pas de mal à deviner que c'est le ciel qui vous envoie...

– Si l'on s'en tient à mon habit, c'est la première pensée qui vient à l'esprit en effet mais en réalité c'est le Duc. Lorsqu'il a appris que ces croquants osaient vous retenir prisonnière il est entré dans une fureur d'autant plus grande qu'il ne lui était pas possible de la montrer.

En outre, il ne comprenait pas pourquoi vous vous trouviez à Bruges, ni d'ailleurs pour quelle raison vous aviez si brusquement disparu du palais de Lille... Il y avait là un mystère.

– Un bien grand mot pour une si petite chose !...

Et Catherine raconta ce qui s'était passé au lendemain des Rois.

Elle dit aussi pour quelle raison elle avait suivi Jean Van Eyck jusqu'à Bruges et comment s'était terminé son prétendu pèlerinage.

– J'ai bien peur d'avoir causé la mort de cette malheureuse femme qui s'apprêtait à me secourir, soupira-t-elle en conclusion. Persuadés que j'étais enceinte de Monseigneur, les gens d'ici l'ont tuée pour qu'elle ne puisse m'aider.

Saint-Rémy considéra d'un œil inquiet la silhouette de son amie.

– De combien êtes-vous enceinte ?

– Environ cinq mois.

– Cela ne va pas nous faciliter la tâche. Car, naturellement, si je suis ici c'est pour vous faire fuir avant que votre situation ne devienne intolérable.

Il lui apprit alors ce que Gauthier tenait déjà de la bouche de Van de Walle : la position intransigeante du Duc devant les exigences de ses sujets de Bruges et Gand, position qu'il avait refusé farouchement de modifier même quand il avait appris la captivité de Catherine.

– Il est extrêmement inquiet pour vous, ma chère, mais il vous conjure de croire qu'il lui est impossible d'agir autrement. Les gens d'ici se moquent de lui depuis trop longtemps et s'il ne veut pas voir ses Etats s'effriter comme une poignée de sable, il ne peut pas céder au chantage.

– C'est pour me dire cela qu'il vous a envoyé ?

– Pas uniquement, je vous l'ai dit. Je dois organiser votre évasion.

– Mais enfin, pourquoi vous, vous en particulier ? La cour grouille d'espions, d'agents secrets, de seigneurs tout dévoués à leur maître... et moins connus que le roi d'armes Toison d'Or.

Saint-Rémy étendit ses jambes devant lui, considérant avec dégoût ses pieds poussiéreux dans leurs sandales de cuir brut et croisa ses mains sur son ventre.

– Pour deux raisons : tout d'abord il fallait quelqu'un qui vous connaisse bien car, voyez-vous, le Duc n'était pas tellement certain que l'otage fût véritablement vous. Les gens d'ici pouvaient avoir trouvé habile de ressusciter cette histoire d'amour bien près, à présent, de tomber dans la légende.

– C'eût été dangereux. Monseigneur, s'il y avait eu supercherie, s'en serait aperçu tôt ou tard. Et alors...

Le geste évasif de Catherine ouvrait l'imagination aux pires représailles.

– En effet. Mais quand on est dans une fausse position on peut se laisser aller à tous les expédients. Quant à la seconde raison, elle est bien simple : c'est moi qui ai demandé à venir ici.

– Mais... pourquoi ?

Là encore deux raisons : la première parce que le prieur du couvent des Augustins est un cousin fraternel qui n'a rien à me refuser ; la seconde... oh, parce que j'avais envie de vous revoir, tout simplement et de constater si vous étiez toujours aussi belle. Me voilà rassuré... A présent, enchaîna-t-il rapidement pour couper court à tout attendrissement, il faut songer à votre fuite. D'abord prenez ceci et cachez-le, cela m'encombre et me fait un ventre de notaire.

De sous son ample robe dont il dénoua vivement la ceinture de corde, il tira un paquet noir : une autre robe de moine qu'il posa sur les genoux de Catherine. Puis, en quelques phrases rapides il traça le plan prévu. Il s'agissait de faire sortir la jeune femme par le toit de sa maison et de gagner, la nuit, une maison voisine d'où il serait possible, puisque celle-là ne serait pas surveillée, de descendre jusqu'à une barque qui conduirait vivement la fugitive jusqu'au couvent des Augustins où elle serait parfaitement à l'abri sous sa robe monastique, où la protection du prieur lui faciliterait le séjour et où personne n'aurait l'idée de venir la chercher...

Mais, brusquement, la voix chuchotante et enthousiaste se tut. Un instant Saint-Rémy considéra Catherine et son regard s'assombrit.

– Nous n'y arriverons jamais ! soupira-t-il... Vous avez l'air tellement faible ! Et puis votre état est plus avancé que je ne pensais...

Comment vous faire grimper sur un toit dans de telles conditions, suivre une gouttière, affronter une pente raide... sans parler du vertige

!

Un peu de rose monta aux joues transparentes de la jeune femme.

– Pensiez-vous donc faire cela ce soir même ?

Non. Dans quelques jours seulement afin que l'on n'associe pas votre fuite à cette curieuse confession. Mais je ne vois pas comment vous pourriez être en meilleur état rapidement. Et il faut tout de même faire assez vite. Monseigneur le Duc à Lille rassemble ses troupes picardes et bourguignonnes sous couleur de les mener en Hollande sur les terres récemment héritées de sa cousine Jacqueline de Bavière afin d'y mater une révolte. En fait, c'est Bruges et Gand qu'il entend mater mais si vous êtes encore dans cette maison, les gens d'ici vous trancheront la tête dès l'apparition de la bannière de Bourgogne sous leurs murs...

Cette fois, Catherine sourit...

– Ne vous tourmentez pas ! J'en serai capable, je vous le promets... Accordez-moi dix jours si ce n'est pas trop demander.

– Bien sûr que non ; pour vous aider je suis capable d'exploits autrement pénibles que de croupir sous un froc dégoûtant au fond d'un couvent... à tout prendre assez confortable... mais j'ai bien peur que vous ne présumiez de vos forces. Vous semblez même incapable de vous tenir debout !

Pour toute réponse, Catherine saisit à deux mains les bras d'argent de son fauteuil et, au prix d'un effort qui fit saillir les veines de ses tempes, se leva.

– J'y arriverai, vous dis-je ! Il suffit que je m'alimente un peu mieux. Et puis, vous m'apportez l'espoir. Je ne connais rien au monde de plus revigorant...

– Bien. En ce cas, je vous quitte. Il vaut mieux ne pas trop prolonger cet entretien pour ne pas éveiller les soupçons. Nous sommes aujourd'hui le 9 avril. Dans la nuit du 18, vous quitterez cette maison... Peut-on faire confiance à votre écuyer ?

– On peut. J'en réponds. Appelez-le et demandez-lui tout ce que vous voudrez.

Gauthier reparut, laissant de garde dans la salle un Bérenger ravagé de curiosité. En quelques phrases Saint-Rémy lui expliqua ce qu'il attendait de lui : il s'agissait de préparer le passage de Catherine par le toit sans éveiller les soupçons des domestiques. Mais, comme au mot de « toit » il tournait vers Catherine un regard épouvanté, celle-ci hocha la tête.

– Il faudra que j'en sois capable, Gauthier. Quand le... révérend frère nous aura quittés, vous irez demander mon déjeuner.

Jean de Saint-Rémy devait chercher longtemps à comprendre pourquoi ce jeune écuyer qui l'avait reçu si cavalièrement à son arrivée lui avait, à son départ, serré les mains avec effusion et avec des larmes dans les yeux.

Le faux moine reparti, les trois captifs du petit palais sur le canal s'aperçurent qu'il avait emporté avec lui le plus pesant de leur angoisse et, quand Gertrude Van de Walle vint faire à Catherine la visite que son époux avait annoncée, elle fut reçue avec une gentillesse et une amabilité qui la surprirent. C'était, de son côté, une femme aimable et douce, aussi une sorte d'entente s'établit-elle entre les deux femmes. Apitoyée par l'aspect maladif de l'otage de Bruges, elle promit de faire tout ce qu'il lui serait possible pour obtenir qu'on la laissât sortir parfois en sa compagnie et sous sa responsabilité.

– Vous ne pouvez rester ainsi enfermée jusqu'à votre terme, dit-elle, sinon l'accouchement risque d'être dramatique pour l'enfant, pour vous, ou pour tous les deux. Mon époux ni moi-même ne pouvons accepter de payer nos privilèges d'un sang innocent...

– Mon sang sera-t-il moins innocent si je le répands sur l'échafaud ? murmura Catherine. Le seigneur bourgmestre m'a pourtant prédit que je mourrais si le duc Philippe n'acceptait pas les conditions de la ville.

– Le pauvre homme est prisonnier de la populace comme le sont les nobles et les grands bourgeois. Les corporations mènent la ville avec leur masse d'ouvriers et d'employés. Il ne pouvait rien dire d'autre mais je sais, moi, qu'il n'a jamais souhaité vous faire mourir.

Ayez confiance. Je veillerai à ce que l'on vous traite mieux à l'avenir...

L'avenir ? La veille encore, Catherine pensait que ce mot-là n'avait plus aucune signification pour elle. Bien plus : fermement décidée à se laisser mourir, elle ne voyait plus devant elle qu'une succession imprécise de quelques jours et de quelques nuits de plus en plus indistincts jusqu'à ce qu'enfin les ténèbres l'emportent définitivement sur la lumière.

Une fois de plus, elle remontait du fond du gouffre, une fois de plus grâce à l'étonnante arrivée du frivole Saint-Rémy, si miraculeusement transformé en ange sauveur par la grâce de l'amitié, sa passion de vivre l'arrachait au néant déjà vainqueur.

Cette nuit-là, avant de laisser le sommeil le premier bon sommeil depuis des semaines – l'emporter, Catherine se surprit à tirer sur l'avenir de nouveaux plans. Elle ne voulait pas que fût dépensée en pure perte cette miséricorde divine qui se donnait tant de peine pour l'obliger à vivre. Lorsqu'elle quitterait enfin Bruges, elle retournerait à Dijon, auprès de l'oncle Mathieu et de Bertille pour y mettre au monde l'enfant détesté. Le vieux couple, très certainement, accepterait de s'en charger et de lui bâtir un avenir car même s'il lui faisait horreur, même si elle se jurait de ne jamais le regarder en face une seule fois, même si les coups qu'il donnait déjà dans son ventre la faisaient frissonner de dégoût, elle ne pouvait se résoudre à abandonner à la misère et à la mort un être issu de sa propre chair...

Les jours qui suivirent parurent interminables et chargés d'inquiétude.

En dépit de la volonté que déployait Catherine à reprendre assez de forces pour affronter l'épreuve de son évasion nocturne, elle n'y parvenait qu'au prix de grandes difficultés et encore sans réussir complètement. Elle s'obligeait à manger mais il lui fallait vaincre des dégoûts et ce qu'elle réussissait à avaler lui profitait mal. Pourtant elle avait tout de même retrouvé de l'énergie, assez pour se déplacer dans la maison et pour descendre faire quelques pas au jardin. Gertrude Van de Walle avait obtenu pour elle cette menue faveur.

Ce n'était pas une promenade bien agréable car l'inondation, en se retirant, avait laissé une boue épaisse qui ne semblait pas destinée à sécher un jour. En outre, il y avait toujours trois ou quatre paires d'yeux braqués sur la jeune femme lorsqu'elle allait regarder l'eau couler sous les branches reverdies du saule.

On n'avait plus eu aucune nouvelle de Saint-Rémy mais c'était sans grande importance car « frère Jean » ne devait pas revenir. Il avait été convenu que, le jour où tout serait prêt, un bateau, dans lequel un pêcheur distrait oublierait une foëne et un filet, serait attaché de l'autre côté du canal. Cela voudrait dire que, vers onze heures, ledit bateau se placerait sous la maison voisine de celle de Catherine, la maison que les fugitifs devraient gagner par le toit.

Cette maison appartenait à la mère d'un des échevins, vieille femme avare et acariâtre qui ne supportait qu'un minimum de domestiques et vivait presque seule dans une grande bâtisse que l'idée de surveiller ne serait venue à personne.

Sa maison formait l'angle de deux canaux. Il suffirait donc d'en tourner l'angle, de passer sur l'autre face pour se trouver hors de vue du petit poste de garde qu'en surcroît de précautions, les geôliers de Catherine avaient installé, avec une tente, de l'autre côté du canal, sous les arbres du petit quai. Les trois fugitifs devraient donc se tenir sur le chéneau, heureusement assez large et qui sur la face plate de la maison voisine se continuait pas une corniche. Evidemment, il y aurait un passage difficile lorsqu'il s'agirait de franchir l'angle du toit.

Une fois à l'abri des regards on ferait descendre dans la barque une ficelle assez forte à l'extrémité de laquelle on aurait noué un mouchoir blanc afin que Saint-Rémy pût l'apercevoir.

A cette ficelle, il attacherait une échelle de corde qu'il serait facile de fixer à une étroite fenêtre abritée sous l'angle du toit, après quoi Catherine, aidée par ses jeunes compagnons, n'aurait plus qu'à descendre dans le bateau et à rejoindre sans autre difficulté du moins il fallait l'espérer l'abri du couvent des Augustins où on la cacherait.

La date de l'évasion avait été fixée au 18 grand maximum car l'atmosphère de la ville ne plaisait pas à Saint-Rémy qui n'excluait pas la possibilité d'être obligé d'aller plus vite. Auquel cas il faudrait s'arranger comme on le pourrait de l'état de Catherine.

Quoi qu'il en soit, dès le 12, Bérenger brûlant d'impatience s'installait dans l'embrasure de l'une des fenêtres de la grande salle, en compagnie d'un livre destiné à lui servir d'alibi. Mais son regard ne quittait guère la rive d'en face, cherchant à découvrir le premier la barque et le pêcheur distrait.

En dépit de ses soucis, la soudaine assiduité du page pour l'étude amusait Gauthier.

– Qu'est-ce que tu lis donc avec tant d'attention ? lui demanda-t-il un soir.

La Chanson de Roland ! C'est une bien belle histoire... répondit distraitement Bérenger l'œil sur le canal.

Gauthier se pencha puis se mit à rire.

– Je connais ! Mais crois-moi, c'est encore bien plus beau quand on la lit à l'endroit !...

Le page regarda son livre, rougit, haussa les épaules, le retourna...

et recommença à regarder au-dehors.

– Il est déjà tard, soupira Gauthier. Ce ne sera pas pour ce soir.

En effet, trois jours passèrent ainsi, sans amener aucun signe nouveau.

La nervosité montait lentement entre les trois prisonniers complètement coupés du reste de l'univers. Personne n'était revenu les voir, à l'exception, bien sûr, des chefs des corporations qui venaient régulièrement, comme chaque soir, s'assurer que Catherine était toujours là. Mais parfois ils pouvaient entendre, au-dehors, des rumeurs, des cris et ce grondement de raz de marée qu'émet une foule dont la colère monte. Parfois, sur le pont voisin, ils apercevaient des cortèges hurlants, brandissant des armes où des bannières de fortune faites d'un parchemin enfilé sur une lance et portant des inscriptions illisibles. L'agitation grandissait, à coup sûr, dans Bruges...

Ils en eurent la confirmation quand, au soir du 15, Gertrude Van de Walle accourut, rouge, essoufflée et la coiffe de travers.

– C'est vous que je suis venue voir, dit-elle à Gauthier. Nous venons d'apprendre de terribles nouvelles de Gand. Une grave sédition y a éclaté. Le peuple accuse les échevins de l'avoir trahi, d'avoir donné l'exemple de la retraite devant Calais, cette retraite qui a déchaîné la colère du duc Philippe et, après cela, de n'avoir pas su défendre ses revendications. On dit là-bas que tous les griefs de Monseigneur sont venus de là, qu'il ne pardonnera jamais et que la ville est condamnée...

– Ont-ils donc eu d'autres nouvelles de Lille ? demanda Catherine qui avait entendu.

– Oui et non ! Le Duc refuse toujours les privilèges mais il a fait savoir que prochainement il marcherait sur la Hollande, que son armée est prête et ceux de Gand tremblent à présent.

Malheureusement, quand ils tremblent le sang coule. Deux échevins ont été massacrés aujourd'hui, Gilbert Patteet, qui était un ami de mon époux, et Jacques Dezaghere...

– C'est cela que vous vouliez me dire ? demanda Gauthier avec un sourire. Cela ne nous concerne en rien. Nous n'avons pas l'honneur de connaître ces messieurs, nous !

– Mais, malheureux, cela vous concerne plus que vous n'imaginez ! Il n'y a que onze lieues entre Gand et ici. Je gagerais que demain, ou après, l'émeute va également enflammer Bruges et si Bruges prend feu, votre maîtresse sera en grave danger. Il faudra la protéger. Avez-vous des armes ?

Gauthier ouvrit les mains.

– Je n'ai que la force de mon bras, l'ardeur de mon courage et la chaleur de ma parole, chère dame ! Quand votre époux nous a conduits ici, il a pris grand soin de nous ôter épées et dagues.

– Les voici.

Sans la moindre gêne, Gertrude retroussa sa longue et ample robe, découvrant des jambes dodues, en tira l'épée de Gauthier qu'elle avait fixée à même sa chemise puis fouillant dans une grande poche de toile cousue à ladite chemise en tira trois dagues : celles que l'on avait prises aux jeunes gens et celle de Catherine, la dague à l'épervier.

– Tenez ! Cachez-les et servez-vous-en le cas échéant... C'est tout ce que je peux faire pour vous.

– Ce n'est pas si mal ! dit Catherine en prenant les deux mains de la brave femme et en les serrant chaleureusement. Comment avez-vous fait pour les reprendre ?

– Je n'ai eu aucune peine. Mon époux lui-même me les a données, je me suis seulement chargée de les apporter. Vous voyez, ce n'est pas un si mauvais homme !... A présent, je vous dis adieu. Il veut que les enfants et moi quittions la ville demain, dès l'ouverture des portes.

Seul mon fils aîné, Josse, restera ici avec son père.

– Où allez-vous donc ?

– Mon frère, Vincent de Schotelaere, le capitaine de la ville, possède un domaine du côté de Nieuport. Ce domaine a beaucoup souffert des ravages des Anglais mais nous y serons à l'abri. Ma bellesœur et ses enfants nous accompagnent. Vous n'imaginez pas à quel point je suis désolée de vous laisser dans ce péril. J'aurais... j'aurais tant voulu vous emmener avec nous !...

Visiblement sincère, elle avait des larmes plein les yeux et Catherine, spontanément, l'embrassa.

Partez en paix et ne vous tourmentez plus pour moi, dit-elle. J'espère sincèrement ne pas mourir ici. Mais je vous remercie du risque que vous avez pris pour nous porter ces armes. Qui est de garde, en bas, aujourd'hui ?

– Les huchiers avec maître Mettelgenden que je connais bien, répondit Gertrude Van de Walle. C'est d'ailleurs parce que je le savais que j'ai pu venir. Autrement j'aurais peut-être été fouillée. Vous voyez, je n'ai pas eu grand mérite. Dieu vous garde, dame Catherine

!... – Dieu vous garde aussi !...

Quand elle ne fut plus là, Catherine sentit un long frisson courir le long de son dos. La maison, pour une fois entièrement silencieuse, lui paraissait tout à coup menaçante dans la nuit qui venait. Elle alla tendre ses mains aux flammes du foyer et Gauthier vit que ces mains tremblaient. Mais, parce qu'il regardait ses doigts, Catherine s'obligea au sourire.

– Il fait froid, ce soir, ne trouvez-vous pas ?

– Si. Moi aussi, j'ai froid. Mais soyez tranquille, dame Catherine, nous saurons vous défendre. Désormais, nous dormirons ici Bérenger et moi, et, jusqu'à notre départ, nous veillerons à tour de rôle. Il ne faut plus nous séparer, ni nous éloigner des armes, ajouta– t-il en montrant le coffre dans lequel il les avait cachées sous une pile de nappes et de draps de réserve... Je dormirai là-dessus avec des coussins... quand je dormirai !

Catherine lui fit signe de se taire. La servante qui veillait aux repas venait d'entrer avec une nappe et des écuelles pour disposer le couvert du souper. C'était une fille d'une trentaine d'années qui semblait en état perpétuel de somnambulisme mais justement Catherine se méfiait de ses pesantes paupières toujours baissées, de cette démarche traînante, de ces gestes trop lents pour qu'ils ne soient pas un peu affectés.

Pour meubler le silence gênant qui s'installait, elle interpella Bérenger :

– Apportez-moi votre livre, Bérenger, et lisons ensemble quelques lignes tandis que Marieke mettra le couvert. Je veux voir si vous avez bien compris ce que je vous ai dit hier...

Et la voix du jeune garçon emplit la chambre.

La nuit se passa sans incidents autres qu'un incendie, du côté de l'église Notre-Dame qui, vers le matin, agita le quartier mais le jour qui suivit fut curieusement calme. Aucun autre bruit que le carillon du beffroi et le tintement des cloches des églises. Bérenger, pour sa part, guetta en vain la barque.

– Ce sera donc pour demain, soupira-t-il, mais il n'ajouta pas le fond de sa pensée : « Il faut que ce soit pour demain... » Sans trop savoir pourquoi son esprit lui soufflait cela. Peut-être parce que, justement, cette ville trop tranquille l'inquiétait. Cela ressemblait à ces grands calmes qui précèdent les tempêtes...


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