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La dame de Montsalvy
  • Текст добавлен: 21 сентября 2016, 15:00

Текст книги "La dame de Montsalvy"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Évidemment. Et... où donc est à cette heure maître Gauthier ?

– D'honneur, je n'en sais rien. Nous sortions de compagnie pour aller faire une partie de paume quand il a vu passer un homme qui descendait la rue. Aussitôt, il s'est arrêté... « Va jouer sans moi, m'a-t-il dit. J'ai mieux à faire... » et il s'est élancé sur la trace de cet homme sans permettre que je l'accompagne en (n'ordonnant simplement de ne bouger d'ici et de l'attendre. Mais si vous sortez, je vous accompagne...

– C'est inutile. Gauthier a dit de l'attendre, attendez-le donc.

Quant à moi, je vais simplement prier à l'église voisine. Tout de même, dites-lui qu'il ferait mieux de s'abstenir de suivre n'importe qui dans une ville qu'il ne connaît pas...

Elle s'éloigna vers Notre-Dame dont la curieuse façade peuplée de gargouilles apparaissait au bout de la rue en se demandant ce qui avait pu passer par la tête de Gauthier pour s'élancer ainsi sur la trace du premier passant venu ; mais elle faisait confiance à l'habileté et à l'intelligence du garçon pour qu'il ne se fourrât pas dans un mauvais cas. De toute façon, elle ne souhaitait pas être accompagnée dans la visite qu'elle se proposait de faire à son ami Roussay, son passage à l'église n'étant qu'un prétexte.

Néanmoins, elle y entra un instant comme elle l'avait annoncé, ne fût-ce que pour s'éviter un mensonge. Et puis, avant d'entamer réellement ce qu'elle considérait comme une mission sacrée, elle éprouvait le besoin d'un tête-à-tête avec la petite Vierge noire devant laquelle, en son adolescence, elle avait passé tant d'heures puis, devenue l'épouse du Grand Argentier de Bourgogne, versé tant de larmes. Elle était sûre d'y puiser un courage nouveau et aussi, peut-

être, des idées plus claires si la chance voulait que le sanctuaire fût à peu près vide à cette heure de l'après-midi. Car, de tout temps, Catherine avait éprouvé une peine infinie à prier au milieu d'une foule. Il lui fallait le silence, la pénombre et la paix d'une nef déserte.

Alors, peut-être parce qu'elle avait l'impression que Dieu était à elle toute seule, son âme pouvait oublier les misères terrestres et se mettre à la recherche de l'Infini... Ce dont elle était parfaitement incapable au milieu d'une foule de commères dévidant machinalement des patenôtres ou nasillant des cantiques en pensant au menu qu'elles serviraient le soir à leur époux...

Bienheureusement, la chapelle où veillait l'étrange et assez laide statue de Notre-Dame de Bon Espoir n'était occupée que par le brasillement des cierges. Catherine alla en prendre un, l'alluma et le joignit au buisson flamboyant puis s'agenouilla à même les marches de l'autel pour se lancer dans une fervente prière afin que la Mère de Dieu lui permît de sauver la vie du jeune roi captif. Mais elle s'aperçut bientôt qu'en fait c'était pour elle-même qu'elle priait car elle demandait surtout que tout allât très vite afin de pouvoir reprendre, le plus rapidement possible, le chemin de Montsalvy.

Il lui semblait que des années, des siècles s'étaient écoulés depuis qu'elle avait quitté la maison. En fait, il n'y avait pas six mois ; mais les jours d'absence comptent au centuple lorsque l'on est séparé de ceux que l'on aime.

Réconfortée par sa prière, Catherine, après une dernière génuflexion, se disposa à quitter l'église. La plainte d'un moine mendiant l'arrêta sous le grand porche.

– Pour les âmes du Purgatoire et pour le salut de votre âme, donnez généreusement, noble dame ! Vous serez bénie sur cette terre et glorifiée dans le Ciel.

Machinalement, Catherine ouvrait son escarcelle quand, soudain, la voix geignarde changea de ton pour se faire à la fois chuchotante et joyeuse.

– Loué soit le Destin qui ramène ici la plus belle dame d'Occident

! La prospérité de cette ville abandonnée du ciel va renaître si la dame de Brazey nous revient !

Surprise, elle considéra la silhouette tordue sous le froc de bure noire, le visage aux traits creusés, mangé de barbe mais dans la crasse duquel s'ouvraient deux yeux clairs particulièrement vifs.

Des profondeurs de sa mémoire, un nom remonta comme un ludion.

– « Frère » Jehan ! s'exclama-t-elle avec un sourire, vous avez donc déserté le parvis de Saint-Bénigne ?

Ce que l'on pouvait voir du visage de l'homme rougit de plaisir.

– Votre mémoire est aussi sûre que votre beauté est grande, noble dame, et je suis heureux d'y avoir place ! Si je hante Notre-Dame, c'est parce que les chanoines de la cathédrale estiment qu'ils m'ont assez vu.

Peut-être parce que vous leur en avez fait voir un peu trop, non ? Vous êtes un étrange confrère pour des religieux aussi... conformistes !...

Mais je suis heureuse de voir que vous êtes toujours bien vivant, frère Jehan. Il y a si longtemps !...

Il y avait longtemps, en effet, qu'avant son premier mariage, elle avait rencontré Jehan des Écus, faux moine mais vrai truand, spécialisé dans la mendicité et les faux en tout genre. Il avait même été mêlé à une période sombre de sa vie mais, avec son ami Barnabé le Coquillart, il avait essayé de lui rendre un grand service, si grand que Barnabé en était mort et Catherine ne savait pas oublier un service rendu'.

– Vous voulez dire, reprit Jehan avec un sourire amer, que ma carcasse devrait pourrir depuis longtemps dans les fosses du Morimont après avoir été décrochée du gibet ou extraite de la chaudière à huile bouillante ? Ce n'est pas facile de survivre chez nous mais je tiens encore à l'existence, au ciel bleu, au bon vin et aux belles filles. Alors je fais ce qu'il faut pour cela : je me garde soigneusement.

Mais vous n'avez pas répondu à ma question, belle dame : vous nous revenez?

Catherine secoua la tête.

– Non, mon ami. Je ne suis plus du tout la dame de Brazey. Ma vie est loin, au cœur des montagnes d'Auvergne, et je ne suis là que pour deux jours. Et puis, monseigneur Philippe ne me connaît plus j'imagine...

– Monseigneur Philippe ne connaît plus rien du temps de la jeunesse ! mâchonna le faux moine entre ses dents. Vous dites qu'il ne vous connaît plus mais il ne connaît pas davantage sa ville capitale. Il vit en Flandres, loin de nous, et Dijon, si vivante et si fastueuse jadis, devient lentement une bourgade. En vous apercevant, j'ai cru que le bon temps allait enfin revenir mais voilà qu'il n'en est rien. Notre seule raison est de servir de prison à un roi à présent...

t. Voir II suffit d'un amour, tome I.

Frappée par ce reproche du truand qui rejoignait celui de Roussay, Catherine prit une pièce d'or dans son aumônière et la glissa dans la main sale.

– Que savez-vous du roi captif, Jehan ? Que dit-on de lui par la ville ?

– On.ne sait rien... ou si peu ! On dit qu'il est mieux gardé que le trésor de la Sainte-Chapelle, voilà tout !

Jehan se tut soudain. Sous le capuchon poussiéreux, son œil se fit attentif. Un instant il considéra la jeune femme dont le regard soutint le sien.

– Il vous intéresse ? souffla-t-il. Pourquoi ?

Catherine n'hésita qu'à peine. Elle savait depuis

longtemps qu'elle pouvais faire confiance à cet homme, si noire que fût son âme.

– Je suis dame de la reine Yolande, sa mère, et elle m'envoie pour le voir car elle est en peine de lui. Vous qui savez tout, Jehan, dites-moi au moins s'il est toujours vivant ?

– Oh ! pour être vivant, il l'est, ricana Jehan, et s'il lui arrive malheur, ce ne sera pas la faute de messire de Roussay qui le garde et le garde bien car il vaut cher, très cher à ce que l'on dit. Notre duc Philippe compte en tirer une rançon... royale. N'empêche qu'il pourrait bien un de ces jours lui arriver maie mort.

– Que voulez-vous dire ? souffla Catherine.

Jehan des Écus ne répondit pas tout de suite. Un

groupe de trois commères bien en chair portant robes à gros plis, guimpes de toile fine et missels en beau cuir s'avançait d'un pas martial et le faux moine reprit sa voix geignarde et sa supplication mais elles passèrent sans même s'apercevoir de sa présence. Furieux, il cracha sur le sol qu'elles avaient foulé, revint à Catherine.

– Qu'il y a d'étranges hôtes, depuis trois ou quatre jours, dans la taverne de Jaquot de la Mer...

– Il existe toujours aussi, celui-là ?

Renseigner de temps en temps les espions du vicomte-mayeur, cela aide à vivre. Jacquot n'est plus si maigre et, pour lui, une affaire où il y a de l'or à gagner est toujours bonne à prendre.

– Que savez-vous de ces hôtes si étranges ?

– Qu'ils ont justement l'argent facile, qu'ils tiennent avec Jaquot des conciliabules où, d'après une fille qui me veut du bien, le nom de la tour Neuve revient souvent... et que Jaquot a un cousin qui travaille aux cuisines du palais.

– Combien sont-ils ?

– Trois. Et il y en a un qui doit être né de l'autre côté des Pyrénées... Maintenant, il vaudrait mieux vous en aller, dame Catherine. Ça va être l'heure du Salut et mes pratiques pourraient s'étonner d'une si longue conversation. Où habitez-vous ?

– Chez dame Morel-Sauvegrain...

– La nourrice de l'Héritier ? Parfait... Je vous ferai savoir ce que je pourrai apprendre. Dieu vous garde, belle dame !

– Vous aussi... mon frère !

Au-dessus de la tête de Catherine, les cloches se mirent en branle chassant des gargouilles un vol blanc de pigeons. Des gens s'approchaient en effet de l'église, par groupes ou isolés et le marguillier vint ouvrir les portes plus largement. La jeune femme s'éloigna, poursuivie par la voix de Jehan qui avait repris sa psalmodie pleurarde, comme pour un encouragement. La rencontre de cet ami oublié était providentielle car elle apportait des renseignements précieux. Les hôtes mystérieux de la louche taverne qu'elle connaissait trop bien ne pouvaient être que les hommes de Villa-Andrado et du Damoiseau dont le gros de la troupe devait camper quelque part aux alentours de la ville. Et le fait qu'ils aient déjà des intelligences à Dijon était plus inquiétant...

Pressant le pas, Catherine longea le pourpris de la duchesse, non sans jeter un regard plein d'appréhension à la tour Neuve dont la masse carrée s'érigeait puissamment au-dessus des arbres dorés par l'automne, dominée cependant par l'élancement fluide de la Sainte-Chapelle dont la flèche, ceinturée d'or, pointait haut dans le ciel pâlissant. Elle contourna la masse muette de la tour, gagna l'entrée du palais où veillaient, armés jusqu'aux dents, casque en tête et pertuisane au poing, les soldats de la garde ducale.

Il lui fallut parlementer assez longuement pour obtenir que l'un des hommes d'armes consentît à aller prévenir Jacques. Encore ne lui permit-on pas de franchir le corps de garde. De toute évidence Jehan des Ecus avait raison : palais et prisonnier étaient bien gardés !

Elle profita de l'attente pour examiner les alentours. L'entrée reliait la cour de la Sainte-Chapelle et la cour intérieure du palais, défendue par de hauts murs. La tour Neuve apparaissait toute proche, rattachée au grand corps de logis ducal par une galerie mais offrant avec lui un contraste frappant. Les hautes fenêtres étirées sur un étage du palais, avec leurs arcs en accolades légères et leurs vitres scintillantes, faisaient plus tragiques les épais barreaux défendant les rares ouvertures de la tour carrée.

« Il doit être impossible d'entrer là-dedans sans une autorisation, pensa Catherine en s'efforçant de compter les hommes d'armes qui patrouillaient devant la moindre ouverture de la prison royale, le malheureux doit y être comme un rat dans un piège. »

Cela avait son bon et son mauvais côté. Si rusé qu'il fût, le Damoiseau et ses mauvaises intentions auraient autant de mal à atteindre René d'Anjou que Catherine avec sa lettre maternelle. Mais la collusion avec Jacquot de la Mer inquiétait sérieusement la jeune femme. Le tavernier n'avait-il pas un cousin aux cuisines ? Et là où l'homme n'entre pas, le poison ne rencontre guère d'obstacles...

Elle en était là de ses cogitations quand on vint la chercher.

– Le capitaine attend la dame de Montsalvy, dit l'enseigne qui l'avait fait garder pratiquement à vue, avec une nuance de respect qu'il n'avait pas cru devoir lui marquer jusque-là. Si vous voulez bien me suivre...

Jacques était chez lui, dans le logis donnant à la fois sur le jardin et sur les écuries qu'il occupait lorsqu'il était de service au palais et que Catherine connaissait bien. Lorsqu'elle était dame de parage de la duchesse Marguerite, elle y était venue par un jour d'été particulièrement chaud et elle avait bien failli, ce jour-là, tomber à la fois dans les bras et dans le lit du jeune capitaine.

La pièce où elle entra était à peu près semblable au souvenir qu'elle en gardait : de beaux meubles, des tentures de prix encadrant le lit, des armes, des pièces d'armure débordant d'un coffre et, sur un dressoir, des gobelets et des bouteilles dont quelques-unes étaient vides.

Ce qui manquait de liquide avait dû être absorbé assez récemment par Roussay car il avait le teint enluminé et l'œil plutôt vague mais ses cheveux mouillés racontaient aussi qu'il venait de se tremper vivement la tête dans l'eau. Il se hâtait de refermer son pourpoint vert lorsque, introduite par l'enseigne, Catherine pénétra dans son domaine. Il lui offrit un sourire à la fois joyeux et un peu contrit.

– Vous vous êtes donné la peine de venir jusqu'ici ? J'ai honte...

– Il n'y a vraiment pas de quoi. Le chemin n'est pas si long et comme je vous ai attendu avant-hier toute la soirée et hier toute la journée, j'ai pensé qu'il valait mieux que je vienne. Pourquoi ne vous a-t-on pas vu ? Vous n'aimez pas dame Symonne ?

– Que si ! C'est peut-être, avec la duchesse, la seule femme qui soit à la fois belle et vertueuse dans l'élégant bordel que constitue la cour de notre bon duc !

– Eh bien ! Voilà un jugement sévère !

Même pas ! Je suis encore en dessous de la vérité. Le Duc change de maîtresse aussi souvent que de chemise, répand des bâtards un peu partout et se conduit comme un faune dans son parc de Hesdin où il a fait disposer des jets d'eau cachés qui arrosent tout impromptu les fesses des dames sous leurs jupes quand elles passent... ce qui les fait automatiquement se retrousser. Ah, les choses ont bien changé depuis que vous nous avez abandonnés !...

– Allons, Jacques, ne soyez pas si amer, ni si injuste, dit Catherine en riant. Ce que vous m'apprenez est bien un peu surprenant mais, lorsque j'étais auprès du Duc, nous ne cultivions pas spécialement la vertu, il me semble ?

– Parce que vous étiez sa maîtresse ? Mais ce n'est pas du tout la même chose ! Il était veuf et il vous adorait : il y avait dans votre histoire quelque chose de respectable. Avec vous, la Beauté et le Charme avaient été hissés au trône mais aussi la décence et la discrétion et il n'était personne, à la Cour, qui ne comprît la passion de Philippe. Comment vous résister ? Les peintres même faisaient de vous Notre-Dame d'Occident ! Mais à présent...

– Eh bien ?

Jacques haussa les épaules avec emportement :

– A présent?... Savez-vous que l'on a pu voir notre grand duc besognant des servantes sur des coffres ou dans des coins sombres ?

Un tétin un peu insolent, un joli cul et le voilà qui déraisonne ! Quelle pitié !

– Mais... la duchesse, dans tout cela ? demanda Catherine un peu interloquée par ce débordement d'amertume.

– Elle ? Elle est bien trop haute dame pour descendre à des scènes ou même à des reproches. Elle élève son fils, le jeune comte Charles, à qui elle s'efforce d'apprendre la continence... et elle prie ! Mais sans grand espoir d'être entendue. Quand on est mariée à un bouc en folie, il faut bien se faire une raison.

Il y eut un silence que le capitaine meubla par un soupir et par une visite à son dressoir où il se versa un plein gobelet de vin qu'il avala d'un trait sous l'œil pensif de sa visiteuse.

– Vous l'aimiez autrefois, reprocha-t-elle doucement. Alors pourquoi, maintenant...

Il se retourna vers elle aussi brusquement que si une guêpe l'avait piqué.

– Pourquoi je vous dis tout cela ? Vous en venez à penser que je le hais n'est-ce pas ? Eh bien non, ce n'est pas cela. Je ne le hais point et même je suis toujours prêt à mourir pour lui aujourd'hui, demain, tout de suite. Mais, au moins, qu'il m'en donne l'occasion, bon Dieu !

Qu'il nous laisse le servir, l'entourer, nous battre auprès de lui, nous, les Bourguignons de vieille Bourgogne, au lieu de nous laisser croupir au fond de nos châteaux, comme de vieilles femmes inutiles tandis qu'il ne souffre autour de lui que ses Flamands bouffis de graisse et de vanité ! On a vu, à Calais, le beau résultat de cette préférence !

– À Calais ? fit Catherine à qui ses propres affaires n'avaient guère permis de s'occuper beaucoup de la politique intérieure bourguignonne. Que s'est-il donc passé ?

Jacques lui jeta un regard courroucé :

Vos montagnes d'Auvergne doivent être bien hautes, madame de Montsalvy, pour que vous ignoriez notre honte. A la belle saison, le duc Philippe a voulu reprendre Calais aux Anglais, poussé par les marchands de Gand et de Bruges dont le commerce des laines souffre depuis la paix d'Arras. Et il est allé tenter l'aventure avec ses Gantois et ses Brugeois qui pensaient, dans leur outrecuidance, faire bon marché de la puissance anglaise. A aucun prix les hommes de Picardie ou de Bourgogne ne devaient prendre part à l'affaire. Seulement «

messeigneurs de Gand ou de Bruges » comme ces faquins osent s'intituler. La raison en était simple : ils espéraient beau pillage et ne voulaient pas partager. Mais le résultat a été piteux car, voyant qu'ils ne venaient pas à bout de l'ennemi « messeigneurs de Gand et de Bruges » ont tourné casaque, refusé d'entendre les prières... oui, les prières, vous m'entendez bien, Catherine, cria Jacques dans une soudaine explosion de rage, de leur seigneur et s'en sont retournés chez eux, traînant à leur suite le duc désespéré à qui ces beaux messieurs n'avaient même pas permis d'attendre l'arrivée du duc de Gloucester qui, cependant, l'avait défié ! Voilà où nous en sommes !

Voilà où nous conduisent les préférences stupides de Philippe le Bon !

Il n'est pas un chevalier en Bourgogne qui ne se ronge les poings jusqu'au sang quand le nom de Calais vient à son esprit. Et pendant ce temps moi, moi, Jacques de Roussay, capitaine de cent lances, je n'ai rien d'autre à faire qu'à garder un petit roi qui, tout le jour, écrit des vers, peint des images ou regarde voler les oiseaux dans le ciel. À le garder... et à boire !

En conclusion de son discours furibond, Roussay s'octroya une nouvelle rasade de vin nuiton. Catherine le laissa vider son gobelet puis, très doucement, murmura :

– Le roi René a été mis à si forte rançon qu'il représente un trésor, ami Jacques. Ce n'est pas si méprisable fonction que garder un trésor. Cela prouve au moins la confiance que met en vous le Duc. Et j'imagine que vous vous acquittez de votre tâche au mieux.

– Oh, pour être bien gardé, il est bien gardé ! ricana le capitaine.

Aussi sévèrement qu'un criminel à cette différence qu'il n'est pas dans un cul-de-basse– fosse et peut voir le soleil. Mais, hormis une bonne nourriture de soldat, de quoi écrire ses poèmes et barbouiller à loisir, on ne le dorlote pas, croyez-moi ! Pour moi, un prisonnier est un prisonnier, quel que soit son rang.

– Mais il est roi ! s'écria la jeune femme scandalisée. Vous ne pouvez le traiter comme un criminel !

Geôlier on me veut, geôlier je suis ! fit Jacques en frappant du poing sur la table. Je m'en tiens à ma consigne.

– Et... vous ne lui accordez aucune visite ?

– Aucune ! pas même une servante bien qu'il se plaigne fort de sa continence forcée. Ah si, tout de même : en décembre dernier j'ai laissé pénétrer jusqu'à lui l'ambassadeur du très haut et très puissant seigneur Filippo-Maria Visconti, duc de Milan, venu voir de quelle oreille mon captif entendrait les secrets désirs du duc Philippe touchant sa rançon.

– Les secrets désirs ? fit Catherine avec un haut– le-corps. Est-ce que l'extravagante rançon d'un million de saluts d'or ne lui suffit pas ?

– Si Anjou pouvait la payer, oui, dit Roussay avec un rire jovial, mais comme il ne pourra jamais, notre bon duc se contenterait bonnement... de son duché de Bar... dont il n'a plus grand besoin puisque le voilà roi de Naples, de Sicile et autres lieux découverts à marée basse !

Catherine n'en croyait pas ses oreilles. Décidément, les Bourguignons avaient, en effet, beaucoup changé ! Elle connaissait depuis longtemps l'avidité territoriale du duc Philippe et même son manque de scrupules politiques mais de tels procédés pour arracher à un captif sa terre originelle étaient proprement scandaleux... tout autant d'ailleurs qu'un gentil garçon comme Jacques de Roussay transformé en porte-clefs hargneux.

Laissant son hôte se réconforter d'une troisième rasade, elle alla se poser gracieusement sur la bancelle garnie d'épais coussins rouges placée devant la cheminée, disposant les plis de sa robe de velours brun de la façon qui convenait le mieux à sa silhouette élégante puis, relevant avec décision sa tête fine dont les lourdes tresses dorées se couronnaient d'un chaperon de soie blanche, elle planta tranquillement ses prunelles violettes dans les yeux regrettablement rougeoyants de son ami.

– Jacques, dit-elle fermement, je veux voir le Roi !

Les mots eurent quelque peine à percer la brume légère dont le vin enveloppait la cervelle du jeune homme.

– Vous... voulez voir... qui ? articula-t-il d'un ton incrédule.

– Vous avez fort bien compris : je veux voir le roi René... le prisonnier de la tour Neuve si vous préférez.

– Mais ce n'est pas possible, voyons !

– Si j'ai bien compris, ça l'est pour un ambassadeur. Or, je suis ambassadeur...

Jacques éclata de rire avec plus de bonne humeur que de bon goût.

– Ambassadeur ? Vous ?... Dieu que c'est drôle ! Et de qui, mon Dieu ?

Sans s'émouvoir, Catherine étendit devant elle sa main gauche à l'index de laquelle brillait la grande émeraude carrée qui ne la quittait guère.

– De Très Haute, Très Sage et Très Noble Dame Yolande, par la grâce de Dieu duchesse d'Anjou, reine de Sicile, de Naples, d'Aragon et de Jérusalem, et par sa propre grâce la plus grande dame d'Occident... quoi que puisse en penser un vain peuple bourguignon.

Voici sa bague où vous pouvez voir ses armes gravées. Quant à moi, je suis de ses dames et elle m'envoie vers son fils à qui je dois remettre la lettre que voici, ajouta-t-elle en dégrafant le haut de sa robe pour en tirer le message. Une lettre qui, je vous en donne ma parole, ne contient aucun plan d'évasion mais seulement la tendresse d'une mère inquiète.

Impressionné par le ton, devenu soudain très grave, de sa visiteuse, Roussay reposa son gobelet sans rien répondre. Visiblement il était embarrassé, ne sachant trop quel parti prendre. Mais Catherine n'était pas dis posée à le laisser se perdre dans des réflexions fumeuses.

– Eh bien ? fit-elle au bout d'un instant.

Jacques écarta les bras en signe d'impuissance.

– Je ne sais trop que vous dire, Catherine. Je vous reconnais bien volontiers la qualité d'ambassadeur... mais celui du duc de Milan avait sur vous l'avantage d'une autorisation expresse du Grand Chancelier de Bourgogne, messire Nicolas Rollin...

– ... qui était jadis de mes amis et ne me la refuserait certainement pas. Mais, Jacques, je n'ai ni le temps ni le goût d'aller la chercher en Flandres. Et puis, vous aussi êtes mon ami et vous me connaissez depuis assez longtemps pour savoir que je suis incapable de vous causer le moindre tort. Jamais, vous le savez, je ne ferais une chose qui puisse vous nuire, si peu que ce soit. Alors, en vertu de cette vieille amitié, menez-moi au Roi, je vous en supplie. Il faut que je le voie, de mes yeux. Ne fût-ce que pour m'assurer qu'il est toujours vivant.

– Comment cela, s'il est toujours vivant ? rugit Roussay. Mais naturellement qu'il est vivant ! Pour qui me prenez-vous, Catherine ?

Ai-je l'air d'un homme qui trucide discrètement les prisonniers d'État pour s'en débarrasser ?

– Ce n'est pas cela que je veux dire et je me suis mal exprimée.

Ne vous fâchez pas, mon ami. Je voulais dire : qu'il est encore vivant à cette heure car, s'il l'est toujours, je ne suis pas du tout certaine que ce soit encore le cas demain ou même ce soir.

– Et pourquoi, diable, ne le serait-il plus ? Je l'ai vu ce matin même et il était en parfaite santé. Bon Dieu, Catherine qu'avez-vous dans la tête ? Mon ouvrage est bien fait même si je n'aime pas mon ouvrage. Je vous ai dit que le prisonnier était bien gardé. Il l'est, soyez-en sûre, même contre tout ce qui pourrait lui nuire.

Justement, je n'en suis pas si sûre. Voulez-vous vous calmer, vous asseoir un instant ici, auprès de moi, et écouter sans m'interrompre l'histoire que j'ai à vous raconter ? Ce ne sera pas long.

– Soit ! Je vous écoute, fit le capitaine en se laissant tomber lourdement sur les coussins de la ban– celle. .

Aussi rapidement, aussi clairement qu'elle put, Catherine retraça pour Roussay les derniers événements de Châteauvillain avec la satisfaction de voir, à mesure qu'elle parlait, l'attention d'abord flottante de Roussay se fixer et se tendre. Lorsqu'elle acheva son récit, la mine distraite et vaguement offensée du capitaine était devenue sombre et soucieuse.

– Vous pensez au poison ? dit-il enfin.

– Naturellement. C'est la première idée qui m'est venue puisque Jacquot de la Mer a un cousin aux cuisines.

– Ce serait prendre un bien grand risque. En outre, il faudrait savoir ce qu'il y fait. Tous les marmitons n'ont pas accès aux plats que l'on y prépare.

– C'est certainement plus facile que vous ne l'imaginez. Faites-vous goûter les mets que l'on sert au Roi ?

– N... on. Cela ne m'est pas apparu indispensable. Il n'y a ici que des bons serviteurs du Duc... du moins je l'imaginais. Et puis la nourriture que l'on sert est simple... très simple !

– Même s'il est au pain sec et à l'eau, il est possible de lui nuire.

Et puis, il n'y a pas que le poison. Vous ne connaissez pas le Damoiseau, n'est-ce pas ?

– De réputation seulement et cela me suffit.

– Vous avez tort car sa réputation est largement au-dessous de la vérité : c'est le Diable en personne. A présent j'aimerais savoir ce qu'il adviendrait du capitaine Jacques de Roussay au cas où une mort prématurée lui enlèverait son précieux prisonnier ? Comment, selon vous, réagirait monseigneur Philippe ?

Sous sa tignasse couleur de chaume, Roussay devint aussi vert que son pourpoint.

– Je ne l'imagine que trop ! Il ne me resterait plus qu'une chose à faire recommander mon âme à Dieu et me passer mon épée au travers du corps pour m'éviter la honte d'une exécution publique.

– Alors faites ce qu'il faut pour éviter ce grand malheur. Vous voilà averti par moi. C'est, je crois, une suffisante preuve d'amitié et...

vous pourriez peut– être m'en octroyer une en échange ?

– Par exemple vous laisser voir le prisonnier ? susurra Jacques mi-figue mi-raisin.

– Vous avez toujours eu de l'esprit comme un ange, mon ami, fit Catherine suave.

Brusquement, il la saisit aux épaules et, avant qu'elle ait pu esquisser un geste, il l'embrassa violemment sur la bouche.

– C'est plutôt vous, l'ange... à moins que vous ne soyez le diable, ma mie ! De toute façon, je vous adore.

Catherine retint une petite grimace. Le contact avec Jacques n'était pas très agréable à cause de l'odeur du vin mais elle ne le repoussa pas.

– Même si je suis vraiment le diable ?

– Surtout si vous l'êtes car alors l'enfer me paraîtra plus séduisant que le ciel. Pour vous j'irais plus profond et plus loin encore.

D'ailleurs, vous le savez depuis des années n'est-ce pas ? Voyez-vous, Catherine, je n'envie au duc Philippe ni sa couronne, ni ses terres, ni ses trésors mais vous, vous, oui, je vous ai enviée à lui ! Follement...

désespérément et pour une seule nuit d'amour...

Sans brusquerie mais fermement, la jeune femme se dégagea des bras qui déjà se refermaient sur elle.

– Jacques ! reprocha-t-elle doucement, nous voilà bien loin de notre sujet, il me semble ! Il y a longtemps que vous n'avez plus rien à envier au duc et j'entends demeurer une épouse fidèle. Voulez-vous que nous revenions à notre prisonnier ?...

Le soupir de Roussay fut de taille à ébranler les murs mais il se leva sans mauvaise grâce.

– C'est vrai. Vous voulez que j'aille m'assurer qu'il est encore en vie ?...

– Non. Je veux aller m'en assurer moi-même.

– C'est impossible... du moins à cette heure et dans ce costume.

Avez-vous la possibilité de vous procurer un costume d'homme ?... et un cheval ?

– Pour le cheval je l'ai, pour le costume je pense que ce sera facile.

– Parfait. Alors, rentrez chez vous et revenez juste après le crève-feu, comme si vous veniez tout juste de franchir les portes avant leur fermeture, et annoncez-vous au corps de garde comme mon cousin, Alain de Maillet. Dites que vous avez à me parler d'urgence. Je serai auprès du Roi car... il m'arrive parfois de faire une partie d'échecs avec lui pour le désennuyer, ajouta-t-il d'un ton honteux qui fit sourire Catherine. La garde extérieure est alors moins sévère puisque je l'assure moi-même à l'intérieur. Je vous ferai monter auprès de moi.

Un élan juvénile jeta Catherine au cou de Roussay sur les joues duquel elle plaqua deux baisers sonores.

– Vous êtes l'homme le plus merveilleux du monde, Jacques, et je ne vous remercierai jamais assez ! Soyez sans inquiétude : je saurai jouer mon rôle de façon à ne pas donner l'éveil.

– Je n'en doute pas, je n'en doute pas... Ah ! pendant que j'y pense

: un peu élégant le costume, s'il vous plaît ! Nous ne sommes pas des croquants.

Catherine se mit à rire et alla se regarder devant une glace pour rajuster les plis de son chaperon un peu dérangés par toutes ces embrassades. Dans le miroir, elle saisit le regard de Roussay qui s'attachait avidement à son cou, à la ligne de ses épaules.

– Comment faites-vous pour être toujours aussi belle ? murmura-t-il. Vous allez emporter avec vous toute la lumière de cette pièce.

Nous sommes de trop vieux amis pour les madrigaux, Jacques ! Au fait, puisque vous êtes si heureux de me voir, comment se fait-il que l'on ne vous ait pas vu chez dame Symonne comme vous l'aviez promis ? Vous avez eu trop à faire?


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