Текст книги "La dame de Montsalvy"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Vous êtes trop solide pour cela, Jacques ! Et pour un mourant, vous me semblez en assez bonne forme. Vous avez le teint vermeil, l'œil vif, l'allure imposante. Peut-être êtes-vous un peu moins mince que jadis...
En effet, le jeune capitaine dégingandé de jadis, ne rêvant que plaies et bosses et légèrement brouillon, avait fait place à un homme dont la quarantaine était en pleine possession de ses forces et dont les cheveux blonds, surgis du casque qu'il venait d'enlever, n'avaient rien perdu de leur épaisseur indisciplinée. Mais, incontestablement, le tour de taille de l'officier avait doublé de volume. Roussay était à présent l'image du Bourguignon type : insolent de belle santé et passant peut-
être plus de temps à table qu'à cheval.
– Vous voulez dire que j'ai engraissé comme un cochon ! grogna-t-il. Que voulez-vous ? On s'encroûte à Dijon qui n'a plus de capitale que le nom ! Et l'on tue le temps comme on peut !
Un ange passa, traînant après lui une collection de bouteilles vides mais, avec un énorme soupir, Jacques de Roussay reprenait :
– A présent, si vous m'expliquiez la raison du combat auquel nous avons mis fin ? Ces gens vous ont attaquée, j'imagine ? Je voudrais savoir pourquoi.
En quelques mots, Catherine le mit au fait de la situation, racontant comment elle était arrivée au moment précis où Loyse se faisait jeter dehors et comment les La Verne prétendaient lui interdire l'approche de son oncle Mathieu.
– On vous a déjà dit qu'il était pas là ! glapit Amandine qui se débattait aux mains des soldats.
– Où est-il en ce cas ?
– Est-ce que je sais ? Il est parti un matin, en disant qu'il voulait faire un petit voyage en... Savoie, ou en Champagne, je ne sais plus bien. Depuis on n'a plus de nouvelles.
– Comme c'est vraisemblable ! Il y a des années que mon oncle avait pris l'horreur des grands chemins qu'il avait trop parcourus et qui d'ailleurs ne sont plus sûrs depuis longtemps. Ce n'était plus de son âge, ni de ses rhumatismes. D'ailleurs quand il partait, c'était toujours avec plusieurs valets. A propos où sont les serviteurs de cette maison ?
– Ceux qu'il a gardés sont à Marsannay. Pour ici, une servante suffit aux gros ouvrages et je m'occupe du reste, fit Amandine avec importance. Quant à l'âge de Mathieu, vous me la baillez belle ! Est-ce qu'une femme comme moi c'était de son âge ? Pourtant, je pourrais vous en dire...
– Ça suffit comme ça ! coupa Roussay. On ne vous demande pas vos secrets d'alcôve. Une chose est certaine : maître Gautherin est bien quelque part. Le tout est de savoir où et j'ai l'impression que vous, vous le savez...
– Je suis certaine qu'il est ici, murmura Catherine. Cela doit tenir à la mauvaise volonté que mettent ces gens...
– Ces gens ! Non mais dites donc, brailla Philibert, faudrait voir tout de même à pas nous prendre pour...
– J'ai déjà dit que ça suffisait ! gronda le capitaine qui se tourna vers Catherine pour ajouter : La meilleure manière de trouver la vérité est de visiter cette maison de fond en comble. C'est ce que nous allons faire. Vous autres, ajouta-t-il pour ses hommes, vous me gardez soigneusement le frère et la sœur. Venez, Catherine !
Escorté de la jeune femme, de Loyse et des deux garçons, il se dirigea vers le réduit aux écritures que Catherine ne revit pas sans émotion ainsi d'ailleurs que le reste de la maison où s'était écoulée la plus grande partie de son adolescence. Rien n'avait changé et il fallait rendre cette justice à Amandine La Verne que tout était aussi parfaitement tenu qu'au temps où Jaquette, la mère des deux sœurs, et Sara s'en occupaient.
Mais, à part la cuisine, qui tenait tout le reste du rez-de-chaussée et où une servante effarée cessa d'éplucher des légumes pour les regarder bouche bée, la maison se révéla totalement vide. La chambre même de l'oncle Mathieu était dans le même ordre parfait que le reste du logis avec seulement la légère brume de poussière et le côté impersonnel des pièces inhabitées.
– Je commence à croire que ces gens ont dit la vérité et que votre oncle a quitté les lieux, soupira Roussay visiblement contrarié.
– Mais c'est impossible, vous dis-je. Où voulez– vous qu'un homme de son âge soit allé... et tout seul ?
– Je ne sais pas, moi... En pèlerinage, peut-être ? On y va à tout âge.
Catherine haussa les épaules avec emportement.
– En pèlerinage ! L'oncle Mathieu ! Laissez-moi rire ! On voit que vous ne le connaissez pas...
– Écoutez, Catherine : il faut bien qu'il soit quelque part ce bonhomme ? Et comme il n'est pas ici...
Brusquement, la jeune femme changea de couleur. Elle devint si pâle qu'il lui fallut s'appuyer au chambranle de la porte.
– Mon Dieu !...
– Qu'avez-vous ? s'inquiéta Jacques. Vous êtes souffrante ?
– N... on, mais il vient de me venir une idée si affreuse, si...
Jacques ! Et si ces gens l'avaient fait disparaître ?
– Vous voulez dire qu'ils pourraient l'avoir... tué ?
– Pourquoi pas ? L'oncle disparu, ils peuvent demeurer ici indéfiniment... et je voudrais bien savoir ce qui aurait pu les en empêcher ? Le pauvre homme était seul avec eux. Seul et à peu près sans défense.
Il y eut un silence. L'idée faisait son chemin dans l'esprit de Roussay qui, visiblement, la tournait et la retournait dans tous les sens. Sans d'ailleurs parvenir à lui trouver une conclusion satisfaisante car il finit par soupirer.
– Evidemment ! Tout est possible. Mais je n'ai aucun droit pour arrêter qui que ce soit sur un simple soupçon.
– Je vous en prie, Jacques, cherchons encore ! murmura-telle enfin. Nous finirons bien par trouver au moins un faible indice. Je sens qu'il y a ici quelque chose de louche.
– A moins de démolir la maison pierre par pierre, je ne vois pas ce que nous pourrions faire de mieux ! bougonna Roussay.
La visite recommença mais sans apporter plus de résultat. Il fallut bien se résigner et Catherine, la mort dans l'âme, regagna la boutique.
– Alors ? lui lança la femme l'œil arrogant. Vous l'avez trouvé votre cher oncle ? Vous voilà contente, hein ? Vous avez bien empoisonné la vie d'honnêtes gens qui ne vous demandaient rien ?
Seulement, sous prétexte qu'on est Madame la Comtesse, ou Madame l'Abbesse, ajouta-t-elle à l'adresse de Loyse qui, le teint cireux et les yeux clos, s'était laissée tomber sur une escabelle, on se croit tout permis, on a tous les droits, pas vrai ? Et vous vous imaginez que ça va se passer comme ça ?...
– Pour le moment, oui ! coupa Roussay en empoignant Amandine par le bras. Et je vous conseille de baisser le ton, la belle, car tant que Mathieu Gautherin ne sera pas retrouvé, vous ne serez pas tirée d'affaire. On ne vous lâchera pas avant de savoir ce qu'il est devenu...
– Vous ferez sagement, je crois, articula calmement une claire voix féminine qui domina un instant le tumulte de protestations d'Amandine et de son frère, car je vous amène une pauvre créature qui peut avoir des choses intéressantes à dire.
Sur le seuil, flanquée d'une servante visiblement terrifiée qu'elle tenait d'une main ferme, se tenait une grande femme blonde âgée d'environ vingt-cinq ans, éclatante et fraîche dont le corps opulent était habillé d'un superbe velours ciselé du même brun que ses yeux.
Les amples manches de sa robe, découpées en feuilles de chêne et descendant jusqu'à terre, laissaient voir une doublure de satin gris assorti à la jupe de dessous qu'un pan de la robe, relevé par une agrafe d'or, montrait coquettement. Une sorte de haut tambourin formé d'une torsade de velours brun et de satin gris dont les pans s'enroulaient autour de son cou coiffait avec une certaine majesté l'aimable visage de cette femme devant laquelle Jacques de Roussay s'inclina courtoisement avec un empressement qui n'échappa pas à Catherine.
Je viens de chez vous, sire capitaine, continua la nouvelle venue, car je désirais que cette fille refasse pour vous le récit dont elle m'avait régalée. Mais l'on m'y a appris que vous étiez justement parti pour le
« Grand Saint Bonaventure » et je me suis hâtée de vous suivre, pensant que je pourrais vous y être utile... Sainte Vierge bénie !
s'exclama-t-elle en découvrant soudain Loyse qui se redressait péniblement. Vous étiez donc là, révérende mère ?... Mais que vous est-il arrivé ? Vous êtes pâle et, Dieu me pardonne, vous vous soutenez à peine.
– Ce n'est rien, dame Symonne ! soupira Loyse en s'efforçant de sourire. J'ai eu maille à partir avec ces gens... mais je ne crois pas que vous connaissiez ma sœur, la comtesse de Montsalvy. Catherine, ajouta-t-elle en se tournant vers la jeune femme, damoiselle Symonne Sauvegrain était déjà, et de longtemps, une bienfaitrice de notre couvent mais, depuis qu'elle a épousé messire Jehan Morel, conseiller et gouverneur de la Chancellerie de Monseigneur le Duc, elle a encore amplifié ses bienfaits. J'ajoute qu'elle a eu l'insigne honneur de nourrir de son lait monseigneur le comte de Charolais1 et que Madame la Duchesse lui porte une toute particulière amitié.
Le blond visage de la nourrice ducale s'illumina d'un sourire, cependant que ses mains se tendaient en un geste d'accueil charmant.
– La célèbre Catherine !... Quelle joie de vous rencontrer ! Ainsi vous étiez à Dijon et personne ne le savait ?
– Je n'y suis que depuis une heure, répondit la jeune femme conquise par la chaleur et l'amitié que dégageait cette femme. Et je suis venue tout droit ici dans l'espoir de revoir mon oncle dont je suis sans nouvelles depuis des années. Mais ne disiez-vous pas que vous pourriez nous apprendre quelque chose ?
– Je le crois ! Cette enfant, ajouta-t-elle en poussant devant elle la petite servante, est la jeune sœur d'une de mes chambrières. Elle est en place tout près d'ici, chez maître Seguin, le faiseur de coffres de mariage qui vient de mourir et dont le petit jardin est mitoyen de celui qui s'étend derrière cette maison. Or, ce tantôt elle est accourue chez moi, toute
1 Le futur Charles le Téméraire.
Défaite et en larmes, en suppliant qu'on voulût bien la garder car elle refusait de retourner dans la maison des Seguin. Allons, Marthon, un peu de courage !... raconte ton histoire comme tu me l'as racontée...
L'histoire était courte. Peut-être impressionnée par la mort de son maître, Marthon avait fini par se persuader que la maison était hantée, principalement les resserres à bois du fond du jardinet, où l'on entreposait aussi bien les bûches à brûler que les billes de bois pour les coffres et qui jouxtait par un côté l'appentis où, chez Mathieu Gautherin, on avait un poulailler et une resserre à outils. Marthon affirmait y avoir entendu des bruits bizarres. Or, ce jour-là, étant seule à la maison, elle avait eu besoin de quelques bûches pour sa cuisine et, maîtrisant sa crainte, elle était allée dans la resserre. Mais à peine y était– elle entrée qu'un gémissement, si affreux qu'il ne pouvait venir selon elle que de l'autre monde, l'en avait chassée, sanglotante et le cœur fou.
Alors, plantant là son ouvrage et ne songeant plus qu'à se protéger de l'âme en peine de son maître, elle s'était enfuie en courant pour chercher refuge auprès de sa sœur chez dame Morel. Celle-ci ayant entendu par hasard le récit échevelé et hoquetant de la pauvre fille lui avait alors posé quelques questions, puis s'était décidée à l'emmener voir Jacques de Roussay.
– J'ai trouvé cette histoire étrange, dit Symonne. Depuis quelque temps, maître Gautherin, dont je suis une des bonnes clientes et que j'estime, avait disparu de sa boutique. On le disait souffrant, trop souffrant même pour recevoir ses meilleurs clients. Cela m'a étonnée.
Votre oncle a toujours été l'énergie et la courtoisie mêmes, ajouta-t-elle pour Catherine. En outre, ces gens m'ont, depuis longtemps, inspiré une méfiance, vague peut-être, mais dont je ne pouvais me défendre. Voilà pourquoi je suis venue jusqu'ici avec Marthon.
Le regard de Catherine croisa celui de Roussay.
Nous avons visité la maison de la cave au grenier, fit-elle avec une douceur pleine de menace en constatant qu'Amandine venait de perdre quelques unes de ses belles couleurs mais qui aurait songé au poulailler ?
Il lui répondit par un large sourire et par un geste à l'adresse de ses hommes qui, à sa suite, se précipitèrent au fond du jardin.
Ils y trouvèrent Gauthier et Bérenger, au milieu d'une troupe piaillant de volailles effarouchées, occupés à essayer de faire sauter le gros cadenas qui maintenait fermée une porte en bois mal dégrossi mais visiblement neuve. Les deux garçons n'avaient eu besoin que d'un coup d'œil pour se comprendre et abandonner la boutique pour le poulailler quand la nourrice du jeune Charolais avait exposé à son auditoire les terreurs de Marthon. Ils n'étaient cependant pas encore venus à bout de leur ouvrage car, si les planches de la porte montraient des interstices, le cadenas était solide.
– Peste ! remarqua Roussay goguenard à l'adresse d'Amandine que deux soldats amenaient, on ne risquera pas de vous voler vos œufs et j'espère que vous avez pensé à donner une clef à vos poules !
Au fait, vous pourriez me la donner, cela simplifierait tout ?
– Je ne l'ai pas ! grogna la femme, butée. Ce placard ne sert plus depuis longtemps. La clef doit être perdue.
– Avec une porte neuve ? Comme c'est vraisemblable. Il est vrai que cela sent bien mauvais, par ici. Allez, vous autres, arrachez-moi ces planches puisque l'on ne peut venir à bout de ce damné cadenas.
Attaquée à la hache, la porte ne résista guère et s'abattit, découvrant un réduit obscur d'où monta une puanteur telle que Roussay arrêta du bras Catherine et Loyse qui se précipitaient déjà.
– Non ! Avec une telle odeur, il se peut que nous trouvions seulement un cadavre, d'autant qu'on n'entend aucun bruit, aucun gémissement. Laissez– moi entrer d'abord avec l'un de mes hommes.
Viens avec moi, Baudron...
Un instant après, tous deux ressortaient portant avec des précautions dont le dégoût n'était pas exempt un paquet informe de couvertures sales et de linge dégoûtant à un bout duquel pendait une tête dont les cheveux et la longue barbe en broussaille étaient gris de crasse et grouillants de vermine.
– Oncle Mathieu ! cria Loyse horrifiée. Dans quel état !...
– Est-ce qu'il est mort ? souffla Catherine.
– Non. Il respire encore mais il est inconscient. C'est comme s'il était sous l'influence d'une drogue, dit Roussay. En tout cas, il n'est pas brillant et on dirait qu'il était temps que vous arriviez, les nièces !
On va le porter dans la cuisine.
– Je vais dire à la servante de faire chauffer de l'eau, dit Gauthier.
Il faut le laver pour pouvoir l'examiner.
– Entendu ! Occupez-vous de ça ! » reprit le capitaine avec un visible soulagement. Puis, se tournant vers Amandine qui faisait des efforts désespérés pour se libérer de la poigne de ses gardiens : «
Alors, la belle ? Qu'as-tu à dire à ça ? Il a un drôle d'aspect, ton patron, pour un homme parti courir les grands chemins. J'imagine que tu vas nous dire qu'il s'est enfermé tout seul dans le poulailler et que tu n'en savais rien ?
Elle cracha comme une chatte furieuse.
– Croyez ce que vous voulez et allez au diable ! S'il est venu là c'est que le Diable l'y a mené ! Sur tous les saints du Paradis je peux jurer qu'on le croyait parti...
– Vraiment ! Eh bien ! tu pourras jurer autant que tu voudras sur les outils de maître Arny Signart, notre tourmenteur-juré, ma jolie.
Reste à savoir s'il te croira. Allez ! qu'on m'emmène tout ce beau monde à la maison du Singe 1 sans
1 La prison.
Oublier, bien sûr, le petit frère qui nous attend sagement dans la boutique. Moi, je vais de ce pas raconter l'histoire au vicomte mayeur.
Deux soldats transportèrent le malheureux drapier auprès de. la cheminée de la cuisine désertée par la servante. Puis, tandis que Roussay emmenait ses prisonniers à travers les huées et les jets de pierre de l'attroupement qui s'était reformé spontanément dans la rue, les deux sœurs entreprirent de débarrasser leur oncle toujours inconscient de son cocon nauséabond avec l'aide de Marthon que Symonne Morel-Sauve– grain avait laissée tandis qu'elle rentrait chez elle pour en ramener des serviteurs et un brancard.
– Vous ne pouvez demeurer dans cette maison, dit-elle à Catherine. Vous logerez chez moi. Votre oncle y aura tous les soins nécessaires et nous enverrons un gardien pour que la maison ne soit pas pillée.
Elle n'avait rien voulu entendre des protestations de Catherine et les avait balayées d'un désinvolte mouvement d'épaules.
– Ma maison est neuve et elle est immense ! En outre, elle est loin d'être pleine car mon époux se trouve actuellement à Gand auprès du Duc...
Il n'y avait plus qu'à s'incliner.
– L'hospitalité qu'elle t'offre est sans arrière-pensée, remarqua Loyse lorsque la belle nourrice eut disparu. C'est simplement un mouvement du cœur. Vois-tu, la duchesse Isabelle a fort bien choisi la nourrice de son fils car Symonne est certainement la femme la plus généreuse que je connaisse.
En attendant, les deux sœurs détortillaient Mathieu plus qu'elles ne le déshabillaient car son emballage de draps et de couvertures pourris l'entravait au moins autant qu'il le recouvrait. Parfaitement inerte, le pauvre homme bien que très amaigri représentait encore un poids assez considérable et sans l'aide de Gauthier, elles n'y fussent probablement pas arrivées. Quant à Bérenger, pris d'une nausée, il était allé respirer dans la rue.
Chez Catherine, la pitié et l'inquiétude dominaient le dégoût mais Loyse, elle, accomplissait son devoir de charité filiale avec une fureur qui grandissait d'instant en instant à constater l'état affreux de son oncle car, à mesure que les loques immondes étaient jetées au feu, le corps couvert de plaies se révélait d'une maigreur tragique.
– Regarde-moi ça ! vitupérait l'abbesse en attrapant avec les pincettes de l'âtre un lambeau que Catherine venait de couper avec les grands ciseaux de la boutique. Regarde dans quel état ce vieux fou s'est laissé réduire par sa ribaude ! Ce n'est pourtant pas faute de l'avoir prévenu...
– Je crois qu'il l'aimait... Tu sais, quand on aime, on ne voit rien, on n'entend rien, on ne comprend rien...
– Je devrais savoir que tu es orfèvre en la matière ! susurra Loyse avec un regard oblique. Quant à moi je n'aurai jamais assez de grâces à rendre au Seigneur d'avoir daigné me protéger de telles turpitudes...
Catherine choisit d'ignorer l'intention acide. Depuis la détestable aventure vécue dans sa jeunesse aux mains du boucher Caboche, durant l'insurrection parisienne de 1413', Loyse montrait, pour l'amour, une aversion proche de l'horreur qui d'ailleurs était presque entièrement responsable de son entrée en religion. Il était donc inutile de relever son propos et les pensées de la jeune femme ne s'y attardèrent pas.
Ce qu'elle cherchait à comprendre c'était la raison qui avait conduit Amandine à réduire Mathieu à un état si misérable puisqu'elle régnait déjà sur lui au point d'en avoir obtenu qu'il chassât de la maison sa propre sœur. Il eût été plus simple de le tuer. A moins, bien sûr qu'il fallût à tout prix le garder en vie le plus longtemps possible. Mais alors pourquoi ?...
Voir II suffit d'un amour, tome I.
Le dos étayé par de gros oreillers confortablement bourrés de duvet de canard, l'oncle Mathieu dévorait d'épaisses tartines de boichet1 qu'il trempait dans un bol de lait grand comme un petit saladier. Depuis qu'il était sorti de l'étrange sommeil dans lequel ses bourreaux le plongeaient dans la journée au moyen d'un mélange d'herbes, il semblait ne pouvoir se rassasier. Et il eût dévoré à longueur de journée si Catherine ne s'était gendarmée pour lui imposer des heures de repas régulières.
– Il n'est pas bon de s'empiffrer après avoir souffert de la faim, mon oncle, prêchait-elle. Cela pourrait vous conduire à un engorgement dangereux capable de vous mener de vie à trépas.
– Bah !... Pour ce que me réserve la vie, à présent !...
– Il vous reste, grâce à Dieu, mon oncle, bien des moyens de vivre doucement le temps qu'il vous accordera encore. Vous serez vite remis sur pieds et vous aurez alors le choix entre plusieurs solutions.
1 L'ancêtre du pain d'épices.
Ou bien vous retirer à Marsannay, dans vos vignes où vous trouviez la vie si douce...
– Tu me vois, tout seul à Marsannay... à présent que ma pauvre Jaquette, ta sainte mère à qui j'ai fait tant de peine, n'y reviendra plus
? J'y végéterais comme un vieux croûton...
– Alors venez vous installer à Montsalvy. Le pays vous avait plu quand vous y êtes venu pour le baptême d'Isabelle. Vous fîtes même amitié avec Saturnin Garrouste, notre bailli et chacun serait heureux de vous revoir. Et puis il y a les enfants que vous verriez grandir...
Mon petit Michel vous aime beaucoup...
– Mais ton mari, lui, ne m'aime guère ! Je ne peux pas le lui reprocher d'ailleurs : c'est un seigneur, un guerrier et je ne suis moi qu'un ancien drapier... un rappel désagréable de ta condition première, ma fille ! Et puis c'est un grand voyage. Enfin, le climat est rude dans ton pays de montagne.
– Eh bien, soupira-t-elle, il vous reste encore une possibilité : Loyse, je veux dire la mère Agnès de Sainte-Radegonde, vous offre de venir vous établir auprès d'elle dans une maison avec jardin que son couvent possède à Tart-le-Bas. Vous y seriez...
– Aspergé d'eau bénite, enfumé d'encens et accablé de patenôtres du matin au soir et du soir au matin ! Madame l'abbesse ne m'a pas caché son sentiment en nous quittant ce matin : il est temps que je songe à demander pardon de mes péchés et à faire mon salut car je n'ai plus longtemps à vivre et, si je ne m'amende, messire Satan m'attend déjà en ricanant, en attisant ses chaudières et en remoulant sa grande fourche. Merci bien ! J'aime encore mieux périr de solitude à Marsannay ! Au moins il me restera mon vin !... Loyse me mettrait à l'eau claire et au pain sec du repentir !...
L'entrée d'une petite femme, si petite que sa grande coiffe en toile de Frise empesée lui mettait le visage à mi-chemin des pieds, dispensa Catherine d'un nouvel effort de conciliation et elle se leva pour la laisser approcher du lit, non sans un secret sentiment de soulagement.
Bertille, qui avait nourri de son lait Symonne-Sauvegrain dans sa petite enfance, lui tenait lieu, à présent, de femme de charge. Elle était connue de tout Dijon et cela lui conférait une sorte d'autorité.
Pour l'instant, elle apportait un onguent qu'un valet venait de chercher à l'officine de maître Bourillot, le grand apothicaire du bourg, afin de soulager les nombreuses écorchures, dues à la vermine.
Elle s'approcha du malade et jeta un regard scandalisé sur le plat qui avait contenu le boichet et qui ne contenait plus que le couteau.
– Vous mangez trop, Mathieu Gautherin ! dit-elle sévèrement. Ce n'est pas que l'on songe à vous mesurer la nourriture, mais vous vous faites du mal.
Sous sa crinière poivre et sel qui lui donnait assez l'air d'un vieux lion hargneux, Mathieu lui jeta un regard provocant.
– J'ai faim, moi ! Vous ne devez pas savoir ce que c'est que d'avoir faim, vous, avec vos joues roses et votre taille dodue...
– Dodue, dodue ! Dans un moment, il va me dire que je suis grosse, ce malappris !
– Je ne dirai jamais rien de tel puisque cela vous sied, dame Bertille, mais ne venez pas me reprocher...
Profitant de l'occasion, Catherine gagna la porte sur la pointe des pieds et quitta la chambre, laissant Bertille et Mathieu, qui se connaissaient de longue date, poursuivre leur discussion sans que ni l'un ni l'autre songeât d'ailleurs à la retenir. Depuis leur arrivée, Bertille s'était instituée l'infirmière et la garde– malade de l'oncle et leurs relations, établies jusqu'à présent sur le simple plan de cliente à fournisseur, semblaient prendre brusquement une nouvelle direction.
Décidément, ce vieil ours de Mathieu Gautherin avait pris goût aux femmes durant son aventure malheureuse avec Amandine.
À ce propos, il n'avait pas été très difficile d'obtenir de lui le récit de ses misères. À peine revenu à une conscience claire et lesté d'un premier repas Mathieu s'était libéré des souvenirs cruels qui empoisonnaient sa mémoire et de l'impuissante fureur accumulée au long de son calvaire.
Entre lui et sa maîtresse, tout avait été au mieux durant quelques mois. Amandine se montrait prévenante, tendre même, et attentive aux moindres désirs du vieillard qu'elle soignait avec une sollicitude de mère, de fille et d'amante tout à la fois.
Et puis, d'un seul coup, les choses avaient changé lorsque le frère était apparu par un soir gris et pluvieux. Philibert, à ce qu'il prétendait tout au moins, revenait de Terre Sainte et il était en si triste état que la chose, à première vue, n'avait rien d'extraordinaire. Les soins d'Amandine avaient immédiatement changé de direction tandis que Mathieu, désireux de faire plaisir à son amie, s'était montré accueillant et cordial.
Mais, peu à peu, l'intrus s'était implanté. A mesure que revenaient ses forces, la place qu'il prenait augmentait de surface et, finalement, il avait fini par parler quasiment en maître sur le territoire du « Grand Saint Bonaventure ».
En dépit d'Amandine qui tentait d'expliquer le mauvais caractère de son frère par ses malheurs récents, les yeux de maître Gautherin avaient tout de même fini par s'ouvrir le jour où, revenant inopinément de la halle aux Champeaux pour prendre son escarcelle qu'il avait oubliée, il avait trouvé son Amandine dans le cellier, adossée à une futaille et les jupes troussées jusqu'à la taille, occupée à recevoir de Philibert un hommage vigoureux mais aussi peu fraternel que possible.
À l'indignation du vieil homme, tous deux avaient répondu par des moqueries et des sarcasmes et, comme Mathieu prétendait les jeter tous deux à la rue, ils lui étaient tombés dessus avec un bel ensemble, l'avaient réduit à l'impuissance, ligoté, bâillonné et transporté dans la cave d'abord puis dans le poulailler pour y subir le supplice que l'on sait.
– Quand vous serez décidé à signer une promesse de mariage en bonne et due forme, lui dit Amandine, vous reprendrez votre place dans la maison.
– Plutôt mourir ! riposta Mathieu fou de rage. Jamais je ne donnerai mon nom à une putain !
– Alors, ce sera la mort ! Mais ce sera long... très long pour vous donner le temps de réfléchir ! On vous donnera à boire mais pas à manger. Et gourmand comme vous êtes, vous demanderez grâce bien vite...
Et le martyre de Mathieu Gautherin avait commencé. Amandine le nourrissait uniquement d'eau claire et, chaque matin d'une sorte de tisane de belladone qui l'endormait afin qu'il n'ameutât pas le quartier par ses cris. Chaque soir, quand il s'éveillait, Amandine ou Philibert venaient lui apporter son eau et posaient une question, toujours la même.
– Est-ce que vous êtes décidé au mariage ?
Et Mathieu répondait non, toujours non. De plus en plus faiblement à cause de ses forces qui l'abandonnaient mais sa volonté demeurait inchangée. Mieux valait pour lui se laisser mourir, même dans ces conditions affreuses car il ne gardait plus la moindre illusion sur ce qui l'attendait : qu'il acceptât d'épouser la fille La Verne et, peu de temps après les noces, très certainement, il recommencerait à dépérir d'un mal mystérieux qui l'emmènerait promptement à la tombe, en admettant que la chose ne se soldât pas tout simplement par un coup de couteau ou une solide dose de poison dès qu'il aurait fait d'Amandine une dame Gautherin et, par conséquent son héritière.
– Vous m'avez rendu plus que la vie, mes filles, dit-il aux deux sœurs en se réveillant entre leurs deux visages penchés sur son lit, vous m'avez rendu le droit de mourir proprement ! Soyez-en bénies...
La belle maison neuve des Morel-Sauvegrain qui, avec ses fenêtres en double accolade, ses vitraux et l'élégante balustrade sculptée qui soulignait son toit de tuiles vernissées ajoutait un magnifique ornement à la rue des Forges , s'était refermée comme le poing d'un géant amical sur Catherine, son oncle et ses gens, accordant à la jeune femme une précieuse journée de rémission, de réflexion et de repos.
Celle-ci en avait profité pour tisser avec la blonde Symonne la trame d'une amitié et pour essayer de se renseigner discrètement sur les conditions de détention du royal prisonnier que le Destin lui donnait à tâche de préserver.
Mais ce qu'elle avait pu apprendre était mince car c'était tout ce qu'en savait le commun des mortels à Dijon : René d'Anjou, roi de Sicile et de Jérusalem, était enfermé au palais ducal, dans la tour Neuve, étroitement gardé et c'était tout...
En quittant la chambre de son oncle, la dame de Montsalvy passa dans la sienne et s'habilla pour sortir. Contrairement à ce qu'il avait promis, Jacques de Roussay n'était pas revenu après l'arrestation de la «
famille » La Verne et il était plus que temps qu'elle allât voir ellemême comment approcher le prisonnier...
Elle quitta la maison sans avoir rencontré personne. Symonne était partie le matin même pour ses terres maternelles de Foissy, près d'Arnay-le-Duc. Quant aux serviteurs ils avaient tous disparu comme par magie. Même Gauthier et Bérenger étaient introuvables...
L'explication du phénomène sauta aux yeux de Catherine en sortant : une foule s'entassait autour du pilori dressé en permanence au confluent du bourg et de la Grande Rue Notre-Dame 2 ou les valets du bourreau étaient occupés, le maître ne s'abaissant pas à ces besognes subalternes, à boucler le carcan de fer
1
Elle n'a guère changé et appartient à l'antiquaire Damidot.
1
Prolongement de la rue des Forges.
Autour de la gorge d'un voleur de poules aux étalages. Mais le délinquant était si gros que le carcan menaçait de l'étrangler et le public riait autant de ses contorsions que des efforts des valets. Toute la maisonnée de Symonne était là ainsi que Bérenger.
Mécontente de le trouver devant ce pilori, Catherine alla taper sur l'épaule de son page.
– Trouvez-vous vraiment plaisir à ce genre de spectacle, Bérenger
?
L'adolescent rougit mais le regard qu'il leva sur la jeune femme était limpide.
– Non, dame Catherine. Seulement Gauthier m'a dit de l'attendre ici. Et comme je n'avais rien d'autre à faire...








