Текст книги "La dame de Montsalvy"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
сообщить о нарушении
Текущая страница: 1 (всего у книги 26 страниц)
Juliette Benzoni
La dame de Montsalvy
– La ville basse !... elle flambe !
Dégringolant des chemins de ronde, Bérenger de Roquemaurel traversa au galop l'immense cour du château pour se ruer dans l'escalier du haut logis seigneurial. Mais à quatorze ans on a du souffle et ce fut à pleine voix que le page claironna, du seuil, sa nouvelle.
Comme un projectile elle traversa la chambre silencieuse, atteignit l'encoignure de la fenêtre et le banc de pierre où Catherine usait interminablement un temps qui semblait s'être arrêté à tout jamais pour elle.
Depuis que les portes de Châteauvillain s'étaient ouvertes, devant elle et ses jeunes compagnons, par une aube de désespoir, la dame de Montsalvy avait passé là le plus long de ses heures assise, les mains oisives et les yeux clos sur les souvenirs doux et amers dont elle ne savait plus endiguer le flot.
Le plus cruel, le plus déchirant était le dernier : Arnaud, son époux, gravement blessé et agonisant dans la maison du notaire, à deux pas mais hors de portée. Catherine n'avait eu aucun moyen de savoir s'il était mort ou s'il vivait encore, otage inconscient aux mains subtiles et féroces de son dangereux compagnon d'aventures, Robert de Sarrebruck, damoiseau de Commercy, avec pour seule défense une robe de moine usée, celle du petit frère Landry, l'ami de toujours que le Ciel avait suscité si fort à propos pour aider Catherine à l'heure du plus abominable des choix1. Mais Landry avait-il réussi, comme il avait juré de le tenter, à sauvegarder cette vie si près de s'éteindre ?
Depuis qu'échappant elle-même au Damoiseau, elle avait réussi à gagner l'abri du château, Catherine avait mille fois repassé dans son esprit les événements des derniers mois : le siège de Montsalvy par les pillards du Gévaudan puis son départ à elle, Catherine, pour rechercher dans Paris son époux menacé d'assassinat. Et puis tout ce qui s'était ensuivi : Arnaud, prisonnier à la Bastille, puis en fuite et les efforts qu'elle avait dû fournir pour le tirer de ce mauvais pas. Ensuite cela avait été l'appel de sa mère mourante à Châteauvillain et enfin l'horrible surprise de l'arrivée... Malgré l'angoisse et la douleur qu'elle avait éprouvées quand Arnaud avait été si cruellement blessé, Catherine n'était pas parvenue à effacer de son esprit l'horreur qui s'en était emparée lorsqu'elle s'était aperçue qu'un capitaine d'Écorcheurs nommé la Foudre et Arnaud de Montsalvy ne formaient qu'un seul et même personnage. Enfin tout le reste, le malentendu élevé entre les deux époux par la jalousie d'Arnaud persuadé que Catherine allait rejoindre, dans Châteauvillain, non pas sa mère mais le duc de Bourgogne, son ancien amant. Avant de tomber sous les carreaux d'arbalète, Arnaud avait chassé sa femme, jurant qu'il la tuerait si elle osait reparaître à Montsalvy. Tout cela était tellement stupide, tellement fou ! Mais le seigneur de
1 Voir Piège pour Catherine.
Montsalvy, dans son orgueil et sa violence, avait-il jamais accepté de raisonner comme n'importe quel homme de chair et de sang ? Dieu seul pouvait savoir ce qu'il adviendrait de l'amour d'autrefois s'il était encore en vie !...
– Dame Catherine, répéta la voix impatiente du jeune garçon, avez-vous entendu ? Le feu est...
Il n'acheva pas. Comme si quelque chose venait de ressusciter en elle, Catherine sortait de sa torpeur, se redressait tandis qu'un flot de sang montait à ses joues pâles. Bérenger poussa un grand soupir de soulagement en la voyant poser enfin sur lui un regard attentif. Il y avait tant de jours qu'il usait en vain ses plus beaux poèmes, ses plus douces chansons pour essayer de ramener une lueur d'intérêt dans les grands yeux violets, toujours si étrangement absents lorsqu'ils n'étaient pas fermés.
Ce qu'il pouvait y lire, à présent, ressemblait à de l'effroi ; mais Bérenger de Roquemaurel aimait bien mieux voir sa maîtresse terrifiée qu'indifférente.
– Comment cela, le feu ? murmura-t-elle. Qui donc l'a allumé ?
– Probablement les hommes du Damoiseau avant de partir. Ils ont complètement disparu de la ville basse. On n'en voit plus un seul nulle part mais, à l'exception de l'église, tout brûle !
Cette fois elle était debout et traversait la salle en courant. Le page s'élança derrière elle et parvint à l'escalier juste à temps pour voir la queue de sa robe onduler comme une vipère noire sur les larges degrés de pierre. En un instant tous deux furent en bas.
La cour du château ressemblait à une mer en furie. Les soldats du sire de Vandenesse qui étaient venus à la rescousse de Châteauvillain menacé mais dont les sorties, cependant vigoureuses, n'avaient pas réussi à desserrer la tenaille refermée autour de la ville, étaient en train d'enfourcher leurs chevaux avec une ardeur qui ressemblait à de la rage. Toute la cour sentait la graisse d'armes et le crottin de cheval.
Les hommes juraient, sacraient ou adressaient au ciel des vœux insensés s'il leur permettait de mettre enfin la main sur ce Damoiseau d'enfer !
Au milieu de cette agitation, Catherine aperçut le gigantesque hennin drapé de crêpe de son amie Ermengarde, voguant sur une houle d'hommes, de chevaux et de ferrailles comme un vaisseau aux voiles noires. Suivie de deux servantes armées de bonbonnes, la dame de Châteauvillain versait elle-même le coup de l'étrier aux soldats et ne leur ménageait ni le vin de Beaune, ni les encouragements ; sa voix tonnait comme celle d'une bombarde à l'assaut d'une ville.
– Ma meilleure métairie et un plein sac d'or à qui de vous, mes braves, m'apportera la tête du Damoiseau ! criait-elle. Allez ! Buvez !
On se bat mieux quand on a les idées gaies !....
Pour la première fois depuis son arrivée à Châteauvillain, Catherine sourit. Cette Ermengarde ! Le temps semblait n'avoir aucune prise sur elle ! Le fracas des armes lui faisait le même effet qu'un appel de trompette sur un vieux cheval de bataille. N'avait-il pas fallu, quelques jours auparavant, s'y mettre à quatre pour l'empêcher de revêtir l'armure de son ancêtre, Enguerrand le Fort, et d'aller défier elle-même Robert de Sarrebruck ? Et comme Catherine lui rappelait que ses jambes n'étaient plus d'âge à soutenir un combat, elle avait riposté :
– C'est le bras qui manie l'épée, pas la jambe ! Allez donc voir celles de mon cheval ! Elles soutiendraient la voûte d'une église !...
Néanmoins, elle avait finalement consenti à ne pas enfourcher ce vigoureux destrier et à s'en remettre au sire de Vandenesse du soin de mener l'attaque, laquelle d'ailleurs n'avait pas été plus fructueuse que les autres : les écorcheurs semblaient avoir planté leurs griffes dans Châteauvillain jusqu'à la consommation des siècles.
Comme Catherine, debout sur la dernière marche du perron, hésitait au bord de la cour houleuse comme au bord d'une mare, une voix murmura à son oreille :
– La comtesse offre une fortune pour la tête du Damoiseau, belle dame ! Me donnerez-vous un sourire... et peut-être un baiser si je vous l'apporte ?
Elle tressaillit, fronça les sourcils, désagréablement surprise comme chaque fois qu'elle approchait le seigneur de Vandenesse. Depuis qu'elle avait cherché refuge derrière les murs de Châteauvillain, il l'entourait d'une cour suffisamment discrète pour n'être pas gênante ; mais c'était son aspect physique qui déplaisait le plus à la jeune femme, à cause de cette ressemblance qu'il avait avec le duc de Bourgogne, ressemblance funeste et qui avait causé, entre elle– même et son époux, le drame du dernier jour'.
A dire vrai, pour qui connaissait bien Philippe le Bon, Vandenesse n'était pas, et de loin, un reflet fidèle. Il avait la même tournure, presque la même figure que le duc mais il y manquait ce grand air, à la fois affable et imposant qui rendait le prince inimitable, même sous la carapace de l'armure. Seuls ceux qui n'avaient jamais approché Philippe pouvaient s'y laisser prendre...
Elle regarda Vandenesse au fond des yeux.
– Je n'ai que faire, messire, de la tête du Damoiseau ! Seul m'importe le sort de mon époux... du seul homme ici-bas qui puisse réclamer de moi un baiser ! Je ne suis plus la dame de Brazey, baron2
! J'ai même oublié tout ce qui la concernait. En outre, je suis de celles pour qui votre ressemblance avec monseigneur le duc n'est pas évidente !...
– Elle me gêne autant que vous, Madame ! Aucun homme n'aime à être pris pour un autre ! Quant à la tête du Damoiseau, vous en ferez ce que vous voudrez si Dieu me l'accorde... et je me contenterai d'un sourire !
Voir Piège pour Catherine (Chez Pocket, ainsi que les autres titres du cycle).
1.
Garin de Brazey, le premier époux de Catherine, avait été exécuté pour 2.
rébellion contre le Duc. Voir 11 suffît d'u/i amour.
Il s'inclina, s'éloigna vers son cheval qu'un page tenait en bride tandis que Catherine, toujours suivie de Bérenger, aussi muet et silencieux qu'une ombre, se dirigeait vers l'escalier du chemin de ronde avec la curieuse impression de revenir plusieurs mois en arrière quand, sous la pluie incessante d'un printemps désastreux, elle escaladait, le cœur chaviré d'angoisse, les remparts de Montsalvy assiégé par le Loup du Gévaudan, ne sachant jamais très bien quelle horreur nouvelle ses yeux allaient découvrir.
Cette fois elle s'attendait au spectacle annoncé, mais elle en éprouva tout de même un choc pénible : toute la ville basse flambait comme un bûcher de sorcière, souillant d'épais rouleaux de fumée les teintes délicates du ciel automnal. Sans la rivière où se reflétait l'incendie, les hautes flammes eussent dévoré les broussailles de la motte féodale et se fussent lancées à l'assaut du château.
Le regard de la jeune femme fouilla le brasier, cherchant à distinguer un toit, un pignon, une fenêtre : celle de la maison du notaire où elle avait dû abandonner son mari blessé mais tout se fondait dans le cœur ardent du feu. La ville basse, de bois et de torchis, s'en allait vers le ciel par le noir chemin de ses fumées...
L'un des merlons du couronnement parut se dédoubler en une longue silhouette grise qui s'approcha.
– C'est du travail bien fait ! commenta tranquillement Gauthier.
Le Damoiseau a tendu entre nous et lui un beau rideau de flammes à l'abri duquel il a pu se retirer sans hâte excessive et le sire de Vandenesse n'a pas besoin de tant se presser ! Il faudra bien qu'il attende que cela s'éteigne ! Je ne vois pas un trou dans le rideau.
– Il ne peut plus y avoir âme qui vive là-dedans, n'est-ce pas ?
murmura Catherine au bord des larmes.
Gauthier de Chazay, étudiant en rupture de Sorbonne promu écuyer de la dame de Montsalvy au hasard d'une bagarre et d'un séjour au Grand Châtelet, haussa les épaules et gratta sa tignasse rousse.
– A moins d'être une salamandre !... mais, soyez tranquille, il n'y avait plus personne. Quand on brûle des gens il est bien rare qu'ils ne protestent pas et je n'ai rien entendu. Pourtant il y a longtemps que je suis là !
Brusquement, la jeune femme tourna le dos au brasier.
– Je veux me rendre compte par moi-même. Allez me seller un cheval, Gauthier !...
– Pour que vous lui rôtissiez les naseaux sans autre résultat que risquer de flamber vous-même ? Certainement pas ! S'il trouve quelque chose, ce grand tranchemontagne de Vandenesse saura bien venir nous le dire ! riposta l'étrange écuyer sans paraître s'apercevoir du froncement de sourcils de sa maîtresse. De toute façon, soyez sans crainte, dame Catherine, j'irai vous le chercher, ce cheval, mais tout à l'heure ! Pour l'instant vous ne pouvez rien faire pour le village.
Bientôt il ne sera plus que cendres. Quant à l'excursion que vous projetez certainement, elle peut attendre une heure ou deux j'imagine.
– Et quelle est, selon vous, cette excursion ?
– Oh, ce n'est pas difficile à deviner, croassa timidement Bérenger d'une voix fêlée par la mue. Nous y pensons tous ! Nous avons tous envie d'aller dans la forêt, au prieuré des Bons Hommes, afin de voir si le frère Landry est rentré car il est bien le seul capable de nous donner des nouvelles de messire Arnaud.
– Reste à savoir si ces démons ne l'ont pas emmené avec eux...
Quoi qu'il en soit, Gauthier, soupira Catherine, j'aimerais que vous ne discutiez pas mes ordres lorsque je vous les donne. Je sais bien que, depuis notre arrivée ici, j'ai positivement cessé d'exister mais je ne suis pas encore complètement stupide et j'aimerais que vous évitiez de me donner cette impression de n'être plus qu'une attardée mentale.
Il y avait des larmes dans ses yeux et cela suffit à jeter le jeune Chazay à genoux, débordant de contrition.
– Vous n'êtes ni stupide ni attardée, s'écria-t-il mais vous avez beaucoup trop souffert. Or, l'angoisse et les pensées claires n'ont jamais fait bon ménage. Alors, fiez-vous plutôt à nous, notre dame !
Vous savez bien que nous serions capables d'aller jusqu'en enfer si nous pensions qu'il était possible d'en ramener votre seigneur époux et, en même temps, un peu de bonheur ! Courage ! C'en est fini de vous ronger dans la réclusion et l'inaction ! Vous allez redevenir vous-même et, bientôt, vous retrouverez vos enfants, vos terres, vos gens.
Cette fois, elle ne put s'empêcher de sourire à la vie qui brillait dans les yeux gris du garçon tandis que, déjà, il se relevait. Les moments d'émotion étaient rares chez Gauthier et quand il s'y laissait aller il semblait les regretter aussitôt. Déconcertée mais un peu rassérénée Catherine le regarda courir le long du chemin de ronde, dégringoler le raide escalier de pierres brutes et galoper vers les écuries. Avec un soupir, elle se détourna, chercha l'épaule de Bérenger, y appuya sa main.
– Eh bien ! fit-elle, remettons-nous-en donc à messire Gauthier
!...
La cour se vidait. Les derniers cavaliers du lourd escadron franchissaient le pont-levis abattu qui avait ouvert, dans la muraille grise, une grande ogive de ciel bleu où voltigeait encore une sinistre spirale de fumée noire. Debout sur le perron, les poings aux hanches, dame Ermengarde regardait disparaître la bannière de Vandenesse. A l'approche de son amie, elle tourna vers elle un œil brillant d'excitation.
– On va enfin pouvoir faire quelque chose de plus intéressant que de la tapisserie ! s'écria-t-elle. Et si on allait faire un tour jusque chez le frère Landry ?
Ça doit être possible en pataugeant dans la rivière. Qu'en dites-vous ?
– Que vous avez raison une fois de plus...
Un moment plus tard, les deux comtesses quittaient la rivière et plongeaient avec délices dans la fraîcheur humide de la vieille forêt gauloise embaumée par toutes les senteurs de l'automne. Après la fournaise que l'on avait côtoyée un instant, c'était comme un bain de jouvence dans lequel se détendait le corps et se retrempait l'âme.
Aussi, à mesure que les pas de son cheval traçaient leur chemin sur le tapis d'herbes et de feuilles où pointait parfois le chapeau rose d'un champignon, Catherine croyait-elle sentir se détacher de son corps, comme les squames d'une longue maladie, les morceaux de l'étouffante carapace de silence qui au fil des semaines s'était refermée lentement sur elle.
Tout à l'heure, elle avait découvert avec étonne– ment que ses amis la traitaient avec les précautions et la pitié attentives réservées aux grands malades et qu'en s'éveillant d'un douloureux sommeil qui avait duré un mois, son esprit n'avait pas gagné en agilité. Cela tenait à ce que sa réclusion dans Châteauvillain lui avait paru devoir être éternelle. Mais à présent la vie revenait à grandes bouffées, portée par l'espoir tremblant d'apprendre enfin ce qu'il était advenu d'Arnaud.
Le petit prieuré des Bons Hommes de la forêt apparut dans une trouée de soleil, chauffant ses pierres grises dans l'odeur des menthes et des mélisses. Une cloche au timbre grêle tintait doucement dans le clocher bas, reflété par l'eau verte de l'Aujon. Avec le chant des oiseaux et le friselis de l'eau c'était le seul bruit de ce coin que la prière et la paix mettaient hors d'un temps que les hommes vouaient follement à la guerre, à la destruction et à l'horreur.
Sautant à bas de son cheval, Gauthier alla tirer la corde qui pendait le long d'une porte lourdement cintrée mais dont le vantail avait eu des malheurs car les planches disjointes étaient sommairement consolidées par des ais de bois cloués en travers avec plus de souci de vigueur que d'harmonie.
À l'appel de la cloche, cette porte s'ouvrit avec un cri de protestation, découvrant un personnage tellement grand et tellement velu qu'il ressemblait à un ours habillé en moine. Son visage, à l'exception d'un nez rond et de deux yeux méfiants, disparaissait sous une exubérance de poils roux assortis aux touffes drues qui, telles des herbes folles, jaillissaient du dos de ses énormes mains et du col de sa robe rapiécée.
– Qu'est-ce que vous voulez ? fit-il sans grâce excessive mais d'une étrange voix flûtée parfaitement insolite chez un ours.
Le faux-bourdon de la comtesse Ermengarde entreprit avec lui un curieux duo.
– Allons, frère Ausbert, ouvrez cette porte ! Nous voulons seulement voir votre saint prieur. Le père Landry est bien ici, n'est-ce pas ? Il est revenu, je pense.
L'interpellé s'empressa aussitôt, torturant sa figure en une grimace qui, par un temps très sombre, aurait pu passer pour un sourire.
– Doux Jésus ! Dame Ermengarde ! Dame Ermengarde en personne !... Faites excuses, madame la comtesse, mais je ne vous avais pas aperçue.
– C'est que votre vue baisse, mon frère, car mon volume est toujours le même. Alors, ce prieur ?
Le sourire se changea en une lippe si douloureuse que l'on put croire que le géant allait se mettre à pleurer.
– Hélas ! dame Ermengarde, il est bien là !... Mais en quel état !
Je ne sais si vous pourrez le voir... même vous !
Déjà Catherine avait glissé de son cheval pour s'approcher du moine. Une nouvelle angoisse venait de naître en elle.
– Mon Dieu ! Frère Landry n'est pas ?... Je vous en supplie, mon frère, dites-nous la vérité !
– Non, pas encore mais notre petit frère Paterne qui connaît les simples et le soigne n'a guère d'espoir cle le tirer d'affaire !
– Comment est-ce arrivé ?
Frère Ausbert secoua furieusement sa crinière sur laquelle la tonsure ressemblait à une clairière envahie de mauvaises herbes.
– Par la faute de ces faillis chiens, bien sûr : les maudits routiers qui tenaient le pays ! Hier, ils sont venus jusqu'ici pour prendre tout ce que nous avions de provisions. Ils ont enfoncé la porte et, quand ils se sont retirés, nous avons trouvé le corps de notre prieur sur le seuil. Ils l'avaient traîné jusqu'ici à la queue d'un cheval !
À ce souvenir, le moine se mit à pleurer pour de bon mais Gauthier coupa court à ses larmes.
– Raison de plus pour nous le laisser voir ! Je suis un peu médecin...
– Oh alors ! Entrez !... Entrez vite ! Mon Dieu ! s'il y avait encore un petit espoir... même tout petit !...
Au pas de course cette fois, frère Ausbert entraîna les visiteurs à travers l'enclos ravagé qui avait été un potager. Le couvent tout entier ressemblait assez à un village après un raz de marée. Portes et fenêtres avaient toutes subi des dommages et les coulées noires d'un incendie hâtivement éteint se voyaient sur le mur de la chapelle. Quant à la poignée de moines qui apparut, attirée par le bruit, elle était dans un état pitoyable. Tous portaient des pansements de fortune.
Mais Catherine ne vit pas grand-chose de tout cela. Son cœur et sa pensée s'attachaient seulement à l'ami d'autrefois, un instant retrouvé dans de si tragiques circonstances et qui l'avait aidée au péril de sa propre vie. L'idée qu'il allait mourir parce que justement leurs chemins s'étaient croisés de nouveau lui était insupportable.
Son cœur se serra plus encore quand elle le vit, étendu sur une étroite couchette faite de planches et d'un peu de paille, son corps émacié à peine recouvert d'une mauvaise couverture. Un petit moine tout rond, agenouillé à son chevet, appliquait des cataplasmes d'herbes fraîches sur son visage tuméfié.
Les yeux clos, Landry se laissait faire, ses mains, déchirées par les cordes, doucement croisées sur sa poitrine. Sous les lambeaux de sa robe monastique, on pouvait voir d'autres pansements végétaux, si grossiers que la comtesse Ermengarde en eut un haut-le– cœur.
– Dans quel état le voilà ! gronda-t-elle. Et si je comprends bien il n'y a même plus de quoi le soigner ici ?...
– Les bandits ont tout pris, rugit frère Ausbert. Jusqu'à la réserve de charpie et d'onguents du frère Placide. Nous n'avons plus rien, que les herbes de la forêt !
Un instant plus tard, la cellule du prieur avait repris ses dimensions normales. Ermengarde était repartie bruyamment pour Châteauvillain, traînant à sa suite son écuyer et Bérenger, clamant qu'elle allait ramener ce qu'il fallait pour secourir le couvent. Cependant Gauthier écartait doucement Catherine qui voulait à tout prix soigner son ami.
– Laissez-le-moi un moment, dame Catherine ! Je vais l'examiner. Le frère Placide m'aidera, ajouta-t-il avec un coup d'œil vers le petit moine qui approuva d'un signe de tête.
– Vivra-t-il ? demanda la jeune femme.
– Il vit pour le moment et c'est déjà beaucoup ! Il semble respirer sans trop de peine mais je ne peux encore rien dire d'autre. Vous savez bien que je ferai de mon mieux, ajouta-t-il en poussant la jeune femme vers la porte, mais je n'ai malheureusement pas la science que possèdent les Arabes ou les juifs...
Un médecin arabe ! Tandis qu'elle errait dans le petit cloître rustique qui cernait le jardin dévasté, la pensée de Catherine rejoignit à travers l'espace son vieil ami Abou al-Khayr, le médecin de Grenade, l'homme-miracle dont la sagesse et la science s'entendaient si bien à sauver les corps et à réconforter les fîmes. C'était une étrange idée, sans doute, qu'évoquer ce fils de l'Islam sous les voûtes d'un monastère chrétien. Pourtant Catherine ne se sentait pas sacrilège car les hommes de bien sont partout chez eux. Abou savait trouver les mots qui consolent et revivifient, les gestes qui sauvent autant et mieux qu'un chrétien.
Catherine, tout à coup, éprouvait le besoin déchirant de le revoir car, malgré l'amitié dont elle était entourée, jamais elle ne s'était sentie aussi seule, aussi coupée de ses racines profondes. Si Landry mourait à présent, plus personne ne saurait lui dire ce qu'il était advenu d'Arnaud, s'il était toujours vivant ou si son grand corps indomptable avait déjà commencé à se dissoudre sous quelques pelletées de terre à Châteauvillain.
Elle se reprocha aussitôt cette pensée égoïste qui d'ailleurs traduisait mal son état d'esprit. La vérité était que si Landry mourait, elle aurait l'impression d'avoir doublement perdu Arnaud...
L'apparition de Gauthier brisa le cours mélancolique de ses réflexions. Le jeune homme était sombre, trop visiblement soucieux pour que Catherine ne s'affolât pas aussitôt.
– Alors ?...
– C'est difficile à dire ! Je me demande s'il lui reste un seul os encore intact. Ces brutes ne l'ont pas ménagé.
– A-t-il sa connaissance ?
– Non. Et je dirais même heureusement. Ainsi il souffre moins...
Pourquoi ? Mais pourquoi ont-ils fait ça ? explosa-t-il soudain en arrachant avec fureur un innocent liseron qui serpentait sur les piliers du cloître. Et surtout, pourquoi maintenant ? Voilà plus d'un mois qu'il nous a aidés à fausser compagnie au Damoiseau...
– Vous pensez qu'ils auraient dû le martyriser plus tôt ? coupa Catherine scandalisée.
C'est un peu ça, si l'on s'en tient à la seule logique. Ne vous fâchez pas, dame Catherine et, je vous en prie, essayez de comprendre ce que je veux dire. Je cherche une raison, une raison valable à ce désastre, une raison qui ne soit pas nous. Si le Damoiseau voulait lui faire payer notre fuite, il l'aurait tué sur l'heure, sans attendre ; je vous avoue que depuis notre arrivée au château de dame Ermengarde il ne s'est pas levé une aurore sans que je coure au chemin de ronde avec la crainte de découvrir son cadavre pendu à quelque arbre ou glissant au fil de l'eau mais, à mesure que le temps passait, mes craintes s'apaisaient.
– Allez-vous chercher des raisons logiques à un acte de sauvagerie gratuite ? s'emporta Catherine. Robert de Sarrebruck est un démon qui tue pour tuer, qui torture pour le plaisir...
– ... mais qui, jusqu'à présent, manifestait tout de même un certain respect de l'Eglise. J'entends par là qu'il évitait de tuer ses représentants, car bien entendu ce respect ne s'étendait tout de même pas jusqu'aux biens matériels. Pour qu'il ait osé infliger un traitement aussi barbare à un homme de Dieu, il faut qu'il soit devenu fou... ou qu'une raison bien impérative l'y ait poussé !...
Catherine hocha la tête, mal convaincue, mais Ermengarde, en revenant un moment plus tard à la tête d'un cortège de mules et de chariots chargés assez généreusement pour ravitailler un village, se rangea entièrement à son avis : le supplice infligé à Landry et dont, normalement, il aurait déjà dû mourir, répondait à une exigence ; mais laquelle ?...
– C'est malheureusement une question à laquelle le malheureux me paraît bien incapable de répondre ! soupira-t-elle en conclusion.
Avec l'énergie du désespoir, Gauthier entreprit de soigner Landry, secondé par Catherine et Bérenger qui, muets d'angoisse, assistèrent à la lutte farouche que le jeune homme menait contre la mort avec les moyens malheureusement réduits que la médecine de l'époque mettait à sa disposition et ceux infiniment plus vastes de son ingéniosité. La bataille se prolongea jusqu'au cœur de la nuit tandis que, groupés dans leur chapelle dévastée, les moines imploraient le Ciel en une prière fiévreuse où alternaient les psaumes de la Pénitence et les supplications, pour obtenir de Dieu miséricorde à un prieur qu'ils semblaient aimer beaucoup.
A mesure que les heures coulaient, l'espoir s'amenuisait. La respiration du blessé s'écourtait, s'embarrassait de râles sinistres qui faisaient gronder Gauthier et pleurer Catherine. La peau du visage, déjà cireuse, devenait grise comme si l'ombre éternelle s'étendait lentement sur le frère Landry. En dépit de tous ses efforts, le médecin novice ne parvenait pas à ramener une étincelle de conscience dans le corps torturé.
Vers la fin de la nuit, il devint évident que le peu de vie qu'il gardait encore s'enfuyait rapidement et qu'il n'était plus possible de croire au miracle. Il y avait des heures que Catherine n'avait pas quitté le chevet de son ami. Elle était agenouillée, tenant, comme un oiseau fragile, la grande main rugueuse entre les siennes, priant de tout son cœur, sans le moindre égoïsme cette fois, reprise tout entière par cet autrefois plein de charme que représentait le mourant. Celui de l'enfance heureuse vécue côte à côte entre les maisons biscornues du Pont-au-Change à Paris, dans le joyeux vacarme quotidien des boutiques d'orfèvres pleines du bruit clair des outils sur le métal précieux et les criailleries des changeurs lombards ou normands qui leur faisaient face. C'étaient les courses à deux sur les grèves pour observer les gros chalands ventrus qui montaient ou descendaient le fleuve, les baignades à la belle saison, les flâneries gourmandes dans les cuisines quand le parfum des confitures de Jaquette Legoix ou de Maman Pigasse réussissait à vaincre les odeurs de poisson, les batailles de boule de neige et les glissades sur la Seine quand l'hiver étreignait Paris, les escapades enfin vers tous les lieux étranges ou fascinants de la grande ville qui attiraient leur curiosité enfantine, du palais des Rois au corps de garde du Châtelet, de Notre-Dame aux abords des inquiétantes cours des Miracles. Et Catherine à présent sentait mourir en elle, en même temps que Landry, la petite fille qu'elle avait été car, après lui, plus personne ne se souviendrait du Pont-au-Change pour en parler avec elle avec le sourire heureux qui accompagne l'évocation des jours d'enfance...
– C'est la fin !... murmura la voix enrouée de Gauthier tandis qu'il rejetait avec colère l'écuelle de potion dont il humectait continuellement les lèvres du mourant.
Un sanglot déchira la gorge de Catherine avec un cri de révolte.
– Non !... C'est trop injuste !...
Au son de sa voix, Landry eut un frisson. Ses paupières qui semblaient déjà peser le poids du granit qui allait les ensevelir, frémirent et se soulevèrent péniblement découvrant la prunelle sans éclat. Celle-ci tourna dans l'orbite, s'arrêta sur le visage en pleurs. Les lèvres déchirées ébauchèrent un sourire.
– II... vit ! murmura Landry dans un souffle qui fut le dernier.
Tout était fini. Le gamin de Paris, le chevaucheur de la Grande Écurie de Bourgogne, le moine de Saint– Seine et de Châteauvillain avait rendu à Dieu son âme droite et simple dont Catherine seule avait réussi à disputer une part à Dieu.
– Landry ! balbutia-t-elle à travers ses larmes, Landry !...
pourquoi, mon Dieu, pourquoi ?...
La poigne vigoureuse d'Ermengarde remit la jeune femme debout, non sans que ses genoux ankylosés ne lui eussent arraché une plainte, mais ce fut pour la garder contre elle, l'envelopper de toute sa tendresse rude et chaleureuse.
– Parce que l'heure était venue, Catherine, une heure que, très certainement, il n'aurait pas voulue différente !
– Il est mort pour moi... à cause de moi !
– Non, il est mort parce que Dieu l'a voulu... et peut-être bien parce que lui-même l'a voulu ! Aux âmes comme la sienne, seul le martyre apporte une réponse satisfaisante. Vous gardiez en vous le souvenir de l'enfant, du jeune garçon mais vous ne connaissiez pas l'homme et sa soif inapaisable d'absolu. Moi, je l'ai connu ! De son Dieu, il eût accueilli les pires disgrâces comme une bénédiction, il eût accepté la lèpre, la peste comme une faveur. Vous ne savez pas à quel point il souhaitait donner sa vie pour ses frères ! Il est exaucé, à présent, et vous savez aussi bien que moi qu'il est mort heureux...
mais oui, heureux puisqu'il a pu utiliser son dernier souffle pour calmer une souffrance, apaiser une angoisse chez un être qu'il aimait !
Le frère Landry est mort, mais votre époux vit et il était joyeux de pouvoir vous le dire ! Venez maintenant, il nous faut le rendre à ses frères... Sacre– bleu ! Mais qu'avez-vous ?








