Текст книги "La dame de Montsalvy"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
сообщить о нарушении
Текущая страница: 19 (всего у книги 26 страниц)
–
Qu'on la transportât, qu'on la déshabillât, qu'on la nettoyât du sang qui la maculait, qu'on l'installât dans un lit ne changeait rien à sa torture. Elle n'entendait plus, elle ne pensait plus, elle ne raisonnait plus. Elle n'était qu'une masse de souffrance, un animal écartelé. Ce qu'elle endurait était si cruel que le bourreau avec sa hache lui fût peut-être apparu comme l'ange de la délivrance.
–
Parfois, à travers les larmes qui brouillaient sa vue, elle percevait une forme noire et blanche qui passait et repassait, s'arrêtait parfois aussi. Elle sentait alors quelque chose de frais qui, sur son visage, remplaçait un instant la brûlure des larmes, ainsi qu'une senteur d'herbe par-dessus l'odeur fade du sang. De temps à autre quand la douleur un moment faisait trêve, elle plongeait dans un sommeil de bête harassée.
Mais la rémission était courte et, après quelques secondes, lui semblait-il, le bon sommeil disparaissait chassé par les crocs du fauve qui rongeait ses entrailles.
Cela dura des heures, des heures d'enfer dont la malheureuse pensait, ne jamais voir la fin. Au fond de son esprit exténué une seule pensée parvenait encore à percer : elle était morte et, à cause de son sacrilège, elle était condamnée aux éternels tourments. N'aperçut-elle pas, surgissant des ténèbres, un démon barbu dont les yeux de feu s'abritaient sous des broussailles noires et qui lui tendait le poing ?...
De toutes ses forces elle voulut le repousser, l'empêcher d'ajouter encore à son supplice mais ses bras furent soudain paralysés tandis qu'une voix grave grondait.
– Il faut en finir. Elle doit boire cela sinon nous n'arriverons jamais à la délivrer et elle risque de trépasser dans l'heure.
Les démons – ils étaient au moins trois à présent, – se rapprochèrent. L'un lui serra les bras, l'autre lui pinça le nez et le troisième très certainement voulut lui enfoncer dans le gosier une poire d'angoisse pour faire cesser ses cris désespérés... Mais il n'y eut pas de bâillon, pas de poire cruelle... rien qu'un liquide doux-amer qui coula jusqu'au fond de sa gorge. Et puis il n'y eut plus rien, rien qu'une énorme vague noire qui l'emporta au fond du néant...
Le paradis chassa l'enfer, la lumière balaya les ténèbres et Catherine revint à la vie dans un rayon de soleil. Tout était blanc autour d'elle : le lit dans lequel elle reposait, le lin qui habillait ses bras, les grands rideaux tirés à travers lesquels filtrait le rayon joyeux qui avait frappé ses yeux. Elle était au cœur d'une coque translucide, au milieu d'un nuage et elle se sentait légère, légère... la lourde nef enlisée dans la vase qu'était hier encore son propre corps avait rompu ses amarres et voguait joyeusement vers la pleine mer...
Il y eut un froissement léger annonçant une présence au-delà des rideaux. Extasiée, Catherine s'attendait à voir paraître un ange... ce fut une petite vieille en robe noire et tablier blanc, les épaules et la tête enveloppées par la faille neigeuse des Béguines qui souleva le rideau et apparut, l'œil bleu et scrutateur. En constatant que la malade avait les yeux grands ouverts, elle eut un sourire ravi découvrant une dentition pleine de lacunes qui n'enlevait rien à la bonté de son visage.
– Sainte Elisabeth soit bénie ! soupira-t-elle. Vous voilà réveillée
! Et comment vous sentez-vous ?
Catherine n'eut aucune peine à lui rendre son sourire.
– Beaucoup mieux, merci. Mais... qu'est-ce que je fais ici ?
– Vous ne savez pas où vous êtes ?
Tournant la tête vers la petite fenêtre, Catherine aperçut une rangée de maisonnettes blanches cernant un grand pré planté d'arbres et de bien plus de fleurs de printemps qu'on n'en trouvait dans une tapisserie d'Arras. Sur l'herbe neuve, jonquilles, narcisses et violettes poussaient un peu au petit bonheur mais avec une grâce irrésistible.
– C'est le Béguinage de la Vigne, n'est-ce pas ? Et vous êtes l'une des dames...
La petite vieille esquissa une révérence.
– Dame Ursule pour vous servir. Vous nous avez fait très peur.
– Mais... comment suis-je venue ici ?
Dame Ursule alla jusqu'à une petite table sur laquelle étaient disposés des pots, un mortier de cuivre et des flacons. Elle prit quelque chose dans un pot, le mit dans le mortier et s'arma du pilon pour écraser la chose.
– C'est notre Grande Dame qui vous a accueillie, c'est à elle de vous le dire. Moi, je n'oserais me le permettre.
En quelques coups de pilon elle avait réduit en poudre le contenu de son mortier, en mit trois pincées dans un gobelet y ajouta un peu du contenu d'un flacon, agita le tout et l'apporta à Catherine.
– Vous êtes sauvée mais à présent il faut reprendre des forces car vous avez perdu beaucoup de sang.
souleva le rideau et apparut, l'œil bleu et scrutateur. En constatant que la malade avait les yeux grands ouverts, elle eut un sourire ravi découvrant une dentition pleine de lacunes qui n'enlevait rien à la bonté de son visage.
– Sainte Elisabeth soit bénie ! soupira-t-elle. Vous voilà réveillée
! Et comment vous sentez-vous ?
Catherine n'eut aucune peine à lui rendre son sourire.
– Beaucoup mieux, merci. Mais... qu'est-ce que je fais ici ?
– Vous ne savez pas où vous êtes ?
Tournant la tête vers la petite fenêtre, Catherine aperçut une rangée de maisonnettes blanches cernant un grand pré planté d'arbres et de bien plus de fleurs de printemps qu'on n'en trouvait dans une tapisserie d'Arras. Sur l'herbe neuve, jonquilles, narcisses et violettes poussaient un peu au petit bonheur mais avec une grâce irrésistible.
– C'est le Béguinage de la Vigne, n'est-ce pas ? Et vous êtes l'une des dames...
La petite vieille esquissa une révérence.
– Dame Ursule pour vous servir. Vous nous avez fait très peur.
– Mais... comment suis-je venue ici ?
Dame Ursule alla jusqu'à une petite table sur laquelle étaient disposés des pots, un mortier de cuivre et des flacons. Elle prit quelque chose dans un pot, le mit dans le mortier et s'arma du pilon pour écraser la chose.
– C'est notre Grande Dame qui vous a accueillie, c'est à elle de vous le dire. Moi, je n'oserais me le permettre.
En quelques coups de pilon elle avait réduit en poudre le contenu de son mortier, en mit trois pincées dans un gobelet y ajouta un peu du contenu d'un flacon, agita le tout et l'apporta à Catherine.
– Vous êtes sauvée mais à présent il faut reprendre des forces car vous avez perdu beaucoup de sang.
qui lui permettait à présent de goûter pleinement ce merveilleux et si paisible retour à la vie. Il y avait bien longtemps qu'elle ne s'était sentie aussi bien dans sa chair, presque dématérialisée, ni aussi en paix avec elle-même... Et, doucement, elle se rendormit.
Quand dame Béatrice vint la voir, ainsi que l'avait annoncé dame Ursule, elle montra une grande satisfaction en trouvant sa pensionnaire assise dans son lit et occupée à boire un grand bol de bouillon. Coupant court aux remerciements chaleureux qu'elle lui adressait, la Grande Dame sourit.
– Nous n'avons fait que notre devoir en vous accueillant alors que vous étiez en si grand danger de perdre la vie. Malheureusement il n'a pas été possible d'accueillir aussi vos serviteurs puisque notre règle s'y oppose mais soyez sûre que nous avons donné de vos nouvelles aussi souvent que possible.
– Où sont-ils à cette heure ?
– Au couvent des Augustins, naturellement.
Et, en quelques phrases courtes, la Grande Dame raconta ce qu'elle savait de la terrible nuit du 18.
– Nous aurions pu vous mettre à l'hôpital mais le père Cyprien m'a fait comprendre que ce pourrait être dangereux aussi bien pour vous que pour la communauté si l'une des autres malades vous reconnaissait et comme deux de nos maisonnettes sont actuellement vides nous vous avons installée dans l'une d'elles. J'espère que vous vous y trouverez bien tout le temps que vous devrez passer ici pour la période de votre convalescence et après...
Catherine tressaillit.
– Après ?... mais dès l'instant où je serai remise sur pieds je n'aurai plus aucune raison de continuer à vous encombrer. Mon intention est de rentrer chez moi.
Dans l'état actuel des choses, c'est tout à fait impossible, madame.
Notre enclos est bienheureusement à l'écart des tumultes de la ville et la reconnaissance des bienfaits que nous nous efforçons de prodiguer nous protège de ses excès. C'est un véritable havre de grâce... mais il n'empêche qu'il est enfermé dans les murailles de Bruges et que Bruges est en état de siège ou peu s'en faut...
En effet, le meurtre du bourgmestre Varssenare, de son frère et de deux autres échevins, les folies de la nuit fatale avaient déchaîné la panique. Profitant du désordre, les autres échevins et les capitaines des quartiers avaient quitté la ville avec leurs familles pour chercher refuge auprès du duc Philippe. Seul Louis Van de Walle et son fils étaient restés pour tenter de ramener un semblant d'ordre. Mais ce n'était pas facile. Affolées par la perspective du chômage et de l'écroulement du commerce les corporations et surtout la draperie, la plus puissante de toutes et la plus touchée par la cessation des importations de laine anglaise, étaient prêtes à se livrer aux pires excès sans paraître s'apercevoir de l'inquiétude que ces excès faisaient naître chez les marchands italiens, espagnols, écossais et Scandinaves qui avaient leurs comptoirs dans la ville.
Pour enrayer l'exode il avait fallu fermer les portes de la ville et les faire sévèrement garder : il était interdit de sortir sans un laissez-passer signé du bourgmestre et de deux chefs de corporations.
Van de Walle avait accueilli la requête des marchands étrangers et accepté qu'une ambassade composée de quelques-uns d'entre eux et de plusieurs des plus riches marchands brugeois se rendît à Arras, auprès du duc Philippe, pour protester de leur ardente espérance de voir la paix prochainement rétablie.
– Qu'a-t-il répondu ? demanda Catherine.
– On ne sait encore. Voilà cinq jours qu'ils sont partis, dès le lendemain de la nuit où vous êtes arrivée. Bien sûr il y a de l'espoir.
On dit que Monseigneur a déjà pardonné aux Gantois les massacres du 15; mais Gand n'a pas à réclamer de privilèges sur l'Ecluse, qui dépend de Bruges. Nul ne sait, dans ces conditions, ce que va répondre Monseigneur le Duc...
Vous voyez bien qu'il est tout à fait impossible de quitter la ville et qu'il vaut beaucoup mieux pour vous demeurer ici. Votre évasion a fait grand bruit. On a fouillé la cité pour vous retrouver, sauf ici bien sûr. Vos anciens gardiens enragent parce qu'ils vous croient partie rejoindre le Duc. Ils craignent que vous ne souffliez sur lui le feu de la vengeance et ils vous haïssent en conséquence. Essayer de sortir serait du suicide. Il en va de même pour vos serviteurs que le père Cyprien cache aux Augustins. Croyez-moi, restez avec nous quelque temps lorsque vous serez rétablie !
– Êtes-vous si sûre de toutes vos sœurs ?... La Grande Dame réfléchit un instant. Son visage
porté sur une haute stature ne montrait pas aisément ses sentiments mais Catherine put cependant y lire une perplexité, une sorte de lutte intérieure. Finalement ce fut la vérité qui l'emporta.
– Non. Qui peut se vanter de connaître réellement i le cœur des membres d'une communauté ? La plupart
de nos sœurs, les plus âgées, veuves ou sans famille, ont réellement brisé leurs liens avec le monde extérieur mais je ne saurais être absolument sûre de toutes. Je réponds entièrement, bien sûr, de dame Ursule et de dame Berthe qui se sont occupées de vous. Les autres savent seulement que cette maison abrite une grande malade.
Il suffira, une fois guérie, que vous n'en sortiez pas... sinon la nuit pour prendre l'air dans l'enclos. Je vous donnerai une robe et une faille pour plus de sûreté.
– Que ferai-je de mes journées ?...
Dame Béatrice désigna du geste la petite chambre étincelante de propreté et, tour à tour, le prie-Dieu disposé devant un crucifix et un rouet vide.
– Ce que nous faisons toutes : prier et travailler. À côté de cette chambre vous avez une petite salle. Chacune de nous entretient sa maison, prépare ses repas – dame Ursule ou dame Berthe vous donneront ce qu'il faut – et puis, pour assurer notre subsistance, nous filons la laine. Savez-vous filer ?
– J'ai été élevée fort simplement, dame Béatrice, et aucun travail féminin ne m'est étranger. Il y a longtemps que je n'ai filé mais je pense que cela ne s'oublie pas...
– En effet. Malheureusement nous avons fort peu de laine en ce moment et si l'Angleterre ne reprend rapidement ses relations commerciales avec les villes flamandes nous n'en aurons bientôt plus.
Aussi nous créons-nous, à présent une nouvelle spécialité : la dentelle au fuseau.
– La dentelle ? C'est très rare. Celles que j'ai pu posséder venaient toutes d'Italie, du Puy-en-Velay ou de Malines.
– En effet mais l'une de nos sœurs est veuve d'un riche marchand vénitien et a choisi de rester parmi nous. C'est elle qui nous apprend.
Dame Berthe est l'une de ses meilleures élèves. Si vous le voulez, elle vous enseignera. Pour l'instant il faut d'abord songer à vous remettre tout à fait. Je vous tiendrai au courant de ce qui se passe en ville et vous recevrez certainement des messages en provenance des Augustins...
La Grande Dame quitta Catherine sur ces paroles, la laissant méditer ce qu'allaient être ses jours à venir. Cette fois, la jeune femme les acceptait sans révolte et même sans répugnance. Libérée du fardeau de honte et d'angoisse qu'elle traînait après elle depuis tant de mois, il n'y avait plus pour elle si grande urgence et, à condition que la claustration de Bruges ne durât pas des années, elle trouvait rafraîchissante cette halte au cœur du Béguinage de la Vigne. Bien souvent, au cours des périodes les plus rudes de sa vie, elle avait rêvé de s'arrêter un moment sous les nobles arcades d'un cloître afin d'essayer, dans un silence peuplé seulement du chant des oiseaux et du doux murmure des prières, de mieux écouter ses voix intérieures et de retrouver son âme claire d'autrefois quand l'amour des hommes, les dangers de la vie et les tumultes de la guerre n'étaient pour elle qu'un bruit lointain. Parfois même, elle s'était surprise à penser que sa sœur Loyse, en choisissant Dieu, n'avait peut-être pas fait le plus mauvais choix.
Mais Catherine savait aussi que, pour elle, seul un temps de retraite était possible et même concevable. Si elle acceptait celui-là d'une âme sereine c'était parce que son corps épuisé, son cœur dolent en éprouvaient impérieusement le besoin. Il lui fallait refaire ses forces pour retourner au combat, au combat contre Arnaud !
Depuis son entrée en Flandres, elle s'était efforcée de n'y point penser et même elle avait tenu loin d'elle, autant qu'il lui était possible, le souvenir de Michel et d'Isabelle pour ne pas laisser envahir son âme par l'impitoyable marée du désespoir. Elle avait un terrible problème à résoudre et il fallait qu'elle s'y consacrât totalement. A présent le problème avait trouvé sa solution et Catherine pouvait laisser entrer, dans la sérénité de sa petite maison béguine, l'image joyeuse et blonde de son petit garçon et l'éclat impérieux des yeux noirs du bébé Isabelle... un bébé qu'elle n'avait pas tenu dans ses bras depuis une interminable année, qui était à présent une vraie petite fille et qui ne la reconnaîtrait pas. Il serait doux, dans le soir tombant, d'évoquer les cris de ses enfantines colères et le paisible babil de Michel récitant ses leçons. Dieu ! Quel jour merveilleux serait celui où elle pourrait enfin les serrer sur son cœur !...
– Jamais plus, se jurait-elle, jamais plus je ne quitterai Montsalvy
! Quoi qu'il puisse advenir, désormais, de moi, ou même de mon époux, je n'abandonnerai plus jamais mon foyer et mes enfants...
Trois jours plus tard elle était sur pied et, tout naturellement, commençait à vivre au rythme du Béguinage. Dame Ursule lui avait apporté un peu de laine à filer et dame Berthe était venue, avec un petit coussin bleu, du fil de lin, des épingles et de minuscules fuseaux lui enseigner les premiers rudiments de l'art des dentellières. Vêtue d'une robe que lui avait donnée dame Béatrice, un chapelet d'ambre dans sa poche, Catherine passait sa matinée à faire le ménage et à cuire ses repas, travaillait à son rouet ou à son coussin l'après-midi, priait de temps en temps et rêvait beaucoup, surtout le soir quand les rayons obliques du soleil venaient mourir sur les façades blanches ou quand les rideaux de pluie brouillaient le paysage jusqu'à le rendre irréel.
Par les billets que Saint-Rémy ou Gauthier lui faisaient tenir elle était au courant des événements extérieurs. Aux envoyés de Bruges, Philippe le Bon avait répondu avec un étrange détachement qu'il n'avait vraiment pas le temps de s'occuper de leurs problèmes et que des devoirs impérieux réclamaient, avant tout autre soin, sa présence en Hollande afin d'y étouffer les dernières traces de discorde que la dernière comtesse, Jacqueline de Bavière, la plus romanesque et la plus folle des princesses, avait, en mourant à La Haye, léguées à ses adversaires comme à ses amis.
En conséquence, ces messieurs de Bruges voudraient bien lui accorder permission de traverser leur précieuse ville avec un petit détachement et dans le seul but de gagner du temps cependant que le gros de l'armée passerait au large et se ravitaillerait au château de Maie où des approvisionnements considérables allaient être réunis pour elle.
« Ces bonnes gens,écrivait Saint-Rémy, ont bien essayé de savoir si vous étiez revenue auprès du Duc– mais, quand ils ont, timidement, prononcé votre nom, Monseigneur leur a tourné le dos après les avoir foudroyés d'un regard capable de les faire rentrer sous terre. Et ils sont revenus un peu déconfits, un peu inquiets surtout, demander à Van de Valle la fameuse "permission"... que celui-ci a bien été obligé d'accorder sans être tout à fait certain que ce soit une bonne idée.
Mais il n'a pas le choix s'il ne veut pas voir bombardes et machines de guerre s'approcher de ses murailles et son commerce définitivement ruiné. Evidemment, ce n 'est pas de gaieté de cœur : les ambassadeurs ont rapporté que ladite armée de Hollande comportait plus de quatre mille Picards qui sont, vous le savez, en exécration ici, plus un vigoureux contingent de chevaliers et de troupes bourguignonnes d'origine que l'on n'aime pas beaucoup plus et cette idée ne sourit guère à nos croquants.
« Quoi qu’il en soit, bientôt, très bientôt, le Duc sera dans la ville.
Tenez-vous prête à nous rejoindre, sous un autre costume de moine que nous vous ferons tenir, la nuit qui précédera son entrée. Dès que nous serons auprès de lui nous n 'aurons vraiment plus rien à craindre et vous serez libre. Vous n'imaginez pas quelle joie j'aurai à retrouver mon tabard de soie et d'or et ce grand pectoral de la Toison d'Or qui me donne si grande allure !
«En vérité, l'austère élégance des moines n'est vraiment pas mon fait... pas plus que leur ordinaire ! Le père de Rayneval est la sainteté même mais j'aimerais mieux quelqu'un de moins saint et qui s'y connaisse davantage en crus bourguignons. Même son vin de messe est abominable ! J'ai essayé, je ne recommencerai pas ! Dieu m'a puni...
« Votre écuyer et votre page s'ennuient ferme. On les a introduits dans le couvent sous l'aspect de frères voyageurs étrangers. L'un passe pour Normand, l 'autre pour Provençal et moi je suis toujours le grand pèlerin que vous savez. Cela nous vaut à tous trois d'interminables stations à la chapelle. Le père prieur dit que nous avons là une excellente occasion de travailler au salut de nos âmes mais je crains que nous ne soyons en réalité que d'affreux mécréants.
Monseigneur le Duc devrait bien se hâter !...
« À bientôt. Pardonnez ce long bavardage mais c'est un passe-temps bien charmant que converser un moment avec une jolie femme et j'en complète l'ivresse en déposant un tendre baiser sur vos jolis doigts. »
Cette lettre arrivée dans les débuts du mois de mai acheva de réconforter Catherine parce qu'elle apportait l'espoir d'une liberté toute proche. Il était bien certain que la présence de Philippe à Bruges constituerait pour elle le meilleur moyen d'évasion. Aussi, ce soir-là, en s'endormant dans son lit aux rideaux blancs, se laissa-t-elle bercer par le flot chatoyant d'une douce espérance : celle de son prochain retour à Montsalvy. Ce qui la veille encore ne se montrait qu'au bout d'une perspective sans fin venait de se rapprocher considérablement.
Bien sûr, il y aurait sans doute quelques explications à fournir au duc Philippe quand elle le rejoindrait mais après tout ce qu'elle avait pu endurer, une entrevue, même orageuse, avec un prince hargneux n'avait plus la moindre chance de l'impressionner...
Au soir du 21 mai, qui était le mardi de Pentecôte, dame Béatrice, un paquet sous le bras, entra dans la maison de Catherine.
– C'est cette nuit que vous nous quittez, mon enfant. Ceci est arrivé tout à l'heure du couvent des Augustins.
– Est-ce que le Duc arrive ?
– Il se trouve, ce soir, à cinq lieues à peine d'ici, à Roeselare '.
Demain, tandis que son armée contournera la ville, il y entrera avec les seigneurs de son entourage immédiat et une petite escorte. Les notables préparent déjà sa réception.
– Par quelle porte doit-il entrer ?
– Par celle de la Bouverie qui est tout près d'ici mais à peine plus éloignée des Augustins. Vers la fin de la nuit, je viendrai moi-même vous chercher pour vous ramener... là où je vous ai prise : sous le pont du grand portail où vos amis vous attendront avec un bateau pour vous ramener aux Augustins où vous attendrez que la foule soit assez dense dans les
1 Roulers.
Rues pour pouvoir vous y mêler sans danger et rejoindre Monseigneur. Il était impossible que vous sortiez directement d'ici au grand jour.
– Croyez bien que je le comprends... et que je vous suis infiniment reconnaissante de tout ce que vous avez fait pour moi mais comment pourrai-je vous prouver cette reconnaissance ?...
La Grande Dame s'approcha du coin où Catherine travaillait, effleura du doigt les grosses pelotes de laine bise puis, se tournant vers le coussin de dentellière posé sur un tabouret, se pencha pour admirer le dessin ébauché.
– Vous avez bien travaillé, dame Catherine... et nous vous regretterons car vous avez de réelles dispositions pour cet art délicat.
– Pas bien loin de chez moi, au Puy-en-Velay, il y a aussi des dentellières ; je pourrai continuer mon apprentissage, fit-elle en souriant. Mais le fruit de mon travail est bien mince pour ma gratitude. Je voudrais faire plus !
– Alors... » et tout à coup, la voix de dame Béatrice se fit très grave : « Demain, quand vous rencontrerez monseigneur Philippe, essayez d'oublier les peines que l'on vous a infligées ici et demandez-lui grâce et merci pour cette ville turbulente mais qui est toujours à lui s'il sait lui montrer un peu de mansuétude. Voyez-vous, les gens d'ici sont comme des enfants : se sentant coupables envers leurs parents, ils s'enfoncent plus encore dans la révolte et les outrances, chacun en faisant plus que son voisin pour n'avoir pas l'air de céder à ses yeux.
Les rudes châtiments changent parfois la rébellion en haine alors qu'un mot de pardon peut amener le coupable aux larmes du repentir.
Je sais tout cela, dame Béatrice, et soyez certaine que je n'ai jamais eu d'autre idée qu'intercéder pour Bruges. Autrefois je l'ai tant aimée ! Ce n'est pas à présent qu'elle se trouve prise entre la mer qui ensable rapidement ses ports et la colère de son suzerain, que je vais la condamner... Ayez confiance : je ferai tout ce que je pourrai !
Sans rien dire, la Grande Dame embrassa Catherine et sortit peut-
être pour cacher une émotion, se contentant au seuil d'indiquer qu'elle viendrait une heure avant le lever du soleil et de lui conseiller de prendre du repos.
Mais cette nuit-là, Catherine ne réussit pas à trouver le sommeil. Il y avait quelque chose qui l'inquiétait sans trop savoir pourquoi. Peut-
être cette décision prise par Philippe de n'entrer dans la ville qu'avec peu de monde et surtout cette « permission » qu'il en avait demandée.
Cela lui ressemblait bien peu ! Qui donc pouvait être assez fou pour ignorer l'orgueil du grand-duc d'Occident, son caractère à la fois rusé et vindicatif ? Allait-il réellement laisser ses quatre mille Picards et ses chevaliers bourguignons passer au large de Bruges tandis que lui-même, avec une poignée d'hommes, traverserait la ville encore toute fumante du sang de ses échevins ? Évidemment, cela pouvait être une preuve de courage et Philippe n'en avait jamais manqué, à moins que ce ne soit ce signe de mansuétude dont parlait dame Béatrice. Après tout le prince bourguignon était l'un des diplomates et des hommes de gouvernement les plus habiles et les plus intelligents... mais les exemples étaient rares où il avait laissé sa diplomatie l'emporter sur sa rancune : le roi de France l'avait appris à ses dépens durant de longues et cruelles années.
Lorsque la Grande Dame revint, elle trouva Catherine prête, revêtue de la robe monastique contenue dans le paquet et debout près de la porte qu'elle tenait entrouverte pour que l'on n'eût pas à frapper. Il faisait très sombre et aucune lumière n'était visible. Silencieusement, dame Béatrice saisit la main de Catherine et toutes deux s'élancèrent à travers l'enclos sous le couvert des arbres. Un vent vif s'était levé, bien après minuit, et agitait les cimes feuillues avec de grands froissements qui étouffaient le bruit des pas. Ils étouffèrent également le léger grincement de la porte quand elle s'ouvrit sous la main de la Grande Dame, et Catherine se retrouva dehors.
– Allez avec Dieu, ma fille, chuchota dame Béatrice en l'embrassant.
Puis elle se glissa de nouveau dans l'entrebâillement du portail et disparut sans avoir seulement laissé à celle qu'elle libérait le temps d'une seule parole d'adieu. Mais déjà des ombres montaient de sous le pont dormant et Catherine se retrouva soudain dans trois paires de bras masculins dont la chaleur et l'enthousiasme disaient assez la joie que l'on avait de la retrouver.
– Sans mentir, soupira Gauthier, ce mois que nous venons de passer sans vous a été le plus long de toute ma vie, dame Catherine...
Le mercredi de Pentecôte se leva venteux comme en novembre.
Les lambeaux de nuages gris traversaient en rafales le ciel orageux derrière les flèches des églises et l'immense tour du beffroi. De temps en temps, une ondée passait, emportée par les ailes du vent et les cloches, sonnant les heures canoniales du jour, résonnaient avec une mélancolie profonde. Aussi Catherine en quittant le couvent avec ses trois compagnons se disait-elle que ce n'était guère un temps de réjouissances et que ce qui se préparait n'avait que fort peu de rapports avec les fastes habituels d'une entrée princière.
Certes, il ne s'agissait que de la traversée de Bruges et il était convenu de recevoir le prince à l'hôtel de ville pour lui offrir présents et rafraîchissements mais de toute évidence personne à Bruges n'imaginait voir un sourire éclore sur le visage hautain de Philippe.
On se demandait plutôt ce qu'il allait dire...
Une foule énorme encombrait les rues et les quatre faux moines n'eurent aucune peine à s'y mêler. Mais, comme au jour de son arrivée, Catherine fut frappée par le silence de cette foule. On n'entendait que paroles chuchotées, on ne voyait que visages soucieux ou insolents, tels ceux d'une troupe de bouchers qui bannière en tête et tranchets à la ceinture s'en allaient avec un air de défi au-devant du Maître si ardemment contesté. Quand ils passèrent près de Catherine, elle frissonna sous la bure déjà humide de sa robe. Depuis le jour de colère qui avait vu mourir Michel de Montsalvy et Gaucher Legoix, son propre père1, Catherine redoutait et détestait les bouchers. Elle leur trouvait l'air féroce et respirait toujours auprès d'eux une pénible odeur de sang frais...
Vers trois heures, on apprit que le Duc venait d'arriver au village de Saint-Michel. Ce fut le signal de se mettre en marche pour les notables, et à la suite de leur cortège on se dirigea vers la porte de la Bouverie. Catherine vit passer Louis Van de Walle, blême et les traits tirés sous son chaperon de fête. Son fils, les échevins rescapés et quelques chefs de corporations le suivaient, avec leurs insignes et leurs bannières. Devant lui marchait son beau-frère Vincent de Schotelaere, le capitaine de la ville et quelques-uns de ses soldats, tous armés.
Les faux moines suivirent le cortège mais s'arrêtèrent derrière les barrières de la porte de la Bouverie tandis que les notables franchissaient la porte, le grand pont jeté sur les larges douves et s'avançaient sur la route, courbant le dos sous les rafales de vent qui faisaient voler les lourdes robes, claquer les bannières et obligeaient à cramponner les coiffures. Au bout du chemin, on pouvait déjà apercevoir, sous la bannière de Bourgogne, un bloc luisant comme du mercure :
1 Voir II suffît d'un amour.
les premiers soldats de la garde personnelle du Duc avec, au-dessus d'eux, le groupe mouvant, coloré, magnifique, des chevaliers entourant leur prince.
Un cavalier plus grand, plus majestueux que les autres prit le devant pour attendre le bourgmestre et ses hommes. Il était trop reconnaissable pour que Catherine n'identifiât pas aussitôt Philippe.
Armé de pied en cap à l'exception de sa tête couverte d'un chaperon de velours noir tandis que son casque couronné d'or reposait aux mains d'un écuyer, la Toison d'Or brillant superbement sur l'acier mat de l'armure, il arrêta son cheval vêtu d'acier lui aussi, dès qu'il eut franchi les lignes de sa garde, attendant le poing à la hanche que le cortège de Bruges vînt jusqu'à lui. Auprès de lui se tenait seul son écuyer, Huguenin du Blé.
Van de Walle et ses hommes étaient presque arrivés quand un cri jaillit de la foule qui regardait du haut des murailles.
– Les Picards ! Nous sommes trahis !...
Van de Walle entendit, se retourna pour adresser à ses concitoyens un geste d'apaisement mais, en effet, de part et d'autre du chemin, une troupe armée doublait l'entourage ducal, dépassait le cortège des échevins en sens inverse et marchait avec résolution vers la porte de la Bouverie. En même temps, le Duc s'avança lui aussi :








