412 000 произведений, 108 200 авторов.

Электронная библиотека книг » Жюльетта Бенцони » La dame de Montsalvy » Текст книги (страница 25)
La dame de Montsalvy
  • Текст добавлен: 21 сентября 2016, 15:00

Текст книги "La dame de Montsalvy"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



сообщить о нарушении

Текущая страница: 25 (всего у книги 26 страниц)

– Il n'en a pas pour longtemps ! dit Sara. Il n'y a rien à faire à ce stade.

– Mais Arnaud ?...

– Tu vas voir ! Je te préviens, la dentellière est là, elle aussi...

mais morte !

En effet, en entrant dans la chambre de son époux, le corps d'Azalais fut la première chose que Catherine aperçut. Complètement nue, un bubon gonflant son aine droite et les lèvres retroussées dans un rictus de souffrance, la fille gisait dans la masse noire de ses cheveux dénoués en travers des deux marches qui surélevaient le lit seigneurial sur lequel Arnaud était étendu, inconscient...

Vivement, Catherine s'élança vers lui, se pencha tandis que son cœur cognait lourdement dans sa poitrine et que ses yeux s'emplissaient de larmes... Tout d'abord elle ne le reconnut pas car son visage tourné de côté ne laissait voir que sa joue blessée. Une profonde balafre la labourait, depuis le coin de l'œil qu'elle tirait un peu vers le bas jusqu'à la commissure de la lèvre. Elle ressortait, blanchâtre, sur la peau très rouge. Mais Arnaud bougea la tête et la blessure disparut aux yeux de Catherine...

Vêtu seulement de ses chausses noires et d'une chemise complètement ouverte mais qu'une sueur âcre collait à la peau, Arnaud était étendu les bras en croix sur le lit souillé de vomissements. Sa respiration était haletante et de temps en temps, il toussait légèrement puis retombait au pouvoir de la fièvre violente qui le tenait.

Relevant les yeux, Catherine rencontra le regard de Sara qui debout auprès du lit avait saisi le poignet du malade et lui tâtait le pouls avec le sérieux d'un médecin confirmé.

– Alors ?

La zingara haussa les épaules.

– Je ne peux rien dire. Le pouls est rapide et il a une fièvre de cheval. D'ailleurs, il délire.

En effet des mots sans suite, prononcés d'une voix pâteuse qui les rendaient totalement incompréhensibles sortaient de la bouche d'Arnaud.

– Que faut-il faire ?...

– D'abord le sortir de cette chambre. On ne peut pas nettoyer !

tout est sali, pollué. Il faudra tout brûler !

– Portons-le chez moi ! Si personne n'y est entré cela doit être propre. Tu as la clef...

Mais Sara hocha la tête.

– C'est trop près d'ici. Le mieux serait de l'installer dans la cuisine où nous aurons tout sous la main. On ira chez toi prendre des matelas, des couvertures, des draps... Il faut qu'il soit tenu au propre le plus possible et les étuves sont près de la cuisine. Appelons Josse !

Il accourut aussitôt et, tandis que Sara descendait aux cuisines pour préparer l'installation, il alla avec Catherine prendre chez elle ce qui pouvait être utile. L'appartement de la jeune femme avait, en effet, été respecté et toutes ses affaires s'y trouvaient rangées, dans un ordre parfait. Pendant ce temps aux cuisines Sara s'activait.

Les deux longues salles basses où se préparait la nourriture de tout le château étaient dans un désordre extraordinaire mais aucune trace de la maladie ne les souillait. Les serviteurs qui logeaient en ville pour la plupart avaient dû s'enfuir à temps...

Empoignant un balai, Sara commença par faire la chasse aux détritus qui encombraient les dalles afin que le sol fût propre pour y déposer les matelas qui allaient venir. Puis elle prit du bois dans le bûcher voisin, alluma un grand feu et mit une vaste marmite d'eau à chauffer pour laver tout ce qu'il serait possible de laver. Dans une plus petite elle mit aussi de l'eau destinée à faire une tisane qu'elle voulait faire avaler au malade.

Jamais elle n'avait travaillé avec cette rapidité et quand Catherine et Josse, traînant après eux la petite Mauresque qui les suivait comme un automate, arrivèrent courbés sous le poids des draps, des couvertures et d'une foule de serviettes, il était déjà possible de commencer l'installation.

Il faisait une chaleur de four dans cette cuisine et Catherine, pour respirer, dut arracher son masque, crachant les baies de genièvre qui lui brûlaient le palais.

Puis elle se mit à préparer le lit avec une ardeur sauvage et à continuer le nettoyage de la salle tandis que Sara et Josse remontaient chercher Arnaud. Cette activité dévorante l'empêchait de penser et elle s'appliquait à centrer uniquement son esprit sur son travail car il ne fallait pas permettre au désespoir de s'emparer d'elle. Il lui fallait en quelque sorte s'échauffer à la manière des guerriers avant le combat...

Quand Josse et Sara apportèrent Arnaud roulé dans une couverture, ils le déposèrent d'abord à même le sol afin de le débarrasser de ses vêtements et de le laver. Son linge était en effet d'une curieuse teinte jaune et dégageait une odeur de sueur très forte et très pénible. On le déshabilla complètement mais lorsque Sara lui tira ses chausses collantes elle montra sous la peau de l'aine gauche une enflure rouge.

– Le bubon ! Il commence à pousser...

Tandis qu'on le lavait à grande eau, Montsalvy ouvrit les yeux et Catherine put voir que l'iris en était très brillant et tout le reste strié de veinules rouges. Son cœur se serra : le mal semblait faire des progrès rapides, et elle n'ignorait pas avec quelle rapidité foudroyante il pouvait frapper. C'était déjà un miracle de retrouver Arnaud vivant, alors que presque tous les autres étaient déjà morts. Sans doute son extraordinaire solidité de constitution et sa vitalité y étaient– elles pour beaucoup mais Sara lui enleva ses illusions à ce sujet.

– Il devait être ivre mort ! C'est peut-être ce qui a retardé le processus de la maladie...

Lavé, vêtu d'une chemise propre, Arnaud fut couché sur le matelas préparé par sa femme et aussitôt vomit plusieurs fois coup sur coup et avec violence. Il sortit de cette crise baigné de sueur et totalement épuisé mais il fallut recommencer à le nettoyer.

Quand ce fut finit il se mit à râler et recommença à s'agiter emporté par le délire mais, cette fois, Catherine crut comprendre qu'il avait soif.

Donne-lui de cette tisane, dit Sara en apportant une petite écuelle pleine d'un liquide d'un vert brunâtre qui fumait. Je crois qu'elle n'est plus trop chaude...

Appuyant la tête brûlante de son époux contre son épaule, Catherine le fit boire, luttant contre l'émotion qu'elle éprouvait à le tenir contre elle, comme autrefois. Pourtant c'était seulement une enveloppe charnelle privée de conscience qu'elle étreignait, un corps dont le cœur ne lui appartenait plus et, à cette idée, des larmes coulèrent de ses yeux jusque sur la joue du malade qui buvait docilement.

Quand elle le recoucha, tout doucement, il entrouvrit les yeux et sa bouche enflée parut chercher l'air. Puis un mot, un seul s'exhala, intelligible...

– Ca... therine !...

Ce fut tout ce qu'elle put comprendre. D'autres mots suivirent, incompréhensibles mais un peu de courage était revenu au cœur désolé de la jeune femme. L'avait-il vraiment reconnue ou bien faisait– elle partie des fantômes qui peuplaient son affreux délire ?

Elle resta là un long moment, assise sur le coin du matelas, à le regarder se battre contre la mort.

Pendant ce temps, Sara préparait un repas. Heureusement le château était bien approvisionné et les soudards d'Arnaud n'avaient pas tout dévoré. Il y avait du seigle et du blé, du lard et des jambons dans le saloir. Un saut au poulailler apprit à la zingara que la catastrophe n'empêchait nullement les poules de pondre. Elle les en récompensa en se hâtant de les nourrir. Josse de son côté continuait à brûler les morts, entretenant dans la cour un feu d'enfer dont les fumées épaisses, noires et nauséabondes obscurcissaient le ciel. À

Catherine revenaient les soins de son malade et, durant des heures, elle dut recommencer à le laver, à l'abreuver, à le changer. Le mal lui semblait empirer d'instant en instant.

Quand la nuit vint, les trois compagnons étaient épuisés de fatigue et Arnaud allait plus mal. Sa langue enflée emplissait toute sa bouche, ses yeux étaient jaunes et sa peau sèche et brûlante. Néanmoins il fallait le tenir aussi au chaud que possible et Catherine n'arrêtait pas de remonter les couvertures autour de lui, d'enduire ses lèvres craquelées avec de la pommade et d'essayer de le nourrir avec du bouillon et des œufs battus dedans comme le lui indiquait Sara. Mais le bubon de l'aine gonflait de plus en plus et atteignait à présent la grosseur d'un œuf. Sara montra à Catherine comment confectionner un cataplasme avec de la moutarde, de la farine, du miel et du vinaigre qu'il fallait appliquer sur la grosseur.

– Sa seule chance de survie c'est que ce bubon mûrisse vite et crève. Alors, peut-être, on pourra le sauver...

Mais Catherine ne croyait pas que ce fût encore possible.

– Il va mourir, balbutia-t-elle à travers les larmes qu'elle ne pouvait plus arrêter, je sais qu'il va mourir...

– S'il doit te faire souffrir encore, cela vaudra sûrement mieux !

gronda Sara. Il ne mérite pas le mal que tu te donnes, le danger que tu cours, que nous courons tous... En attendant, tu vas t'étendre sur un matelas et tu vas dormir.

– Non. Je veux le veiller. Il faut s'en occuper continuellement.

– « Je » vais veiller, tout au moins les premières heures. Ensuite ce sera Josse, puis toi. Je te promets de te réveiller si... si quelque chose se passait...

En fait personne ne dormit vraiment cette nuit-là, sinon par à-coups.

La souffrance rendait le malade à peu près fou et sans cesse il fallait le remettre dans son lit, le faire boire, le nettoyer. En outre, la chaleur nocturne aggravée par le bûcher de la cour et par le feu qu'il fallait bien entretenir dans la cheminée était insupportable. Pour avoir un peu de fraîcheur, Catherine, traînant un matelas au-dehors le plus loin possible du brasier, réussit à y dormir deux heures. Josse sommeilla auprès d'un de ses feux car, pour en finir plus vite, il en avait allumé un autre dans la vaste cheminée de la salle des gardes. Là aussi des corps brûlaient. Heureusement le bois et les broussailles très secs ne manquaient pas et peu à peu les morts vénéneux se fondaient en inoffensives cendres.

Quand le jour revint, Catherine, titubante de fatigue, quitta son matelas et alla aider Sara à soigner Arnaud. Le malade était calme à présent, mais d'un calme plus inquiétant encore que son agitation de la nuit. Ses yeux dont le blanc était devenu jaune étaient profondément enfoncés sous l'orbite et son corps demeurait inerte, comme s'il était déjà mort... Néanmoins il fut encore secoué de quelques violentes nausées et, cette fois, Catherine épouvantée vit du sang couler de sa bouche et de son nez. Le bubon, lui, sur lequel on ne cessait de renouveler les cataplasmes, grossissait toujours, distendant presque monstrueusement la peau qui semblait s'amincir à vue d'œil.

– Nous n'y arriverons pas ! sanglotait Catherine, nous n'y arriverons jamais ! Par moments, il ne respire plus ! Il faut faire quelque chose... il le faut.

Elle piquait une crise de nerfs que Sara combattit aussitôt à l'aide de quelques gifles et d'un seau d'eau.

– Tu vas te reposer ! ordonna-t-elle quand la jeune femme revint à elle. Sinon toi aussi tu vas tomber malade et je te jure que si cela t'arrive, j'achève immédiatement ton époux !...

Josse rentrait à ce moment-là. Dès qu'il avait fait jour, il avait escaladé le châtelet d'entrée et à l'aide de sa trompe avait fait sortir un moine du monastère.

– Allez dire au frère Anthime que nous sommes encore vivants, que messire Arnaud aussi est encore vivant et que je veux du lait, vous entendez ? Du lait ! Je vais descendre un seau avec une corde.

Un moment plus tard il avait ce qu'il avait demandé et à présent il revenait avec son butin, heureux de cette petite victoire, en dépit de son visage ravagé de fatigue et de ses habits roussis d'un peu partout.

Sara fit boire du lait à Catherine et à la petite Mauresque. On l'avait oubliée durant la nuit affreuse et elle s'était tapie entre un coffre à farine et une jarre d'huile mais au matin, quand elle avait vu Sara empoigner son balai pour nettoyer sa cuisine, elle était sortie de sa cachette et, avec un sourire timide, le lui avait pris des mains.

Sara la considéra un instant avec stupeur, puis, relevant du revers de sa main une mèche de cheveux noirs, trempés de sueur qui tombait de son bonnet, elle lui sourit à son tour.

Comment t'appelles-tu ?... Moi, c'est Sara, ajouta-t-elle en se désignant elle-même du doigt. « Sara !... »

Moi... Fatima ! » Puis avec un effort visible : « Parler...

petit peu !

Merveilleux, s'écria Sara ! Viens que je te donne à manger et à boire, ma fille, après tu pourras travailler ; mais d'abord aide-moi à tirer ce matelas à côté, dans la pièce des étuves pour que dame Catherine y dorme !

Il fallut bien que Catherine en passât par où Sara le voulait.

D'ailleurs on la menaçait de l'enfermer. Elle but donc son lait puis rejoignit son matelas et s'y endormit d'un sommeil de bête harassée...

Elle fut réveillée par un fracas de fin du monde qui la jeta tremblante hors de sa couche, tâtonnant dans une obscurité presque totale. Elle crut qu'il faisait nuit et se traîna vers la porte donnant sur la cour qu'elle ouvrit au moment précis où un nouveau coup de tonnerre éclatait. Elle vit alors qu'il faisait encore jour mais que le ciel était couvert de gros nuages noirs d'où partaient des éclairs effrayants. Le feu brûlait toujours et elle aperçut Josse qui se précipitait en courant vers la cuisine au moment précis où la foudre s'abattait sur l'appentis d'une petite remise qui en un instant fut en flammes. Josse ressortit avec un seau d'eau mais à cet instant le ciel creva et de véritables trombes se déversèrent, si brutales et si violentes que les flammes du bûcher s'éteignirent, crachant une épaisse fumée noire.

Un élan jeta Catherine vers Josse.

– La pluie ! La pluie ! Enfin la pluie !... Doux Jésus ! Nous n'allons donc pas mourir étouffés ?...

En un rien de temps, ils furent tous deux trempés jusqu'aux os mais cette violente averse leur semblait si bonne qu'ils demeurèrent dessous avec ivresse, tendant les bras et criant de joie, tant et si bien qu'à leur tour Sara et Fatima vinrent les rejoindre.

– Nous ne sommes donc pas complètement maudits ? s'écria Sara en saisissant Catherine dans ses bras pour l'embrasser... Et si nous pouvons arrêter la peste... sauver ton époux, même s'il ne le mérite pas...

Un hurlement atroce lui coupa la parole et les précipita tous affolés et ruisselants dans la cuisine où un spectacle effrayant les attendait : Arnaud avait réussi à se lever. Dans un paroxysme de souffrance il avait arraché sa chemise, ses pansements et debout devant la cheminée, il titubait en poussant des râles d'agonie...

– Il va tomber dans le feu, hurla Catherine et elle se rua vers lui mais Sara l'empoigna au passage et la rejeta en arrière.

– Regarde ! Le bubon ! Il vient de crever !... C'est ça qui le rend fou. Va me chercher de la charpie, beaucoup de charpie et reviens avec tes gants.

Pendant ce temps, elle et Josse allèrent saisir Arnaud par-derrière et l'obligèrent à se recoucher. En effet, de son aine ouverte un liquide noir et épais coulait le long de sa cuisse en même temps qu'une épouvantable odeur emplissait la pièce. Le malade n'opposa pas de résistance. La douleur, qui lui avait fait fournir l'effort surhumain de se lever, et l'éclatement du bubon qui en avait résulté, semblaient l'avoir complètement épuisé. S'y ajoutait le sang qui coulait à présent, succédant aux sanies et au pus.

Catherine revenait, des gants aux mains, avec une brassée de charpie qu'elle tendit à Sara. Ses yeux n'étaient qu'une prière.

– Est-ce que... est-ce qu'à présent... il a une chance ?

Le visage trempé de Sara s'éclaira d'un vague sourire.

– À présent, oui... je crois... s'il ne perd pas trop de sang ! Mais encore une fois il est solide ! C'est vigoureux la mauvaise herbe !...

L'heure qui suivit se passa tout entière à éponger et à assainir la plaie tandis que Fatima épluchait des choux, des carottes et des pois pour faire un potage. Et quand la nuit tomba Arnaud, soigneusement pansé, gisait sur son lit propre ; ses infirmiers bénévoles avaient mis des vêtements secs et pouvaient enfin s'asseoir autour de la grande table de bois rude pour prendre un vrai repas, le premier, en écoutant avec ravissement les cataractes du ciel se déverser en crépitant sur les lauzes des toits.

Catherine, qui avait dormi la plus grande partie de la journée, exigea de prendre la première garde et personne ne la lui disputa. Tous devinaient qu'elle serait heureuse d'un moment de solitude avec l'homme qu'elle s'obstinait à aimer et, tandis qu'ils s'installaient, qui dans un coin de la cuisine, qui dans les étuves, elle vint s'asseoir sur un coin du matelas qui supportait Arnaud et, sortant de sa poche le petit chapelet d'ambre que dame Béatrice lui avait donné à Bruges et qu'elle gardait toujours avec elle, Catherine se mit à prier, doucement, presque paisiblement pour la première fois depuis bien longtemps.

Elle pria pour que la peste en abandonnant le corps de son époux emporte aussi le mal qui rongeait son esprit et son cœur. Dieu avait fait justice mais l'orgueilleux maître de Montsalvy saurait-il comprendre et subir cette justice ?

– Qu'il m'entende, au moins ! suppliait la jeune femme, qu'il me laisse lui parler, lui expliquer !...

Mais lui expliquer quoi ? Tout ce qu'elle avait enduré depuis que Béraud d'Apchier était venu mettre le siège devant Montsalvy pour en piller les richesses ? Elle avait déjà essayé, dans cette grange près de Châteauvillain où ils s'étaient retrouvés, et il n'avait pas voulu l'entendre. Accepterait-il enfin, à présent que l'amour de sa femme venait de l'arracher à la plus horrible des morts ?...

Doucement, elle prit la main inerte qui reposait sur le drap et la garda dans la sienne. Elle était chaude encore mais son contact ne brûlait plus et Catherine plus doucement encore la porta à ses lèvres...

Non, elle n'expliquerait rien, elle ne présenterait ni défense ni plaidoirie car il lui faudrait encore mentir, dissimuler ce qui s'était passé la nuit des Rois au palais de Lille. Après tout, il avait raison : elle était une épouse adultère... même s'il avait moins que tout autre le droit de le lui reprocher !

« Lorsqu'il reprendra conscience, pensa Catherine, lorsqu'il pourra me reconnaître, je verrai bien ce que sera son premier regard. S'il est ce que je crains, je m'en irai sans rien dire, je m'en irai pour toujours !

Je ne veux pas entre nous d'un lien qui ne serait que reconnaissance et pitié après tant d'amour et de passion ! »

La pluie tomba toute la nuit et toute la journée du lendemain cependant qu'une vie régulière s'organisait pour les enfermés volontaires. Depuis que la sanie avait quitté son corps Arnaud gisait inerte, épuisé, incapable de faire seul le moindre mouvement. Délire et violence avaient disparu. Demeurait une curieuse prostration qui n'était plus le coma mais qui n'était pas encore la conscience, du moins pour autant que l'on en pouvait juger. Le malade avalait docilement tout ce qu'on lui ingurgitait mais n'ouvrait jamais les yeux si bien qu'il était impossible de distinguer les périodes de véritable sommeil ou de simple somnolence.

Tous les matins, Catherine lui faisait une toilette soigneuse, changeait son linge que Fatima lavait dans la cour. Elle le rasait même, en prenant bien soin d'appliquer un baume sur la balafre que le mal avait mise à vif. Elle trouvait à ces soins un plaisir douloureux qui faisait hausser furieusement les épaules de Sara derrière son dos mais qui, parfois aussi, lui tiraient des larmes qu'elle essuyait avec rage au coin de son tablier.

Du dehors, on ne savait rien. Chaque matin, Josse grimpait au châtelet pour demander aux moines ce dont ils avaient besoin en fait de nourriture fraîche, qu'on lui apportait d'ailleurs avec un grand luxe de précautions. Visiblement, les moines dont on pouvait suivre les phases de l'existence grâce aux tintements des cloches qui les rythmaient n'avaient aucune envie de prendre le moindre risque bien que le château, après une semaine de travail forcené, eût été presque assaini. Les corps de ceux qui avaient composé la triste garnison ramenée par Arnaud et ceux des malheureuses dont ils avaient fait leurs compagnes de débauche par force avaient été brûlés et ce qui n'avait pas été consumé à cause de la pluie avait été enterré. La salle des gardes avait été passée à la chaux et lavée à grande eau quand quatre ou cinq jours de pluie incessante eurent ramené l'abondance de ce côté. Manquant de chaux à la fin, Josse avait dû se contenter de fermer autant que possible les pièces et l'escalier pollués. On verrait plus tard.

Pour Catherine les jours se firent plus calmes, plus monotones aussi.

Avec Sara et Fatima, elle donnait des soins aux bêtes, poules, lapins, chevaux, qui occupaient les dépendances de la basse-cour, s'occupait de laver ou de repasser le linge, épluchait les légumes et surtout soignait Arnaud. Quand elle n'était pas occupée elle s'asseyait auprès de Sara sur un banc et à mi-voix toutes deux causaient. Sara ne cessait d'interroger la jeune femme sur tous ces mois qu'elle avait vécus loin de Montsalvy et Catherine s'efforçait de satisfaire cette subite et si étonnante curiosité sans toutefois tout révéler. Arnaud avait beau être inconscient il n'était pas possible à Catherine d'évoquer devant lui sa nuit d'amour avec Philippe de Bourgogne, cette nuit qui lui avait été si délicieuse et qu'à présent elle se reprochait comme un crime. Il fallait que cela demeurât un secret entre Dieu et elle. Même Sara ne devait pas savoir. Par contre, elle libéra son cœur de l'horrible souvenir du Moulin-Brûlé et y trouva un immense réconfort.

Sara, d'ailleurs, n'en parut même pas offusquée et s'étonna des remords qui avaient si longtemps tenaillé la jeune femme.

– Tu t'es considérée comme déchue, comme avilie et définitivement perdue de réputation parce que tu as été violée par une bande de soudards ? Ma pauvre enfant, si tu savais combien de femmes, de par le monde, ont subi une épreuve semblable, tu en serais surprise. J'en connais moi, et qui sont aussi grandes dames que toi...

Pour certaines même ce n'est pas un si mauvais souvenir d'ailleurs.

– Libre à elles. Pour moi cela restera le plus abominable moment de toute ma vie... Je ne sais pas si, un jour, je pourrai en venir à oublier...

Quand le neuvième jour de claustration se leva sur un grand ciel bleu et pur qui laissait présager une belle journée, Josse qui s'apprêtait, dans la fraîcheur du petit matin, à grimper comme d'habitude au châtelet pour appeler l'abbaye, eut la surprise en traversant la cour d'entendre un véritable vacarme dans la rue. C'étaient des coups retentissants assez semblables à ceux que fait un bélier en frappant la porte d'une ville. On entendait aussi des exclamations, des bruits de voix, des grincements d'essieux. C'était comme si une foule entière se pressait au-dehors...

Emporté par un espoir soudain, il escalada quatre à quatre les hautes marches de pierre, atteignit son archère habituelle, se pencha au-dehors... C'était ça ! C'était bien ça ! La rue était pleine de monde, pleine de gens qu'il reconnaissait, des hommes, des enfants, tout Montsalvy revenu et là, étendu sur un chariot, un moine en robe blanche qui semblait donner des ordres à une troupe d'hommes. Un à un, ils faisaient tomber puis emportaient les madriers qui barraient la porte... Josse le reconnut, ce moine, avec un transport de joie.

– L'abbé ! L'abbé Bernard !... Vive Dieu qui nous ramène Votre Révérence ! Alléluia !... Quel bonheur ! Quel merveilleux bonheur !...

– On l'a ramené ! cria la voix perçante de Gauthier surgissant de derrière le chariot dans le premier rayon du soleil qui se levait à l'horizon des hauts plateaux de l'Aubrac. Ça n'a pas été sans mal car il est encore bien faible ! Mais il a voulu venir avec nous, tout de suite...

Comment ça va, là-dedans ?

– Dame Catherine, Sara et moi sommes sains et saufs, ainsi qu'une des petites esclaves. Quant à messire Arnaud, il vit toujours mais il n'a pas encore repris connaissance... Dépêchez-vous ! Je vais prévenir dame Catherine et Sara ! Elles vont être si heureuses.

– Nous aussi ! hurla Gauberte qui, déjà en nage, aidait les hommes à libérer la porte. On a fini par avoir honte de les avoir laissés partir pour cet enfer tandis qu'on se cachait à Roquemaurel.

Alors on est revenus ! Et tant pis pour ce qui peut nous arriver !

Un enthousiasme égal à la panique de naguère soulevait tous ces braves gens qui refusaient à présent de considérer le danger toujours possible. Ils ne savaient qu'une chose : leur châtelaine avait plongé, sans peur, au cœur du mal, elle avait bravé le terrible fléau et depuis neuf jours elle vivait à l'endroit même où la peste avait éclaté. Et puis aucun autre cas ne s'était déclaré, ni à l'abbaye, ni autour de Montsalvy où étaient demeurés ceux dont les maisons étaient en pleins champs comme le bailli Saturnin Garrouste qui, maintenant encourageait en riant ceux qui voulaient libérer le château. Tous, à présent, brûlaient de se racheter à leurs propres yeux et à ceux de leur châtelaine...

Un instant plus tard Catherine et Sara accouraient pour voir se rouvrir, par la volonté d'un peuple fidèle et chaleureux, les portes condamnées par les moines. Serrées l'une contre l'autre, elles écoutaient le fracas des madriers qui tombaient un à un et les ahans rauques des hommes qui s'y attelaient pour les traîner le long de la rue et les ramener au monastère. Celui-ci d'ailleurs, peut-être pour se faire pardonner, lâchait la volée à toutes ses cloches dont le carillon joyeux emplissait l'air bleu.

Réunis dans la cour, les trois prisonniers volontaires attendaient les larmes aux yeux et la joie au cœur l'instant où le dernier madrier emporté, le lourd portail armé de fer allait s'ouvrir livrant passage à ceux qui revenaient de si touchante façon reformer, au mépris du danger, le cœur chaleureux de Montsalvy.

Enfin, les dernières planches clouées au-dehors cédèrent. L'huis s'ouvrit sous la poussée. Déjà, entraînée par Gauberte et Antoine Couderc, la première vague s'élançait, traînant après elle le chariot où reposait l'abbé quand, du fond de la cour, une voix autoritaire les cloua sur place.

– N'entrez pas ! Je vous interdis de franchir ce seuil !...

Au cri de stupeur de Catherine, de Sara et de Josse la foule fit écho puis se tut, comme devant un miracle et, en fait c'en était un à leurs yeux : appuyé d'un côté à la porte de la cuisine, de l'autre à l'épaule de Fatima qui pliait sous son poids encore considérable, Arnaud de Montsalvy venait d'apparaître. Sa haute silhouette osseuse drapée d'une longue chemise blanche, son visage creusé par la maladie et ses yeux sombres, profondément enfoncés sous les orbites bleuies, lui donnaient l'aspect d'un spectre. Tous crurent voir Lazare sortant du tombeau et un même élan jeta les gens de Montsalvy à genoux autour du chariot aux montants duquel l'abbé Bernard, presque aussi pâle que le revenant, se cramponnait pour mieux se redresser.

Catherine aussi se laissa tomber à genoux, mais ce fut d'émotion.

– Arnaud ! souffla-t-elle. Vivant ! Vivant !... Dieu tout-puissant !

Mais il ne la regardait pas. Toujours appuyé à la petite esclave et de l'autre à Josse qui s'était précipité vers lui, il s'avançait, traînant ses pieds nus dans la poussière de la cour inondée de soleil, marchant péniblement mais de toute sa volonté vers ses vassaux qui ne savaient trop s'ils devaient louer le Seigneur ou s'enfuir en criant au secours.

– Allez-vous-en ! ordonna-t-il. Refermez ces portes et rentrez chez vous ! J'ai la chance d'être encore vivant mais le danger n'est pas encore passé. Cette demeure retient encore les miasmes de la peste et ce serait trop grande pitié si l'un de vous devait à présent en être atteint. Allez-vous-en... mes enfants ! ajouta– t-il avec une douceur inattendue. Quand le temps sera venu ces portes se rouvriront et nous nous retrouverons.

– Nous ne pouvons refermer ces portes, mon ami, dit l'abbé. Je suis revenu pour faire cesser le scandale dont mes frères donnaient l'exemple. Au lieu de songer à protéger leur vie qui n'appartient qu'à Dieu, ils devaient tout faire pour sauver ceux qui avaient tant besoin de secours. Vous êtes sauvé, vous, et désormais à l'abri, mais pouvez-vous jurer que ceux dont le dévouement est venu à vous dans un si grand danger et au pire des périls, ne paieront pas de leur vie leur abnégation si vous les gardez ici sans autre protection que leur courage ? Vous allez quitter ce château, achever votre guérison à l'abbaye où dame Catherine, Sara et Josse pourront être isolés et soignés si le besoin s'en faisait sentir...

– Non, mille fois non !... Je ne peux accepter ! Nul ne sortira d'ici

!

Une flamme de colère brilla dans les yeux bleus du moine et son corps affaibli parut se redresser plus encore.

– Il n'est pas question de vous, Arnaud de Montsalvy, et je l'ai déjà dit ! Il est question de deux femmes... d'une surtout... à qui vous n'aviez vraiment donné aucune raison valable de se sacrifier pour vous

! Venez ici, dame Catherine ! Venez près de moi, mon enfant... ma pauvre enfant !

Il tendait vers elle une main pâle en lui souriant avec tant de bonté qu'instinctivement la jeune femme, demeurée à genoux au milieu de la cour, se releva, attirée par cette chaude amitié qui lui revenait. Bernard de Calmont d'Olt la connaissait depuis longtemps et il avait toujours su la comprendre. A présent, il lui offrait son appui, le refuge de son affection... alors qu'Arnaud n'avait pas eu un regard pour elle ! Ce dédain, cette indifférence disaient clairement qu'elle avait réellement cessé d'exister pour lui. En dépit de son abnégation, du sacrifice qu'elle voulait lui faire de sa vie, il continuait à l'ignorer... Bien sûr, il n'oserait plus lui faire porter le poids de sa colère par crainte de tous ces gens qui le regardaient à présent avec un mélange de crainte superstitieuse et d'horreur mais elle devait avoir cessé d'exister à ses yeux. Au lieu de sa rancune, il lui ferait la charité d'une indifférence qui l'assimilait à ses autres sujets.

Son cœur creva dans sa poitrine et elle sentit le flot tumultueux des larmes qui enflait dans sa gorge. Un instant elle ferma les yeux pour chercher en elle– même un peu de courage, serra ses mains l'une contre l'autre puis releva ses paupières qui libérèrent leurs larmes.


    Ваша оценка произведения:

Популярные книги за неделю