Текст книги "La dame de Montsalvy"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– La peste !... Il y a la peste à Montsalvy !
Écroulée dans les bras de Catherine, au bord du chemin, ses jupes traînant dans la poussière, Gauberte sanglotait sans parvenir à s'arrêter. La terreur, le poids du jour et les difficultés de la route avec un pareil chargement, avaient eu raison de son endurance et elle hoquetait avec de longs beuglements qui en d'autres circonstances eussent peut-être fait sourire tandis que les larmes traçaient des rigoles noires sur son visage verni de chaleur. Derrière elle, empilés dans deux chariots, pêle-mêle avec les rouleaux de toile neuve, les objets de cuisine et les outils de tisserand, ses dix enfants la regardaient pleurer sans agiter un doigt, cependant qu'étendu les bras en croix dans l'herbe roussie de l'autre côté du chemin, son époux le toilier Noël Cairou haletait, écrasé par l'effort fourni. Un peu plus loin sur le sentier on voyait d'autres charrettes : celle de Martin Cairou, le frère de Noël et son associé, celles de Joseph Delmas, le chaudronnier, et de sa femme Toinette, Antoine Couderc, le maréchal– ferrant et d'autres encore. Les gens de Montsalvy, ceux d'entre les murailles, se déversaient sur Roquemaurel à la recherche de celle qu'ils considéraient toujours comme leur protectrice naturelle : Catherine.
Lorsque dans le crépuscule mauve elle les avait vus, depuis les.
chemins de ronde, s'approcher péniblement du château, pauvre cortège exténué et hagard, elle avait dégringolé l'escalier et voulu s'élancer vers eux pour les accueillir, bras ouverts, cœur ouvert mais elle s'était heurtée au pont relevé de Roquemaurel et à la puissante stature de Renaud qui lui barrait le passage.
– Que faites-vous ? avait-elle crié, pourquoi leur fermez-vous vos portes ? Ne voyez-vous pas qu'ils ont besoin d'aide ?... Il faut aller au-devant d'eux !...
Mais il n'avait pas bougé.
– En toute autre circonstance j'accueillerais la région entière avec joie mais pas cette fois ! La peste est à Montsalvy et peut-être l'apportent-ils avec eux. Je ne la ferai pas rentrer chez moi.
– Ils sont venus ici parce qu'ils ont confiance en vous.
– Pas en moi ! En vous, Catherine, en vous qui ne pouvez rien.
Songez à vos enfants. Voulez-vous les voir gonfler, noircir et mourir dans d'affreuses souffrances ?
L'image qu'il évoquait était si atroce que Catherine crut la voir. Elle appliqua ses deux mains sur ses yeux pour y échapper. Mais au-dehors des cris s'élevaient, des appels :
– Notre dame... notre dame !... Dame Catherine !
– Mon Dieu ! gémit-elle. C'est moi qu'ils appellent...
– Ils vous appelaient moins fort, l'autre soir, quand ils ont toléré que leurs portes se ferment devant vous. Vous auraient-ils épargné l'humiliation que vous réservait leur maître ? Non. Dans le danger chacun pour soi et Dieu pour tous. Restez tranquille Catherine !
Il a raison, intervint Sara. Ils n'ont rien fait quand ton époux est rentré avec cette gaupe et ses truands. Ne les écoute pas. Ils n'ont pas le droit de te demander ta vie.
– Mais ils ne me la demandent pas ! Ils me demandent seulement de les aider, de les réconforter. Et c'est Gauberte qui marche en tête, Gauberte qui m'a aidée, elle...
– À moindre frais, lança Sara impitoyable. Depuis le temps que messire Arnaud a ramené sa bande, ne me dis pas qu'il n'était pas possible de la faire fondre, cette bande. S'il n'y avait eu les enfants, crois-moi, je m'en serais chargée et les hommes seraient morts, l'un après l'autre, grâce à la bonne nourriture que je leur aurais servie. Les coups qui viennent de nulle part ça existe, tu sais ? As-tu oublié les planches de hourd que le beau-père d'Azalais avait enlevées devant toi, sur le chemin de ronde, pour te jeter au fond des fossés ? Crois-moi, s'ils avaient vraiment voulu, tes bons sujets, ils pouvaient t'aider à rentrer chez toi.
– La peur est humaine et Arnaud me semble devenu une bête fauve. Peut-être m'ont-ils évité le pire en ne l'obligeant pas à me revoir. Il demeure qu'ils ont besoin de moi et que je n'ai pas le droit de les décevoir. Si vous ne voulez pas les recevoir, Renaud, ce que je comprends, dites-moi au moins où je peux les conduire pour qu'ils trouvent un abri ? En les regardant approcher j'ai aperçu des nuages en formation vers l'ouest. Peut-être la pluie va-t-elle enfin venir...
– Eh, ma belle, qu'ils aillent donc chez les bons chanoines et les bonnes dames de Saint-Projet ! Les communautés religieuses c'est fait pour ça et la charité chrétienne c'est leur travail, à eux !
Il y eut un silence que meublèrent bientôt les cris qui s'élevaient au-dehors, les appels et les supplications. Catherine alors se raidit, serrant ses deux mains l'une contre l'autre.
– Ouvrez-moi la porte, Renaud ! Je veux aller vers eux !
– Non !
– Je vous en supplie ! Qu'importe si je risque ma vie. J'ai le droit d'en faire ce que je veux... et je ne suis pas sûre qu'elle ait encore quelque chose à m'apporter. Ouvrez !
Renaud plongea son regard furieux dans les yeux de la jeune femme.
– Si j'ouvre, Catherine, je refermerai... et vous ne pourrez plus rentrer. Vous devrez rester avec eux.
Bien droite, elle soutint calmement son regard, s'efforçant de cacher la peur qui se glissait en elle car il n'était pas de chose plus redoutable que la peste.
– Je le sais mais, une dernière fois, je vous demande de m'ouvrir cette porte. Je suis la dame de Montsalvy, leur dame et c'est mon devoir d'aller vers eux pour les aider.
Un concert de protestations, de supplications s'élevait autour d'elle, mais elle refusa de les entendre se dirigeant vers la poterne d'un pas ferme.
– Attendez-moi ! Je vais avec vous ! cria quelqu’un.
Et Josse dégringolant des chemins de ronde accourut auprès d'elle, repoussant d'un geste doux mais ferme les bras de Marie qui essayait de le retenir. Alors, dans un grand silence soudain, Renaud abaissa lui-même le petit pont, ouvrit la porte basse par laquelle tous purent apercevoir la longue file des fugitifs.
– Prends soin de mes enfants, Sara ! cria Catherine.
Et, suivie de Josse, elle se mit à courir vers ceux que le droit féodal et l'amitié faisaient siens. L'apercevant alors, Gauberte courut vers elle et s'abattit, sanglotante, dans ses bras...
Sous la main de Catherine qui, à l'aide de son mouchoir et d'un peu d'eau tirée des deux outres que Josse avait apportées sur son dos pour donner à boire aux arrivants, essuyait doucement son visage maculé, Gauberte se calmait petit à petit et parvenait à raconter ce qui s'était passé. Cela tenait d'ailleurs en assez peu de mots.
Toute la nuit le vacarme qui se faisait au château avait tenu la cité éveillée. Depuis deux jours on y fêtait l'arrivée de trois hommes qui étaient venus du sud avec un chariot contenant des femmes dont la peau sombre disait assez qu'elles avaient dû voir le jour quelque part dans le sud de la Méditerranée. En franchissant la porte d'Entraygues, l'homme qui semblait le chef avait dit que ces femmes étaient des esclaves qu'il devait offrir au duc de Bourbon de la part de son maître, le roi d'Aragon Alphonse V le Magnifique, et qu'il venait de Marseille. Il demandait l'abri pour la nuit et l'abri il l'avait eu plus qu'il ne l'espérait car les portes du château s'étaient instantanément refermées sur les femmes. Les nouveaux compagnons d'Arnaud de Montsalvy n'étaient pas hommes à laisser passer pareille aubaine sans en profiter abondamment, l'expéditeur du cadeau et le destinataire ne signifiant strictement rien à leurs yeux en regard de leur bon plaisir.
L'orgie avait donc fait rage pendant trois nuits, mais quand le soleil s'était levé ce matin les paysans qui arrivaient au marché avaient pu voir un spectacle épouvantable : un homme qui était sorti du château en titubant et en hurlant, un homme entièrement nu dont tout le corps était marbré de larges plaques noires. Il avait fait quelques pas puis il s'était abattu de tout son long dans la poussière, vomissant une horreur noire qui avait tout de suite renseigné ceux qui regardaient.
– La peste !...
Le cri d'alarme avait, en un rien de temps, fait le tour de la ville, semant une folle panique. Et tous n'avaient plus eu qu'une seule idée : fuir, emporter leur vie le plus loin possible de ce château sur lequel venait de s'abattre la malédiction du ciel, refusant d'entendre les exhortations des moines de l'abbaye qui leur conseillaient de s'enfermer chez eux et qui
d'ailleurs, devant leur impuissance à endiguer l'exode, s'étaient barricadés à l'abri de leurs propres murailles derrière lesquelles on avait bientôt pu voir s'élever les fumées des paquets de plantes balsamiques qu'ils brûlaient pour assainir l'air.
– Le frère Anthime, conclut Gauberte en reniflant, c'est pas l'abbé Bernard ! Lui, le pauvre saint homme, il serait entré dans ce damné château pour voir ce qui s'y passait mais le trésorier, il pense autrement : il s'est contenté de faire enclouer la porte, entasser devant une montagne de madriers et boucher le souterrain qui donne sur la vallée pour que rien, et surtout pas le mal maudit, puisse sortir du château.
Brusquement, Catherine se releva. Elle était devenue aussi blanche que sa robe de toile.
– Enclouer la porte ? Mais... et mon époux ?... Et messire Arnaud
?
Gauberte eut un geste d'impuissance en détournant les yeux.
– Il est dedans !... souffla-t-elle enfin... mais il est peut-être déjà mort à cette heure. Ça va vite, la peste, dame Catherine, terriblement vite !... Le frère Anthime a dit qu'on n'ouvrirait le château que dans quarante jours... et pour y mettre le feu ! Qu'est-ce qu'on va faire, dame Catherine ?...
Elle recommençait à pleurer, s'accrochant à la robe de la jeune femme qui ne semblait plus l'entendre. Le regard perdu, Catherine imaginait l'horreur de ce château enfermé dans l'étau de la peur, de ces gens qui mouraient à cette heure dans d'atroces souffrances. Elle vit, comme s'il était devant elle, son époux couché à terre, râlant et pourrissant tout vivant sans même le secours de Dieu. Et devant cette image effrayante Catherine oublia tout le mal qu'il lui avait fait, qu'il allait peut-être lui faire encore...
Brusquement l'horreur en elle se changea en colère. Tournée vers la longue file des fuyards elle cria :
Ce que vous allez faire ? Je n'en sais rien !... Qu'aviez-vous besoin de quitter vos maisons puisque le frère Anthime a si bien pris soin de Montsalvy en condamnant à mort votre seigneur ? Allez où vous voulez... à Saint-Projet par exemple ! Il y a là des moines, des nonnes qui vous aideront peut-être. Moi, je retourne là-haut... » Puis faisant volte-face vers le château, elle interpella Renaud dont l'immense silhouette s'érigeait entre deux créneaux : « Envoyez– moi un cheval et dites à Sara de me faire descendre tout ce qu'elle peut de remèdes.
Je vais à Montsalvy !
– Vous êtes folle, Catherine. Vous n'en sortirez pas vivante.
– C'est ce que nous verrons. Faites ce que je vous demande. Je ne laisserai pas mourir le père de mes enfants sans avoir tenté l'impossible pour le sauver.
– Mais il doit être déjà mort. La peste va...
– Très vite, je sais ! Mais je ne croirai à sa mort que lorsque je l'aurai vu.
– Folle que vous êtes ! Vous dévouer pour cet homme ? Savez-vous qu'il veut vous répudier, vous faire arracher d'ici par l'official de Rodez et jeter à Vin pacecomme adultère ? On fera votre procès et on vous enfermera jusqu'à la fin de vos jours tandis qu'il épousera une autre femme...
Furieux, Roquemaurel avait jeté tout cela du haut de sa tour comme un panier de pierres, souhaitant que ses projectiles eussent assez de poids pour clouer Catherine au sol de sa terre. Mais elle ne broncha pas. Droite comme une lame d'épée, elle releva la tête plus haut encore puis, calmement, déclara :
– C'est affaire entre Dieu et lui, mais tant que je serai sa femme je ferai mon devoir !... Allons, Renaud, assez causé ! Hâtez-vous de me donner ce que je veux... et puis prenez soin de mes enfants si je ne reviens pas.
– C'est bon, dit Renaud. Vous allez avoir ce que vous voulez...
Et il disparut du créneau.
Un moment plus tard la poterne s'ouvrait de nouveau, livrant passage cette fois non à un cheval mais à trois mules aux flancs desquelles pendaient des paniers couverts de linges. Sur l'une de ces mules, Sara, aussi calme que si elle s'en allait au marché vendre des choux, était assise.
En l'apercevant, Catherine fendit le cercle suppliant qui l'entourait en l'adjurant de ne pas se sacrifier inutilement, courut à elle et l'apostropha :
–
Que fais-tu là ? Rentre ! Je ne veux pas de toi ! Ton devoir est de t'occuper des enfants.
–
Mon devoir est et a toujours été de te suivre où que tu ailles. La dernière fois, tu es partie sans moi et cela ne t'a pas tellement réussi il me semble ? Cette fois, je viens. Tu auras besoin de moi.
–
Je le sais parfaitement, mais les enfants...
–
Marie s'en occupera aussi bien que moi surtout avec l'aide de dame Mathilde qui m'en a fait promesse et qui les adore. Et puis cela sert à quoi de tergiverser ? Nous ne sommes pas encore mortes et si tu veux savoir je n'ai aucunement l'intention de mourir, pas plus que de te laisser passer, sans combattre, de vie à trépas. Et maintenant en route ! Josse nous accompagne ?
–
Cette question ! marmotta l'interpellé en haussant les épaules et en envoyant un baiser au chemin de ronde.
–
Parfait ! Vous autres, ajouta la zingara en s'adressant à la foule répandue dans l'herbe sèche de chaque côté du chemin, avec la mine éreintée des moutons qui attendent le couteau du boucher, la dame de Roquemaurel m'envoie vous dire de rebrousser chemin jusqu'aux vieilles métairies que vous voyez là-haut. Elles sont un peu ruineuses mais elles vous offriront un abri suffisant s'il venait à pleuvoir, ce que je nous souhaite à tous. En outre, il y a une citerne où il y a encore de l'eau.
Josse aida Catherine à enfourcher sa mule, s'installa sur la troisième et prit la tête du petit cortège devant lequel chariots et bétail s'écartaient.
– Dame Catherine ! cria Gauberte les mains en porte-voix.
La jeune femme se retourna.
– Oui, Gauberte ?...
– S'il n'y avait que moi, j'irais avec vous je le jure !... mais j'ai dix gosses et j'ai peur... on a tous peur ! Vous ne savez pas ce que c'est que la peste, vous !
– Si, je le sais, répondit Catherine qui se souvenait trop bien de son bref séjour entre les murs de Chartres durant une épidémie et y puisait curieusement une sorte de réconfort. C'est pour ça que je rentre. Mais ne vous tourmentez pas : quarante jours sont vite passés... On se reverra peut-être !...
Et sans plus se retourner elle rejoignit Sara et Josse s'efforçant de ne plus voir ce château où elle laissait la plus tendre partie d'elle-même, ses petits qu'elle venait peut-être de se condamner à ne plus jamais revoir, s'efforçant aussi de lutter contre la peur que lui inspirait la mort noire... et aussi ce qu'elle allait découvrir quand elle aurait obligé frère Anthime à ouvrir devant elle les portes de sa maison prématurément transformée en tombeau.
Tout en marchant auprès d'elle, Sara l'observait du coin de l'œil, émue par ce petit pli de détermination qui marquait ses lèvres douces, des lèvres qui ne pouvaient, malgré tout, s'empêcher de trembler. Au bout d'un moment, elle n'y tint plus et tout bas, pour que Josse n'entende pas, elle murmura :
– Comme tu l'aimes encore en dépit de tout ce qu'il t'inflige !
– Ne dis pas de sottises ! J'accomplis mon devoir, rien que mon devoir ! fit Catherine, sans tourner la tête pour ne plus rencontrer le regard noir, trop perspicace, dont elle connaissait bien le pouvoir sur son esprit : jamais elle n'avait réussi à mentir à Sara.
Nul, pas même Dieu, ne peut exiger d'une femme qu'elle sacrifie sa propre vie pour voler au secours de l'homme qui la rejette.
– Le jour où je l'ai épousé, j'ai juré de le servir, de l'aider, de le secourir...
– Tu as surtout juré de l'aimer et je reconnais que tu es incroyablement fidèle à ton serment. Essaie de voir la vérité en face, Catherine. Tu es en train de prendre la mesure de ton amour, tout simplement.
– Quelle stupidité !
– Stupidité ? Crois-tu ? Ce n'est pourtant pas un imbécile qui a dit cela : « La mesure de l'amour c'est d'aimer sans mesure... » L'abbé Bernard qui m'a un jour cité cette parole, à ton sujet d'ailleurs, disait qu'elle était de saint Augustin...
Il faisait nuit noire quand ils arrivèrent à Montsalvy vers trois heures du matin et la ville ressemblait à un fantôme noir sur le ciel ténébreux. Seule, une fumée grise à reflets rougeâtres montait le long du clocher de l'église et l'éclairait un peu : les feux qu'avaient allumés les moines. Le vent d'ailleurs apportait leur odeur balsamique. Le silence était profond, les chemins de ronde déserts, privés de leurs feux de veille et de l'écho du pas ferré des sentinelles. Mais ce fut la vue de sa maison qui serra le plus cruellement le cœur de Catherine car aucune lumière n'y paraissait, aucun bruit n'en sortait... Les fenêtres du logis que l'on pouvait apercevoir par-dessus la muraille qui doublait celle de la ville, étaient obscures elles aussi.
– Y a-t-il encore quelqu'un de vivant ? murmura Catherine en se signant. Il est difficile d'y croire !
– Il faut y aller voir, marmotta Josse et pour cela nous faire ouvrir d'abord la porte de la ville. Les moines ont jugé inutile d'assurer une garde quelconque, avec juste raison d'ailleurs car la peur est bien la meilleure des protections, mais ils ont tout de même pris soin de refermer les portes.
Décrochant de sa ceinture une trompe en corne cerclée d'argent il la porta à sa bouche et par trois fois en tira un long mugissement qui fit frissonner Catherine. Puis il attendit un instant et recommença.
– Il faut leur laisser le temps d'arriver, murmura Catherine.
Espérons qu'ils oseront venir et ouvrir...
L'attente lui parut interminable. À Josse aussi d'ailleurs car au bout d'un moment, impatienté, il allait répéter son appel quand la flamme d'une torche apparut sur le chemin de ronde éclairant une forme noire qui se déplaçait rapidement et qui s'arrêta au-dessus de la porte. À la lumière de sa flamme, Catherine reconnut le frère Anthime en personne.
– Qui va là ? cria-t-il d'une voix mal assurée.
Celle de Josse éclata comme un tonnerre.
– Très haute et très noble dame Catherine, comtesse de Montsalvy qui vous requiert, frère Anthime, de lui ouvrir les portes de sa ville.
L'exclamation du moine tourna en gargouillis affolé.
– Da... dame Catherine ? bredouilla-t-il. Mais c'est... tout, tout à fait impopo... impopo... impossible ! La peste nous accable et...
– Je sais tout cela ! cria Catherine à son tour. Il n'empêche que je veux entrer, mon frère. Ouvrez cette porte, c'est un ordre et en l'absence de l'abbé Bernard je suis en droit de vous l'adresser...
Il n'hésita qu'un instant, maté sans discussion possible par le ton autoritaire de la châtelaine.
– C'est bon !... Je viens mais n'en prenez qu'à vous s'il vous arrive malheur...
Un instant plus tard la petite poterne s'ouvrait devant les trois cavaliers, découvrant le trésorier du couvent qui élevait sa torche pour éclairer la voûte et, en même temps, s'assurer qu'il s'agissait bien de Catherine. Du haut de sa mule, celle-ci le considéra sévèrement.
– Vous n'auriez pas dû les laisser partir. Toute la ville est sur les chemins par cette chaleur accablante.
J'aurais voulu vous y voir, dame ! Dieu lui– même n'aurait pas pu les empêcher. Ils étaient comme fous quand ils ont vu mourir l'homme.
– Qu'avez-vous fait du corps ?
– Nous l'avons brûlé, bien sûr, prenant en cela un risque bien suffisant. J'ai trente moines à l'abbaye et j'en dois compte à Dieu...
Tout en parlant, Catherine avait franchi la voûte et découvrait le portail surmonté d'un châtelet crénelé qui commandait l'entrée du château : des madriers empilés sur toute sa hauteur en bouchaient l'entrée.
– Et ceux qui étaient ici, n'en devez-vous pas compte aussi ? Et le seigneur de cette ville qui, à cette heure peut-être, est mort sans secours, sans confession, sans Dieu... n'en deviez-vous pas compte ?
L'abbé Bernard, lui, n'aurait pas édifié cette montagne de terreur...
– Qu'en savez-vous ? se rebiffa le moine. L'abbé Bernard aurait voulu, lui aussi, sauver le plus de vies humaines possible, le plus de vies qui le méritaient, tout au moins... mais ce qu'il y avait dans votre demeure, dame comtesse, c'était une bande de Satan !
– L'abbé Bernard n'aurait pas fait la différence et ce n'est pas à vous d'en juger. Allez chercher vos précieux moines et enlevez-moi tout ça. Je veux qu'on ouvre cette porte ! Je veux voir s'il est encore possible de sauver messire Arnaud...
Mais, au lieu d'obéir, frère Anthime se posa jambes écartées et bras croisés devant l'énorme tas.
– Jamais ! Cette porte est condamnée, elle le demeurera durant quarante jours ainsi que le veut la loi en cas de peste... D'ailleurs, il ne doit plus y avoir un seul être vivant à l'intérieur. Cette porte, vous le savez aussi bien que moi, donne accès à la cour et nous n'y sommes pas entrés. Personne n'est apparu dans les hourds du châtelet, personne n'a appelé... Et puis ne sentez-vous pas l'odeur ?
– Auriez-vous ouvert en ce cas ? J'en doute. À présent j'exige que vous ouvriez...
– Non, cent fois, mille fois non !
Exaspéré, Josse repoussant Catherine empoignait déjà le moine par son col quand Sara s'interposa.
– C'est inutile ! D'ailleurs il faudrait des heures pour ôter tout cela. S'il y a encore quelqu'un de vivant là-dedans il faut faire vite.
– Comment veux-tu faire vite si l'on ne peut pas entrer ?
– Par ici, non. Mais Josse oublie le souterrain de l'abbaye que l'abbé Bernard, après ton départ, a fait prolonger jusque sous le château. Toi, tu ne le connais pas.
– Mais Gauberte m'en a parlé ! Eh bien, nous nous contenterons du souterrain, frère Anthime, et vous allez nous y mener au plus vite...
Sans rien dire, Josse tira sa dague, en posa la pointe sur la gorge du trésorier puis, avec un doux sourire, susurra :
– Au plus vite !...
Entre la mort immédiate et un danger différé, le trésorier n'hésita qu'un instant.
– Suivez-moi...
Catherine revit la cour de l'abbaye, et ses feux odorants. On y laissa les mules débarrassées de leurs paniers. Elle revit le cloître avec son petit jardin où l'abbé Bernard cultivait si amoureusement la sauge, la rue, la camomille, l'absinthe, le marrube, le fenouil, la livèche, le pavot et d'autres bonnes plantes encore, enfin l'entrée du souterrain par lequel, une nuit d'angoisse, l'abbé l'avait fait fuir de Montsalvy. Le cercle était refermé. A présent c’était par ce même souterrain prolongé qu'elle allait regagner sa demeure...
Derrière le frère Anthime qui armé de sa torche montrait le chemin, Josse, Catherine et Sara, chargés des paniers, s'enfoncèrent dans les entrailles de la terre. On ouvrit devant eux, au bout d'un couloir assez court, une épaisse porte de châtaignier armée de fer et doublée d'une grille. L'odeur vaguement nauséabonde qui flottait dans le souterrain leur sauta au visage mais ils n'en furent pas trop incommodés car Sara, avant de descendre l'escalier, leur avait posé sur la figure des linges imbibés de vinaigre et les avait obligés à enfiler des gants. Le frère pour sa part tenait un tampon sur son visage.
Parvenu à cette porte, il alluma l'une des torches posées à terre et indiqua l'escalier que l'on apercevait au fond du couloir.
– Vous trouverez une trappe en haut des marches... À présent vous trouverez bon que je referme. Mais avant de continuer je tiens à vous avertir, ajouta– t-il d'un ton raide, que lorsque vous aurez pénétré dans le château, je n'ouvrirai plus cette porte avant quarante jours.
Ainsi, réfléchissez encore...
– C'est tout réfléchi ! riposta Josse. En tout cas, je ne féliciterai pas l'abbé Bernard pour le courage et la charité chrétienne de son trésorier...
Le frère Anthime eut un mince sourire qui, dans l'éclairage mouvant de la torche, parut sinistre à Catherine.
– Nous ne savons ce qu'il est advenu de notre père abbé... Dieu peut-être l'a déjà rappelé à lui...
Ce fut dit avec une parfaite componction mais Catherine en vint à se demander si le frère Anthime n'était pas tout autre qu'elle avait pu se l'imaginer jusqu'alors et si sous le silence plein d'humilité qu'il observait généralement ne couvait pas une ambition d'autant plus redoutable qu'elle s'était cachée trop longtemps. L'abbé Bernard, éloigné pour toujours peut-être, Arnaud de Montsalvy mort, cela représentait de longues années de pouvoir absolu jusqu'à la majorité de Michel...
Les portes du souterrain refermées sur les emmurés volontaires, Sara traduisit à sa façon directe l'impression pénible de Catherine.
– On pourrait supposer que l'arrivée de la peste constitue pour ce bon frère Anthime une occasion inespérée ! Comme on peut se tromper parfois sur les gens tout de même !...
Essayons d'oublier ça, fit Josse. Je vous jure bien qu'il ne m'empêchera pas de sortir d'ici quand j'en aurai envie ne fût-ce qu'en sautant du haut du châtelet avec des cordes...
Il était arrivé en haut de l'escalier et pesait vigoureusement sur la trappe qui le coiffait et qui s'ouvrit non sans augmenter la puanteur ambiante.
– Doux Jésus ! souffla Josse quand il eut passé la tête par l'ouverture et regardé autour de lui.
La trappe en effet s'ouvrait dans un angle de la salle des gardes du château et cette salle, dans la lumière blême du jour levant, offrait un spectacle abominable : une dizaine de cadavres noircis gisaient dans leurs déjections au milieu des reliefs d'un repas sur lesquels s'était vidé un grand tonneau de vin dont la bonde ouverte laissait dégoutter encore un mince filet. Il y avait là, entremêlés, des hommes à peu près nus et des femmes qui l'étaient complètement. Visiblement, la mort avait frappé au plein d'une orgie avec la brutalité de la foudre et l'odeur eût été insoutenable si la porte donnant sur la cour n'était maintenue ouverte par le corps d'un homme qui s'était abattu en travers.
Avec angoisse, Josse regarda les deux femmes qui attendaient en bas de l'escalier qu'il les fît monter. Son parti fut vite pris.
Assujettissant son masque plus étroitement sur son visage il dit à Sara
: – Donnez-moi votre flacon de vinaigre et attendez là un moment.
Je vais aller ouvrir les fenêtres et vous faire un passage jusqu'à la cour.
Sara lui donna ce qu'il désirait et y ajouta une poignée de baies de genièvre en lui enjoignant de les mâcher. Josse disparut, refermant la trappe derrière lui pour plus de sûreté en dépit des protestations de Catherine que Sara dut maintenir de force.
– S'il te dit de rester là, il faut obéir ! Si tu t'évanouissais au milieu de l'horreur que je devine, cela n'arrangerait rien.
Elles attendirent assez longtemps, trop au gré de Catherine qui s'apprêtait à monter malgré Sara quand la trappe enfin se releva.
– Donnez-moi la main, dit Josse et surtout, surtout, marchez derrière moi jusqu'à la porte en essayant de ne pas trop regarder.
Il avait déjà fait du bon travail. À l'aide de crocs de fer il avait traîné au-dehors les cadavres des pestiférés et les avait empilés sous un hangar à bois, jetant sur eux des fagots auxquels tout à l'heure il mettrait le feu. La salle était encore ignoble à voir et surtout à sentir mais les deux femmes inondées de vinaigre et bourrées de genièvre purent la franchir sans perdre connaissance. Derrière Josse, elles coururent jusqu'à l'air libre et en avalèrent de grandes goulées avides. Mais aussitôt Catherine jeta un coup d'œil craintif vers l'amoncellement affreux que les fagots ne cachaient pas complètement.
– Arnaud ? souffla-t-elle. L'avez-vous vu ?
Josse fit signe que non, ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais Catherine filait déjà comme une flèche vers l'escalier qui menait à la grande salle et aux logis des châtelains.
Sara la suivit tandis que Josse, poursuivant son affreux travail de nettoyage, se disposait à enflammer son bûcher puis à chercher dans les magasins du château de la chaux vive qu'il voulait répandre dans toute la salle des gardes.
Malheureusement le drame ne s'arrêtait pas là. Dans la grande salle où les hommes de plus d'importance avaient festoyé, il y avait d'autres morts. Assaillie par l'horreur, Catherine dut s'appuyer à la muraille et vomit tout ce qu'elle avait dans l'estomac. Mais, quand le malaise fut un peu passé, elle se força à regarder l'un après l'autres tous ces morts affreux. Sur huit hommes, il y en avait trois à la peau brune, très certainement les envoyés d'Aragon. Il y avait aussi deux femmes dont tout ce que l'on pouvait voir c'est qu'elles devaient être très jeunes. Soudain, la voix de Sara résonna, dominant le cauchemar.
– Catherine ! Regarde ! Il y en a une qui est encore vivante.
En effet, tapie dans le recoin de la grande cheminée, une fille très brune qui pouvait avoir treize ou quatorze ans était recroquevillée sur elle-même, les yeux grands ouverts. Vêtue seulement de ses cheveux elle tremblait comme une feuille et se laissa emmener sans résistance quand Sara la tira de son refuge. C'était visiblement une Mauresque mais elle était trop profondément terrifiée pour pouvoir répondre aux questions, simples cependant, que Catherine lui adressait dans sa propre langue... Seulement, elle leva une main, indiquant le chemin d'une des tours, celle justement où le seigneur de Montsalvy avait son logis. Mais, cette fois, quand Catherine voulut s'élancer de ce côté-là, Sara l'en empêcha.
– Reste avec elle !... Tu en as assez vu comme ça ! Je reviens.
Sans trop savoir pourquoi elle obéissait, peut-être parce qu'elle était, elle aussi, frappée de stupeur devant la mort étalée à ses yeux sous sa forme la plus atroce, Catherine prit le bras de la petite pour la faire asseoir, aperçut une robe abandonnée sur un escabeau et qui n'était pas polluée et revint l'en envelopper. Au même instant, Sara reparut.
– Viens ! dit-elle. Il est atteint, mais il est encore vivant...
Suivies par la Mauresque trop heureuse de revoir des vivants, elles gravirent l'escalier sur les marches duquel un homme agonisait. Les affreuses taches noires truffaient tout son corps et sous son aisselle, un énorme bubon se gonflait, turgescent, noirâtre, horrible...








