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La dame de Montsalvy
  • Текст добавлен: 21 сентября 2016, 15:00

Текст книги "La dame de Montsalvy"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Au moment précis où la pression de la foule se relâchait et où ils allaient enfin pouvoir s'en aller, ils basculèrent brusquement en arrière, happés sournoisement par des mains invisibles et brutales qui les réduisirent rapidement à l'impuissance.

Un instant plus tard, sans que personne se fût aperçu de rien, on les emportait, comme de simples paquets vers une destination mystérieuse...

Pour rien au monde Catherine ne fût allée assister au barbare spectacle du Morimont. En outre, devinant comment Bérenger réagirait en face de la mort proposée sous un aspect aussi atroce, elle avait tout fait pour l'empêcher de suivre Gauthier. Mais le page, devinant que son ami avait une raison sérieuse de s'y rendre et, supposant que cette raison pouvait amener un danger, n'avait pas voulu le laisser partir seul. Catherine avait dû s'incliner.

Pour sa part, il lui fallait encore s'occuper des affaires de son oncle avant de quitter Dijon. La santé de l'ancien drapier venait, en effet, de donner des inquiétudes à son entourage ; après quarante-huit heures de quasi-euphorie, le malade était tombé dans une sorte de prostration.

Son appétit avait disparu, il refusait toute nourriture et durant plusieurs jours, Catherine avait bien cru qu'il ne survivrait pas.

Cela n'avait été, heureusement, qu'une alerte. La solide constitution de Mathieu l'avait sauvé une fois de plus ainsi que les soins attentifs de Bertille qui, décidément, s'attachait chaque jour un peu plus à son malade. Au point que Catherine en vint à se demander si un mariage ne serait pas possible entre ces deux-là, ce qui représenterait pour tout le monde la meilleure solution.

Le jour de l'exécution, la jeune femme s'était rendue hors de la ville dans l'une des métairies appartenant à son oncle pour y régler un différend. Cela lui avait permis de constater que les affaires Gautherin n'avaient pas souffert du passage d'Amandine La Verne car, souhaitant en devenir seule maîtresse, l'aventurière les avait menées avec habileté. La fortune du maître-drapier sortait intacte de l'aventure.

Aussi, en rentrant de son expédition, Catherine avait-elle décidé d'en finir avec l'avenir de son oncle et de régler la question le soir même avec lui, Bertille et Symonne. A cause de Mathieu elle avait prolongé plus qu'elle ne le souhaitait son séjour à Dijon et elle était un peu lasse d'avoir à s'occuper de tant de gens alors que ses propres affaires étaient en si mauvais état. Lorsqu'elle avait quitté Châteauvillain, Arnaud n'avait que peu d'avance sur elle et si elle n'avait eu à voler au secours du roi captif, s'il ne lui avait fallu arracher son oncle à la mort et le remettre sur le bon chemin menant à une paisible vieillesse, elle aurait pu, elle en était certaine, rattraper son époux, avoir avec lui une nouvelle explication, même violente mais en finir avec les malentendus, les jalousies, les rancœurs.

Elle se sentait assez forte pour lui ouvrir les yeux et l'arracher au mirage trompeur de la fausse Jehanne d'Arc car, ayant vécu plusieurs jours dans l'intimité de la Pucelle, elle possédait les moyens de dissiper toute équivoque et d'obliger l'aventurière à lever le masque. À

cette heure, tout serait peut-être rentré dans l'ordre et peut-être cheminerait-elle auprès de son époux retrouvé avec la hâte de tendres parents avides de passer les fêtes de Noël avec leurs enfants... Mais Dieu seul savait où se trouvait Arnaud à cette minute ! Dieu... ou peut-être bien le Diable.

Lorsqu'elle pensait à son époux, Catherine démêlait mal ses sentiments profonds. Certes, elle l'aimait toujours car son amour était de ceux qui ne passent qu'avec la vie mais son sentiment n'avait plus la pureté intransigeante des premières années. La jalousie, la révolte en face de la cruauté d'Arnaud, la rancune pour son manque de confiance s'y mêlaient à la pitié que peut ressentir une mère pour son enfant malheureux. Arnaud avait échappé à la mort mais dans quel état ses terribles blessures avaient-elles laissé son corps... et son âme ?

C'était cela surtout que Catherine avait hâte de constater, c'était cela qu'elle voulait aller chercher en Lorraine.

Or, dans quelques jours, Symonne Morel allait quitter Dijon avec ses enfants et une partie de sa maisonnée pour rejoindre à Lille la duchesse Isabelle et son époux qui réclamaient sa présence pour les fêtes de la Noël. Catherine comptait faire une partie du chemin avec elle afin de profiter de son escorte jusqu'aux marches de Lorraine. Il fallait donc en finir au plus tôt avec les soucis que lui causait son oncle.

– Ce .soir même, je parlerai à Symonne ! se promit-elle.

En mettant pied à terre devant la belle arche de pierre « en accolade

» qui marquait l'entrée de la maison, elle vit justement Bertille debout sur le seuil. Protégée par une grande mante noire de l'aigre courant d'air qui remontait la rue, la gouvernante de Symonne semblait attendre quelque chose et fouillait des yeux les ombres grandissantes du soir. Elle devait être là depuis un moment car son nez était tout rouge et elle frottait ses mains l'une contre l'autre pour les réchauffer.

Laissant sa mule au valet qui l'avait escortée, Catherine s'avança vers elle.

– Que guettez-vous là, dame Bertille ? J'espère que ce n'est pas de moi que vous êtes en peine ?

– Non, madame la comtesse, ce n'est pas de vous encore que je sois heureuse de vous voir de retour, mais c'est de vos deux garçons, l'écuyer et le page ! On ne les a pas revus de toute la journée, pas même pour le repas de midi auquel cependant ils tiennent fort l'un et l'autre.

– Ils ne sont pas encore rentrés ? Mais est-ce que cette exécution à laquelle ils ont voulu se rendre n'avait pas lieu ce matin d'assez bonne heure ?

– Naturellement ! Bien avant l'heure de prime1 maître Signart avait écumé son pot-au-feu et ces affreux mécréants avaient fait leur entrée chez leur maître Lucifer. Mais moi je n'ai vu revenir personne.

– Enfin, où peuvent-ils être ?

1 Midi.

– Dieu m'est témoin que je l'ignore ! J'ai envoyé à leur recherche jusqu'au Morimont. Or les valets sont revenus sans avoir trouvé la moindre trace. J'avoue que j'espérais un peu qu'ils étaient allés à votre rencontre. Mais vous voilà seule.

– Vous êtes bonne de prendre tant de soin de ces deux garnements, s'écria Catherine mécontente. Mais je vous supplie de rentrer. Vous allez prendre froid et leur faute n'en serait que plus lourde.

– Vous n'êtes pas inquiète ?

– Mon Dieu non. Gauthier est un garçon aventureux qui adore promener son grand nez dans les endroits les plus insolites et Bérenger le suit comme son ombre. Allons, venez ! Ils finiront bien par rentrer.

Suivie de Bertille qui maugréait entre ses dents sur les inconséquences de la jeunesse, Catherine entra dans la maison, alla embrasser son oncle et lui rendre compte de sa mission puis regagna sa chambre afin de faire un peu de toilette avant l'heure du souper.

Mais quand la nuit fut close et que les valets sonnèrent l'eau avant de passer à table, elle commença à s'inquiéter car les deux garçons n'étaient toujours pas revenus.

Le dîner fut lugubre. En dépit des efforts de Symonne pour la rassurer, alimenter la conversation et engager son invitée à faire honneur à sa cuisine, Catherine prit seulement un peu de bouillon. A mesure que le temps coulait, sa gorge se contractait un peu plus refusant tout passage à un aliment solide. Et ce fut avec un soupir de soulagement qu'elle quitta la table confortablement installée devant le feu qui flambait et où il eût fait bon s'attarder si l'inquiétude n'avait habité son esprit.

– Voulez-vous que j'envoie chez messire de Roussay ? proposa Symonne. Je vous vois tellement tourmentée, ma pauvre amie, que j'ai peur de cette nuit que vous allez passer si ces deux garçons ne reparaissent bien vite.

– Cela ne servirait à rien. Nous ignorons où chercher. Et puis que peut-on faire en pleine nuit ? Enfin, j'espère encore les voir revenir d'un instant à l'autre.

– En tout cas, s'ils ne sont pas ici à l'aube, j'enverrai chez messire Pierre Girarde, le prévôt de la ville, pour qu'il ordonne des recherches.

Après tout ce sera davantage de son ressort que de celui de la garde du palais.

Les deux amies s'embrassèrent puis chacune rentra chez elle.

L'oncle Mathieu, dûment réconforté par le petit repas fin que lui avait servi sa chère Bertille, dormait déjà comme un bienheureux.

Chez elle, Catherine alla ouvrir les volets de bois, peints de feuilles et de fleurs, qui protégeaient sa fenêtre et se pencha au-dehors. Les ténèbres de cette nuit l'attiraient comme un aimant. La rue ressemblait à un puits. Il avait plu au moment de la tombée de la nuit et, des grands toits pointus qui se découpaient sur le ciel à peine moins noir, des gouttes d'eau crépitaient encore dans les flaques avec un bruit lancinant.

Il faisait froid. Pourtant la jeune femme avait l'impression d'étouffer... Sans refermer sa fenêtre, elle se retira dans l'intérieur de la chambre pour délacer sa robe, ouvrir sa gorgerette, sans néanmoins se résoudre à se dévêtir. Elle savait qu'il lui serait impossible de dormir tant qu'elle ne serait pas fixée sur le sort de ses jeunes serviteurs, surtout sur celui de Bérenger qui n'était encore qu'un enfant, après tout, et auquel l'attachait une affection quasi maternelle.

Et l'angoisse à présent s'emparait d'elle. Sachant combien elle se tourmentait toujours pour son page, Gauthier n'aurait jamais permis qu'elle vécût ces heures inquiètes si quelque chose n'était arrivé...

quelque chose de grave ! Mais quoi ?...

Se souvenant brusquement que les marguilliers de Saint-Jean avaient déjà sonné le crève-feu et que sa fenêtre éclairée, largement ouverte sur la nuit, faisait risquer une amende à son hôtesse, elle se pencha pour souffler sa chandelle quand quelque chose siffla dans l'air et vint retomber avec un bruit sourd sur le plancher de sa chambre.

Elle se baissa vivement et ramassa une pierre, de taille moyenne, autour de laquelle un papier était attaché mais, tandis qu'elle déroulait l'étroite bande blanche, ses mains se glacèrent et son cœur se mit à cogner lourdement dans sa poitrine comme si elle pressentait qu'il y avait là un malheur.

Le texte, tracé d'une grosse écriture maladroite mais parfaitement lisible, était bref. Quelques lignes seulement. Si terribles cependant qu'elle dut s'asseoir pour en assimiler le sens.

« Si vous voulez revoir vos gens vivants et entiers, suivez le messager qui vous attend dans la rue. Sortez de la maison discrètement, sans prévenir personne et surtout ne vous avisez pas de faire capturer le messager et d'essayer de le faire parler. Il est muet et ne sait pas écrire. Si, dans une heure, vous ne nous avez pas rejoints, seule, on tranchera une main à chacun des garçons, puis l'autre si vous tardez encore... puis la tête. Hâtez-vous !... »

Un sanglot se noua dans la gorge de Catherine. Accablée, et comme si l'on venait de la frapper au ventre, elle se plia en deux sur son siège jusqu'à ce que sa poitrine touchât ses genoux, luttant contre une nausée subite. Au cœur de cette maison amie, elle se sentait tout à coup affreusement seule et désarmée, affrontée qu'elle se trouvait une fois encore à l'impitoyable monde des hommes avec pour seules défenses ses faibles mains de femme, son cœur de femme. Qu'allait-on encore exiger d'elle contre la vie et la liberté de ses jeunes compagnons ? Et qui était cet « on » au visage de ténèbres que l'anonymat faisait terrifiant ?...

La nausée passa. Un effort remit Catherine debout. Elle n'avait pas de temps pour s'apitoyer sur elle– même. Il lui fallait se hâter, se hâter pour que d'autres n'eussent pas à souffrir de sa faiblesse.

D'un pas encore tremblant, elle alla jusqu'à la fenêtre fouillant des yeux l'ombre dense qui, tout à coup se fragmenta en une ombre plus noire encore mais qui agitait quelque chose de clair, un chiffon blanc sans doute... Le messager était bien là. Sachant qu'on la voyait parfaitement Catherine fit signe qu'elle descendait, rajusta ses vêtements, prit son grand manteau noir à capuchon, s'y ensevelit et souffla sa chandelle.

Gauthier lui avait montré comment sortir de la maison par la cuisine sans attirer l'attention des habitants lorsqu'ils étaient allés ensemble prévenir Jacques de Roussay avant l'expédition contre la Maladière. Il avait même poussé la conscience jusqu'à graisser les verrous à l'huile de lampe.

Ne sachant pas si elle reviendrait vivante de cette dangereuse expédition, Catherine laissa le billet bien en évidence sur la table de la cuisine afin que, si l'on devait la chercher, il y eût au moins un indice puis elle se disposa à quitter la maison, non sans un frisson de terreur.

La porte s'ouvrit sans bruit sous sa main et elle se retrouva dans la rue. Un vent vif chassait les nuages. Il lui parut que la nuit était un peu moins noire. Aussi n'eut-elle aucune peine à apercevoir celui qui l'attendait et qui tenait à la main un chiffon blanc. C'était tout ce que l'on pouvait en distinguer car, pour le reste, Catherine ne put voir qu'un paquet de hardes sombres dégageant une effroyable odeur de crasse.

Quand elle s'approcha de lui, le messager fit disparaître son chiffon et fit signe à la jeune femme de le suivre. Ensemble ils descendirent le bourg en longeant les maisons, autant pour être mieux cachés que pour éviter les immondices qui transformaient la principale rue marchande de Dijon en cloaque permanent puis l'on se dirigea vers le Morimont dont l'aspect sinistre parut à la jeune femme frissonnante un affreux présage et la fit se signer d'une main tremblante.

À la hauteur du moulin des Carmes, l'homme dirigea sa compagne vers la berge du Suzon et la fit monter dans un bachot caché sous l'arche du petit pont. Elle comprit d'ailleurs très vite la raison de cette navigation nocturne sur le ruisseau puant quand elle vit que la grille qui fermait le tunnel, sous la courtine de la porte d'Ouche, avait été ouverte.

L'esquif glissa sans bruit sous la voûte dégoûtante d'eau tandis que ses occupants devaient se courber pour éviter de la heurter de la tête.

Mais le passage était court et l'on déboucha bientôt à l'air libre, près de la masse formidable de la porte d'Ouche, à l'endroit où le Suzon rejoignait la rivière dont les eaux alimentaient les fossés de la ville.

L'homme sans visage et sans voix qui pilotait Catherine tira plus vigoureusement sur ses avirons pour remonter le cours de l'Ouche en direction d'une ligne de moulins bâtis sur la rive droite.

Les grandes roues à aube brassaient l'eau avec un bruit de cascade.

Leur écume arrachait à la nuit des éclats blancs. L'un des moulins, le dernier qui était plus qu'à demi ruiné, s'abritait sous une végétation sauvage près d'un boqueteau d'arbres dépouillés et se tenait à l'écart des autres comme un réprouvé mais non loin d'un bâtiment en aussi mauvais état que lui.

Comme tous les habitants de Dijon, Catherine connaissait bien ce moulin que l'on appelait le Moulin-Brûlé et qui passait pour hanté. Sa réputation était à peine moins mauvaise que le bâtiment voisin, une ancienne ferme qui, en cas de peste, servait d'hôpital. Hôpital était d'ailleurs un mot bien pompeux pour le refuge misérable que trouvaient là ceux qui, atteints du terrible mal, y venaient, chassés par la peur de leurs proches, pour y trouver un abri où il leur fût permis d'attendre la mort en paix s'ils en avaient le temps car la peste frappait comme la foudre.

Comme, l'épidémie passée, on y venait brûler les corps, la vieille ferme originelle avait subi quelques incendies et le moulin voisin n'avait pas été épargné.

Les rames battaient vigoureusement l'eau tandis que le bateau se dirigeait vers ces ruines. Catherine n'en fut pas autrement surprise. Si, comme elle le supposait, elle devait avoir affaire à Jacquot de la Mer ou à ses fidèles, le lieu était tout indiqué puisque le roi de la pègre dijonnaise semblait montrer une prédilection pour les lieux maudits.

Après la Maladière, le Moulin-Brûlé ! C'était dans la ligne normale des choses. D'autant que les deux endroits présentaient l'avantage commun de se trouver en dehors des portes de la ville.

La pointe de la barque heurta la rive sur laquelle le messager sauta pour saisir une chaîne qui pendait au tronc d'un saule. Il y attacha le bateau tandis qu'une autre silhouette noire se détachait de l'arbre qui parut se dédoubler.

Le messager attira le bordage contre la rive puis s'assit tranquillement dans l'herbe cependant que le nouveau venu se penchait et prenait Catherine par le bras afin de l'aider à mettre pied à terre. Lui non plus ne dit rien mais, quand il l'attira à lui, Catherine sentit une odeur de graisse d'armes et crut, dans la fente du manteau, voir briller l'acier d'une cuirasse.

L'homme l'avait saisie sans douceur et elle essaya de se libérer de sa poigne.

– Vous me faites mal ! protesta-t-elle.

Un ricanement lui répondit et l'étreinte autour de son bras se resserra encore tandis que l'homme accélérait l'allure au risque de la faire tomber. Le sol était inégal et elle trébucha plusieurs fois sur des mottes d'herbe sèche avant qu'un escalier ne se présentât, un escalier qui plongeait dans le sol et au fond duquel brillait une faible lumière, semblable à un reflet dans les profondeurs d'un puits.

La descente ne fut pas longue. Pourtant elle parut, à Catherine terrifiée, aussi interminable qu'un voyage aux Enfers et, cette fois, elle bénit la poigne rude qui lui écrasait le bras mais la soutenait car, sans cela, elle se fût peut-être rompu le cou au bas de cet escalier aux marches visqueuses.

Une porte faite de planches disjointes s'ouvrit en criant sous le coup de pied du compagnon de Catherine qui était une sorte d'homme des bois, velu de toutes parts avec une énorme verrue sur le bout du nez. Il poussa la jeune femme dans une grande cave large et basse, sentant fortement le salpêtre et la moisissure, dont les murs blanchâtres étaient éclairés par de grandes flammes, celles qui jaillissaient d'un large pot de fer, posé à même le sol.

Une assemblée d'hommes l'emplissait, masse de trognes gélatineuses ou hirsutes, hérissée ici et là par les vouges et les fauchards de guerre dont l'acier luisait sinistrement. Muette d'angoisse, Catherine détourna les yeux pour les fixer sur le fond du caveau où trois moines vêtus de frocs noirs attendaient, assis à une longue table éclairée de chandelles baveuses, les mains au fond de leurs manches.

Celui qui était assis au centre se leva et parut très grand à la prisonnière qu'une bourrade de son gardien jeta à genoux sur le sol boueux.

– Soyez la bienvenue, belle Catherine ! Vous avez été sage de ne point nous faire trop attendre.

En même temps, il rejetait son capuchon mais le son de sa voix avait déjà renseigné Catherine et elle n'avait pas besoin que les flammes rouges du brasero éclairassent les traits purs, les grands yeux bleus et les cheveux pâles du faux moine pour reconnaître le Damoiseau... Un voile d'agonie passa devant ses yeux. Avec Jacquot de la Mer qu'elle avait connu jadis, elle avait une chance de s'en tirer mais elle connaissait trop le démon qui la dévisageait de ses beaux yeux sans pitié pour savoir qu'elle n'avait rien à attendre de lui, rien que la pire cruauté...

Même parvenue au fond du désespoir, elle avait trop de courage pour s'abandonner sans lutte. Une vague de dégoût et de haine qui s'enfla dans sa gorge la sauva de la peur et la remit debout, brûlante de colère. Et comme son gardien s'approchait pour la rejeter à terre, elle l'évita d'un saut de côté et levant la main, le gifla de toutes ses forces avant de se retourner vers Robert de Sarrebruck.

– J'aurais dû me douter qu'un piège aussi bas ne pouvait avoir été tramé que par vous ! Car c'est un piège n'est-ce pas ? Les deux malheureux garçons que vous avez fait enlever sont morts, à cette heure, sans doute ?...

– Morts ? Que non pas ! Vous avez fait suffisamment diligence pour qu'ils soient encore en vie... et entiers. On vous les amènera tout à l'heure. Je n'ai qu'une parole !

– Une seule en effet ! lança Catherine méprisante, et comme vous n'en avez qu'une, vous la reprenez volontiers afin qu'elle puisse encore vous servir !

Le visage lisse du seigneur bandit verdit subitement comme si le fiel de son âme s'infiltrait sous sa peau délicate.

– À votre place je prendrais garde à ma langue, belle dame !

Vous n'êtes guère en état de jeter l'insulte à qui vous tient en sa puissance... J'ajoute...

– Finissons-en ! Que voulez-vous pour rendre la liberté à mes serviteurs ?

Un lent sourire entrouvrit les lèvres du Damoiseau découvrant des dents blanches et pointues.

– Moi ? Rien !...

– Comment, rien ?

Le sourire s'accentua tandis que, fouillant sous sa robe monastique, le beau Robert en tirait une petite boîte d'or qu'il ouvrit pour y prendre un clou de girofle dont il avait toujours sur lui une provision. Il se mit à le mâcher lentement afin de conférer à son haleine une douce senteur d'œillet.

– Ma foi, non : rien ! Admirez mon élégance car je pourrais, vous tenant en ma puissance, me venger des désagréments sans nombre que je vous dois... depuis Châteauvillain. Eh bien ! non je n'en ferai rien.

– Alors pourquoi m'avoir fait venir ici ?

– Pour que justice soit rendue à quelqu'un qui, aujourd'hui, a beaucoup souffert par votre faute...

Il claqua des doigts et, de la masse confuse des routiers et des truands qui encombraient le caveau, une femme vêtue de noir sortit et marcha vers Catherine d'un pas pesant. À son aspect, celle-ci sentit un frisson courir désagréablement le long de son dos. Le visage blême, les traits tirés, Amandine La Verne n'avait plus rien de l'accorte commère qui emplissait de ses minauderies la maison de Mathieu Gautherin. Les lèvres à demi retroussées sur ses dents comme une louve dont elle avait la maigreur tragique, elle s'enroulait d'un grand manteau noir, comme un spectre de son suaire.

Au fond de leurs orbites creusées, ses yeux, comme deux quinquets sinistres, brûlaient des feux de la folie. Elle était effrayante et Catherine épouvantée se sentit perdue.

Le Damoiseau qui observait les deux femmes avec un méchant sourire désigna Catherine de sa main blanche où une énorme escarboucle brillait d'un éclat sanglant.

– Voilà celle que tu m'as demandée, femme. A présent tiendras-tu la parole donnée ?

– Je la tiendrai dans un instant à condition que tu m'abandonnes entièrement cette garce qui a fait tuer mon homme. Me la donnes-tu ?

– Que veux-tu en faire ? La tuer ?

– Bien sûr... mais pas tout de suite, pas trop vite ! Il faut qu'elle me paie au centuple ce que j'ai enduré ce matin, au Morimont...

Le cri poussé par Catherine lui coupa la parole.

Cette femme est folle ! Ce n'est pas les tortures infligées à un vieillard sans défense que son amant a payées ce matin, c'est tout un passé de vols, de crimes et de fraudes et vous le savez très bien, Robert de Sarrebruck ! Vous savez cela, vous savez aussi qui je suis. Pourtant en vertu de je ne sais quel marché infâme vous allez me livrer à cette furie. Et vous osez vous dire chevalier ?...

Le rire du Damoiseau passa sur ses nerfs comme une râpe.

– La -chevalerie ? Ne me dites pas que vous croyez encore à ces vieilles lunes, pauvre sotte ! La chevalerie, de nos jours, ce n'est rien d'autre qu'un ornement, un peu ancien, un peu désuet mais toujours seyant. Cela impressionne la piétaille et fait rêver les filles. Voilà tout

! – Oh, je sais quel usage vous en faites ! Je vous ai vu à l'œuvre contre des femmes, des enfants, des vieillards, contre des paysans sans défense. Mais jusqu'à présent, au moins, vous respectiez... à peu près, ceux de votre sorte. Avez-vous oublié que je suis l'épouse d'un de vos amis ?...

– Et vous, avez-vous oublié que cet excellent ami vous a publiquement traitée de putain et juré qu'il vous ferait chasser à coups de fouet si vous aviez le front de vous présenter aux portes de sa ville

? Il me remerciera un jour d'avoir fait de lui un veuf. Mais assez parlé, le temps presse. As-tu, oui ou non, ce que tu m'as promis, la fille ?

Alors donne-le-moi : ensuite tu feras ce que tu voudras. Nous avons assez perdu de temps dans ce trou puant.

Un sourire sinistre étira les lèvres décolorées d'Amandine qui recula vers le fond de la cave et en revint tirant après elle un jeune garçon que, tout d'abord, Catherine crut être Bérenger. Mais ce n'étaient que les vêtements de Bérenger, le beau costume vert dont il était si fier, et Catherine eut un cri d'angoisse.

– Bérenger ! Qu'en avez-vous fait ?...

On l'a simplement déshabillé et tout ce qu'il risque c'est un bon rhume, ricana la fille. Tu vois, capitaine, ajouta-t-elle en se tournant vers le Damoiseau, ce garçon mais surtout ses habits vont te permettre de pénétrer jusqu'à la tour Neuve. Tu lui donneras un cheval et tes hommes n'auront qu'à le suivre. Il sait sa leçon...

– Mais moi je ne la sais pas ! riposta Sarrebruck hautain. Et je n'ai confiance en personne. Tu t'en apercevras si tu me trompes... Que doit-il faire ?

– Se présenter à la porte du palais en disant qu'il est le cousin du capitaine de Roussay, qu'il se nomme Alain de Maillet et qu'une fois encore il a besoin de voir son parent d'urgence pour lui rendre compte d'une mission dont il l'a chargé. Comme on l'a déjà vu... ou quelqu'un d'à peu près semblable, on le laissera passer sans hésiter. Tes hommes entreront derrière lui et n'auront aucune peine à maîtriser les gardes de la tour, d'autant que le Roussay soupe cette nuit chez sa bonne amie...

Catherine ne put retenir un cri de stupeur indignée.

– Comment avez-vous pu savoir tout cela ?

Roulant inconsciemment des hanches sous sa

vêture quasi monastique, la veuve de Colin marcha vers elle et vint la regarder sous le nez.

– Tu devrais savoir, madame la comtesse, que je sais obtenir des hommes ce que je veux. Et puis j'ai toujours su choisir mes amants. Il y a beau temps que je couche avec l'un des sergents de la Tour, exactement depuis qu'on y a amené le prisonnier. J'avais idée que ça pourrait me servir un jour. En plus, c'est un beau gars, qui fait bien l'amour...

– Vraiment ? Cela vous va bien, en ce cas, de jouer les veuves éplorées ! railla Catherine.

La pâle figure d'Amandine se convulsa de fureur tandis que ses lèvres, à nouveau, se retroussaient sur ses gencives.

– Espèce de garce ! T'es idiote ou tu fais semblant ? Ecoute bien !

Avant ce vieux grigou de Mathieu j'étais une fille publique mais discrète. Mon échoppe de friperie me servait autant d'alcôve que de boutique mais c'était une façade convenable. Je m'étais fait une bonne petite clientèle, dans les bons endroits, mais ça c'était le travail. Colin, mon Colin,

c'était mon homme à moi ! Je turbinais pour lui plus que pour moi-même parce qu'il était le seul qui comptait. C'était mon cœur, mon sang, mes tripes...

Sa voix tendue se brisa sur un sanglot puis reprit, rauque et lasse :

– Et maintenant... jusqu'à la fin de mes jours et de mes nuits j'entendrai son hurlement quand on l'a jeté dans la chaudière ! à cause de toi, putain, et de ta bourrique de sœur je pourrai plus jamais dormir vraiment, moi !... Mais il va bientôt être vengé, sois tranquille et c'est même lui qui va te punir.

Saisissant Catherine par le bras avec une force nerveuse insoupçonnable chez une femme de cette taille, elle l'entraîna derrière la table sur laquelle, au passage, elle rafla une chandelle, puis se pencha vers une masse informe qui bosselait la terre sous une toile de bâche qu'elle arracha...

Révulsée d'horreur, Catherine tenta désespérément de reculer, le cœur au bord des lèvres à la vue du cadavre hideux de l'ex-Philibert La Verne. Mais Amandine tenait bon.

– Regarde dans quel état on me l'a mis ! J'espère qu'il te plaît, à présent, ton ouvrage, parce que jusqu'à ton dernier souffle tu vas pouvoir en profiter. Tout à l'heure, je te le ferai épouser !

– Lâchez-moi ! Vous êtes folle !... Que voulez– vous dire ?

Les traits de la femme se tordirent sous l'empire d'une joie sauvage.

Elle savourait dans chaque fibre de son être la terreur que Catherine n'arrivait plus à dissimuler, faisant de vains efforts pour se libérer de l'étau qui lui meurtrissait le bras.

Que dans un moment, articula-t-elle lentement pour que chacun pût bien apprécier ses paroles... quand tu auras fait ce qu'il faut pour remercier ces bons garçons qui m'ont aidée depuis notre arrestation à tous les deux, on t'attachera au corps de mon pauvre Colin et on vous enterrera tous les deux ! Ça sera pour lui une bien douce consolation que coucher enfin avec la putain du grand duc d'Occident ! Après...

quand tu seras bien morte, on te déterrera et on te jettera sur un fumier, ma belle, parce que mon Colin il n'a pas besoin d'une ribaude pour dormir son dernier sommeil...

Au prix d'un effort désespéré, Catherine recrue d'horreur réussit à arracher son bras. Affolée, cherchant désespérément un refuge, une aide dans cette masse de visages inconnus, une simple expression de pitié à laquelle il fût possible d'accrocher un espoir. Mais elle ne put y lire que la stupidité ou une ignoble joie. Ces brutes se pourléchaient déjà à l'idée du spectacle promis. Alors, apercevant le Damoiseau qui, toujours revêtu de sa robe de moine, se tenait à quelques pas avec ses deux lieutenants, observant la scène, elle courut à lui, s'accrochant à la bure noire de sa manche.

– Je vous en supplie, messire... sauvez-moi de cette folle ! Si vous croyez avoir à vous plaindre de moi, tuez-moi mais ne me laissez pas subir la vengeance infâme de cette femme. Je porte toujours le nom de votre ami, de votre compagnon d'armes... je suis toujours une noble dame et mon époux a de moi mes enfants. Ne les laissez pas déshonorer par une malade !

D'une main impatiente, il détacha les doigts qui s'accrochaient à lui.

– Les histoires de femmes ne m'ont jamais intéressé ! dit-il froidement en haussant les épaules. Et puis j'ai promis... N'as-tu rien d'autre à me donner, Amandine ? C'est maigre.

– Si, monseigneur ! Voici la clef de la prison que l'on a faite d'après l'empreinte de cire que mon ami m'a donnée. Vous n'aurez aucune peine à pénétrer auprès du prisonnier.


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