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La dame de Montsalvy
  • Текст добавлен: 21 сентября 2016, 15:00

Текст книги "La dame de Montsalvy"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Or comme ses fourriers arrivaient au château d'Hérisson, non loin de la ville de Montluçon, en terre bourbonnaise, pour y préparer les logis de leur maître, ils avaient été surpris par les routiers de Rodrigue, détroussés et mis à mal. C'était une grave imprudence car le Roi ramenait du Midi une véritable et puissante armée où Provençaux et gens d'Armagnac tenaient une large place. Charles courut sus au pillard, l'obligeant à chercher refuge jusqu'au-delà de la Saône, dans des terres appartenant à son beau-frère le duc de Bourbon. Après quoi Rodrigue avait été solennellement banni du royaume avec interdiction d'y revenir sous peine de la hache. Il ne lui restait plus qu'à regagner son comté espagnol de Ribadeo et à s'y faire oublier. C'était cela que fêtaient les gens d'Aurillac, heureux d'être à jamais délivrés de cette menace-là. Mais Catherine en avait tiré des conclusions toutes personnelles.

Puisque le Roi s'affirmait enfin comme chef de guerre, puisqu'il avait enfin pris la décision de mettre la main à la pâte et de poursuivre en personne la libération de son royaume, puisqu'il s'en allait à présent, à ce que l'on disait, assiéger Montereau-Fault– Yonne où le capitaine anglais Thomas Guérard tenait une puissante garnison, Arnaud très certainement n'aurait pas résisté à l'appel de la guerre, son insatiable maîtresse, et serait reparti avec ardeur pour faire sa paix avec son Roi et reprendre sa place parmi les capitaines...

A vrai dire, l'idée de retrouver Montsalvy sans son maître et livré à l'intelligente direction de l'abbé Bernard, coseigneur de la ville, lui souriait assez. Cela lui laisserait le temps de causer avec l'abbé, d'entendre ce que les gens de Montsalvy lui diraient touchant le comportement d'Arnaud et de préparer sa propre position pour le jour où il reviendrait. Et ce serait,

somme toute, bien agréable de retrouver le calme de sa maison sans avoir à soutenir, après une si longue route, une joute oratoire violente telle qu'Arnaud savait si bien lui en imposer. Rien qu'une bonne nuit de sommeil serait déjà un bien inappréciable...

Bérenger chantait toujours en tête du petit cortège, laissant la bride sur le cou de son cheval qui suivait docilement le chemin. Mais soudain il s'arrêta et se dressant sur ses étriers désigna un point haut devant lui :

– Regardez, dame Catherine, voilà le grand chêne du Puy de l'Arbre ! Nous arrivons.

Le cœur de la jeune femme manqua un battement. Le page avait raison : encore quelques pas dans ce bois de châtaigniers et, après un large tournant, on pourrait apercevoir les tours, pas très élégantes mais solides, de Montsalvy, ses murailles de lave hérissées de douves de tonneaux taillées en pointe. Passé le Puy de l'Arbre, la route dévalerait en pente douce vers le barri Saint-Antoine, le petit faubourg au bout duquel s'ouvrait la porte d'Aurillac où se tenait le péage1. Alors, on verrait poindre le clocher de l'abbaye et, plus loin, les tours orgueilleuses du château que Catherine elle-même avait fait construire avec ses lignes sévères et pures, ses chemins de ronde... et le fouillis de plantes grimpantes que Sara s'obstinait à accrocher aux murailles comme s'il s'agissait de la maison d'un chanoine.

– Vous verrez, Gauthier, dit Catherine à son écuyer qui ouvrait sur ce pays si neuf pour lui des yeux passionnés, vous aimerez notre Auvergne et plus encore ses habitants. Il y a ici une noblesse qui pousse de la terre même. Elle est faite de courage, de foi, de bon sens et de générosité vraie. Ici on sait garder fidélité sans se sentir esclave, servir sans se sentir

1 Clé du Rouergue, Montsalvy était une ville de passage où l'on payait.

amoindri... sans compter que certaines de nos filles sont bien jolies...

On venait de tourner la corne du bois quand un filet de musique nasillarde et mélancolique vint jusqu'à eux et fit tressaillir de joie Bérenger.

– Vous entendez, dame Catherine ? On nous joue un petit air de cabrette pour notre retour...

Et, incapable de maîtriser son impatience, il piqua son cheval qui partit d'un élan. Catherine le suivit, entraînant Gauthier, mais le tournant franchi trouva son page arrêté auprès d'un petit bonhomme en sarrau brun, bossu et contrefait, que cependant il embrassait avec ardeur.

– Regardez, dame Catherine ! s'écria-t-il en apercevant sa maîtresse, c'est notre innocent, c'est Étienne la Cabrette qui nous donnait la sérénade de bienvenue. Et il y a aussi Jacquot ! Eh bien...

mais qu'est-ce que tu as ?

Lâchant l'innocent il se tournait vers un jeune homme, vêtu lui aussi comme un paysan, et qui était j debout auprès de lui. Ce garçon, Catherine le connais– 1 sait bien car il était l'aîné des fils d'Antoine Malvezin, le cirier de Montsalvy, et pourtant, au lieu de venir à elle avec un sourire de bienvenue, il la regardait avec une sorte d'épouvante et... mais oui, avec des larmes dans les yeux !

– Dame Catherine ! balbutia-t-il, dame Catherine ! C'est pas vrai !... fallait que ça m'arrive à moi !

Bérenger déjà le secouait comme s'il cherchait à l'éveiller d'un cauchemar.

– Enfin, Jacquot, ça ne va pas ? Bien sûr, c'est dame Catherine

!... et c'est moi, Bérenger de Roquemaurel. On était amis avant mon départ.

– Oh ! je vous reconnais bien, gémit le garçon. Mais que ce soit moi qui sois là quand vous arrivez, que ce soit moi qui doive...

Le comportement de Jacquot était si extraordinaire que Catherine sauta à bas de son cheval et voulut s'approcher mais, à mesure qu'elle venait à lui, le jeune homme reculait et ses larmes redoublaient.

– Jacques ! s'écria-t-elle impatientée. Venez ici ! Que signifie cette comédie ? Vous me regardez comme si j'étais le diable !

– Non !... oh non, dame Catherine ! Croyez pas ça ! Mais... oh mon Dieu ! Faut que j'y aille !

– Mais où ?...

Toujours à reculons, sans cesser de la regarder et de pleurer, le jeune Malvezin allait prendre sa course vers la ville qui était en vue à présent. Ce que voyant, Gauthier lança son cheval, attrapa le garçon par le col de sa blouse et le ramena, gigotant, ses pieds touchant à peine terre, jusqu'à la jeune femme.

– Chez moi, mon garçon, quand la maîtresse pose une question on répond ! Alors, tu vas t'expliquer bien gentiment si tu ne veux pas tâter du fourreau de mon épée. Qu'est-ce que tout ça signifie ?

Jacquot regarda Catherine avec un mélange de désespoir et de crainte qui la bouleversa, se remit à pleurer, puis, finalement lâcha :

– Il faut... que j'aille prévenir le corps de garde que vous arrivez !

– Ça me paraît normal, commenta Gauthier, et il n'y a pas de quoi te mettre dans cet état.

– Oh... oh que si ! Je... je dois prévenir pour qu'on ferme les portes de la ville devant dame Catherine.

Il y eut un silence, si grand que l'on n'entendit même plus les respirations. Bérenger retenait la sienne et Catherine était suffoquée :

– Quoi ?... exhala-t-elle enfin. Que l'on ferme... les portes devant moi ?

C'est messire Arnaud qui le veut ! continua le malheureux visiblement au supplice. Oh, dame Catherine, je vous en supplie, m'en veuillez pas, je ne peux pas faire autrement ! Tous les jours, messire Arnaud envoie quelqu'un garder la route et on doit le prévenir tout de suite de votre retour. Celui... qui vous laisse rait approcher serait tué sur l'heure... lui et toute sa famille !

Catherine eut un cri d'horreur :

– Tué ? Avec toute sa famille ?... Mais c'est impossible ! Mais il est fou !...

– Je... je crois que oui mais c'est pas ma faute... Et il faut que j'y aille ! On doit nous voir, de là-bas...

– D'accord ! s'écria Gauthier. Je vais t'y ramener, moi, à Montsalvy, et tu vas pouvoir faire toutes les mauvaises commissions que tu voudras. Mais je vais entrer avec toi et ton messire Arnaud je vais aller lui dire ce que j'en pense !

– Non, Gauthier ! Je vous le défends !... Lâchez ce garçon... C'est un ordre, ajouta-t-elle si durement que l'écuyer finit par obéir. » Puis plus doucement : « Je ne veux pas être cause de la moindre effusion de sang... Tous ces gens d'ici, je les aime, je vous l'ai déjà dit !

– Si c'est ça leur fameux courage ! On leur ordonne de vous chasser et ils s'exécutent sans rien dire ? Je commence à croire que le personnage du capitaine la Foudre tient fort au cœur de votre époux !

Qu'allons-nous faire ? Rester ici ? Passer la nuit devant ces murailles, ces portes que l'on va refermer devant vous, comme si vous aviez la peste !... Regardez-le votre Jacquot ! Il court comme un lapin...

Le jeune Malvezin, en effet, avait déjà atteint les maisonnettes et galopait vers le pont-levis. Avec un geste découragé, Catherine prit son cheval par la bride et gagna le couvert des arbres. Ce coup si brutal l'assommait, anéantissant sa joie, lui enlevant tout courage...

Fallait-il qu'Arnaud l'ait prise en haine pour avoir donné des ordres aussi cruels, aussi impitoyables ? Tuer toute une famille si on la laissait approcher ? Tuer quelques-uns de ces gens de Montsalvy qu'il aimait, qui l'avaient vu naître, qu'il avait toujours défendus farouchement ? Mais que s'était-il passé ?... Et où étaient ses amis à elle : Josse et Marie Rallard qui avaient été ses compagnons d'aventures avant de prendre racine à Montsalvy ? Et l'abbé Bernard ?

Et Saturnin Garrouste, le vieux bailli, et Gauberte Cairou, la plus forte commère de la ville et son amie dévouée elle aussi ? Et Sara... Si Arnaud pourchassait ainsi ceux qui aimaient sa femme, Dieu seul savait...

L'angoisse qui lui tordit le cœur fut telle que, défaillante, elle se laissa tomber assise au pied d'un châtaignier non loin de l'innocent qui s'était remis à jouer de son instrument comme si de rien n'était.

Gauthier, exaspéré, allait lui arracher sa cabrette quand, soudain, sans cesser de jouer, il tira quelque chose de blanc de sa poche et, d'un geste habile, le jeta sur les genoux de Catherine. Un morceau de papier.

– L'est parti ! souffla-t-il– Personne peut voir ! Lire... Dame Catherine, lire... Etienne s'en va !

Il se levait en effet et sans plus s'intéresser aux autres que s'il avait été tout à fait seul, reprit son chemin sans cesser de jouer son petit air aigrelet qui sentait la pluie et le feu de bois.

Le papier portait quelques mots d'une écriture effroyable et d'une orthographe pire encore.

« Allai a ma granjeu deu laitan. Vitte ! Jeu viain... »

C'était signé : Gobairrete...

Cet invraisemblable message que Gauthier contemplait sans comprendre rendit miraculeusement courage à la jeune femme. Que Gauberte sache écrire c'était déjà un événement et une nouvelle mais il y avait là en outre quelque chose de réconfortant :

– La grange de l'étang, traduisit-elle pour ses deux compagnons.

Ce n'est pas loin. Allons-y ! Gauberte dit qu'elle va venir. Allons, Bérenger, secouez– vous ! Venez... Elle dit qu'il faut y aller vite.

Le jeune garçon, en effet, semblait changé en statue. Planté au milieu du chemin, il regardait la ville avec des yeux pleins d'horreur et d'indignation. Il tremblait comme une feuille, sous le soleil qui faisait briller les larmes sur ses joues.

cachait la clef afin qu'elle pût se mettre à l'abri en cas de pluie. En arrivant avec ses jeunes compagnons, la jeune femme n'eut aucune peine à la trouver à sa bonne place.

À l'intérieur il régnait une chaleur de four mais cela sentait bon le foin qui emplissait une grande partie du petit bâtiment et Bérenger alla d'un élan s'y jeter et s'y rouler comme s'il cherchait à intégrer son corps à cette masse odorante. Plus calmement, Catherine et Gauthier s'y assirent après avoir attaché les chevaux à l'abri des arbres et en avoir ôté les sacoches.

– Le soleil se couche, dit l'écuyer. Cela m'étonnerait que nous allions plus loin ce soir...

– Plus loin ? pourquoi irions-nous plus loin ? fit Catherine âprement. C'est ici ma terre, ma demeure. C'est ici que vivent mes enfants. Je ne veux pas m'en éloigner...

Avec un soupir de lassitude, Gauthier jeta au sol les derniers sacs contenant leurs affaires personnelles.

– Peut-être le faudra-t-il, ne fût-ce que pour mieux préparer votre retour... Vous ne pouvez pas camper ici...

– Non, mais peut-être bien devant la porte de Montsalvy, et y crier et y réclamer justice jusqu'à ce que l'on m'entende enfin, que l'on m'ouvre ces maudites portes...

– ... Ou que l'on vous tue ! Votre époux, comme bien des hommes, a la rancune d'autant plus tenace qu'il est, lui, dans son tort et qu'il déborde de mauvaise foi. Je vous avoue, dame Catherine, que je regrette de plus en plus de l'avoir soigné quand il a été blessé sous Châteauvillain. J'aurais dû le laisser crever !...

– Non !...

Elle avait crié l'instinctive protestation. L'amour qu'elle conservait, envers et contre tout et en dépit d'elle-même, à cet homme la lui avait soufflée. Mais elle reprit plus bas :

– Non... je n'aurais pas pu le supporter. J'en serais morte, je crois.

– Allons donc ! Vous auriez souffert, oui, mais vous auriez survécu en pensant à vos enfants. Et à cette heure vous seriez auprès d'eux... et depuis longtemps, ensevelie sous des voiles de deuil jusqu'aux talons peut-être et peut-être même jusqu'à la fin de vos jours mais vous auriez le cœur en paix et vous prépareriez calmement l'avenir de votre fils tout en priant pour l'âme de votre cher défunt.

Vous pourriez alors le parer tout à votre aise des qualités qu'il n'a jamais eues car cela devient toujours miraculeusement angélique, un mort !...

Elle ne répondit pas. La colère de Gauthier soufflait une vérité qu'elle se refusait encore à accepter. Curieusement elle rappelait à son esprit le souvenir assoupi de Gauthier le Normand, le sauvage bûcheron qui adorait les dieux barbares et qui l'avait aimée de si grand amour. Celui-là dormait au fond de son cœur sans y faire plus de bruit qu'autrefois car c'était un silencieux mais Catherine savait bien que sa colère à lui eût été plus violente encore et beaucoup plus redoutable que celle de son jeune homonyme. Servi par sa force herculéenne décuplée par les fureurs sacrées qui s'emparaient de lui parfois, il eût été capable, peut-être, d'enfoncer à lui seul ces portes qu'on lui refusait et de s'en aller au fond de son château arracher Arnaud pour revenir le jeter à moitié mort, sinon tout à fait, dans la poussière aux pieds de Catherine... Mais Gauthier le Viking n'était plus là. Son corps s'en était allé en fumée sur l'eau bleue de la Méditerranée et son âme d'enfant avait repris la grande route des cygnes et des oies sauvages...

– Les regrets ne servent à rien, Gauthier, mur– mura-t-elle enfin...

ni la colère. Si je ne reste ici, je ne saurais où aller.

Bérenger étalé les bras en croix dans le foin sortit alors de son mutisme.

Chez nous ! dit-il... à Roquemaurel ! Ma mère et les frères seront trop heureux de vous recevoir, dame Catherine, et vous auriez dû y penser tout de suite !

Elle trouva pour lui un sourire. C'est vrai, elle n'y avait pas pensé...

mais aurait-elle pu penser, il y avait seulement une heure, que Montsalvy tout entier se fermerait devant elle ?

– Croyez-vous ?... Mon enfant, vous avez pu voir tout à l'heure comme les choses peuvent changer, les choses et les gens.

Il se redressa instantanément, tout fumant d'indignation avec des brindilles de foin plantées dans ses cheveux bruns.

– Ne faites pas semblant de douter, dame Catherine ! Vous le savez parfaitement. Alors, si vous en êtes d'accord, demain matin nous rentrerons à la maison.

– C'est loin Roquemaurel ? demanda Gauthier.

– Quatre ou cinq lieues... On y sera vite. Mais est-ce qu'il n'y a rien à manger ? J'ai faim...

Sans oser le dire, le page regrettait aussi les derniers événements parce qu'ils avaient fait disparaître de son horizon le bon souper qu'il eût trouvé à Montsalvy où dame Sara s'entendait si bien à houspiller, dans la vaste cuisine, marmitons et servantes...

Heureusement, le frère hôtelier de Saint-Géraud avait remis à Gauthier quelques provisions de route : un morceau de jambon séché, du pain de seigle et, pour Catherine, un petit panier de cerises que d'ailleurs on avait mangées en route avec délices. Restaient le jambon et le pain que les deux garçons attaquèrent avec ardeur et dont Catherine dut prendre sa part sous peine de voir ses jeunes compagnons jeûner.

– C'est surtout quand on a de la peine qu'on doit manger, lui dit Gauthier. L'estomac vide c'est aussi la tête vide.

Puis on s'installa dans le foin pour dormir ou pour attendre.

Il n'était pas loin de minuit quand un pas précautionneux se fit entendre au-dehors. La porte s'ouvrit en grinçant un peu pour livrer passage à une forme épaisse et noire puis un rayon de lumière jaune fusa d'une lanterne sourde, se mit à fouiller le tas de foin.

– Vous êtes là, dame Catherine ?...

L'instant suivant, la dame de Montsalvy et la femme de Noël Cairou, le maître toilier, s'embrassaient comme deux sœurs en pleurant comme des Madeleine.

– Notre pauv' dame ! ne cessait de répéter Gauberte en serrant sa châtelaine sur son vaste giron, notre pauv' dame ! Si c'est pas une pitié de voir ça !...

– Mais enfin qu'est-ce que tout cela veut dire ? s'écria Catherine quand la première émotion fut un peu calmée. Que s'est-il passé ici ?

– Ici ? Pas grand-chose. C'est plutôt dans la tête de messire Arnaud qu'il s'est passé quelque chose !... On ne le reconnaît plus, au village. Pire qu'un loup, il est devenu !

Avec un soupir à faire tomber les murs de bois, Gauberte se laissa choir dans le foin, réveillant Bérenger qui dressa aussitôt sa tête ensommeillée.

– Tiens, le page ! Il vous est resté fidèle, celui– là ? C'est déjà quelque chose !

Du geste, Catherine arrêta la protestation indignée du jeune garçon qui eût entraîné toute une polémique.

– Racontez, Gauberte... et surtout dites-moi bien tout !

Ayez crainte ! Je n' suis pas près d'oublier tout ça !... Quand messire Arnaud est rentré, la veille de la Chandeleur, on a commencé par le reconnaître, ou plutôt on ne l'a reconnu que d'un côté... parce que de l'autre il a une grande blessure qui le coupe en deux. Mais c'est pas seulement son visage qu'on a eu du mal à reconnaître. L'est plus le même, dame Catherine, l'est plus le même du tout ! Je crois que je le reverrai toujours comme je l'ai vu ce jour-là, franchir la porte d'Aurillac et descendre la grand-rue au pas de son cheval, sans regarder personne.

« La neige était tombée toute la nuit et y en avait épais. Alors on était toutes dehors, à déblayer, à balayer. Et tout à coup, on l'a vu s'avancer, tout vêtu de noir, à son habitude, avec son grand manteau étalé sur la croupe du cheval mais tête nue. Alors on a lâché les balais, on s'est précipitées mais il nous a écartées en disant seulement : «

Bonjour ! bonjour... » Pas un sourire, pas un regard ! Et les hommes qu'il avait avec lui nous ont repoussées tout de suite. Il était si sombre, si glacé qu'on a cru à un malheur. On a cru... qu'il vous était arrivé quelque chose et quelqu'un a crié : « Et dame Catherine ? Où est notre dame Catherine ?... » Alors il s'est arrêté, il a tiré son épée et il a crié... pardonnez-moi, not' dame, il faut que je dise tout ! Il a crié : «

Le premier qui ose prononcer devant moi le nom de cette putain, je lui mets les tripes à l'air !... » Et puis il a continué son chemin avec ces étrangers sur ses talons. C'est alors qu'on a vu la femme...

Le cœur de Catherine manqua un battement.

– La femme ?... Quelle femme ?

– Tout d'abord on n'a pas su. Elle était sur un cheval mais empaquetée, voilée avec en plus un capuchon qui lui descendait jusqu'au menton. Elle suivait sans rien dire et ils sont tous allés s'engouffrer dans le château qui s'est refermé comme un piège. Mais une heure après, nos hommes étaient convoqués dans la grande salle, comme autrefois, vous vous souvenez ? Ils y sont allés, conduits par notre bailli, Saturnin Garrouste... qui vous dit bien des amitiés, en passant ! Mais quand ils sont ressortis, ils pleuraient presque tous, sauf l'Antoine Couderc, le maréchal– ferrant qui roulait des yeux furibonds et crachait par terre comme s'il avait bu du poison. Messire Arnaud leur avait donné ses ordres devant la bande de ruffians de mauvaise mine qu'il a ramenés avec lui : quiconque vous permettrait d'entrer dans Montsalvy serait

pendu immédiatement, qu'il soit homme, femme ou enfant ! Tous les jours, dès l'ouverture des portes, on devait envoyer un garçon veiller sur la route pour signaler votre arrivée afin qu'on referme ces portes et qu'on puisse vous préparer une réception dans les idées de votre gentil époux. Celui qui ne viendrait pas prévenir...

– Je sais, coupa Catherine. Jacquot Malvezin m'a dit...

– Alors moi j'ai décidé qu'on pouvait pas vous laisser tomber comme ça dans la gueule du loup et j'ai donné un petit mot d'écrit à Tiennou, l'innocent qui n'est pas si innocent qu'on pense et qui vous vénère presque autant que la Sainte Vierge depuis que – j vous avez failli mourir pour lui Lui, il est tout le temps dehors alors ça n'étonnait personne qu'il s'installe dans le bois. Là ou ailleurs !... Et j'ai eu raison...

et vous, vous avez bien fait de suivre mon conseil et de venir ici tout de suite parce que à peine il a su votre venue que messire Arnaud est monté à cheval avec ses hommes... et la femme et ils sont sortis pour vous narguer et vous chasser.

– Qui est cette femme ? fit Catherine d'une voix blanche.

Vous le savez ?

– Si on le sait ! Rien d'autre que cette putain d'Azalais, la dentellière, vous vous souvenez ! Cette ribaude sans Dieu qu'il a dû récupérer dans les ordures de Béraud d'Apchier. Dame Catherine, bon sang ! Vous allez pas vous trouver mal ?...

Elle était en effet devenue blême et se laissait aller en arrière, les narines pincées. Gauthier la reçut dans ses bras.

– Si vous trouvez que c'est agréable à entendre, votre histoire

? gronda-t-il furieux. Fouillez dans son aumônière, il doit y avoir un cordial, du vinaigre... Qui c'est d'abord cette Azalais ?

1 Voir Belle Catherine.

– Pas grand-chose ! Une grande garce avec le feu aux fesses qui couchait avec le mari de sa mère et qui s'était ensauvée d'ici avec le Béraud d'Apchier, le Loup du Gévaudan quand il est venu nous assiéger. Une saloperie qu'avait comploté avec lui la mort de messire Arnaud et que maintenant cet âne bâté nous ramène... sans doute parce qu'il a pensé que c'était avec elle qu'il ferait le plus de mal à sa pauvre sainte femme ! Ah, tenez, mon gars, on dirait qu'elle revient

!...

Vigoureusement soignée par Gauthier qui lui avait appliqué quelques claques avant de faire couler un peu de cordial entre ses lèvres blanches, Catherine en effet ouvrait les yeux cependant qu'un peu de couleur revenait à ses joues. Elle jeta autour d'elle un regard égaré qui se fixa enfin sur Gauberte dont le large visage était éclairé en plein par la petite flamme de la lanterne.

– Pardonnez-moi ! balbutia-t-elle... Je m'attendais si peu à ça !...

Mon Dieu !... Azalais !... Pourquoi Azalais ?...

– C'est ce que je viens de dire à ce garçon : probablement pour vous faire le plus de mal possible. Quand je vous dis qu'il est fou !

– Mais enfin, l'abbé Bernard ? Il l'a laissé amener cette fille à Montsalvy, après ce qu'elle a fait ? Il l'a laissé l'installer chez moi ?

Ça ne se serait sans doute pas passé comme ça s'il avait été là et c'est pour ça qu'elle est arrivée cachée comme un péché mortel. Mais quand messire Arnaud est revenu, notre abbé était parti depuis trois jours à Chirac, au chevet de sa mère qui était au mouroir et frère Anthime, le trésorier qui le remplace quand il est absent, a appris que sur la route du retour, il avait été attaqué par des brigands et laissé pour mort. Non, rassurez-vous, ajouta-t-elle très vite, il l'est pas ! Des gens l'ont trouvé et ramené au château de Saint-Laurent-d'Olt où on le soigne. Heureusement que le bon Dieu nous l'a pas repris celui-là, parce que c'est notre meilleur espoir... si toutefois il arrive à rentrer chez lui malgré les faillis chiens qui gardent messire Arnaud.

Serrant ses mains l'une contre l'autre à faire blanchir ses jointures, Catherine gémit, désespérée :

– Il est fou ! Il est complètement fou ! Et mes enfants... et Sara ?

Que leur a-t-il fait ? Oser amener une telle créature dans leur maison, les obliger à vivre avec elle...

De la plus imprévisible façon, étant donné le tragique de la situation, Gauberte partit d'un franc éclat de rire.

– Ça, il n'a pas eu le temps ! La nuit même de son arrivée, messire Michel et demoiselle Isabelle, Sara, Josse et Marie ont disparu du château. Voyez– vous il s'est pas méfié de ce que Sara et Josse connaissaient son château mieux que lui, surtout Sara qui l'a vu construire. Les souterrains, elle n'en ignore rien ni d'ailleurs de ceux que l'abbé Bernard avait fait rouvrir pour vous sous l'abbaye. Pendant qu'il y était l'abbé, il avait fait faire aussi une communication avec le château. Évidemment, au matin, quand notre sire a trouvé la cage vide il s'est mis dans une belle fureur et il a lancé ses hommes à leurs trousses, seulement il n'a rien retrouvé parce qu'il avait choisi le mauvais chemin. Il a cru que Sara était repartie pour Carlat où elle avait trouvé refuge après votre fuite et il est allé réclamer son monde à Mme de Pardiac 1 qui ne lui a rien rendu parce qu'elle n'avait vu personne, bien sûr...

– Mais... où sont-ils ?

Gauberte parut s'épanouir encore davantage.

– On n'en sait rien du tout et on aime mieux ça ! C'est bien mieux pour éviter les fuites. Mais on fait confiance à Josse et à Sara pour avoir fait au mieux.

1 Voir Piège pour Catherine.

Tout ce qu'on sait, c'est que messire Arnaud a envoyé partout : à Cassaniouze, à Sénézergues, à Roquemau– rel, à Labesserette, à Ladinhac, au Fel, à Leucamp, à Vieillevie, à Villemur et à Montarnal... et que personne apparemment ne les a vus. Surtout pas celui qui les cache j'imagine. Voilà, dame Catherine, ajouta-t-elle avec un grand soupir, je crois qu'à présent vous savez tout ou à peu près tout...

Enfin une bonne nouvelle ! Le cœur de Catherine venait de s'alléger d'un poids intolérable puisque tous ceux qui lui étaient le plus cher étaient hors des griffes d'Arnaud de Montsalvy, diaboliquement transformé en ennemi de sa propre famille.

– Une question encore, ma bonne Gauberte. Vous avez dit que tout à l'heure mon... enfin messire Arnaud était sorti pour savourer sur moi la vengeance à laquelle il imagine avoir droit. Est-ce qu'il ne me cherche pas ?

– On vous a cherchée, mais pas longtemps. L'innocent a dit qu'il vous avait vue partir à bride abattue dans la direction de Carla, que vous étiez fort en colère et que vous aviez crié très fort que vous alliez demander asile et assistance à la comtesse Eléonore. Comme vous aviez de l'avance il a préféré ne pas aller plus loin. D'autant qu'il ne doit pas avoir tellement envie d'une explication avec la comtesse. Il ne s'est guère fait d'amis dans le pays ces temps derniers. Je dirais même qu'en ramenant cette traînée avec lui il s'est mis toute la région à dos.

Quand on vous saura de retour, il pourrait bien avoir de gros ennuis...

– Je ne suis pas venue faire une révolution, Gauberte. Je suis venue reprendre ma place et je la reprendrai, croyez-moi !

– Ayez crainte, on vous aidera ! À présent qu'on vous sait ici, les courages vont se réveiller. Mais, en attendant où allez-vous vous installer ? Saturnin Garouste est tout prêt à vous donner sa ferme du Puy de l'Arbre mais ça serait vous jeter dans la gueule du loup parce que c'est trop près. Quant à cette grange...

– On va chez nous ! coupa sévèrement Bérenger, à Roquemaurel.

J'ai deux mots à dire à mes frères pour avoir laissé sire Arnaud se comporter de la sorte...

Gauberte Cairou extirpa non sans peine ses quelque cent quatre-vingts livres du foin odorant, secoua ses cotillons et prit à sa ceinture un sac qu'elle y avait accroché.

– J'ai pensé que vous auriez peut-être faim et je vous ai apporté des cabecous1 et du pain. À présent, je me rentre au bercail et croyez-moi, dame Catherine, je vais y dormir de bon cœur... comme j'ai pas réussi à dormir depuis le retour de messire Arnaud.

De même qu'à son arrivée, Catherine embrassa la brave femme sur ses deux joues rebondies.

– Je savais déjà que je pouvais compter sur vous, Gauberte, mais cette fois vous pouvez être sûre que je n'oublierai jamais ce que vous faites pour moi. Dites bien à tout le monde, là-haut, que je ne les ai pas oubliés, ni eux... ni mes devoirs comme le prétend mon seigneur.

Dites-leur que je n'ai pas démérité et que je leur demande de me garder leur confiance, leur amitié...

– Ils savent tout ça depuis longtemps, pauvrette ! Marchez, dame Catherine, si votre époux n'avait pris la précaution de se ramener avec une bande d'affreux, il aurait pas eu longtemps la loi à Montsalvy et il en aurait entendu des vertes et des pas mûres. Quant à sa gaupe, on lui aurait frotté les fesses avec de bonnes poignées d'orties pour lui apprendre à vivre. Mais ça s'arrangera j'en suis sûre. La bonne nuit, notre dame !... et à bientôt !

– À bientôt, Gauberte. Mais, au fait, comment êtes-vous sortie et comment allez-vous rentrer ? Est-ce qu'on ne ferme plus la ville, la nuit ?

1 Petits fromages de chèvre. On en trouve encore à Montsalvy.

Sûr que si, mais le jour où un gars m'empêchera de sortir et de rentrer à ma convenance quand j'ai à faire avec vous, il pourrait bien regretter amèrement d'être venu au monde...

Ayant dit, elle disparut avec une prestesse et une légèreté dont on ne l'aurait jamais crue capable. Derrière elle Gauthier referma soigneusement la porte de la grange...

Roulée en boule dans le foin, Catherine s'apprêta à laisser le sommeil prendre enfin possession de son corps exténué. Les élancements si douloureux de son cœur, avant l'arrivée de Gauberte, s'étaient un peu calmés. Puisque ses enfants étaient hors de portée de l'homme qui la bafouait si cruellement et si publiquement, la blessure était moins cruelle. La colère la sauvait du chagrin et elle savait que demain, quand elle serait moins lasse, elle devrait lutter contre des envies de meurtre, contre la folle impulsion de rameuter les seigneurs d'alentour pour les jeter à l'assaut de son propre château... Mais, après tout, pourquoi donc lutter ? Ne serait-il pas temps, enfin, d'abandonner ce rôle d'épouse trop tendre et de faire payer, une bonne fois pour toutes, à son infernal époux tout ce qu'il lui avait fait endurer en six ans de mariage ?


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