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La dame de Montsalvy
  • Текст добавлен: 21 сентября 2016, 15:00

Текст книги "La dame de Montsalvy"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– La chose est déjà suffisamment ahurissante pour que l'on s'en étonne, coupa audacieusement la dame de Montsalvy, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. J'ai cru entendre que Votre Altesse avait dit : ma nièce ?

La duchesse toisa l'insolente avec un mécontentement visible puis se lança aussitôt dans des explications avec une complaisance inattendue.

Je l'ai dit et suis prête à le redire autant qu'il vous plaira, madame !

Cette pauvre enfant qui osait à peine quitter la retraite où la méchanceté des hommes la tenait recluse m'a confié le secret de sa naissance... le secret qui explique tout : l'accueil du Roi à Chinon, les armées qu'on lui a confiées, son étonnante autorité, sa grandeur...

– Ah... Cela explique tout ?...

– Naturellement ! C'est cela qu'elle a glissé dans l'oreille du Roi lors de leur première entrevue : elle est sa sœur, bâtarde je le veux bien, mais sa sœur réelle.

– Sa sœur ? Tout simplement !... articula Catherine qui, sans trop savoir pourquoi eut, tout à coup envie de rire, peut-être à cause de la conviction béate dont faisait preuve son interlocutrice...

– Tout simplement ! une fille cachée de la reine Ysabeau et d'un très haut seigneur, élevée secrètement aux confins du royaume par de braves gens à la demande de leur seigneur ! Vous comprenez, à cette époque, la Reine n'avait plus aucun rapport avec ce pauvre fou de Charles VI. Elle se sentait l'âme lourde et seule d'autant plus que le duc d'Orléans, qu'elle adorait, avait été assassiné. Elle a cherché une consolation, l'a trouvée sans peine... mais il n'était plus possible d'en avouer les fruits. Alors...

Entendre cela était proprement effarant !

Catherine n'en pouvait plus : elle explosa, interrompant brutalement le verbiage mondain de la duchesse. Cette fois, elle n'avait plus du tout envie de rire.

– Jehanne, fille d'Ysabeau? De cette putain d'Ysabeau ? L'ange fille de la boue ? Voilà ce qu'a trouvé votre soi-disant Pucelle, cette misérable créature qui ose se faire passer pour la plus noble, la plus sainte, la plus pure créature que Dieu ait jamais créée en dehors de la Vierge Marie ? Et il se trouve des gens pour croire à ces mensonges éhontés, à ces tromperies infâmes ? Des gens tels que vous ?

– Madame ! Je vous interdis...

– Vous ne pouvez rien m'interdire : je ne suis pas de vos sujettes, Altesse ! Comment une grande princesse, petite-fille et nièce d'empereur, a-t-elle pu ajouter foi à de telles infamies ?

– Je n'ai ajouté foi qu'à la vérité ! Jehanne est arrivée ici escortée d'hommes qui tous l'avaient connue jadis, qui juraient et attestaient son identité. Pourquoi ne les aurais-je pas crus ? Je vous trouve bien impudente... et bien imprudente d'oser, vous une inconnue, venir ici pour me jeter un démenti aussi insolent et semer la discorde...

– Je ne sème pas la discorde, madame la duchesse. Cette femme a, je le vois bien, su à merveille vous circonvenir et surprendre votre cœur. Mais moi, j'en jure Dieu, elle ne me circonviendrait pas, elle ne me surprendrait pas ! Dites-moi seulement où elle se trouve et je saurai bien lui arracher la vérité...

L'indignation faisait la duchesse aussi rouge que sa robe. Tellement que Catherine se demanda si elle n'était pas en train de jouer sa tête mais, sur ce chapitre, elle n'avait plus rien à perdre. Cependant, d'une voix haussée de plusieurs tons, Elisabeth s'écriait :

– Vous n'aurez pas loin à aller. Jehanne est ici même... Vous allez la voir et, à mon tour, je jure que vous ne sortirez pas d'ici sans avoir proclamé que vous en avez menti, que vous avez cherché indignement à salir ma protégée, sans avouer que vous n'avez agi que par une basse jalousie de femme abandonnée... Votre époux...

– S'il plaît à Votre Altesse impériale, nous laisserons le comte de Montsalvy en dehors de ceci, fit Catherine froidement, et nous nous en tiendrons à cette femme. Si elle est ici, je supplie Votre Altesse de la faire chercher et d'ordonner qu'on l'amène ici même, dans ce lieu fait pour la prière, afin qu'elle y répète pour moi ses prétentions.

– Soit !

Elisabeth de Gorlitz frappa dans ses mains. La grosse femme qui avait introduit Catherine reparut.

– La dame des Armoises doit être à l'armurerie, lui dit-elle en français. Va la chercher, Bathilde !

– Encore un mot, ajouta vivement Catherine. Puis-je espérer que mon nom ne sera pas prononcé ? Il pourrait la mettre en garde.

– Il ne le sera pas. Une fille de Dieu n'a pas besoin de ces mises en garde ! dit la duchesse avec un superbe mélange de hauteur et de dédain.

L'oratoire, un instant, retomba dans le silence. La duchesse, oubliant délibérément sa visiteuse importune, était retournée s'agenouiller sur ses carreaux et priait de nouveau comme si elle était seule. Retirée dans l'ombre d'un pilier, Catherine la regardait, déçue.

Elle avait espéré tellement mieux de la part de cette femme investie de puissance ! Plus de générosité, de grandeur et surtout de largeur de vues. Avec quelle facilité, quelle incroyable crédulité n'avait-elle pas accepté l'invraisemblable invention d'une aventurière, elle qui s'agenouillait si aisément devant un Dieu auquel cependant elle refusait le pouvoir d'accorder une étincelle de sa divinité à une humble fille des champs ! Parce que Jehanne avait commandé à des princes il fallait qu'elle fût princesse ! Parce que la légende était trop belle il fallait la ramener aux dimensions sordides d'une Ysabeau de Bavière !

Quel manque de foi et quelle dérision !...

Un pas autoritaire résonnant à l'extérieur de l'oratoire la tira de ses pensées amères. La porte s'ouvrit, une silhouette juvénile s'y encadra qui pouvait être celle d'un jeune garçon fastueusement vêtu de satin blanc et de velours bleu. Mais quand la silhouette s'avança dans la lumière, Catherine recula comme si une main invisible l'avait frappée et, par trois fois, en hâte, se signa, refusant de croire le témoignage de ses yeux car le visage de la nouvelle venue était celui-là même de Jehanne.

Un instant, Catherine chercha son souffle. Une telle ressemblance était hallucinante. Elle ne pouvait venir que de Dieu... ou du Diable ! Rien d'étonnant, en ce cas, à ce qu'un esprit prévenu comme l'avait été celui d'Arnaud s'y fût laissé prendre. Rien d'étonnant, non plus, à ce que des frères eux-mêmes...

Cependant Élisabeth de Gorlitz se relevait et se tournait vers l'arrivante qui venait de mettre genou en terre devant elle et se penchait pour l'embrasser.

– Mon enfant, dit-elle avec une soudaine douceur, il y a ici quelqu'un qui désire vous voir.

– Vraiment, madame. Et qui donc ?

Sans faire plus de bruit que le froissement de sa robe sur les dalles, Catherine s'avança, toute sa méfiance revenue, tout charme rompu car la voix de cette femme différait de celle de la Pucelle. Cela pouvait être peu perceptible pour une oreille non exercée mais celle de Catherine, extrêmement sensible au charme ou aux sonorités déplaisantes d'une voix, était des plus fines et des plus sensibles. Il y avait là une note métallique qu'elle n'avait jamais entendue dans le timbre si clair et si doux de Jehanne.

En s'approchant, elle nota une autre différence : la teinte des yeux.

Ceux de Jehanne, la vraie, étaient de pur azur tandis que le bleu de ceux-là tirait davantage sur le vert. Dès lors, elle se sentit incroyablement forte et assurée et elle permit à la dame des Armoises de la dévisager un instant...

– Eh bien, madame ? fit la duchesse, d'une voix triomphante. Que dites-vous à présent ?...

Catherine se contenta de sourire puis s'adressant directement à la nouvelle venue :

– Me reconnaissez-vous ? dit-elle simplement.

La femme se mit à rire.

– Est-ce donc moi qui devrais vous reconnaître ? J'aurais cru le contraire. Et pourquoi le devrais-je, s'il vous plaît ?

– Parce que, si vous êtes vraiment Jehanne la Pucelle, vous me connaissez bien...

Moi ? je vous... » L'exclamation involontaire cessa brusquement mais le sourire, un instant effacé, reparut aussitôt. « Mon Dieu, suis-je sotte

! Mais bien sûr nous nous connaissons ! D'ailleurs, vous êtes trop belle pour qu'il soit possible de vous oublier, madame. .Nous nous sommes vues, n'est-ce pas, à la cour du roi Charles ?

– Bravo ! applaudit la duchesse. Bien sûr vous avez connu Mme de Montsalvy à la cour et...

Elle s'arrêta court en s'apercevant qu'elle manquait à la parole donnée mais il était trop tard et le sourire se faisait triomphant sur le visage si semblable à celui de Jehanne. La femme déjà s'avançait vers elle, prête à l'embrasser.

– Oh, il n'y a pas que la cour car nous nous sommes vues aussi dans d'affreuses circonstances, n'est-ce pas ? A Rouen où vous avez tout fait pour me sauver... Sans imaginer un seul instant que d'autres allaient s'en charger.

Catherine maudit intérieurement la langue intempérante de son époux. C'était lui, à n'en pas douter, qui avait si bien renseigné la fausse Jehanne... Elle allait être encore plus difficile à démasquer.

Restait à savoir jusqu'où Arnaud avait poussé la confidence et l'évocation des vieux souvenirs...

– En effet, dit-elle tranquillement, mon époux et moi avons tenté de sauver Jehanne, mais elle ne nous a pas vus... sauf à l'instant où elle est montée sur le bûcher car nous avons dû assister à son martyre... jusqu'au bout ! Je l'ai vue, madame la duchesse, de mes yeux vue quand on l'a liée au poteau, vue quand le bourreau a écarté les flammes pour que tous puissent s'assurer que c'était bien elle. Sa robe était brûlée, tout son corps saignait. Et c'était bien Jehanne.

J'entends encore son dernier cri, sa dernière supplication à Jésus !...

Troublée par la passion qui vibrait dans la voix de Catherine, la duchesse recula vers l'autel comme pour lui demander son aide mais la fausse Jehanne demeurait imperturbable.

– Le capitaine de Montsalvy, lui aussi, était sur la place du Marché, dit-elle tranquillement. Pourtant, il m'a parfaitement reconnue, lui !...

– Il avait tellement envie de vous reconnaître ! Tellement envie de « la » voir revenir ! Pour le bien du royaume et la beauté de l'aventure vécue sous sa bannière, pour la joie de se savoir au service de Dieu au sein d'une vie violente, de ce tumulte guerrier qu'il n'aime que trop !

– Il retrouvera tout cela ! De nouveau nous combattrons ensemble !

L'amer sourire de Catherine se chargea de dédain.

– À qui pensez-vous faire croire cela ? Quelle sorte de gloire et d'exaltation le seigneur de Montsalvy pourrait-il trouver sous une oriflamme menteuse ? Et il le sait déjà, n'est-ce pas ? Cela est si vrai que vous êtes ici, à parader sous vos habits d'homme, mais seule, au lieu de battre la campagne et de rameuter vos troupes !

– On ne se bat pas durant la mauvaise saison !

– Mais on peut recruter pour la bonne. Jehanne, la vraie, s'y emploierait... D'ailleurs, me direz-vous ce qu'est devenu messire Arnaud ? Pourquoi donc n'est-il pas ici, avec vous ?

– Mais... justement parce qu'il s'occupe, à ma place, de rassembler les troupes et que...

Cette fois ce fut la duchesse qui l'interrompit d'un cri stupéfait où l'incrédulité se mêlait au scandale.

– Jehanne ! Mais ce que vous dites n'est pas la vérité et vous le savez. Je croyais que jamais vous n'aviez menti, que vous ne saviez même pas ce que pouvait être un mensonge.

– La Pucelle ne savait pas ! coupa Catherine. Mais cette femme n'est que mensonge. Je crois avoir, madame, le moyen de le prouver.

Où donc, ajouta-t-elle en se tournant de nouveau vers son adversaire, où donc m'avez-vous vue pour la première fois ?

Elle jouait un jeu dangereux et le savait. Si Arnaud avait remonté, avec cette femme, toute la longueur de leurs souvenirs communs avec Jehanne, elle serait dans un instant confondue, privée d'arguments...

ou presque, car il en était encore un qu'elle gardait en réserve. Mais quelque chose lui disait que Montsalvy n'avait pas été jusqu'à rappeler que lors de son entrée dans Orléans, Jehanne d'Arc avait sauvé Catherine de la potence... de la potence à laquelle il l'avait envoyée délibérément et dans l'espoir d'en finir une bonne fois avec un amour obsédant. Ce sont de ces choses que l'on ne confie pas volontiers !...

Jehanne la fausse eut un geste d'impatience.

– Quelle sottise ! Ne l'ai-je pas déjà dit ? Nous nous sommes vues à Reims, au moment du sacre.

– Je n'y étais pas.

– Il est difficile, vous savez, quand on a vécu ce que j'ai vécu de se souvenir de tous les visages rencontrés, fit l'autre de mauvaise humeur. Je pense alors que c'était à Orléans... oui, c'est cela, à Orléans.

– Et dans quelles circonstances, je vous prie ?

Son cœur battait la chamade mais se calma bientôt

en constatant que l'aventurière cherchait avec une ardeur qui creusait son front d'un pli profond. Elle ferma les yeux, s'efforçant de prendre un air inspiré.

– Attendez ! Je me souviens ! C'était à Orléans... oui, à Orléans !

Je revois tout à présent. La foule, les cris...

Le cœur de Catherine, cette fois, manqua un battement. Ce n'était pas possible ! On n'allait pas lui décrire la scène que sa mémoire lui représentait si intensément à cette minute précise ?... Mais un soupir profond dégonfla soudain sa poitrine car la dame des Armoises ajoutait :

– Nous venions de reprendre la bastide des Tourelles. Vous vous êtes approchée de moi, vous...

– Non !

Le mot claqua brutalement, jeté avec une sorte de joie triomphante, et déjà Catherine ajoutait :

– N'essayez pas de fabuler : ce que Jehanne a fait pour moi, personne ne pourrait l'inventer, surtout pas vous !

Un élan soudain la jeta aux pieds d'Elisabeth de Gorlitz.

– Je fais juge Votre Altesse ! Au moment de son entrée dans Orléans, Jehanne d'Arc a arraché à la potence une femme que l'on menait au supplice. Cette femme, c'était moi !

La duchesse eut un haut-le-corps.

– Vous ?

– Moi-même ! Je m'appelais alors Catherine de Brazey mais j'étais venue dans Orléans pour y rejoindre l'homme que j'aimais, Arnaud de Montsalvy, celui qui est devenu mon époux. J'avais été arrêtée et condamnée parce que l'on me croyait une espionne à la solde du duc Philippe de Bourgogne...

– ... dont vous étiez alors la maîtresse ! compléta Élisabeth. A présent, je sais vraiment qui vous êtes. Relevez-vous, madame. Je crois... que je commence à ajouter foi à vos paroles...

– Il faut me croire, madame la duchesse, il le faut ! Devant Dieu qui nous voit et sur le salut de mon âme, je jure que cette femme n'est pas Jehanne d'Arc.

Des larmes soudaines, inattendues, emplirent les yeux d'Élisabeth.

Elle revint vers l'autel mais sa démarche avait changé. Elle était lente, pénible comme si la traîne de sa robe, devenue d'un poids insupportable, lui causait une gêne extrême. Catherine l'entendit murmurer :

– Quel dommage ! Allons, les miracles ne sont plus de saison.

J'avais tant espéré ! La malédiction demeurera sur notre maison d'où est issu l'homme qui vendit la Pucelle aux Anglais !

– C'est faux ! cria la dame des Armoises en un effort désespéré pour regagner le terrain perdu. Cette femme ment ! Je suis Jehanne et la maison de Luxembourg régnera sur l'Europe.

Mais le charme était rompu ! En un instant l'aventurière avait perdu toute puissance sur la crédule princesse et déjà, comme une enfant capricieuse, celle-ci rejetait l'objet si vénéré la seconde précédente parce qu'il avait cessé d'être parfait...

– Vous savez bien que non... et que vous m'avez trompée ! Je devrais vous faire jeter dans une fosse si profonde que les artifices de votre langue menteuse n'en pourraient plus jamais sortir mais j'aime Robert des Armoises qui est bon et preux chevalier. Et puisque aujourd'hui il se trouve à Warnebourg, nous le laisserons ignorer ce qui vient de se passer mais vous allez quitter Arlon sur l'heure, vous rendre dans vos terres de Lorraine et tâcher au moins de vous y faire oublier et de rendre heureux l'homme d'honneur que vous avez dupé !

Contrairement à ce qu'attendait Catherine, la dame des Armoises ne parut ni honteuse ni accablée par l'arrêt d'exil qui la frappait. Tout au contraire, haussant les épaules avec insolence, elle parut se redresser offrant à la lumière dorée descendue du vitrail son profil trop semblable à celui de Jehanne.

– Dupé ? Croyez-vous ? Il a cru épouser une fille de France... et il a épousé une fille de France... même si je ne suis pas Jehanne ! C'est beaucoup d'honneur pour un petit seigneur lorrain...

Elle aurait pu parler longtemps ainsi, mais la duchesse de Luxembourg ne voulait plus rien entendre. Secouant la tête comme pour chasser les brumes d'un cauchemar, elle appliqua ses deux mains sur ses oreilles et, sans rien ajouter, laissa Catherine seule avec celle qu'elle venait de démasquer. La porte armée de bronze retentit derrière elle, étouffant l'écho décroissant de ses pas.

Un moment, les deux femmes se dévisagèrent, Catherine avec une sorte d'horreur incrédule. Une pareille ressemblance tenait du miracle... Heureusement, elle s'arrêtait à l'expression des yeux car jamais Jehanne n'avait eu cet air hautain, sarcastique et rusé qui ôtait tout charme à son sosie... Aussi, après un silence, ses lèvres laissèrent-elles tout naturellement échapper les mots qui s'y pressaient.

– Qui êtes-vous ?... Qui êtes-vous vraiment ?

– Je viens de vous le dire : une fille de France ! Ma mère est reine...

– Si vous êtes fille d'Ysabeau la putain, vous n'êtes pas une fille de France... Et cela n'explique pas votre ressemblance avec la Pucelle.

Car, malheureusement, je ne peux nier cette ressemblance... elle est très grande !

– Je ne vous le fais pas dire. Je sais, depuis longtemps que nous nous ressemblons comme pourraient se ressembler... des jumelles.

Peut-être suis-je sa sœur ?...

– Allons donc ! Jehanne n'avait qu'une sœur, plus jeune, qui se nommait Catherine...

Mais la dame des Armoises ne l'écoutait pas. La tête levée vers la lumière de la fenêtre elle semblait tout à coup partie très loin, ayant tout oublié de ce qui venait de se passer.

– Moi, je m'appelle Claude... à présent ! J'aurais dû vivre dans un palais plus beau que celui-ci, avoir des suivantes, des pages, des joyaux... pourtant je n'ai eu qu'une misérable maison perdue au fond des bois et des champs en Lorraine, j'ai vécu chez « mes parents »...

des paysans si grossiers que je ne pouvais les supporter... Quand j'ai été assez forte, je me suis enfuie après les avoir assommés avec un gourdin. Un soldat m'a recueillie. Il a été mon premier amant et il m'a appris la guerre. Moi aussi... comme Jehanne, j'ai combattu ! J'aime la guerre ! on y côtoie la mort de si près que la vie en devient plus succulente, plus riche ! On peut s'en saouler comme d'un vin frais après la fournaise d'une bataille...

– Mais votre père ! souffla Catherine. Qui était votre père ? Le savez-vous ?...

Qu'importe ?... Peut-être était-il prince, peut– être même roi... roi de quatre royaumes, peut-être n'était-il qu'un valet. Peut-être que je le sais, peut-être que je l'ignore...

Le cerveau de Catherine travaillait intensément. Cette aventurière tout à coup lui posait une énigme indéchiffrable et qu'elle n'essayerai pas de déchiffrer parce qu'elle la dépassait et parce qu'elle ne se reconnaissait pas le droit d'en chercher le mot. Bien sûr, officiellement Ysabeau de Bavière, la triste épouse du malheureux Charles VI, avait donné le jour à son dernier enfant le 10 septembre 1407 et il était certes difficile à une reine de cacher une grossesse.

Mais pour Ysabeau ce n'était pas impossible. D'abord parce que devenue très grasse elle offrait une silhouette continuellement déformée et massive, ensuite parce qu'elle n'avait pratiquement plus de vie publique depuis longtemps, passant ses jours et ses nuits dans ses châteaux ou à son hôtel Barbette, couchée, seule ou non, à se gaver de sucreries et de mangeaille. A la mort du duc d'Orléans, son dernier amant en titre, elle n'avait que trente-six ans et elle n'était pas de celles qui savent se priver d'hommes... Quant à sa beauté, demeurée réelle en dépit de la graisse, une beauté de grosse lionne rousse, elle pouvait encore tenter plus d'un amant. Et cette femme venait de parler d'un roi régnant sur quatre royaumes ! Se pouvait-il que Louis d'Anjou, l'époux de Yolande, le père de René se fût laissé aller au lit de la royale ribaude que son épouse méprisait ouvertement

? Les hommes ont de ces curiosités parfois...

Mais, à ces curiosités-là, Catherine se refusait. D'un effort de volonté, elle chassa de son esprit ces pensées étranges sans pouvoir s'empêcher de regardé Claude des Armoises avec des yeux nouveaux où la pitié trouvait sa place. Qui saurait jamais le secret de cette créature étrange dont le visage était pétri à l'image d'un ange et l'âme pleine de dangereuses obscurités ?

– Alors, dit-elle enfin, pourquoi ne pas vous contenter de la vie digne, auprès d'un époux aimant, qui s'ouvre devant vous ? Qu'avez-vous besoin de chercher encore l'aventure puisque vous avez trouvé un havre sûr ?

Claude haussa les épaules et sourit de son curieux sourire ambigu.

– Peut-être que j'aime l'aventure... mais peut-être suivrai-je votre conseil.

– Comme il vous plaira. Pourtant, avant que nous ne nous quittions... pour ne jamais nous revoir, acceptez au moins de me dire ce qu'est devenu mon époux !

– Pourquoi le ferais-je ?

– Peut-être parce qu'à présent vous êtes mariée. Il a des enfants, un fief, des vassaux que la guerre met souvent en péril et qui ont besoin de lui. Il faut qu'il rentre à Montsalvy.

Il y eut un silence, à peine troublé par le cliquetis léger de la chaîne d'or avec laquelle la guerrière s'était mise à jouer. Lentement, suivie par Catherine, les yeux agrandis d'angoisse, elle alla vers la porte de la chapelle. Elle semblait n'avoir rien entendu des paroles suppliantes qu'on venait de lui adresser. Craignant qu'elle ne sortît sans lui avoir répondu, la dame de Montsalvy s'apprêtait à les répéter mais, au seuil, Claude des Armoises s'arrêta, se retourna.

– Il rentre ! dit-elle enfin.

– Vous en êtes sûre ?

Le visage trop semblable à celui de la Pucelle eut un sourire mélancolique.

– Le loup blessé a besoin de sa tanière pour y lécher ses plaies !

Arnaud de Montsalvy croyait en

peut-être même qu'un moment il m'a aimée, ./lais lorsqu'il est arrivé dans cette ville, les cloches de Saint-Donat emplissaient le ciel de leurs notes joyeuses annonçant le bonheur de Jehanne d'Arc ; parce qu'elle allait entrer dans le lit d'un homme, Arnaud de Montsalvy a cessé de croire en elle... Oui, ce jour-là, sous ma robe brodée de perles et ma couronne de pierreries, il a refusé de me reconnaître. Il a compris que je n'étais pas... l'Autre ! Et il est reparti en me maudissant... Rentrez chez vous ! C'est là que vous le retrouverez !

Puis, d'un geste si décidé qu'il en devenait brutal, elle ouvrit la porte et sortit de la chapelle. C'était fini... La victoire de Catherine était complète, aussi avait-elle des ailes en refaisant le chemin déjà suivi derrière la femme à la robe rouge réapparue comme par enchantement.

Sa mine joyeuse frappa les deux garçons qui se morfondaient, assis sur une marche de l'escalier sous l'œil dubitatif du lansquenet. Avec une allégresse enfantine, elle les embrassa l'un après l'autre, tandis que l'œil du lansquenet se scandalisait.

– Est-ce que cela veut dire que nous avons gagné ? demanda Gauthier que le baiser de Catherine avait fait virer au rouge brique.

– Entièrement, totalement ! Et nous rentrons chez nous ! Messire Arnaud nous y attend !

Cette nouvelle déchaîna l'enthousiasme de Bérenger qui dissimulait depuis trop longtemps un vif désir de revoir ses montagnes d'Auvergne, sa famille... et sa jolie cousine Hauvette. Mais Gauthier, qui n'avait pas les mêmes raisons que lui, retint une petite grimace.

L'idée de retrouver le seigneur de Montsalvy, pour lequel il n'éprouvait qu'une sympathie fort mitigée, ne lui souriait guère.

Néanmoins il était déjà trop attaché à Catherine pour envisager seulement de s'en séparer et de retourner à ses chères études parisiennes. Il se contenta de sourire et garda pour lui ses réflexions qui n'avaient rien de joyeux. Messire Arnaud les attendait peut-être.

Restait à savoir dans quelles dispositions ? Ses dernières relations avec sa femme ne laissaient pas augurer grand-chose de bon de l'accueil qu'il pouvait leur réserver...

On redescendit gaiement vers l'auberge à travers le tumulte et les criailleries d'un marché en plein vent où se pressaient paysans en sabots et bourgeoises emmitouflées. En dépit de la dureté des temps les cochons étaient gras et les volailles exposées suffisamment dodues pour arracher à Bérenger un regard plein d'envie.

– Allons-nous reprendre la route aujourd'hui même ? demanda-t-il avec un discret soupir. Il semblerait que l'on s'apprête à fêter dignement la Noël dans ce pays-ci.

Catherine se mit à rire.

– Nous allons rester trois ou quatre jours pour remercier Dieu de nous avoir permis de mener à bonne fin nos missions et pour nous reposer un peu avant de nous lancer à nouveau sur les grands chemins.

Celui de Montsalvy est long, et rude...

Le projet fut reçu avec enthousiasme. Cet arrêt dans leur agréable auberge redonnerait certainement aux trois compagnons les forces et le courage dont ils allaient avoir besoin pour rentrer au pays.

La veille de Noël Catherine monta jusqu'à la cathédrale pour s'y faire pardonner les péchés qu'elle n'avait pas commis et en retirer un regain de vaillance. Déverser dans l'oreille anonyme d'un prêtre, dont elle ne percevait qu'un profil vague et le souffle asthmatique, le flot d'horreur et d'amertume dont la nuit du Moulin-Brûlé avait empli son âme lui fit le bien que produisent les vomissements sur un estomac trop chargé. Et ce fut d'un cœur allégé qu'elle alla entendre, flanquée des deux garçons, la belle messe de minuit à laquelle toute la ville se rendit derrière le cortège aux flambeaux de la duchesse et de sa cour, une cour dont, à l'évidence, la dame des Armoises ne faisait plus partie...

Vêtue simplement et perdue dans la foule, l'épouse d'Arnaud regarda sans envie se dérouler devant elle les fastes de l'entourage ducal, la beauté des costumes de fête et l'éclat des joyaux. Plus rien de tout cela ne l'attirait. Ce qu'elle souhaitait de toute l'ardeur de son cœur demeuré simple et clair en dépit de tout ce que la vie lui avait fait endurer, c'était retrouver le calme de sa maison, les rires de ses petits et les lointains bleus de la Châtaigneraie, ses eaux vives et ses pentes abruptes fourrées de sapins noirs..., là seulement les souvenirs trop pesants s'allégeraient et, peut-être, s'envoleraient loin d'elle, emportés par le vent des montagnes !

Mais Dieu, apparemment, avait décidé qu'elle n'en avait pas encore fini avec les ennuis, car, lorsque au matin elle voulut quitter son lit à l'appel de l'angélus pour commencer sa journée, Catherine fut prise d'un malaise brutal. Chavirée par un étourdissement, elle dut s'étendre à nouveau, le cœur cognant lourdement dans sa poitrine tandis que les murs de sa chambre se mettaient à danser et qu'une affreuse nausée lui soulevait l'estomac...

Quand le malaise se retira, elle resta un long moment immobile, foudroyée sur son lit. D'abord incrédule. Puis, brusquement, elle éclata en sanglots.

Il ne pouvait être question de rejoindre son époux, maintenant ni jamais. L'ignoble scène orchestrée par le Damoiseau avait laissé des traces. Elle était enceinte...

Doucement, avec une sorte de tendresse, Catherine tira la dague de son fourreau de velours. L'épervier de la poignée trouva sa place tout naturellement au creux de sa main. C'était une vieille amie... la fidèle compagne des jours noirs et des heures dangereuses. Souvent en caressant à sa ceinture sa forme familière, Catherine avait senti sa peur s'envoler, son courage renaître parce qu'elle représentait le dernier recours, la dernière porte du salut. Mais à l'heure du pire déshonneur l'arme fraternelle n'était pas à son côté parce que, cette nuit-là, l'épouse d'Arnaud l'avait oubliée... Aujourd'hui c'était à elle qu'il fallait demander le service suprême qu'elle n'avait pu lui rendre...

Un rayon du pâle soleil d'hiver éclos, comme une fleur des neiges, au matin de ce jour de Noël, fit luire l'acier bleu de la lame dont, d'un doigt précautionneux, Catherine essaya la pointe bien affilée.

Elle n'avait pas peur. La mort, elle l'avait rencontrée si souvent qu'elle lui était devenue familière. En mettant fin à ses jours elle allait mettre en péril du même coup le salut de son âme, mais elle ne s'y arrêtait même pas. Infinie justice, Dieu n'était-il pas aussi infinie miséricorde

? En outre, périssant de sa propre main, c'était Arnaud qu'elle protégeait d'un crime car, elle en était persuadée, le seigneur de Montsalvy n'épargnerait pas une épouse à ce point souillée. Il eût peut-être – et elle l'avait secrètement espéré – pardonné le viol, il n'admettrait pas sa preuve vivante et permanente.

Pourtant, en quittant Dijon, elle avait désespérément souhaité mourir de sa main en échange du simple bonheur de le revoir une dernière fois. C'était, au fond, une réaction d'égoïsme, mais à ce moment-là elle ignorait quelle trace horrible le viol multiple avait laissée en elle. Le meurtre alors serait double et dans ce cas mieux valait le garder pour elle.

Bien sûr, c'eût été bon de mourir à Montsalvy, où d'ailleurs sa vieille Sara possédait certainement le moyen de la délivrer. Mais comment y retourner avec ce poids de honte au creux de son corps ?

Comment poser sur les visages innocents de son Michel et de sa petite Isabelle des lèvres souillées par tant de lèvres ? Comment leur imposer son contact ? Comment, enfin, regarder en face, non seulement son époux, mais aussi tous ces braves gens de Montsalvy qui l'appelaient si tendrement « notre dame » et la vénéraient presque à l'égal d'un ange ?

Le mieux était de partir maintenant, tout de suite, au début de ce beau jour de Noël, le plus doux et le plus joyeux de l'année. Son âme s'en irait vers Dieu – vers Dieu qui savait ses souffrances et ne la repousserait pas ! – avec le chant des cloches qui montait dans l'air froid du dehors.

Calmement, elle s'agenouilla sur le carreau de la chambre pour une dernière prière où elle mit tout son cœur en recommandant au Seigneur tous ceux qu'elle aimait bien plus qu'elle-même. Puis, se relevant, elle hésita un instant à s'habiller. Mais l'épaisseur des vêtements rendrait le chemin de la dague plus difficile. Elle se contenta de brosser soigneusement ses magnifiques cheveux d'or pour qu'ils lui fissent un manteau de lumière, écrivit une lettre pour Gauthier afin que, sachant la vérité, il comprît et renonçât à son projet insensé de la suivre dans la mort puis, simplement vêtue de sa longue chemise de lin blanc qui l'enveloppait du cou aux talons comme une robe monacale, elle retourna s'étendre sur son lit, saisit la dague d'une main qui ne tremblait pas, en baisa la poignée et levant le bras, ferma les yeux...


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