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La dame de Montsalvy
  • Текст добавлен: 21 сентября 2016, 15:00

Текст книги "La dame de Montsalvy"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Epouvantée, Catherine vit la froideur se changer en surprise et en intérêt. Le Connétable de France esquissait déjà un sourire et elle comprit qu'il l'avait reconnue. Alors, délibérément, elle détourna la tête, baissant autant qu'elle le pouvait son capuchon sur son visage.

– Mais... fit Gauthier stupéfait, pourquoi ne voulez-vous pas le voir, dame Catherine ? C'est messire de Richemont ! C'est votre ami.

– Peut-être ! mais je n'ai pas envie de le voir ! Pour l'amour du Ciel, Gauthier, quittez cet air idiot !... Le Connétable de France est bien la dernière personne que j'aie envie de rencontrer en pays bourguignon et vous devriez le comprendre.

– J'ai peur en ce cas qu'il ne vous ait reconnue...

– Moi aussi ! Mais peut-être, croyant à une ressemblance, n'attachera-t-il guère d'importance à cette rencontre.

Il ne manquerait plus, en effet, qu'Arthur de Riche– mont la crût passée à l'ennemi !...

Quand elle osa relever la tête la cavalcade était passée et s'éloignait vers l'est tandis que l'embouteillage des carrioles envahissait de nouveau le chemin...

La vue de Bruges sous son ciel d'hiver arracha un cri d'admiration à Bérenger et un long sifflement au froid Gauthier. Surgie de la plaine blanche moirée de longs canaux glauques, elle paraissait immense mais trouvait moyen de ne pas faire étalage de sa puissance en parant de grâce jusqu'à ses remparts.

Bâtie sur l'eau de la Reie comme Venise, sa rivale méditerranéenne, sur sa lagune, la reine des Flandres dressait vers des cieux sans cesse changeants ses dentelles de pierre blonde qui semblaient enfermer dans leur épaisseur ce soleil qui leur faisait si souvent défaut. Et, sous la gigantesque flèche légèrement penchée du beffroi où les veilleurs se trouvaient si haut qu'ils se croyaient à mi-chemin de Dieu, ce n'étaient que pignons dorés ponctuant fastueusement le moutonnement des tuiles roses qui, peu à peu, remplaçaient le chaume et le bois.

Ainsi le voulait le Duc, fier de sa belle cité et désireux de préserver ses merveilles des incendies continuels. Il n'était jusqu'à sa ceinture de défense qui, posée sur l'eau profonde, ne se parât d'une broderie de saules, de buissons et de lierre. Défendue par ses canaux et ses lacs, Bruges avait à peine besoin de ses murailles...

L'image était belle, pure, nette comme une enluminure précieuse.

Et brusquement tout se brouilla. Le vent se leva en hurlant et charriant dans ses tourbillons la neige encore fraîche, bouleversant la belle image comme dans ces boules de verre avec lesquelles jouent les enfants. Et les voyageurs se hâtèrent vers la porte de Courtrai, avides d'un abri et de la chaleur d'un coin de feu.

L'auberge de la Ronce-Couronnée, dans la Wollestraat, l'active rue aux Laines, leur offrit tout cela avec en outre pour Catherine le parfum des souvenirs d'antan. Rien n'y avait changé en apparence.

C'était toujours la même impeccable propreté, les mêmes rutilances de cuivres et d'étains briqués à grand renfort de son et d'huile de coude, les mêmes effluves gourmandes montant des vastes cheminées, et le ventre de maître Cornélis, le propriétaire, était peut-être plus rebondi encore que par le passé, même si son haut bonnet blanc laissait passer plus de mèches grises que de mèches blondes... même si un gros pli soucieux creusait à présent son front rose et sa bouche bien nourrie.

Ce pli, d'ailleurs, Catherine l'avait remarqué sur la plupart des visages qu'elle avait croisés sur son chemin et, tout de suite, elle avait senti que l'atmosphère de la ville n'était plus la même. L'énorme gaieté flamande, ses cris et son vacarme qui, naguère encore, retentissaient dans Bruges vingt-quatre heures sur vingt-quatre avaient fait place à des murmures, à des voix contenues, à des chuchotements. Dans la salle de la Ronce-Couronnée même, si les nez étaient toujours aussi rouges qui plongeaient dans la mousse des chopes de bière, les yeux, au-dessus, étaient froids et circonspects. On aurait dit que la ville entière retenait son souffle, comme si elle attendait quelque chose...

– Vous m'aviez dit, dame Catherine, que cette belle ville était aussi la plus joyeuse du monde ? reprocha Bérenger. J'en ai connu de plus gaies.

– Elle l'était et plus que je ne saurais dire. Mais les choses vont mal. Rappelez-vous ce que nous a raconté messire Van Eyck...

Entre Luxembourg et Lille, le peintre-ambassadeur avait eu largement le temps de leur brosser un tableau de la situation flamande, un tableau aux couleurs déprimantes.

Après le traité d'Arras qui avait, dix-huit mois plus tôt, ratifié la paix entre la France et la Bourgogne, les Anglais se considérant comme trahis par leur allié bourguignon, s'étaient livrés à toutes sortes de vexations, concernant surtout les trafics maritimes et le commerce des riches cités lainières de Flandre. Leurs troupes avaient en outre ravagé quelques bourgades et si cruellement que le duc Philippe, poussé par Gand et Bruges, avait décidé de mettre le siège devant Calais.

Or, ce siège de Calais avait été un désastre. Ayant plus d'orgueil que de vertus militaires, les riches bourgeois de Gand et de Bruges, voyant que la flotte bourguignonne n'arrivait pas, avaient décidé purement et simplement de s'en aller en dépit des supplications du duc Philippe qui venait tout juste d'accepter un défi en champ clos du duc de Gloucester. La rage au cœur, Philippe avait dû plier bagages sans attendre son adversaire.

À la suite de cela, l'amiral bourguignon Jean de Hornes avait laissé, par pure couardise, les vaisseaux anglais ravager la côte entre Nieuport et le Zwyn, emportant un butin appréciable. L'amiral avait été assassiné mais le port de l'Écluse 1 dont dépendait la plus grande partie du commerce de Bruges s'était refermé comme une huître, chassant les marchands brugeois et se déclarant indépendant.

1 Sluis.

Or, depuis sa fondation l'Écluse était vassale de Bruges qui exerçait sur elle une pleine et entière souveraineté.

Enfin, depuis bien longtemps, les trois grandes cités flamandes : Gand, Bruges et Ypres qui avaient vécu dans une princière indépendance grâce à leur richesse et à leur puissance1 formaient entre elles une sorte de fédération à laquelle le duc Philippe prétendait à présent imposer un quatrième membre : le Franc, autrement dit l'ensemble des communes et villages à vocation agricole ou tisserande qui composaient l'environnement de Bruges et Gand y compris bien entendu l'Écluse. C'était réduire encore les anciens privilèges et la révolte avait grondé dans Bruges où, durant l'été, les puissantes corporations avaient planté leurs bannières sur la place du Marché du Vendredi en signe de mécontentement, réclamé hautement la confirmation de leurs anciens privilèges sur l'Écluse et le Franc.

Cela n'avait rien arrangé, tant s'en faut. Depuis le malheureux siège de Calais, les griefs s'amoncelaient dans l'esprit du duc Philippe (ses espions n'allaient-ils pas jusqu'à prétendre que l'Angleterre payait Bruges et Gand pour y entretenir la rébellion ?) et il se refusait farouchement à confirmer les anciens privilèges. Il menait un jeu subtil et ondoyant, en atermoyant, en gagnant du temps... en préparant peut-être ses forces pour mieux attaquer.

Un véritable dialogue de sourds avait suivi qui n'avait rien arrangé et ne faisait au contraire qu'envenimer les choses.

On en était là et c'est dans cette atmosphère troublée, incertaine et dangereuse que Catherine arrivait pour chercher la solution de ses propres problèmes.

1 Au point qu'un siècle plus tard, l'empereur Charles Quint devait considérer comme le plus important et le plus flatteur de ses titres celui de Bourgeois de Gand.

Mais ces problèmes lui semblaient justement d'une telle importance qu'elle ne s'appesantit pas outre mesure sur les malheurs de cette ville qu'elle aimait pourtant, sinon pour les regretter et souhaiter que tout redevînt bientôt comme par le passé.

Bruges était sortie entièrement de sa vie d'autrefois et, dans cette auberge qui avait entendu ses rires insouciants de jeune fille, elle ne se sentait qu'à peine différente des voyageurs hollandais, écossais ou italiens qui s'y pressaient. Elle s'était d'ailleurs soigneusement gardée de se faire reconnaître ou de donner un nom qui pût réveiller les mémoires.

Sur le conseil de Jean Van Eyck, elle s'était annoncée sous le nom d'une certaine dame Berneberghe, d'Armentières, venue à Bruges pour y faire pèlerinage au Saint-Sang et en obtenir la guérison d'une maladie. Naturellement, son aspect extérieur allait de pair avec le personnage qu'elle prétendait incarner sous une coiffe dont les bavolets compliqués ombrageaient ses traits, la guimpe sévère qui enveloppait ses épaules et son cou ne laissait passer qu'une partie du visage, le linge blanc s'arrêtant sous la lèvre inférieure et au ras des sourcils. Pas un de ses cheveux d'or n'était visible et pas davantage les formes charmantes de son corps sous une robe de drap gris fer taillée à l'allemande qu'elle avait trouvée chez un fripier de Courtrai.

À Bérenger qui s'indignait de voir ainsi accoutrée son élégante maîtresse, Catherine s'était contentée de dire :

– J'ai habité cette ville, jadis, assez longtemps pour que certains puissent encore se souvenir de moi. Oh ! je n'ai certes pas l'outrecuidance de me croire inoubliable et je suis persuadée que l'on m'a largement oubliée... mais je préfère ne courir aucun risque. En outre, je pense que j'aurai plus de chance, ainsi, d'être acceptée par l'épouse de notre ami Van Eyck, si nous l'approchons.

Ce sera sage en effet, soupira Gauthier. D'après ce que j'ai pu comprendre, cette femme doit être une redoutable mégère. J'espère que nous pourrons éviter de la rencontrer.

Catherine l'espérait aussi.

Elle décida même d'éviter soigneusement la dame quand le lendemain Van Eyck vint la visiter à la Ronce-Couronnée. Elle eut en effet du mal à le reconnaître car ce n'était plus le même homme. Le peintre un peu bohème d'autrefois à l'œil acéré, l'ambassadeur ducal à la langue alerte et facilement hautain, le compagnon de voyage aimable et volontiers galant, l'ami passionné, tous ces personnages divers s'étaient fondus en un être monolithique, grave, compassé, à la voix retenue, au ton mesuré, à la politesse exacte : un grand bourgeois. Le fait qu'il s'agît d'un bourgeois de Bruges ne changeait rien à la chose car le ton général de Bruges étant à la mélancolie, Jean s'était fait d'un seul coup plus triste que tous les autres. C'était comme si, avec le velours noir de ses vêtements de ville, il s'était mis un masque.

La vêture austère de Catherine parut le remplir d'aise et, entrant dans le jeu qu'il avait indiqué lui– même, il s'inquiéta de la santé de dame Berneberghe, l'informa à très haute voix du fait que le bedeau responsable de la chapelle du Saint-Sang se tiendrait à sa disposition le soir même pour la mener à la relique et ajouta qu'il se ferait lui-même un devoir de venir la prendre un peu avant le coucher du soleil.

Il avait été décidé, en effet, que la dame-pèlerine ne ferait qu'un très court séjour...

Ayant dit, il s'apprêtait à partir mais cette comédie, qui se déroulait dans la salle de l'auberge, parut tellement distrayante à Catherine qu'elle ne put s'empêcher de la prolonger un peu.

– Vous avez fait diligence, messire Van Eyck, et je vous en suis profondément reconnaissante mais fallait-il tant de hâte ? Je pensais ce jourd'hui faire visite à dame Marguerite, votre vertueuse épouse, auprès de laquelle vous m'aviez si aimablement invitée à Lille.

N'aurai-je donc pas le plaisir de la voir ?

– Hélas ! Mon épouse est souffrante et ne saurait recevoir. Elle me charge de vous dire tous ses regrets car elle espérait beaucoup rencontrer une dame d'aussi grand mérite mais je crois que, pour cette fois, cela ne sera guère possible !

Il avait rougi malgré lui et détournait les yeux, si visiblement gêné que Catherine faillit lui éclater de rire au nez. Ses retours à la maison, où Marguerite devait régner en souveraine absolue, n'étaient certainement pas empreints de délirante tendresse et Catherine en venait à se demander ce qui se serait passé si acceptant son invitation elle était arrivée en même temps que lui. En fait, peut-être Jean n'avait-il jamais eu réellement l'intention de l'emmener chez lui et en arrivant dans la ville il eût sans doute trouvé un bon prétexte pour l'installer à l'auberge... en admettant qu'elle continuât de refuser farouchement de reprendre logis dans son ancienne demeure du quai du Rosaire...

Ne voulant pas retourner plus longtemps sur le grill un vieil ami qui, par-dessus le marché, prenait de tels risques conjugaux pour lui rendre service, elle le laissa partir et conseilla à Gauthier et Bérenger d'aller visiter la ville tandis qu'elle-même se préparerait à l'expédition du soir. Car selon elle, ce fameux rendez-vous, pris avec le bedeau, ne pouvait signifier qu'une seule chose : la Florentine la recevrait le soir même afin que son séjour dans la ville fût aussi bref que possible.

Elle était un peu choquée d'ailleurs que Van Eyck eût masqué d'une aussi sainte intention un pèlerinage au Saint-Sang ! – cette visite à une avorteuse qui constituait bien réellement un crime aux yeux de Dieu mais elle n'était pas en situation d'imposer ses volontés, trop heureuse encore d'avoir trouvé cette aide providentielle sans laquelle il ne lui fût plus resté d'autre issue que la mort.

Vers la fin du jour, quand Van Eyck vint la chercher, elle s'enveloppa de son manteau noir, prit un gros livre d'heures et le suivit, les coiffes baissées sur le visage, dans l'attitude convenant à une pieuse créature.

– Où allons-nous ? demanda-t-elle quand ils se furent suffisamment éloignés de l'auberge.

– Mais... je vous l'ai dit : à la chapelle !

– Nous y allons vraiment ? Je croyais...

– Nous y allons d'abord ! Il ne faut pas que l'on puisse soupçonner la raison réelle de votre présence ici. Voyez-vous, dans les temps que nous vivons ici, je dois faire preuve d'une extrême prudence car les bons serviteurs du duc Philippe ne sont pas tellement bien vus. Pour un rien, nous serions même en danger.

– Alors pourquoi rester ? Installez-vous à Lille ou à Hesdin jusqu'à ce que le calme revienne. N'avez– vous pas déjà vécu plusieurs années à Lille, jadis ?

– En effet mais j'ai choisi de vivre ici et je veux y rester.

– Vous n'y êtes pas né, cependant ?

– Non. Je suis né loin d'ici, dans une petite ville au fond du Limbourg, à Maeseyck dont je n'ai gardé aucun souvenir. Ici il y a le ciel, les couleurs, l'éclat, la beauté et même la splendeur, tout ce que l'on ne trouve nulle part ailleurs, tout ce dont je ne puis plus me passer. J'ai vécu dans bien des endroits, Catherine, mais je mourrai à Bruges. Voilà pourquoi je prends, pour vous aider, tant de précautions... des précautions qui vous choquent un peu n'est-ce pas ?

ou qui vous déroutent ?

– Je pensais qu'il s'agissait surtout de votre épouse.

Le soupir qui lui échappa représentait une manière d'aveu mais Jean reprit :

Bien sûr, il y a mon épouse... et Dieu sait que je n'ai pas fini de regretter mon mariage ! Mais, même pour vivre loin de Marguerite, même pour redevenir libre, je ne pourrais pas renoncer à Bruges. À

présent songez à vos dévotions, nous arrivons. Ensuite quand la nuit sera tombée, nous passerons de la chapelle à l'hôtel de ville que nous traverserons pour aller à notre rendez-vous...

En dépit de la crainte qu'elle éprouvait et qui s'amplifiait à mesure qu'elle approchait d'une épreuve peut-être redoutable – un avortement présentait toujours de graves dangers – Catherine joua son rôle de façon satisfaisante. D'autant plus qu'elle n'eut pas à se forcer, une fois agenouillée devant l'ampoule sainte qui brillait, rouge dans un soleil d'or et de diamants, pour implorer du ciel le pardon du sacrilège qu'elle était en train de commettre et aussi la protection divine pour ce qui l'attendait... Dans une heure, si la femme n'était pas aussi habile qu'on le lui avait dit, elle serait peut-être déjà en train de mourir...

Et ce fut en silence et le cœur contracté qu'elle quitta le sanctuaire à la suite de Van Eyck, gagna le canal voisin et prit place dans une barque où un homme attendait.

– Mène-nous où tu sais, dit le peintre et le petit bateau se mit à glisser" sans bruit sur l'eau paisible.

La nuit était noire à présent mais des lanternes disposées sur les petits ponts ou aux angles des maisons permettaient de suivre une route sans se perdre. Le temps s'était considérablement radouci depuis la veille. La neige avait fondu, laissant la place à une boue désagréable cependant que de minces filets d'eau s'égouttaient encore des toits.

Le trajet n'était pas long et fut vite parcouru. On aborda non loin de l'église, toute récente encore, du Saint-Sépulcre dont Catherine reconnut la tour à lanterne et le petit dôme de bois. Puis, tandis que la barque allait s'abriter sous un pont voisin, Catherine et Jean s'engagèrent dans la rue au Poivre au bout de laquelle s'élevait la masse puissante de la porte Sainte-Croix.

– C'est là ! fit le peintre en s'arrêtant devant une jolie porte de bois ouvragé qui se cachait dans un renfoncement coincé entre l'arrière d'un entrepôt et le mur d'un jardin.

Cela-assurait une certaine discrétion aux gens qui étaient appelés à franchir cette porte car l'ombre était plus épaisse encore dans ce créneau. D'ailleurs il y avait peu de monde dans la rue où les magasins d'épi– ces fermaient dans le vacarme de leurs volets de bois.

Van Eyck frappa trois coups discrets à l'aide du petit marteau de cuivre poli et la porte s'ouvrit presque instantanément sur le trou noir d'un corridor au fond duquel brillait une lumière douce. Il faisait tout juste assez clair pour révéler la blancheur d'un tablier et d'une cornette de lin sur la tête d'une femme dont il était impossible de distinguer le visage.

– Entrez, messire, et vous aussi, madame, fit une voix ensoleillée par un joyeux accent méditerranéen. Vous êtes exacts. Suivez-moi, s'il vous plaît...

Ils la suivirent au long du couloir et à mesure que l'on approchait de la lumière qui venait d'une porte entrouverte, Catherine pouvait distinguer mieux la Florentine et sentait s'apaiser un peu ses angoisses... C'était une femme d'une quarantaine d'années, petite et très brune avec une peau couleur d'ivoire qui semblait aussi douce que de la soie. Elle était ronde avec un visage plein dans lequel brillaient deux yeux très noirs. Sous son tablier blanc dont les plis fraîchement amidonnés montraient de belles cassures nettes, elle portait une robe de laine rouge clair et Catherine qui s'était attendue sans trop savoir pourquoi d'ailleurs à quelque mégère édentée bâtie sur le modèle de la Ratapenade, la sorcière de Montsalvy, trouva cet ensemble un peu rassurant. Cette femme, au moins, était la propreté même !

La pièce dans laquelle on l'introduisit ressemblait tout à fait à son occupante et n'avait rien d'une auge puante. Avec son dallage noir et blanc luisant de propreté, les petits carreaux verts sertis de plomb de ses fenêtres, ses meubles si bien encaustiqués qu'ils paraissaient de satin sombre et les cuivres étincelants rangés sur le manteau de la grande cheminée de pierre où brûlait un bon feu, c'était un modèle de netteté flamande. Dans ces conditions Catherine avait peut– être une chance sérieuse de s'en tirer sans drame.

– Carlotta, commença Van Eyck, voici la dame dont je vous ai parlé. Elle a grand besoin de votre aide.

– J'espère pouvoir la lui donner. Veuillez vous étendre sur cette table, madame, dit-elle en désignant la grande table de chêne placée devant la cheminée. Quant à vous, messire, retirez-vous dans la chambre à côté, ajouta-t-elle en allant ouvrir une porte située tout au fond de la pièce.

L'examen fut rapide et parfaitement indolore. La Florentine avait des mains d'une grande légèreté qu'elle alla d'ailleurs laver soigneusement quand ce fut fini, au grand étonnement de Catherine occupée à rajuster ses vêtements. Elle n'avait jamais vu personne agir ainsi, après avoir touché un corps humain ou soigné un malade en dehors de son vieil ami Abou al-Khayr et de Sara bien entendu.

C'était encore un bon point pour l'ancienne servante de maître Arnol fini.

– Eh bien ? dit-elle au bout d'un moment de silence que Carlotta ne semblait guère disposée à rompre.

Celle-ci haussa les épaules.

– Il n'y a aucun doute. Vous êtes enceinte d'environ deux mois.

– Vous pouvez faire quelque chose ?

On peut toujours faire quelque chose, le tout est de savoir comment.

Voyez-vous, madame, interrompre une grossesse présente toujours un danger et moi je n'aime pas le danger parce que j'aime la vie. Cela ne se fait pas en cinq minutes et avec n'importe quel moyen. Alors il faudrait que vous consentiez à demeurer dans cette ville quelque temps. Or, messire Van Eyck m'a dit que vous étiez pressée...

– Pas à ce point-là ! Il a toujours été convenu que je séjournerais quelque temps ici. Évidemment, j'habite l'auberge et...

– ... et il faudrait que l'on vous trouve un endroit plus tranquille.

Le mieux serait peut-être que vous restiez ici, si vous n'y répugnez pas.

– Ce serait volontiers mais votre maison ne paraît pas grande et j'ai deux jeunes serviteurs avec moi. Je ne peux les laisser puisque je suis censée être venue ici en pèlerinage.

La Florentine eut un sourire qui lui enleva vingt ans.

– Il y a plus de place que vous n'imaginez et dès demain je peux vous recevoir. Je m'y suis d'ailleurs préparée. Pour ce soir rentrez simplement à la Ronce– Couronnée. Demain matin vous quitterez la ville mais vous y reviendrez avant la fermeture des portes et par celle qui est au bout de cette rue comme si vous aviez oublié quelque chose à Bruges. Personne ne soupçonnera votre présence chez moi si vos serviteurs veulent bien ne pas sortir d'ici. À moins, bien sûr que vous ne préfériez prendre logis chez messire Van Eyck... si vous en avez la possibilité, ce dont je doute.

– Pourquoi donc en doutez-vous ?

Carlotta se mit à rire.

– Parce que je connais dame Marguerite et qu'en dépit de votre...

accoutrement de dame d'œuvres vous êtes trop belle pour qu'elle vous accepte de bon gré. Ainsi donc vous reviendrez demain ?

– Avec joie si vous voulez bien de moi. Et merci, merci de venir si généreusement à mon aide.

– Généreusement ? C'est le seigneur-peintre qui se montre généreux car si j'aime aider mon prochain, j'ai un très gros défaut : j'aime l'or et je suis très chère ! ajouta-t-elle avec une franchise qui enlevait tout côté choquant à ses paroles. Car la plupart des belles choses coûtent cher...

Dans le bachot qui au long des canaux déserts la ramenait avec Jean vers l'hôtel de ville et le Saint– Sang, Catherine, rassurée, laissa, pour la première fois depuis des mois, son esprit vagabonder autour de pensées où le gris tenace de l'angoisse faisait place insensiblement à la rose aurore de l'espoir. La paix et la délivrance, sinon le bonheur, devenaient possibles...

Rentrée à la Ronce-Couronnée, elle remercia Van Eyck avec l'ancienne chaleur de leurs relations habituelles mais mit nettement les choses au point avec lui : dès son retour en France elle lui ferait envoyer, par son banquier Jacques Cœur, une somme correspondant à ce qu'il aurait dépensé pour elle. Il ne s'agissait pas qu'il eût des difficultés avec une ménagère qui devait avoir l'œil sur la bourse commune.

– Sur la bourse commune, oui... mais pas sur certains fonds secrets que j'ai en dépôt chez mon ami Arnolfini et qu'alimente la générosité du Duc. Certains portraits de vous m'ont rapporté beaucoup d'or, ajouta-t-il avec un sourire. Et si j'en dépense un peu pour vous, mon amie, ce n'est, croyez-moi, que justice. Ne prenez donc nul souci de cela. À présent je vous souhaite une bonne nuit. Nous nous reverrons... discrètement, chez Carlotta où j'irai l'un de ces soirs prendre de vos nouvelles.

Il la quitta sur un salut cérémonieux, bavarda quelques instants avec maître Cornelis, salua quelques marchands étrangers qu'il connaissait et, finalement, quitta l'auberge, laissant Catherine remonter chez elle où elle soupa gaiement entre Gauthier et Bérenger. Éblouis par tout ce qu'ils avaient vu, les deux garçons bavardaient comme des pies et Catherine dut s'y reprendre à trois fois pour leur expliquer le programme du lendemain et des jours suivants.

Après quoi elle se coucha et dormit comme une enfant jusqu'à ce que le soleil, qui s'était décidé à reparaître, fût haut dans le ciel.

Rien ne la pressait en effet car elle souhaitait partir au grand jour, au vu et au su de tous et d'une façon aussi naturelle que possible : la dame d'Armentières, son pèlerinage heureusement accompli, s'en retournait chez elle. Et personne, très certainement, n'accorderait d'attention au départ de cette bourgeoise, riche sans doute, mais discrète.

Vers le milieu de la matinée, elle ordonna à Gauthier d'aller aux écuries pour faire préparer les chevaux mais le jeune homme remonta presque aussitôt, flanqué d'un garçon d'une quinzaine d'années, modestement vêtu, dont les habits, portant des taches de couleurs vives et dont certaines étaient toutes fraîches, disaient assez la profession.

– J'ai trouvé en bas ce jeune homme, dit l'écuyer. Il vient de la part de messire Van Eyck et il apporte une lettre.

– Une lettre urgente ! précisa le jeune garçon. Mon maître m'a bien recommandé de ne la remettre qu'entre les mains de dame Berneberghe.

– Vous êtes de ses élèves ? demanda Catherine en considérant avec sympathie le visage ouvert, les cheveux blonds et les yeux bleus encore pleins de la naïveté de l'enfance de son jeune visiteur.

– Je suis son élève, madame... le seul ! fit-il fièrement. Maître Van Eyck, vous le savez sans doute, a inventé de nouveaux procédés de peinture et il garde jalousement ses secrets. Mais il m'aime bien.

– Comment vous appelez-vous ?

– Peter Christ, pour vous servir, madame... Vous plairait-il de lire la lettre ? Il paraît qu'il y a grande urgence...

– Je la lis ! Offrez donc un peu de vin à ce garçon, Gauthier...

Souriant encore, Catherine déplia le billet pensant qu'il s'agissait d'une ultime recommandation avant son faux départ. Mais son sourire s'effaça brusquement et elle dut s'asseoir pour achever la lecture de ces quelques lignes qui brusquement se brouillaient devant ses yeux.

« La Florentine est morte cette nuit. Maître Arnolfini l'a trouvée pendue dans son entrepôt de drap qui jouxte la maison de Carlotta.

Le bruit de cette mort emplit la ville mais peut-être n'avez-vous pas entendu ce bruit et j'ai voulu que vous en soyez informée tout de suite.

Je suis désolé, mon amie, mais le mieux est que vous repartiez. Allez à Lille, voyez dame Symonne. Elle trouvera peut-être un moyen de vous sauver. Mon cœur saigne en vous disant adieu... Que Dieu vous garde

! »

Catherine était devenue si pâle que Gauthier poussa le jeune Peter vers la porte, pressé qu'il était de savoir le contenu de la lettre, mais Catherine l'arrêta.

– Maître Van Eyck n'a rien dit d'autre ? demanda-t-elle d'une voix blanche. Pourquoi n'est-il pas venu lui-même ?...

Gêné le jeune garçon baissa le nez comme s'il eût été coupable de cette absence, tortilla nerveusement son bonnet rouge entre ses mains sans répondre.

– Eh bien ? Qu'y a-t-il ? Il n'est pas malade j'espère ?

– Non, non... mais... oh, et puis tant pis ! Hier au soir, en rentrant il a eu avec dame Marguerite une terrible scène. Elle l'a accusé d'être un débauché, un coureur de jupons... On lui a dit qu'il avait amené à l'auberge une... une bonne amie et elle était furieuse. Alors, ce matin elle l'a enfermé à double tour dans son atelier... avec moi, en criant qu'il ne sortirait que quand elle le voudrait bien !

– Mais alors comment es-tu sorti ? demanda Bérenger.

– Par la fenêtre, bien sûr, celle qui donne sur le canal. Je suis descendu avec une corde jusque dans la grosse barge qui est toujours amarrée en dessous... et je rentrerai de la même façon. Que faut-il dire à maître Van Eyck ?

Le dialogue des deux garçons avait permis à Catherine de se remettre un peu de cette catastrophe incompréhensible qui la frappait. Carlotta, morte ! Mais comment ? Mais pourquoi ? Avait-elle donc des ennemis si acharnés car elle ne pouvait s'être suicidée

? Dans ce métier, bien sûr, il y avait de grands risques et peut-être un mari, un amant à la suite d'un drame dont on la rendait responsable ? Qui pouvait savoir ?

En dépit de son tourment, elle réussit pourtant à sourire au jeune messager en lui répondant :

– Vous êtes un brave garçon ; dites-lui que je le remercie de ses souhaits de bon voyage. Dans un moment nous aurons quitté Bruges. Dites-lui aussi que je suivrai son conseil... et que je le plains de tout mon cœur !

Nanti d'une pièce de monnaie, Peter repartit joyeusement vers sa corde et sa fenêtre, tandis que Catherine, sans un mot, tendait la lettre à Gauthier qui la parcourut et la lui rendit avec un regard chargé d'interrogations.

– Qu'est-ce que cela veut dire ? Cette femme vous a-t-elle paru sur le point de se suicider ?

– Sûrement pas. Je vous l'ai dit : j'ai vu une femme aimable en bonne santé, visiblement prospère. Elle m'a même dit qu'elle aimait la vie...

– Alors, on l'a tuée... mais pourquoi ?

– Je n'en sais rien, Gauthier. Ce que je sais c'est qu'il faut quitter cette ville tout de suite. Je n'aurais jamais dû accepter d'y revenir, ni surtout abriter sous un faux prétexte de pèlerinage ce que je venais y faire. Dieu me punit !

Gauthier haussa les épaules.

– Si Dieu devait punir tous ceux qui se servent de lui pour essayer de se tirer d'un mauvais pas, nous aurions des hécatombes quotidiennes. Il faut croire que cette malheureuse a déplu à quelqu'un de puissant, peut-être en refusant son aide ou en demandant trop d'or. Qui peut savoir ? Mais nous, que faisons– nous

? Vous voulez vraiment retourner à Lille, après ce qui s'est passé ?

Commençons par partir. Nous en discuterons en route. Mais je me demande si le mieux n'est pas, après tout, de rentrer à Montsalvy.

Bérenger vous dira que j'ai là-bas une vieille amie, Sara, qui est savante en toute chose de médecine et qui peut-être pourrait me sauver. Sinon... Ah ! j'aurais dû aller vers elle tout de suite, sans attendre... mais revenir chez moi dans cet état me faisait horreur.


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