Текст книги "La dame de Montsalvy"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– On dirait que la ville retient son souffle ! traduisit Gauthier qui pensait justement la même chose. J'espère seulement qu'ensuite elle ne nous soufflera pas le feu au visage !
Elle le retint encore toute la nuit qui fut peut-être la plus tranquille vécue par les trois prisonniers mais, au matin du 18 comme l'avaient pressenti les deux garçons, ce fut l'explosion.
Le soleil était à peine levé, que la tour penchée du beffroi déversait sur la ville un tocsin enragé, à l'appel duquel portes et fenêtres s'ouvrirent avec fracas. Surgis de nulle part en apparence, des cortèges de furieux appartenant à tous les métiers envahirent les rues de terre ferme, brandissant des armes ou bien leurs outils de travail quand ils pouvaient en tenir lieu et scandant le vieux cri de révolte de Bruges :
– Go, go ! Wy zyn al verraden 1.
Une de ces bandes venait de passer sur le pont, allait vers la Grand-Place et traînait au milieu de son flot tumultueux un homme échevelé, portant la robe d'échevin qui criait et suppliait qu'on voulût bien l'épargner. C'était un homme de petite taille, de mine souffreteuse et d'un âge déjà avancé. La vue de cette faiblesse livrée à la révoltante brutalité d'une bande d'énergumènes serra le cœur de Catherine et des deux garçons qui regardaient, derrière l'une des fenêtres. La jeune femme se signa comme devant un mort car très certainement, la vie de l'échevin n'allait plus durer bien longtemps.
– Ils suivent l'exemple de Gand, soupira-t-elle. J'étais étonnée aussi qu'il ne se passât rien ici... Dieu ait pitié de ce pauvre homme et fasse que son agonie ne soit pas trop longue...
La voix de Bérenger, chuchotante mais vibrante de joie, coupa court à son souhait.
– Regardez ! La barque ! Elle arrive !...
En effet, apparemment indifférent à l'agitation ambiante, un pêcheur était en train d'arrimer au petit quai d'en face un bateau plat dans lequel il était facile d'apercevoir une foëne et un grand filet posés au fond. Vêtu de grosse toile bise, un bonnet de laine bleue enfoncé jusqu'aux sourcils, cet homme, grand et mince avait une barbiche et de fortes moustaches blondes... mais c'était tout de même Saint-Rémy sous un nouvel avatar.
Avec une habileté et une précision dont Catherine eût bien cru incapable l'élégant Toison d'Or, il rangea sa barque entre deux autres, l'amarra soigneusement puis s'assit comme s'il réfléchissait à quelque chose ou s'il attendait quelqu'un. Au bout d'un moment, toujours comme un homme perdu dans ses pensées, il quitta la barque, grimpa sur le quai et,
1 Allons, allons, nous sommes tous trahis !
comme une nouvelle bande hurlante y débouchait justement, s'y joignit le plus naturellement du monde...
– Il est fou ! soupira Catherine. Si quelqu'un venait à le reconnaître, rien, aujourd'hui, ne pourrait le sauver.
– Disons qu'il est brave, corrigea Gauthier. D'ailleurs, vous-même, dame Catherine, ne l'avez pas reconnu l'autre jour.
– En tout cas, conclut Bérenger dont les yeux bruns étincelaient de joie, cette nuit nous quittons notre prison...
– Vraisemblablement pour une autre, soupira Catherine. Il nous faudra sans doute rester quelque temps au couvent avant de pouvoir quitter la ville, à moins d'une chance extraordinaire.
Jamais jour ne lui parut si long. Les heures s'étiraient interminables, dans une atmosphère qui se tendait de plus en plus. Les trois domestiques chargés de la maison s'étaient réduits à deux, le valet qui abattait les grosses besognes n'ayant pas résisté au désir de se mêler à l'agitation extérieure. Quant aux deux servantes, visiblement dévorées de curiosité, elles apportèrent un tel relâchement dans leur service que Gauthier dut aller lui-même à la cuisine chercher le dîner, tandis qu'elles discutaient interminablement au rez-de-chaussée avec le corps de garde.
Lorsque le jour commença à décliner, le vacarme de la ville durait toujours et quand vint le moment de la visite du chef de poste, qui était ce soir-là le cordouanier1 Waes, Catherine ne put s'empêcher de l'interroger. Elle n'y eut aucune peine d'ailleurs : l'homme, une lueur triomphante dans l'œil, brûlait de parler.
– Le peuple fait justice aujourd'hui! On s'est assez moqué de lui et des travailleurs. Il est temps que Philippe apprenne à nous craindre, s'écria-t-il.
– Justice de qui ?
1 Cordonnier, le mot vient de Cordoue dont le cuir était célèbre.
– Des gens qui nous gouvernent et qui nous trahissent ! C'est plus la peine d'attendre les visites du bourgmestre Varssenare ici : on l'a exécuté aujourd'hui avec son frère ! La crapule ! Il savait bien qu'il aurait des comptes à rendre : on l'a trouvé caché dans la Groenevoorde et on l'a traîné aux Halles où il a été égorgé !
– Mais enfin que vous avait-il fait ? s'écria la jeune femme sans pouvoir se défendre d'un mouvement d'horreur. Il a jusqu'à présent défendu vos intérêts, il me semble ?
– Que non ! Il a pactisé avec ce damné duc de Bourgogne qui cherche à nous affamer ! On a su que Philippe accordait aux gens de l'Écluse l'autorisation de décharger les charbons d'Écosse destinés aux forgerons et les bois de la Suède et du Danemark, alors que c'étaient nous qui les déchargions, nous seuls et à la Waterhalle. Varssenare était chez le Duc quand il a pris cette belle décision ! On en a assez de ces gens-là qui nous font des sourires et nous trahissent par-derrière.
– Avez-vous aussi égorgé Louis Van de Walle ?
L'homme eut un gros rire que Catherine jugea souverainement déplaisant.
– Ça va pas, non ? Égorger notre patron ? C'est lui qui nous mène et qui nous a aidés à trouver Varssenare ! N'ayez crainte, il est encore bien vivant ! Vous vous en apercevrez quand il viendra vous chercher avec le bourreau pour vous conduire aux Halles. Et ça pourrait bien pas tarder longtemps si votre petit ami Philippe continue à faire l'imbécile avec « ces Messieurs de Bruges » ! Si j'étais vous, je ferais un peu plus de prières que d'habitude, cette nuit !
Grossièrement, le cordouanier cracha presque sur les pieds de la jeune femme, puis tourna les talons et quitta la salle en chantant une chanson à boire, laissant les trois habitants de la maison se regarder l'un l'autre avec angoisse.
– « Ce n'est pas un si mauvais homme ! » gronda Gauthier indigné en imitant Gertrude Van de Walle. Et c'est lui qui livre son collègue à ces brutes !
– Il a peur, dit Catherine. Il sait que s'il ne hurle pas avec les loups, il mourra lui aussi.
– Ce n'est pas une excuse et vous seriez moins indulgente pour lui, s'il apparaissait à cette minute pour vous traîner aux Halles ! Non seulement ces gens sont des couards au combat mais quand les choses ne tournent pas à leur idée, ils s'entredéchirent !
– De toute façon, coupa Bérenger, tout ça ne nous regarde plus.
Cette nuit, on s'en va !
– Espérons seulement que nous y parviendrons. Au lieu d'une nuit de silence bien noire, nous risquons d'avoir une nuit de beuverie bien éclairée par des bandes armées de torches ! Qui peut savoir si l'on ne viendra pas nous égorger avant l'heure du rendez-vous ?
– Alors tout sera dit et nous mourrons tous les trois ensembles !
conclut Gauthier paisiblement.
En effet, la fête sanglante de la journée sembla vouloir tourner en bacchanale. Quand la nuit fut là, plus rouge que noire à cause du grand rassemblement de lumières sur la Grand-Place, les chants, les rires et les cris de mort continuèrent d'emplir l'air.
Angoissés et silencieux, Catherine et les garçons mangèrent du bout des dents un peu de pain et de viande froide. Les servantes n'étaient pas revenues, pas plus que le valet. En bas, les gardes chantaient, buvaient et portaient des toasts bruyants et dégoulinants de bière auxquels se mêlaient des voix de femmes. L'une d'elles cria :
– J'vais aller tout cadenasser là-haut et je reviens ! Y a pas de raison pour qu'on se prive de s'amuser nous autres...
Un instant plus tard, la cuisinière reparaissait. Elle avait déjà beaucoup bu ainsi que le proclamaient son bonnet en bataille d'où coulaient de longues mèches de cheveux et sa trogne enluminée. Son corsage largement ouvert laissait voir deux énormes seins sauvés seulement par leur volume d'un total découragement.
Riant et chantant, elle entra dans la salle et, sans plus s'intéresser à ses occupants que s'ils n'avaient pas été là, elle cadenassa les volets de toutes les pièces puis, raflant au passage, sur la table, un pichet de vin, en but ce qu'il en restait à la régalade avant de l'envoyer rouler, vide, sur le dallage. Après quoi, toujours chantant, elle sortit sans oublier de fermer soigneusement la porte derrière elle. Les verrous claquèrent, la clef cria dans la serrure puis on l'entendit descendre l'escalier.
Gauthier, alors se mit à rire.
– On dirait que nos fidèles servantes ont décidé de faire la fête avec ces messieurs de la chaussure. C'est une bonne chose. Au moins nous pouvons être sûrs qu'elles ne nous entendront pas quand nous monterons là-haut.
– À moins qu'elles ne reviennent et s'aperçoivent que nous ne sommes plus là, murmura Catherine qui sentit grandir son angoisse.
Elle avait peur, à présent, de cette ville qu'elle sentait devenue folle autour d'elle. De vieux souvenirs, qu'elle croyait bien oubliés, remontaient des profondeurs de sa mémoire. Elle savait, d'expérience, à quel degré de brutalité et de cruauté pouvait se laisser aller une foule en révolte. S'ils étaient surpris pendant leur évasion, ils seraient impitoyablement abattus sur place, et Saint-Rémy avec eux...
– Bah ! dit Gauthier. Elles seront bien trop saoules pour s'apercevoir de quoi que ce soit.
– Ne vous y fiez pas. Il y a des ivrognes qui voient bien plus clair que vous ne pensez... dit-elle, se souvenant de la grosse Marion, la servante de ses parents qui après boire, un soir de fièvre à Paris, avait déchaîné le malheur sur leur maison du Pont-au– Change1. Je vais me reposer un peu en attendant l'heure, puis je me préparerai.
1 Voir 11 suffit d'un amour.
– N'oubliez pas de mettre votre robe de moine, rappela Gauthier. Il ne manquerait plus que les Augustins vous jettent dehors.
Un peu avant onze heures, Catherine qui s'était étendue tout habillée sur son lit se releva quand Gauthier vint frapper à sa porte.
Par-dessus la robe sombre, qu'elle portait, et à la ceinture de laquelle elle attacha son aumônière contenant ce qu'elle possédait d'argent et sa dague, elle enfila le froc noir puis, ouvrant sa porte, rejoignit les deux garçons.
Armé d'une chandelle dont il protégeait la flamme de sa main, Gauthier ouvrit la marche se dirigeant vers l'escalier qui menait à l'étage supérieur et aux greniers. Avec ses volets clos, la maison était noire comme un four et l'air y était étouffant. En bas l'orgie continuait mais ses participants devaient sombrer peu à peu dans le sommeil si l'on en jugeait par l'affaiblissement progressif des chants et des cris.
Tandis que l'on montait l'escalier, Catherine sentait le rythme de son cœur s'accélérer. Peu craintive d'habitude, elle avait cependant peur de ce qui l'attendait. Saurait-elle marcher sur l'étroite corniche jusqu'à la maison voisine, franchir l'angle qui la mettrait hors de vue des gardes du quai ? Et le toit au bord duquel il allait falloir marcher était-il suffisamment caché dans l'obscurité pour que leur sortie par la lucarne ne soit pas remarquée ?
En entrant dans le grenier où l'on entreposait normalement les farines, l'avoine des chevaux et les fruits d'automne, Gauthier éteignit sa chandelle et les trois fugitifs demeurèrent un instant immobile, laissant leurs yeux s'accoutumer à l'obscurité. La grande pièce établie sur toute la longueur de la maison était coupée en deux par une cloison de bois servant de limite aux mansardes des servantes. Le fait qu'elles soient absentes simplifiait singulièrement la tâche de Gauthier qui
aurait dû primitivement les assommer. Une seule lucarne éclairait la partie réservée aux provisions et découpait un carré plus pâle dans les ténèbres qui sentaient la pomme et les raisins secs.
Gauthier posa sa chandelle à terre, ouvrit le battant de la lucarne qui était haute et étroite puis jeta un coup d'œil au-dehors.
– Est-ce que les gardes sont là ? souffla Bérenger.
– Je n'en vois que deux. D'ici le feuillage des arbres les cache.
Leur feu éclaire assez bien la façade de la maison mais pas suffisamment pour qu'ils puissent voir ce qui se passe sur la gouttière.
Elle surplombe le mur très suffisamment.
– Est-ce que tu vois la barque ?
– Non...
Au même instant onze heures sonnèrent. Dans l'ombre, Gauthier prit la main de Catherine et la serra.
– Courage, dame Catherine ! Cela ne sera pas long. Et surtout, surtout, n'ayez pas peur ! Quand vous serez sur la gouttière, tournez-vous vers la pente du toit et ne regardez pas en bas. Je vais passer devant pour vous aider et Bérenger fermera la marche. Nous pouvons y aller ?
– Nous pouvons. Soyez tranquille. J'essaierai de ne pas être trop maladroite... ni d'avoir trop peur !...
Souplement, le jeune homme se glissa au-dehors puis se mit debout sur le rebord. Se tenant d'une main aux sculptures qui ornaient la lucarne, il tendit l'autre à Catherine.
– Vous croyez que je vais passer ? souffla celle-ci avec angoisse.
J'ai l'impression d'être devenue tellement grosse !
Mais elle passa sans peine et soudain se retrouva en plein ciel plaquée des cuisses, du ventre et de la poitrine à la pente raide du toit.
Bérenger se hissa derrière elle et se colla à son côté. Son cœur cognait éperdument dans sa poitrine tant elle avait peur. Le vent froid de la mer, chargé d'odeurs de fumées, la glaçait jusqu'au cœur en dépit de la bure épaisse de sa robe monastique. Les bruits d'en bas, qui montaient jusqu'à elle, lui donnaient l'absurde impression qu'elle se trouvait exposée à quelque pilori géant.
– Personne ne peut nous voir, souffla Gauthier. Tout va bien... A présent nous allons avancer, doucement, tout doucement. N'ayez pas peur, dame Catherine, je vous tiens bien...
Il avait passé un bras autour de la taille déformée de la jeune femme dont les mains demeuraient appliquées au toit. Pas après pas, il la fit avancer le long de l'étroit chemin. Au-dessus d'elle, plus haut que l'arête ornementée du toit, Catherine voyait tournoyer des nuages dans le ciel noir mais, peu à peu, le faible éclairage venu du feu des gardes s'estompait, les abandonnait...
Il y eut un moment difficile quand on atteignit l'angle de la maison mais Gauthier, au risque de tomber lui-même, s'arrangea pour cacher le plus possible le vide au fond duquel luisait l'eau du canal. Cette fois on quittait la gouttière pour la corniche barrant l'étage le plus haut d'une maison en encorbellement. La pente du toit disparut pour faire place à un pan de mur vertical rayé de colombages.
– Nous y sommes presque, chuchota Gauthier. Tenez-vous bien à ce mur, je vais vous lâcher. J'aperçois le bateau, là, en dessous. Tu as la ficelle et le mouchoir, Bérenger ?
L'adolescent lui passa ce qu'il demandait par-dessus le dos de Catherine. Cramponnée à l'un des colombages, transie d'épouvante, la jeune femme n'osait plus faire le moindre geste.
Vivement, Gauthier déroula la pelote au bout de laquelle était attaché le mouchoir blanc et, quand elle fut presque entièrement déroulée, il sentit une tension.
– Il l'a ! souffla-t-il. L'échelle va arriver.
En effet, par trois tractions sur la ficelle, Saint– Rémy lui indiquait qu'il pouvait remonter. Un instant plus tard, Gauthier tenait l'échelle qu'il se mettait en devoir de fixer.
Ce ne fut pas facile. En équilibre instable lui-même, le jeune homme sentait, jusque dans sa propre chair, la panique qui s'emparait de Catherine. Collée à son mur, elle n'articulait plus une parole mais il pouvait entendre ses dents claquer. Ses mains à lui, de ce fait, s'énervaient, perdaient de leur agilité.
Enfin l'échelle, solidement fixée, retomba vers l'eau et presque instantanément se tendit.
– Tout va bien, souffla Gauthier à Catherine. Votre ami est en bas, l'échelle ne bougera pas. Je vais vous aider à descendre.
Vivement, il lui passa autour du corps une corde qui était remontée avec l'échelle et dont il attacha l'autre extrémité à sa propre ceinture.
Puis il essaya de décoller Catherine de son mur mais il sentit qu'elle tremblait comme une feuille et il ne parvint pas à détacher ses mains crispées sur le bois.
– N'ayez pas peur, je vous en supplie. Même si vous glissez ou si vous manquez un échelon, je vous retiendrai. Ce n'est pas si haut. Un peu de courage. Pensez que si nous ne fuyons pas nous sommes morts.
Elle avait si peur qu'elle était presque au-delà de tout raisonnement.
Les yeux étroitement clos, elle ne voyait plus rien mais son imagination, lui dépeignant exactement ce que pouvait être sa situation, aggravait le vertige. Néanmoins elle fit un effort. Avec un sanglot convulsif, elle lâcha d'une main le colombage, accrocha celle de Gauthier, fit un pas glissé.
– Là... doucement... Vous y êtes... Pliez le genou à présent jusqu'à ce que vous sentiez le premier échelon... Doucement, tout doucement... Je vous tiens bien.
Le cœur fou elle essaya d'obéir. Mais à cet instant précis, un coup de vent brusque fit bouger l'échelle... Catherine folle de terreur crut que tout s'effondrait. Sous son pied, il n'y avait que le vide. Alors, cherchant à se raccrocher, elle fit un faux mouvement et poussant un cri plaintif elle lâcha tout et s'abattit en arrière, entraînant Gauthier dans sa chute.
Le contact avec l'eau du canal fut si douloureux qu'elle s'évanouit à l'instant où elle s'y engloutissait...
Heureusement pour Gauthier, son plongeon inattendu à la suite de Catherine s'effectua suffisamment bien pour que le contact de l'eau ne lui fût pas trop rude, et assez loin de la barque pour éviter de s'y heurter. Rassemblant ses forces, l'écuyer revint vers le bateau à la nage, traînant après lui le corps inerte de Catherine, ramené grâce à la corde et qui alourdi par ses robes trempées était en train de couler.
A eux trois, car Bérenger, avec l'agilité de son âge, avait dégringolé l'échelle en un rien de temps, ils réussirent à tirer la jeune femme de l'eau. Elle était inconsciente mais elle respirait.
– Eh bien ! souffla Saint-Rémy, je n'aurais pas osé espérer que nous l'en tirerions. Si vous n'aviez eu cette idée de l'attacher à vous, nous n'aurions pas pu la retrouver dans cette obscurité. Que s'est-il passé ?
– Je ne sais pas au juste. Elle était terrifiée, en pleine panique et au-delà de tout entendement. Il aurait mieux valu que je la descende sur mon dos mais il y avait bien peu de place là-haut pour cet exercice.
– Le principal est qu'elle soit là et vous aussi. Filons maintenant !
C'est une chance qu'il y ait autant de bruit en ville cette nuit : personne n'a rien entendu...
Le roi d'armes de Bourgogne et Gauthier s'attelèrent chacun à une paire de rames tandis que Bérenger s'asseyait au fond du bateau en soutenant la tête de Catherine. La barque glissa rapidement sur l'eau noire et s'engloutit sous l'ombre dense d'un pont au moment où une troupe hurlante et avinée passait dessus avec un bruit de tonnerre.
Plantée au bout d'un bâton, une tête sanglante dégouttait sur le groupe qui braillait une chanson où il était question d'une jeune fiancée qui attendait son amoureux...
Dans la barque qu'il avait arrêtée prudemment à l'abri du pont, Saint-Rémy fit la grimace.
– Je n'ai pas pu reconnaître qui était ce malheureux mais si j'ai bien compris, ces démons ont décidé de rapporter sa tête à son épouse ou à sa fiancée. C'est une bien vilaine chose qu'une ville malade de peur !...
Le relatif silence rétabli, le bateau reprit sa navigation avec d'autant plus de hâte que Catherine, sans avoir repris conscience, commençait à gémir et à s'agiter.
– Mettez-lui la main sur la bouche si elle fait trop de bruit, conseilla Saint-Rémy. Il ne faut pas attirer l'attention. Hormis le père prieur, nul ne doit savoir, dans le couvent qu'il y a une femme avec nous...
– Craignez-vous donc de trouver des dénonciateurs même parmi des moines ? demanda Gauthier.
– Il n'y a pas que des vocations volontaires dans les monastères.
Ceux que l'on y traîne de force n'ont guère de raison de se montrer compréhensifs...
Bérenger renifla. Destiné dès son plus jeune âge au sacerdoce, il n'avait rien trouvé de mieux en effet que de mettre le feu au couvent où les siens l'avaient conduit. Cet exploit lui permettait de comprendre certains états d'âme.
Mais on arrivait enfin. La masse imposante du couvent des Augustins se dressa soudain au bord du canal, percée à sa base d'une voûte noire sous laquelle Saint-Rémy engagea résolument le bateau.
Cela formait un assez large tunnel au milieu duquel on pouvait voir un escalier dont les dernières marches s'enfonçaient dans l'eau. Un reflet de lumière les éclairait.
Quand le bordage du bateau racla la pierre, l'homme qui se tenait plus haut sur l'escalier et dont la torche éclairait les marches poussa un soupir de soulagement et descendit.
– Enfin vous voilà !... je craignais tant que vous ne tardiez et n'arriviez après que l'on aura sonné matines car j'aimerais conduire nos hôtes à leurs chambres pendant que le couvent dort encore. Dans un moment tout le monde va se réveiller.
La belle croix pectorale d'or et de saphirs qui brillait sur la modeste bure noire du froc désignait le nouveau venu comme le prieur des Augustins. Grand, maigre avec un visage creusé en ombres dures par le jeûne et la prière, le père Cyprien de Rayneval n'était certainement pas l'un de ces abbés mondains qui ne visitent leurs monastères que pour en toucher les revenus. Ses yeux vert foncé brillaient d'un feu tout mystique et sa voix profonde était de celles qui entraînent les foules et subjuguent les hommes.
– Nous voilà en effet ! soupira Saint-Rémy. Nous avons eu un accident. Mme de Montsalvy est tombée du toit dans le canal. On a pu la repêcher mais elle est inconsciente et semble souffrir. Si tu ne veux pas que tes moines apprennent qu'il y a une femme ici, il faut la mettre dans un endroit éloigné où néanmoins il soit possible de la soigner car je crains bien...
Il n'acheva pas. Gauthier qui soulevait Catherine dans ses bras pour la porter hors de la barque avait du sang sur les mains. Le mouvement d'ailleurs dut accroître la souffrance de la jeune femme qui se tordit avec un long gémissement, manquant échapper aux bras du jeune homme.
– Mon Dieu ! Elle est blessée ? souffla l'abbé.
– Blessée, non, répondit Gauthier mais elle est peut-être bien en train de faire une fausse couche...
L'abbé eut un haut-le-corps.
– Une... vous en êtes certain ?
– À peu près, oui... Ce sang et ces douleurs ne trompent pas. Le choc violent qu'elle a subi en touchant l'eau doit en être la cause. Où puis-je la mettre ?
Il commençait à monter les marches quand le prieur l'arrêta.
– Il est impossible que cette dame reste ici ! dit-il doucement mais fermement. On peut cacher une femme en bonne santé capable de se contrôler mais il est impossible que je garde ici une femme qui souffre et crie. Le couvent n'est pas assez grand pour qu'on ne l'entende pas de partout.
Saint-Rémy et les deux garçons se regardèrent avec désespoir.
– Qu'allons-nous en faire alors ? gémit le roi d'armes. Nous ne pouvons ni la laisser dans ce bateau ni la ramener d'où elle vient ? Tu sais très bien que ce serait la condamner à mort.
– Je sais, je sais... et crois bien que ce n'est pas de gaieté de cœur que je lui refuse l'accès de notre maison mais ici, elle serait tout autant en danger.
La colère commençait à gonfler le cœur de Gauthier. Jointe à la fatigue et à l'inquiétude, elle le mit rapidement hors de lui.
Que dois-je en faire alors, sire prieur ? La rejeter à l'eau afin qu'elle y meure noyée ? Ce serait tellement plus simple : plus d'otage pour Bruges et plus d'ennuis pour qui que ce soit !... Eh bien ! je vous dis, moi, Gauthier de Chazay, que vous allez l'accueillir, lui donner asile, même au fond d'une cave s'il le faut, mais je dois pouvoir la soigner et sur l'heure ! Si nous attendons trop longtemps elle peut se vider de tout son sang... et là encore c'est la mort qui l'attend !
La main du moine se posa ferme et apaisante sur le bras du jeune homme qui, aidé de Bérenger, retenait Catherine.
– Calmez-vous !... et reposez-la dans la barque sinon vous risquez, vous, de la lâcher. Je crois que j'ai une idée.
– Laquelle ? demanda sèchement Saint-Rémy qui essuyait son front ruisselant à sa manche de grosse toile.
– Le Béguinage ! C'est la seule communauté de femmes où cette pauvre dame pourra trouver l'accueil et les soins dont elle a besoin.
Les dames béguines s'entendent merveilleusement à soigner les malades...
– Et tu crois qu'elles vont nous ouvrir leur porte, en pleine nuit, alors que la ville est en révolution et que nous avons plus l'air de truands que d'honnêtes gens ? Ce sont des dames nobles pour la plupart ou appartenant à des familles riches. Leurs grandes portes doivent être soigneusement fermées avec ce qui se passe car, après tout, elles sont peut-être en danger si la populace s'en prend aux classes dirigeantes comme cela en a tout l'air !
– La populace, comme tu dis, les aime et les respecte car elles lui sont bien souvent secourables. Quant à ces grandes portes elles s'ouvriront si je vais avec vous. Mais il faut faire vite car je dois être de retour pour matines. Ces jeunes gens reviendront avec nous car bien entendu les dames béguines ne les accepteraient pas.
– Nous ne voulons pas abandonner notre maîtresse en des mains étrangères, protesta Bérenger soudain dressé sur ses ergots comme un petit coq en colère.
– Elle ne sera pas abandonnée et elle vivra. Si vous n'acceptez pas ce que je vous propose, elle mourra : choisissez mais choisissez vite !
Pour toute réponse, Gauthier alla se rasseoir dans le bateau après y avoir étendu Catherine dont il garda la tête sur les genoux. L'abbé planta sa torche à un croc de fer et rejoignit Saint-Rémy et Bérenger qui embarquaient à leur tour. Un instant plus tard, la barque reprenait sa route sur l'eau calme de la Reie en direction du sud. Le chemin à parcourir était heureusement court et fut bientôt couvert, au grand soulagement de Gauthier qui s'efforçait d'étouffer de son mieux les gémissements de plus en plus fréquents de Catherine.
Le Béguinage de la Vigne, fondé deux siècles plus tôt par la comtesse de Flandre, Jeanne de Constantinople, était un vaste enclos cerné de grands murs pardessus lesquels on pouvait apercevoir un foisonnement de grands arbres1. Il renfermait une église, vouée à sainte Élisabeth, un hospice et, alignées tout autour d'une grande prairie plantée d'arbres et de fleurs, les blanches maisons des Béguines. Chacune d'elles avait la sienne et, si elles obéissaient à l'autorité d'une supérieure que l'on appelait la Grande Dame, elles ne prononçaient pas de vœux éternels. Après deux ans de noviciat dans un couvent, elles recevaient chacune leur petite demeure et se pliaient sans autre serment à la triple règle de pauvreté, de prière et de travail.
Dans les pays de Flandres beaucoup de veuves, de filles que l'on ne pouvait marier, choisissaient le Béguinage de préférence aux couvents réguliers parce qu'il était toujours possible d'en sortir.
La barque s'arrêta sous le pont dont le grand portail d'entrée tenait toute la largeur. Les canaux de la Reie à cet endroit s'élargissaient et formaient un miroir d'eau dans lequel se miraient les longues chevelures pâles des grands saules. Le prieur des Augustins seul descendit et alla se pendre à la cloche...
Il ne fut que très peu de temps absent et revint accompagné de deux femmes en robes noires et cornettes blanches qui portaient un brancard.
1 Il n'a pas changé.
Toujours empaquetée dans son froc de moine, toujours gémissante et secouée de spasmes convulsifs, Catherine y fut couchée mais quand Gauthier et Bérenger voulurent s'atteler aux mancherons de la civière, la plus grande des deux femmes s'y opposa.
– C'est à nous de nous occuper d'elle, dit-elle calmement. Nous vous ferons savoir de ses nouvelles.
– Dieu bénisse votre charité, dame Béatrice, dit le père Cyprien, et veuille que vous n'ayez pas sujet de la regretter.
– Nous sommes pauvres et gagnons notre pain comme le plus humble manœuvrier de la ville. Qui donc pourrait nous vouloir du mal
? Aucun des ennemis de cette pauvre femme, en admettant qu'on la sache chez nous, n'oserait franchir notre seuil avec des intentions malveillantes. Je vous souhaite une bonne nuit, mes frères !
Le vantail de bois se referma. Pour la première fois depuis des mois, Gauthier et Bérenger se trouvaient séparés de Catherine et en éprouvaient une souffrance. Un moment ils restèrent là, plantés devant cette porte qu'il leur était interdit de franchir, les yeux lourds de larmes.
– Si elle allait mourir... balbutia le page. Si nous ne devions plus la revoir jamais ?...
Saint-Rémy eut un petit rire qui sonna faux mais passa affectueusement son bras autour des épaules du jeune garçon.
– Ce que j'aime chez vous c'est votre optimisme ! Vous êtes tous comme ça en Auvergne ? Il est vrai que l'admirable Arnaud de Montsalvy qui est auvergnat lui aussi ne saurait prétendre au titre de roi des joyeux lurons !
– Vous connaissez messire Arnaud ?
– J'ai cet honneur pour l'avoir vu combattre deux fois : une fois à Azincourt et une autre fois à Arras en champ clos ! Un rude jouteur, un grand guerrier... et le plus abominable caractère que je connaisse !
– Qu'il crève ! gronda Gauthier entre ses dents.
Si dame Catherine en est réduite à risquer sa vie presque chaque jour c'est bien à lui et à lui seul qu'elle le doit...
–
Puis, pour passer sa colère, il se remit à tirer furieusement sur les avirons pour regagner le couvent des Augustins.
–
Catherine n'avait rien vu, rien entendu de tout ce qui s'était passé depuis qu'on l'avait tirée de l'eau. Le peu de conscience qui lui était revenue s'était vite engloutie dans la mer de souffrance qui avec une incroyable brutalité prenait possession de son corps.
–
La chute avait endolori tous ses muscles et chacune des contractions que le processus de délivrance lui imposait la tordait comme sur un grill chauffé au rouge. Son ventre déchiré n'était qu'une douleur aiguë irradiée à l'infini.








