Текст книги "La dame de Montsalvy"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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La surprise de Philippe avait été si forte que, sans même s'en être rendu compte, il s'était arrêté, lâchant la main de son épouse qui, instinctivement, chercha, elle aussi la raison de cet arrêt inattendu.
Catherine, dont le visage s'empourprait lentement, dut supporter le poids de deux regards bien différents, puis celui d'autres encore...
Un murmure glissa sur la foule puis la voix de la duchesse s'éleva, haute et claire, déjà méprisante :
– Venez-vous, monseigneur ? On nous attend !...
Comme à regret et toujours sans cesser de fixer
Catherine, Philippe reprit la main de sa femme, se remit en marche, s'éloigna, traînant après lui la suite du cortège scintillant dont la vague aux couleurs multiples le cacha bientôt aux yeux de Catherine.
Derrière le couple ducal, le roi René et le connétable de Riche– mont, venu discuter de la rançon du royal prisonnier, passèrent, sacrifiés...
Catherine, encore bouleversée, ne les vit même pas !...
Ce fut seulement quand la traîne de la dernière dame, le plumet du dernier courtisan eurent disparu que la foule qui l'emprisonnait consentit à s'écarter, la laissant libre de rejoindre les trois hommes qui avaient dû demeurer de l'autre côté de la rue. Naturellement, l'œil perspicace de Van Eyck n'avait rien perdu de la courte scène et il ne put retenir un soupir contrarié quand la jeune femme, tremblante encore de l'émotion ressentie, jeta presque son cheval contre le sien.
– Jean, je ne peux pas rester ! Il faut que je parte ! Il faut que je sorte de cette ville sur l'heure...
– Il vous a reconnue n'est-ce pas ?
– Cela ne fait aucun doute ! Aidez-moi, Jean, je vous en supplie !
Je ne veux pas rester une minute de plus ici ! Je préfère les bois, la nuit, le froid... les loups même, plutôt qu'une heure de plus dans Lille !
Comment voulez-vous que je vous fasse sortir, mon amie ? Les portes sont closes et croyez-moi les ordres qui les maintiennent fermées sont sévères. Tenez-vous à faire courir un risque à de braves gens simplement parce que vous craignez... quoi au juste ? Que l'on vous arrête ? Vous n'avez rien fait de mal ! Que l'on essaie de vous joindre
?... Encore faudrait-il savoir où vous allez passer cette nuit ! Croyez-moi, laissez-vous conduire chez votre amie Symonne. Passez-y la bonne nuit dont ces garçons et vous-même avez le plus grand besoin.
Pendant ce temps... et dès après les cérémonies, je me rendrai au palais pour rendre compte de ma mission. Et demain, dès l'ouverture des portes, nous quitterons Lille...
– Vous ne parlerez pas de moi ? Vous le jurez ?
Le peintre eut un petit sourire si triste qu'il ressemblait assez à une grimace.
– Je pourrais m'offenser, Catherine, mais je vous vois si effrayée !
Je vous le jure ! Il ignorera que je suis arrivé ici avec vous. Venez, à présent...
Mais il était écrit que Catherine n'atteindrait pas encore la belle maison lilloise de Symonne Morel. Surgi comme par enchantement de la foule anonyme, un beau jeune homme vêtu de soie et d'or apparut soudain devant elle, s'inclina respectueusement mais ce fut à Van Eyck qu'il s'adressa.
– Si cette dame est bien, comme je le suppose, la comtesse de Montsalvy, voulez-vous, messire Van Eyck, me faire l'honneur de me présenter à elle ?
La voix du jeune homme était douce mais, derrière son élégante silhouette, celles bien moins distinguées d'une escouade de gardes se montraient. Visiblement contrarié et peut-être inquiet, le peintre ambassadeur acquiesça de mauvaise grâce.
– Si vous y tenez vraiment ! Ma chère amie, souffrez que je vous présente donc messire Robert de Courcelles, écuyer de Monseigneur le Duc... Souhaitez-vous encore quelque chose, messire Robert ?
– Non pas, messire Van Eyck et je vous remercie ! Madame, ajouta-t-il en revenant à Catherine, mon maître, très haut et très puissant seigneur Philippe, par la grâce de Dieu duc...
– Abrégeons, mon ami, abrégeons ! coupa Van Eyck impatienté.
Outre que nous savons tout cela par cœur, on gèle dans cette rue !
Comme il vous plaira ! fit Courcelles vexé. Or donc mon maître m'envoie vers vous, madame, pour vous prier de vouloir bien m'accompagner car il désire, sitôt la cérémonie terminée, avoir avec vous un moment d'entretien.
– Vous accompagner où ? demanda la jeune femme avec hauteur.
– Au palais où l'on aura pour vous toutes sortes d'égards, où l'on ne vous retiendra pas longtemps à ce que l'on m'a dit et où...
– Et où je n'irai pas, messire ! Dites à votre maître que je le salue et lui rends l'hommage dû à son rang, que je le remercie de son...
invitation mais que je suis femme, lasse car je viens d'accomplir une longue route et que je ne souhaite rien d'autre, à cette heure, que me reposer au coin d'un bon feu...
– Le feu ne manquera point, coupa Courcelles soudain très agité et j'ai reçu l'ordre de ne pas revenir sans vous !
Catherine eut un haut-le-corps et fronça les sourcils.
– Est-ce à dire que vous m'arrêtez ?
– En aucune façon mais, je l'ai dit je crois, Monseigneur souhaite vous entretenir un moment, il me l'a fait entendre et vous savez peut-
être qu'il n'admet pas que ses ordres soient discutés... ni ses invitations éludées. Venez donc sans plus vous faire prier, madame...
ou bien, si vous préférez prendre un peu de repos avant l'audience, j'aurai le devoir de vous accompagner là où vous vous rendrez, d'y attendre votre bon plaisir... et de vous ramener ensuite au palais !
Van Eyck avait suivi cette joute oratoire avec un visage de plus en plus soucieux. Quand le regard de Catherine revint à lui comme pour lui demander conseil, il hocha la tête, murmura entre ses dents :
– J'ai peur que vous ne puissiez y échapper, Catherine, sinon...
Sinon je risquerais de mettre dans l'embarras ceux qui, dans cette ville, vont me donner l'hospitalité n'est-ce pas ? J'ai parfaitement compris ! Eh bien, messire, soupira-t-elle en se tournant vers l'écuyer ducal, je crois qu'il ne me reste plus qu'à vous suivre. Mais à deux conditions.
– Lesquelles ?
– Vous éloignerez cette escorte armée qui donne à votre ambassade une bien déplaisante couleur. Je la crois inutile du moment où j'ai décidé d'accepter... l'invitation !
– C'est trop naturel ! Ensuite ?
– Mes gens m'accompagneront et attendront la fin de l'audience pour me ramener là où je vais.
– Je vais aussi avec vous ! s'écria Van Eyck.
– J'aime mieux pas. Allez plutôt chez Symonne et demandez-lui si elle veut bien nous accueillir cette nuit. Eh bien, messire, vous ne m'avez pas répondu : puis-je me faire accompagner de mon écuyer et de mon page ?
Courcelles haussa les épaules avec plus d'agacement que de courtoisie.
– On ne m'a rien dit là-dessus mais les usages de la Cour vous y autorisent et moi je n'y vois pas d'inconvénient.
– En ce cas allons ! A tout à l'heure, messire Jean, ajouta Catherine en appuyant intentionnellement sur le « à tout à l'heure ».
Puis, serrant ses mains l'une contre l'autre comme elle avait coutume de le faire quand elle sentait venir un combat ou simplement un instant critique, elle tourna la tête de son cheval vers le palais et, sans même attendre Robert de Courcelles qui n'eut d'autre ressource que courir derrière elle, la dame de Montsalvy se dirigea vers la demeure de son ancien amant, bien décidée à n'en sortir qu'avec les honneurs de la guerre.
– Ainsi, c'était bien toi ! Je ne m'étais pas trompé...
Dans la galerie étroite, presque intime sous l'éclairage doux de ses hautes bougies rouges où Courcelles avait laissé Catherine en lui recommandant d'attendre, Philippe de Bourgogne venait d'apparaître et le temps, brusquement, s'abolissait à cause de ce ton familier, de ce tutoiement affectueux qui effaçait les années..
Autre chose encore les abolissait : le fait que le Duc n'avait pas changé. Bien sûr il y avait seulement sept ans qu'ils ne s'étaient rencontrés, depuis la tragique entrevue devant Compiègne où Catherine avait, vainement, tenté d'obtenir la libération de Jehanne d'Arc. Philippe était toujours aussi mince, aussi blond, aussi noble d'aspect... Peut-être quelques plis légers s'ajoutaient-ils à sa bouche mais, en vérité, non, il n'avait pas changé et il semblait penser qu'il en allait de même entre eux... Aussi Catherine refusa-t-elle le rapprochement.
Pliant le genou dans un profond salut qui maintenait les distances, elle murmura :
– Monseigneur !...
Repoussant le cérémonial qu'elle prétendait lui imposer, le Duc fut près d'elle en trois pas rapides, la prit aux épaules pour la relever avec une force irrésistible et la maintint à bout de bras pour mieux la regarder. Elle S'étonna du changement soudain qui s'était produit en lui. Le prince froid et solennel de tout à l'heure avait complètement disparu pour faire place à un homme heureux.
– Cela existe donc les miracles ? s'écria-t-il chaleureusement.
Voilà tant d'années, Catherine, que j'implore le Ciel de te ramener à moi ! Quand je t'ai aperçue tout à l'heure, quand j'ai compris dans un éclair qu'il m'avait enfin entendu...
– Il ne vous a pas entendu, monseigneur : je ne vous reviens pas...
Sur le point de l'attirer à lui, il s'arrêta, fronçant déjà le sourcil :
– Non ? En ce cas que fait en Flandres la dame de Montsalvy... et sous des habits d'homme ?
– Il y a bien longtemps que j'ai, pour voyager, adopté ce costume infiniment plus commode qu'une robe à traîne dans les longues chevauchées. Vous le saviez, jadis...
– Soit ! Mais cela ne dit pas ce que vous venez chercher dans mes États, madame, puisque apparemment la pensée... affectueuse d'en visiter le prince ne vous était même pas venue. Répondez-moi franchement : si je ne vous avais fait chercher, vous aurais-je rencontrée ?
– Non, monseigneur. Je ne me suis arrêtée à Lille que pour une nuit...
Elle sentit alors qu'il s'éloignait d'elle. Le duc de Bourgogne venait de reparaître dans sa majesté distante et son humeur soupçonneuse. Cela n'arrangeait pas plus Catherine que l'empressement de tout à l'heure.
Quelle raison valable lui donner de ce voyage ? Fallait-il à lui aussi en dévoiler la vraie raison, ressusciter encore une fois avec des mots l'horreur du Moulin-Brûlé, retrouver la honte, avouer qu'elle s'en allait à Bruges chercher l'avorteuse qui la libérerait du fardeau tangible de sa malédiction ? Brusquement elle sourit, sachant le pouvoir de cette arme bien féminine sur Philippe. Une idée lui venait...
– Le temps d'embrasser une amie chère, simplement ! enchaîna-t-elle si naturellement que le Duc ne remarqua pas l'hésitation.
– Le nom de cette amie ?
– Dame Morel-Sauvegrain, chez qui je suis restée quelque temps à Dijon cet automne.
– Tiens donc ? Voilà une amitié que j'ignorais et qui doit être bien vive pour avoir arraché la comtesse de Montsalvy à ses montagnes d'Auvergne, à la cour du roi Charles... à un époux bien-aimé, plus aimé que ne fut jamais époux sous la lumière du soleil ! À
moins que ladite amitié ne soit que prétexte à une curiosité... peut-être profitable...
Le sourire de Catherine s'effaça. Redressant bien haut sa petite tête fière, elle planta avec indignation son regard violet dans les yeux froids du prince.
– Souffrez que je vous arrête, monseigneur ! Dans une seconde Votre Altesse va me traiter d'espionne.
– J'avoue que le mot me venait à l'esprit, fit-il avec un petit rire déplaisant. N'appartenez-vous pas corps et âme à l'ennemi ?
– L'ennemi ? Le duc de Bourgogne semble faire bon marché de ce fameux traité d'Arras si cruel au cœur de tout bon sujet du roi Charles ! J'avais entendu dire que les ennemis de Votre Seigneurie se cherchaient plutôt, à présent, de l'autre côté de la Manche et que les fleurs de lys de France et de Bourgogne avaient désormais le droit de pousser de conserve. Me serais-je trompée ?
– Non pas ! Le traité a trop d'avantages pour que je le dédaigne.
– C'est encore heureux !
Le ton était si raide que, malgré lui, Philippe se mit à rire : Il semble que vous n'ayez pas changé, comtesse ! Vous possédez toujours au suprême degré l'art, si féminin, de retourner les rôles et de vous faire accusatrice pour éviter d'être accusée. Pourtant... vous ne vous en tirerez pas si aisément. Je veux savoir pourquoi vous êtes allée à Dijon et pourquoi vous suivez à présent dame Symonne jusqu'ici.
– Messire de Roussay qui a escorté jusqu'ici le roi de Sicile n'a-t-il rien dit de ce qui s'était passé certain soir, dans la tour Neuve, voici quelques semaines ? N'a-t-il rien dit d'une tentative d'assassinat perpétrée contre la personne du Roi ?...
– Si fait ! C'est même la première raison qui m'a poussé à le faire venir ici. Le danger avait été trop grand et la réussite d'un tel projet pouvait avoir des conséquences dramatiques. Mais comment pouvez-vous savoir cela, vous ?
– Simplement parce que j'étais au palais ce soir– là. La Très Haute Dame Yolande, duchesse d'Anjou et mère du roi René, dont je suis dame d'atours m'avait chargée, puisque je me rendais en Bourgogne au chevet de ma mère mourante, de m'assurer que son fils était bien traité et ne souffrait de rien de plus que de la privation de liberté. Le ciel a voulu que je me trouve là... juste à temps pour constater que messire de Roussay montait bonne et sûre garde.
– Alors pourquoi ne m'en a-t-il rien dit ?
– Parce que je l'en avais prié. Nous sommes de vieux amis, vous le savez bien, monseigneur et... je ne voulais pas réveiller certains souvenirs dans la mémoire de Votre Altesse au simple bruit de mon nom... sans doute parce que j'ignorais comment ils seraient reçus. En se taisant, Jacques s'est comporté à la fois en bon serviteur de son duc... et en fidèle ami.
– Votre mère est morte ? Je l'ignorais...
– Elle repose désormais à Châteauvillain, chez dame Ermengarde qui l'avait accueillie en amie.
Le son de la dernière parole s'éteignit. Vint un silence troublé seulement par le crissement léger des poulaines de Philippe qui s'était mis à marcher lentement le long de la galerie, les mains nouées derrière son dos. Au bout d'un moment qui parut interminable à Catherine, il murmura :
– C'est encore un de vos talents cela : vous créer des amis à toute épreuve ! Comment faites-vous ?
– La recette est simple, monseigneur. Il suffit d'aimer...
– Le mot est trop grand.
– Pourquoi ? J'ai toujours pensé que l'amitié c'était l'amour privé de ses ailes, l'amour... quotidien, paisible, dévoué, et qui, débarrassé de la chair et de ses outrances, ne ment jamais, ne blesse jamais !
– Vous en parlez comme une prêtresse de son dieu ! fit-il avec un peu d'agacement. C'est un culte, ma parole, et j'imagine que c'est ce culte qui vous a jetée sur les chemins impossibles de l'hiver pour passer... une seule nuit chez une amie ? J'avoue que j'ai peine à y croire.
– C'est normal. J'ajoute qu'en venant chez Symonne je comptais joindre l'agréable à l'utile. Je souhaitais, en effet, m'assurer, avant de retourner vers les miens, et afin que je puisse considérer ma mission comme entièrement remplie, que le roi René recevait du grand-duc d'Occident l'accueil que l'on doit à un cousin et que plus aucun danger ne le menaçait.
Catherine avait débité son énorme mensonge avec un aplomb et un calme qui la surprit elle-même. C'était presque trop parfait et elle craignit un instant que cela ne ressemblât un peu à une leçon soigneusement apprise. Mais Philippe était trop occupé à se mettre en colère pour s'en apercevoir.
– L'accueil que l'on doit à un cousin ? Ma parole, cette péronnelle me prend pour un boutiquier ? Ah çà, madame de Montsalvy, imaginez-vous qu'un duc de Bourgogne puisse attendre de quiconque un conseil sur sa façon de recevoir ?...
– Ce n'est pas cela...
Non ? Alors quoi ? Vous vouliez voir si je n'avais pas fait venir votre précieux roitelet pour l'égorger au coin d'un bois ou bien lui offrir une coupe de mon merveilleux vin de Beaune déshonoré par un poison ?...
Et d'abord, pourquoi vous intéressez-vous à ce point à ce benêt ? Vous l'aimez peut– être ?
Le long visage vexé de Philippe avait quelque chose de comique et Catherine se permit un sourire :
– Je l'aime... bien ! C'est un ami !
– Encore !... En ce cas pourquoi n'êtes-vous pas venue avec lui ?
Dame Morel faisait partie de son escorte...
– Elle me l'avait offert mais j'étais malade alors, incapable de voyager. Je suis restée tranquillement chez elle jusqu'à mon rétablissement et...
– ... et à présent vous voilà ! Pour une seule nuit ? Et... où comptez-vous aller demain ?
– Mais... je l'ai déjà dit, monseigneur : je rentre chez moi près des miens...
– À Montsalvy ?
– À Montsalvy !
– Où, j'imagine votre époux vous attend avec impatience ?
Une aigreur jalouse perçait dans la voix du Duc. C'était un nouveau piège à éviter. Calmement, Catherine hocha la tête.
– Mon époux sert le Roi... et le Roi doit être encore dans les États du comte de Foix.
– Ce qui veut dire que messire Arnaud doit se trouver lui aussi quelque part dans le sud. Vous n'êtes donc pas si pressée de rentrer, madame, et puisque vous avez pris tant de risques, dépensé tant de temps et de fatigue pour le service de René d'Anjou, vous souffrirez bien d'en dépenser un peu pour celui d'un... ancien ami ? Ou bien n'y a-t-il point de place pour moi dans l'ordre de votre chevalerie personnelle ?
Catherine plongea dans une profonde révérence destinée surtout à dissimuler son embarras. Elle ne s'en tirerait pas aussi facilement qu'elle l'avait espéré.
– La première place... toujours... a appartenu à Votre Seigneurie !
– Eh bien prouvez-le-moi !
– De quelle manière ?
– En participant tout à l'heure au banquet des Rois. On va vous conduire à un appartement où vous pourrez faire toilette...
– Mais, monseigneur...
– Pas de mais ! Je ne l'accepterai pas. Ce soir vous serez mon hôte pour la dernière fois peut-être. Si vous tenez tant à passer une nuit chez dame Morel vous y passerez celle de demain. Mais cette nuit des Rois je la réclame pour... la Bourgogne. Ainsi vous pourrez retrouver d'un seul coup beaucoup d'anciens amis...
– Mais c'est impossible ! Comment faire accepter à la duchesse votre épouse la présence à sa table d'une...
– ... ancienne maîtresse ? Il faudrait pour cela qu'elle vous connaisse. En outre, il y a beau temps que ce genre de chose ne la trouble plus. Elle n'aime au monde que son fils et Dieu !
– Peut-être parce que vous ne lui permettez d'aimer que son fils et Dieu ?...
– Elle est bien trop grande dame pour la chaleur de l'amour. Son corps m'a donné un fils vigoureux mais ne semble pas disposé à m'en donner d'autres ! Au surplus, et si je vous ai bien comprise, n'êtes-vous pas, en quelque sorte, ambassadrice de la reine Yolande auprès de son fils ? Dès lors rien de plus naturel que votre présence. Vous avez pu voir d'ailleurs que le connétable de Richemont est aussi de mes hôtes. Vous êtes également amis je crois ?
– Très !... soupira Catherine en se demandant quel accueil allait lui réserver le Breton. Mais... j'aimerais autant ne pas le rencontrer ici
!
Le sourire qui était revenu sur le visage de Philippe se fit sardonique.
Pourquoi donc ? Vous craignez qu'il ne rap porte au seigneur de Montsalvy votre présence à notre cour ? Quelle idée ! Un ambassadeur n'a pas de ces craintes. Et puis, Richemont n'est pas fort bavard ! Acceptez-vous ?
– C'est un ordre ?
– Mais non... une simple prière-
Mais une prière qu'il eût été vraisemblablement dangereux d'ignorer. Et puis, Catherine avait trop l'expérience des mauvais tours que Philippe, sous les dehors de la plus exquise courtoisie, s'entendait comme personne à machiner pour ne pas sentir où se trouvait son intérêt. Il fallait accepter... ou feindre d'accepter.
Elle le fit dans une révérence protocolaire se bornant à prier seulement qu'on lui permît de rejoindre ses bagages chez Symonne afin de s'y préparer pour le banquet. Mais le Duc refusa.
– Il ne saurait être question de demi-mesures, madame. Je désire que vous soyez pour cette nuit entière l'hôte de ce palais. Après tout, je ne vous demande rien... qu'un peu d'illusion : je veux m'imaginer un instant que, par la magie des Trois Rois, le temps est revenu. Je vais vous faire conduire à votre appartement...
Il frappa dans ses mains et presque aussitôt un homme portant les nouvelles couleurs du Duc, gris et noir, en épais satin brodé d'or apparut, s'inclina silencieusement.
– Conduisez la comtesse de Montsalvy à l'appartement que j'ai donné ordre de préparer. Quant à vous, madame, nous nous reverrons.
Dans un moment j'enverrai vous chercher celui qui sera, pour ce soir, votre chevalier servant, pour qu'il vous mène à table. Rassurez-vous, ajouta-t-il avec un sourire, ce sera encore un ami-Tout en suivant son guide, Catherine commença par le prier de prévenir son écuyer et son page mais il lui fut répondu que les deux jeunes gens avaient été conduits quelques minutes plus tôt chez dame Morel-Sauvegrain puisqu'ils n'avaient aucun service à assurer ce soir auprès de leur maîtresse... Décidément, Philippe ne laissait rien au hasard...
Lorsque après une infinité de couloirs, de galeries, de passages et d'escaliers son guide ouvrit une porte épaisse et basse puis s'effaça pour la laisser passer, Catherine, lorsqu'elle eut franchi le seuil qui lui parut celui d'une aurore, s'arrêta, médusée, doutant du témoignage de ses yeux... La chambre qu'elle découvrait, joyeusement éclairée par le grand feu flambant dans la cheminée de pierre blanche et par une forêt de bougies roses, c'était la sienne ! C'était exactement la chambre qui avait été décorée pour elle à Bruges, celle où elle avait connu tant de nuits d'amour avec Philippe, qu'elle avait quittée huit ans plus tôt pour s'en aller au chevet de son fils mourant et où, jamais, elle n'était revenue.
Comme dans un rêve, elle s'avança sur les épaisses fourrures blanches jetées sur le dallage, détaillant avec stupeur le merveilleux velours de Gênes rose des tentures, les meubles d'argent, les chandeliers massifs, les grands lis des vases, les miroirs et même, timbrant la hotte de la cheminée, les armes qu'au temps de son règne elle s'était choisies : la chimère bleue sur champ d'argent... Tout était exactement semblable au décor dont elle gardait encore le souvenir si vivant, tout jusqu'à la robe de satin blanc brodée de perles étalée sur la courtepointe rose et argent. Tout ce qu'elle avait laissé à Bruges... et qu'elle retrouvait à Lille...
L'évocation fut si précise, si vivante qu'instinctivement Catherine se tourna vers la petite porte à demi cachée par les rideaux du lit et qui menait à la pièce des bains, s'attendant à la voir s'ouvrir et Sara apparaître sur le seuil... Pour échapper à ce qu'elle crut être une hallucination, elle ferma les yeux, appuyant même ses mains sur ses oreilles pour mieux isoler son esprit, essayant de calmer l'émotion soudaine qui accélérait les battements de son cœur. Mais quand elle ouvrit les yeux, quand ses mains retombèrent, tout était encore semblable... à une seule exception près : en face d'elle le miroir vénitien lui renvoyait l'image grise et terne d'un jeune homme aux houseaux tachés de boue, au visage pâle sous les plis du chaperon défraîchi, un jeune homme qui jurait effroyablement avec cette chambre précieuse dans laquelle il semblait ne pouvoir se résoudre à s'avancer.
Deux femmes surgirent alors sans que Catherine sût dire d'où elles apparaissaient, deux femmes à la peau sombre, vêtues de blanc, des esclaves peut-être achetées à Venise ou à Gênes et amenées jusqu'aux rives de la mer du Nord. Philippe, elle le savait depuis longtemps, appréciait leurs services attentifs et pratiquement muets... Elles saluèrent profondément puis, avec de grands rires neigeux qui illuminaient leur teint luisant, elles s'emparèrent de Catherine et en un rien de temps la débarrassèrent de son attirail de coureur des grands chemins.
Les houseaux, les chausses collantes, le pourpoint, le camail qui enserrait la tête, la chemise, tout vola, tout disparut comme par enchantement et le miroir cette fois rendit à Catherine une autre image d'autrefois : celle de sa nudité sensuelle et grande sur laquelle les mains noires, avec des gestes émerveillés, étalaient le manteau fabuleux des cheveux d'or dénoués.
Et puis ce fut le bain parfumé de verveine, ce bonheur délicieux oublié depuis longtemps et qui vint à bout de sa dernière réticence.
Avec un soupir voluptueux, Catherine s'abandonna à sa chaleur odorante, laissant l'eau verte imprégner sa peau, l'assouplir, en faire glisser la poussière, la sueur et la fatigue... Il y avait si longtemps qu'elle n'avait connu un luxe aussi raffiné car même son beau château de Montsalvy ne lui offrait rien de tel...
Elle se sentit si bien, tout à coup, si détendue qu'elle en perdit la notion du temps. Les yeux clos, elle laissait son corps, délivré de toute pesanteur, flotter dans l'eau caressante. C'était, en vérité, un bain miraculeux car il rejetait pour un temps les soucis, les idées sombres, la peur du lendemain et en même temps rendait à Catherine le goût de la féminité, le désir d'être heureuse encore...
Sur le point de s'endormir, elle se laissa soulever hors du bain, envelopper dans une fine toile de Frise chauffée devant le feu, essuyer... Puis les mains noires qui, brusquement, lui rappelèrent Grenade et les soins minutieux de Fatima, se mirent à oindre et à masser sa peau qui redevenait miraculeusement souple et douce. On la parfuma – et ce parfum bien sûr était celui-là même dont elle avait usé jadis, coûteuse composition apportée du Levant par les caraques ventrues des marchands – on brossa longuement ses cheveux qui sous les mains habiles des baigneuses reprirent tout leur éclat mais, à la grande surprise de Catherine on ne les recoiffa pas en nattes serrées capables de supporter le poids et les épingles d'un hennin. Les servantes se contentèrent de les relever et de les emprisonner dans une large résille de perles fines qui en ramenait la longueur au milieu du dos.
De même, aucune chemise ne lui fut offerte et la robe de satin blanc glissa comme de l'eau fraîche tout le long de son corps. C'était une très grande robe, ceinturée juste sous la poitrine par une torsade de perles, avec de larges manches qui glissaient sur les bras nus et les découvraient facilement. Le décolleté en était si généreux qu'il encadrait plus qu'il ne cachait les seins de la jeune femme dont les pointes roses effleuraient le tissu. Des bas de soie attachés au-dessus du genou par des jarretières de dentelle et des petites pantoufles de satin blanc complétèrent cette toilette étrange. Mais quand les deux femmes sombres la prenant chacune par une main la ramenèrent dans la chambre rose et la posèrent devant le miroir, Catherine, inquiète et séduite, découvrit le reflet d'une princesse de légende... et aussi que le temps, les
souffrances et l'adversité avaient été sans pouvoir sur sa beauté : elle était plus royale que jamais.
Surprise, un peu éblouie aussi, elle prit plaisir, malgré elle, à se contempler ainsi un instant. Dans les profondeurs du palais, une musique lointaine et joyeuse se faisait entendre. La fête sans doute était commencée et l'on allait venir la chercher...
Une angoisse brusquement lui serra la gorge. Cette robe qui la déshabillait plus qu'elle ne la vêtait n'était pas faite pour subir les regards d'une foule. Philippe pensait-il donc l'exposer ainsi à demi-nue aux regards de ses invités, à ceux de son épouse, de René d’
Anjou, d'Arthur de Richemont ?... À aucun prix elle n'y consentirait
!...
Un soupir la fit retourner brusquement et elle vit qu'il était là. Tête nue, vêtu d’une longue robe noire qui l’emprisonnait de la nuque aux talons mais sur laquelle brillait une fabuleuse Toison d’ Or, il se tenait debout à quelques pas d'elle, bras croisés, adossé au chambranle de la porte. Il la regardait sans rien dire mais l'expression affamée de ses yeux était plus éloquente qu'une prière :
– Jamais tu n'as été si belle !... murmura-t-il et sa voix était si lourde de passion contenue que Catherine se sentit frémir mais avec l'insidieuse sensation de plaisir dont aucune femme, même la plus fidèle, ne peut se défendre en face d'un homme qu'elle sait tenir en son pouvoir. Jamais je ne t'ai autant aimée ! Tu ne sauras jamais à quel point je t'aime !
Il n'avait pas fait un mouvement, pourtant elle recula d'un pas comme devant un danger.
– Que veut dire cela ?
– Rien. Je t'aime...
– Mais enfin, vous m'aviez annoncé un ami... pourquoi êtes-vous ici ?
– Parce que je t'aime...
– Mais le banquet... la fête des Rois !
– Tu n'iras pas... et moi non plus ! Les Rois, les ducs, les princes souperont sans nous ! Moi, cette nuit, je ne veux qu'une reine... toi !
Je t'aime !
Appuyée contre une crédence, elle crispa ses doigts sur l'argent glissant, ferma les yeux pour résister au vertige qui montait. C'était comme si un abîme s'ouvrait soudain devant ses pas, un abîme où, tout à coup, elle mourait d'envie de se jeter... Elle tenta héroïquement de s'en défendre.
– Ce n'est pas vrai !... fit-elle d'une voix si faible qu'elle l'épouvanta. Vous avez une épouse, des maîtresses sans nombre, des bâtards... que venez-vous me parler d'amour !
– Parce que j'en ai le droit. Parce que je n'ai jamais aimé que toi...
– C'est impossible !...
– Crois-tu ?... Regarde cette chambre, ta chambre, celle où tu m'as donné tant de bonheur, celle où je t'ai aimée sans jamais arriver à l'assouvissement.
– Ce n'est pas ma chambre. Nous ne sommes pas à Bruges !
– En effet. Pourtant elle existe partout, cette chambre, dans tous mes palais je l'ai fait reproduire minutieusement, amoureusement...
Cette fois elle rouvrit les yeux, de larges yeux effarés si dilatés qu'il se mit à rire.
– Non, je ne suis pas fou ! Va à Bruxelles, à Dijon, à Hesdin, sans parler de Bruges, bien sûr, où ta maison demeure intacte, partout tu la retrouveras... comme tu retrouveras cette image.
Vivement il alla jusqu'à l'un des panneaux de velours, appuya sur un motif invisible et le mur s'ouvrit découvrant un grand portrait que Catherine considéra avec stupeur car non seulement elle ne l'avait jamais vu mais encore elle n'en soupçonnait même pas l'existence.
Une lente rougeur envahit son visage, son cou, sa gorge car le long panneau de peuplier la montrait nue, une rose à la main à l'exception d'un seul bijou ; une chaîne de rubis soutenant le bélier de la Toison qui semblait naître de l'or frisé de sa touffe féminine.








