Текст книги "Le Voleur d'Or (Золотой вор)"
Автор книги: Марсель Аллен
Соавторы: Пьер Сувестр
Жанр:
Иронические детективы
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– Que dis-tu ? Comme j’ai tué l’autre ! Qu’est-ce que cela signifie ?
La terreur donnait des forces à M me Drapier.
D’une voix haletante, au paroxysme de l’émotion, elle exprima nettement sa pensée :
– Oui, fit-elle, je sais ce que tu as fait… Je connais ton mensonge, je n’ignore point que la fameuse nuit du crime, la nuit à l’issue de laquelle on a trouvé Firmain, le valet de chambre assassiné, tu ne t’es pas couché dans ton lit. C’est donc que tu étais dans ton cabinet de travail avec Firmain, avec la victime… J’ai compris cependant qu’il était dangereux pour toi de le reconnaître, de l’avouer, parce que l’avouer c’était… te reconnaître coupable… Précisément, pour faire croire aux domestiques que tu avais couché dans ta chambre, j’avais, moi, défait ton lit !
« J’étais seule à le savoir ! Or, n’as-tu pas profité de cette circonstance et de cet incident absolument imprévu pour affirmer que tu t’étais couché ? Tout le monde t’a cru, moi seule je savais… Je sais que c’était un mensonge… et c’est pour cela que j’ai peur de toi !
Léon Drapier était devenu très pâle. Il interrogea, faisant sa voix aussi douce que possible :
– Pourquoi as-tu peur de moi à ce propos ?
M me Drapier eut un rire de folle.
– Parce que les criminels, lorsqu’ils se sentent découverts, cherchent à faire disparaître tous les témoins de leur crime. Tu es au courant, tu sais que je connais la vérité, tu as cherché à me tuer pour m’obliger à me taire !
Accablé, Léon Drapier prenait sa tête dans ses mains :
– Mon Dieu, mon Dieu ! balbutia-t-il, tout m’accable, décidément… Quand je pense que ma femme elle-même en est à m’accuser, à me croire coupable !… Non, non !… C’est trop horrible !… Je ne peux plus lui cacher la vérité, il faut que je lui dise, elle me pardonnera !
Léon Drapier s’était remis à genoux devant sa femme.
– Eugénie !… Eugénie !… supplia-t-il, si je suis un mari coupable, ce n’est pas dans le sens que tu crois ! Si j’ai commis une faute, elle n’est pas comparable à celle que tu me reproches. J’ai pu être léger, inconscient à ton égard, mais je ne suis pas un criminel, ce n’est pas moi qui ai assassiné le valet de chambre Firmain, pour cette bonne raison que, depuis la veille au soir, j’avais quitté la maison et que j’étais ailleurs ! J’ai appris le drame horrible qui s’était passé quand je suis rentré rue de l’Université, le lendemain matin, lorsqu’on est venu me chercher à l’hôtel des Monnaies.
« C’est pour cela que tu as trouvé mon lit non défait, et c’est pour cela que j’étais obligé de dire que je n’avais rien entendu des bruits qui t’avaient surpris dans l’appartement, pour cette bonne raison que je n’y étais pas !
– Où étais-tu donc ? ajoutait M me Drapier, qui semblait n’écouter qu’avec méfiance le récit de son mari.
Léon Drapier hésitait.
– Écoute, fit-il. Lorsque, dans la soirée qui précéda la matinée tragique, je vis pour la première fois ce domestique que tu avais engagé, j’eus un pressentiment qu’hélas rien ne justifiait. Cet homme, nous l’avons remarqué ensemble, tu en as convenu toi-même, n’avait pas l’air d’un domestique ordinaire. Je l’ai pris pour un espion, pour un mouchard, comprends-tu ?
– Je ne comprends rien ! articula M me Drapier, dont le visage stupéfait disait qu’elle exprimait la vérité.
– Tu ne peux pas comprendre, en effet, reconnut Léon Drapier. Pourtant, voici ce que j’ai fait. J’imaginais que, d’accord avec la tante Denise, tu me faisais suivre, épier, que tu voulais connaître mon existence privée, savoir…
– Savoir quoi ?
– Eh parbleu ! hurla Léon Drapier, savoir que j’avais une maîtresse !… et pourquoi je découchais si souvent !
Le visage de M me Drapier devint livide.
Sa poitrine se souleva, un sanglot monta dans sa gorge, cependant que ses yeux se révulsaient, ses poings se crispaient sur la soie du fauteuil dans lequel elle était assise.
– Une maîtresse ! articula-t-elle enfin. Il avait une maîtresse ! Ah mon Dieu !… mon Dieu !… C’est épouvantable, c’est affreux, tout s’écroule, mon bonheur, ma vie brisée !
Elle balbutiait, quelque temps encore, des paroles indistinctes. Des larmes tièdes coulaient lentement le long de ses joues.
Léon Drapier, cet aveu effectué, se sentait plus tranquille, plus calme. Il s’attendait à une explosion de colère de la part de sa femme, il n’en était rien.
Eugénie Drapier, toutefois, insista à nouveau.
Elle scrutait du regard son mari, puis lentement, le fixant dans les yeux, elle articula :
– Ce n’est pas vrai, tu n’as pas de maîtresse !… Tu mens en prétendant que tu es allé te coucher chez cette femme, la nuit du crime… Je suis sûre que tu as tué Firmain, et ce n’est pas tout, ce ne doit pas être ton seul meurtre !
– Elle est folle ! hurla Léon Drapier.
– Je ne suis pas folle ! interrompit sa femme. Regarde au surplus tes mains pleines de sang, ton visage tailladé de cicatrices qui saignent encore. Tes vêtements déchirés !… Qu’est-ce que tout cela signifie ? Il faut que je sache, parle !
Léon Drapier haussait les épaules.
– Ma pauvre Eugénie, fit-il, tais-toi, au nom du ciel ! Tais-toi et écoute !… Je vais te dire ce qui s’est passé. Ces écorchures, ces cicatrices, je viens de me les faire dans l’hôtel des Monnaies, alors qu’en compagnie de Mix, nous cherchions dans les caves à découvrir le mystérieux voleur de pièces d’or.
« Afin de passer inaperçus du personnel parmi lequel nous croyons que se trouve le coupable, nous nous sommes introduits en cachette dans l’hôtel des Monnaies. Nous avons grimpé sur les toits à la manière des cambrioleurs et des acrobates. Je n’ai pas l’habitude de ces choses. Je me suis blessé à plusieurs reprises, le sang qui souille mes mains et mon visage, c’est mon sang à moi, c’est bien mon sang, non pas celui d’un autre…
Eugénie Drapier haletait à ces paroles, elle répéta :
– C’est bien ton sang… Tu n’as pas tué ?
– Je n’ai pas tué !
– Tu me le jures ?
– Je te le jure, sur ce que j’ai de plus sacré au monde !
D’une voix sifflante, M me Drapier articulait alors :
– Sur ce que tu as de plus sacré et de plus cher, sur la tête de ta maîtresse ?
– Non, fit tristement Léon Drapier, ma pauvre femme !
Mais désormais, le directeur de la Monnaie s’arrêtait de parler et demeurait atterré, stupéfait.
Sa femme, qui jusqu’alors semblait larmoyante, plutôt terrassée par le chagrin que surexcitée par la colère, venait de se dresser brusquement.
Ses traits se contractaient, des flammes sombres s’allumaient sous ses prunelles et tout son corps tremblait de colère.
– Misérable ! hurla-t-elle. Être infâme !… immonde ! Canaille, oui, canaille !… Oh, c’est honteux !… honteux !… lâche, indigne… de m’avoir trompée comme tu l’as fait !… C’est abominable de t’être joué de moi !… Depuis que nous sommes mariés… Odieuse comédie du mensonge et de duplicité !… Et moi qui t’aimais tant !
Elle réprimait un sanglot, maintenant son cœur, qui battait dans sa poitrine, sous l’effort de ses mains glacées, puis elle reprit :
– J’aurais peut-être pardonné le crime, mais jamais, au grand jamais, je ne pardonnerai la trahison infâme qui fait que tu as donné ton cœur, ton amour, à une autre qu’à moi !…
Elle semblait une furie. Hors d’elle-même, elle hurla encore :
– Son nom ? Comment est-elle cette femme ? Je veux la voir… Je veux lui parler… Je l’arracherai à toi !… Je te reprendrai !
Bravement, d’une voix sifflante, Léon Drapier articula :
– Elle n’est plus… Elle est morte… Elle s’appelait Paulette de Valmondois !
À ces mots, il sembla que la colère d’Eugénie Drapier tombait soudainement. Et tout d’un coup, la femme pieuse qu’elle était se releva, reprit le dessus.
Eugénie Drapier s’était tue subitement, elle se signa et articula :
– La malheureuse ! La paix soit avec elle !
Et, dès lors, l’épouse outragée se laissait choir sur le fauteuil qu’elle venait de quitter, elle se prit la tête entre les mains, réfléchit longuement.
Léon Drapier n’osait troubler son silence, il restait devant elle, atterré.
Eugénie Drapier reprit enfin :
– Je me souviens avoir lu le dramatique décès de cette malheureuse. Les journaux en ont parlé, je sais ce qui s’est passé.
« Léon, il va falloir écouter la voix de ta conscience, car quelque indigne qu’ait été cette femme, c’était une créature humaine, une créature de Dieu… Elle ne t’aurais point connu que peut-être elle ne serait point morte…
Léon Drapier protestait, indigné :
– Mais je ne comprends pas ce que tu veux dire ! Je n’y suis pour rien !… En aucun cas…
M me Drapier se levait.
Cette scène tragique avait duré fort longtemps, et déjà l’aube pâle éclairait de ses rayons blafards l’intérieur de cette chambre à coucher où venait devoir lieu la tragique altercation.
Eugénie Drapier, désormais raide comme un automate, était allée dans le cabinet de toilette voisin.
Elle ouvrait une grande armoire, en sortait un vêtement sombre, un manteau qu’elle jetait sur ses épaules. Avec des gestes machinaux, elle prenait sur une étagère un carton dont elle extrayait un chapeau qu’elle ajustait hâtivement sur sa chevelure, dont l’ordonnance était quelque peu défaite, puis elle revint dans la chambre où était resté son mari écroulé sur le sol, en proie, non point à la plus grande agitation, mais à la stupéfaction la plus profonde.
À cet homme qui était terrassé, qui demeurait inerte, Eugénie Drapier déclara d’un ton calme, net et précis :
– Je m’en vais, adieu !
Léon Drapier la considéra d’un air égaré.
– Vous partez, dit-il, pourquoi ?
– Parce que, déclara nettement Eugénie Drapier, tout est irrémédiablement fini entre nous. Ne croyez pas que j’agis à la légère ; si j’ai pris cette décision rapidement, elle est en tout cas profondément enracinée dans mon cœur, rien au monde ne pourrait me faire modifier ma façon d’agir !
– Vous quittez votre demeure ? interrogea encore Léon Drapier, dont la voix se couvrait de sanglots, vous quittez votre mari ?…
Déjà Eugénie Drapier était sur le pas de la porte. Il semblait que c’était une autre femme, son visage affectait une impassibilité absolue, ses yeux ne regardaient plus, ils étaient, semblait-il, perdus dans un rêve lointain et on avait l’impression que cette femme, désormais, était insensible à tout ce qui se passait autour d’elle, qu’elle poursuivait un but, une idée fixe…
Mais quel était ce but ?
Quelle était cette idée fixe ?
Léon Drapier, qui n’avait pas encore pu croire à la décision de sa femme, bondit soudain en la voyant près de la porte.
– Non ! non ! hurla-t-il. Je ne veux pas que vous partiez ! Restez, je vous en supplie ! Sans doute j’ai des torts effroyables à votre égard, mais je me repens… À tout pécheur miséricorde ! Eugénie, je vous en supplie, soyez bonne… Pardonnez !…
La voix sèche et glaciale d’Eugénie rétorquait :
– Pour la dernière fois, Léon Drapier, je vous dis ceci : vous avez fait à mon cœur la blessure la plus inguérissable qu’il soit possible de faire à un cœur comme le mien. Dussé-je vivre cent ans, je souffrirai toujours comme je souffre aujourd’hui.
« Il n’est pas de pardon possible entre nous, rien ne saurait vous arracher mon pardon !
– Eugénie !… Eugénie ! clamait désespérément Léon Drapier.
Mais c’était en vain ; sa femme venait de se retirer, elle refermait doucement la porte de la chambre dans laquelle le malheureux homme demeurait abasourdi.
Léon Drapier, se traînant sur le tapis, gémissant, sanglotant, écouta…
Le bruit des pas de sa femme allait en s’éloignant. Il entendit qu’elle parcourait la galerie.
– Ce n’est pas possible ! songeait-il, elle n’osera pas ! Elle va avoir un instant d’hésitation lorsqu’elle se trouvera sur le seuil de la porte, puis elle rebroussera chemin… Oh ! seulement qu’elle s’arrête une seconde, et je suis sûr de le reconquérir !
Mais au fur et à mesure qu’il écoutait, Léon Drapier sentait de grosses gouttes de sueur perler à son front.
– Mon Dieu ! balbutia-t-il, j’entends la porte qui s’ouvre… Elle se referme… Elle est partie !… Partie !… Mon Dieu ! mon Dieu !…
Rue de Vaugirard, tout à l’extrémité des fortifications, la foule, ce matin-là, était nombreuse, affairée.
La grande artère parisienne, une des plus longues de la ville, était parcourue en tous sens par des tramways électriques, des voitures de livraison, des voitures automobiles. Sur les trottoirs, les gens allaient et venaient, employés pressés de se rendre à leur travail, écoliers et gamines, musant le long des boutiques ; nullement désireux, semblait-il, d’être exacts au rendez-vous de l’instituteur.
Parmi cette foule populaire se glissait une femme, une dame, dont la tenue élégante, quoique peu voyante, attirait l’attention.
Dans ce quartier bien populaire, et surtout à une heure aussi matinale, on n’avait pas l’habitude de croiser des personnes aussi bien habillées.
Quelques ménagères, marchandes de quatre-saisons, qui bavardaient sur le trottoir, la désignaient du coin de l’œil :
– Quelque bourgeoise qui vient de faire la bombe ! disait-on.
Et, d’un geste expressif, l’une de ces femmes désignant le visage aux traits fatigués de la personne qui passait, ajoutait :
– Sûr que ç’en est une qui ne s’est pas couchée de la nuit !
La passante, toutefois, n’écoutait pas, elle ne remarquait point qu’elle était observée.
Elle suivait la rue de Vaugirard à pas précipités. Quelques instants auparavant, elle avait abandonné le taxi-automobile qui l’avait amenée jusque-là et, au frémissement nerveux de son pas, il semblait qu’elle était heureuse de marcher, d’agir.
Au bout de quelques instants, elle s’arrêtait à l’angle d’une rue privée.
La plaque d’émail bleue indiquait : « Impasse de Vaugirard, voie interdite aux véhicules ».
Sans la moindre hésitation, cette personne s’engageait dans cette impasse, longeait des murs mal entretenus, ravinés en maints endroits, couverts de mousse.
Cette personne connaissait certainement cette impasse, car, à un moment donné, elle traversait l’étroit passage et, s’arrêtant devant une petite porte noire et basse, sonnait puis attendait quelques instants.
La porte s’ouvrit, une vieille femme apparut.
– Dites-moi, interrogea aussitôt l’arrivante, je voudrais voir d’urgence sœur Sainte-Eudoxie ?
Le visage de la vieille femme qui ouvrait la porte exprima une soudaine inquiétude.
– Mon Dieu ! mon enfant, que dites-vous là ? Il ne faut jamais parler de sœur Sainte-Eudoxie !
La visiteuse s’excusait.
– Je vous demande pardon, ma mère, j’avais oublié, en effet, que vous êtes des persécutées !
La vieille femme hochait la tête en silence, puis, regardant attentivement la visiteuse à travers ses lunettes qu’elle venait d’ajuster, elle articula non sans une certaine surprise :
– Mais je ne me trompe pas ! C’est bien la petite Eugénie Drapier que j’ai devant moi ?
– C’est bien elle, en effet, et je vous reconnais, ma mère.
– Chut ! mon enfant, chut ! Taisez-vous ! On n’aurait qu’à nous entendre…
La vieille femme, alors, mystérieusement, faisait signe à la passante d’entrer.
C’était bien, en effet, Eugénie Drapier qui, trois quarts d’heure après avoir quitté son mari, était venue frapper à la porte de cette étrange maison où on la recevait si mystérieusement.
La vieille femme refermait prudemment le lourd battant de bois, puis Eugénie Drapier traversait un jardinet au fond duquel se trouvait une vaste maison aux apparences délabrées.
Il semblait qu’en maints endroits on avait tenté des réparations et que l’architecte ou le maçon s’était découragé à l’idée de l’importance des travaux qu’il faudrait faire pour remettre complètement en état ce vieil immeuble tout décrépi.
– Venez par ici, mon enfant, faisait la vieille femme, cependant qu’avec Eugénie Drapier elle s’approchait de la maison et lui désignait du geste la toiture.
– Voyez, lui dit-elle, à l’endroit où il y a cette grande tache de plâtre, nous avons dû démolir notre petit clocher, et surtout enlever la croix. De la sorte, souffla-t-elle à l’oreille de la jeune femme, la justice ignore que c’est l’ancien couvent de nos sœurs que nous avons racheté, elle ignore surtout que la supérieure de l’ordre des carmélites est revenue ici avec quelques-unes de ses filles les plus dévouées dont je fais partie…
– Je savais tout cela, ma mère, articula Eugénie Drapier, et c’est pour cela que je suis venue vous voir.
– Vous avez bien fait, mon enfant, mais il faut être prudente et ne jamais demander, lorsque vous frapperez à la porte, à voir la sœur Sainte-Eudoxie, car, si de méchantes gens étaient aux écoutes, on pourrait nous dénoncer, nous expulser encore !
Eugénie Drapier hochait la tête, et elle suivait la vieille religieuse défroquée. Elle pénétrait dans un parloir glacial de la grande maison au fond du jardin.
Eugénie Drapier demeurait quelques instants seule.
Certes, si elle avait eu le loisir d’observer à ce moment, elle se serait peut-être rendu compte que les précautions recommandées par la vieille religieuse étaient bien superflues.
Celle-ci, toute révérence parlée, raisonnait avec une certaine naïveté. Elle s’imaginait qu’il suffisait pour elles d’avoir changé de costume pour ne plus ressembler à des religieuses et que le couvent qu’elles avaient acheté, du moment qu’il était dépourvu de son clocher et de sa plus petite croix, n’avait plus l’air d’un couvent.
Assurément, la police était parfaitement renseignée sur ce qui pouvait se passer dans cette demeure clandestine, mais la police, en dépit des décrets, savait également se faire indulgente, se rendant bien compte que les quatre ou cinq pauvres femmes qui se trouvaient dans cette maison étaient bien incapables de nuire le moindrement à l’ordre public et à la sécurité de la liberté de conscience.
Quelques instants après, Eugénie Drapier voyait entrer, dans le grand parloir glacial où elle attendait, une femme encore jeune, au visage souriant, aux yeux pétillants d’esprit.
Elle était vêtue d’une grande robe noire, dont la coupe à peine dessinait la taille, et qui, sans être à la mode, n’avait rien de particulièrement suranné.
Les cheveux de cette femme, qui grisonnaient légèrement aux tempes, étaient tirés, serrés de très près, mais la coiffure cependant restait féminine ; sinon faite avec recherche, du moins elle n’était pas dépourvue d’élégance.
Eugénie Drapier courut à la nouvelle venue.
– Sœur Sainte-Eudoxie ! s’écria-t-elle, ah ! ma pauvre, ma pauvre sœur !
Puis elle tomba dans ses bras, et pleura éperdument.
Deux amies d’enfance, deux amies de Poitiers que ces deux femmes aux cheveux grisonnants qui, désormais, s’étreignaient avec une affectueuse tendresse, dont l’une cherchait à consoler la douleur de l’autre.
Elles avaient été intimes comme deux sœurs et, lorsque leurs jupes étaient encore courtes, elles formaient le projet de ne jamais se séparer dans l’existence et de toujours vivre l’une à côté de l’autre.
Puis les hasards de l’adolescence les avaient séparées, Eugénie Drapier était venue à Paris, tandis que Marguerite, son amie, s’en allait à Marseille où son père avait de gros intérêts financiers.
Les amies, toutefois, restaient en correspondance. Or, au bout de quelques années de séparation, elles apprenaient réciproquement de grandes nouvelles.
Eugénie se mariait, Marguerite entrait en religion, devenait carmélite sous le nom de sœur Sainte-Eudoxie.
Et dès lors, l’une d’elles ayant renoncé au monde, c’était la séparation cruelle, inexorable…
La dissolution des congrégations avait jeté le trouble dans les couvents les plus fermés, on avait connu, par le fait des procès, le nom, l’existence et la résidence de certaines religieuses. C’est ainsi qu’au bout d’une quinzaine d’années, Eugénie Drapier avait retrouvé son amie Marguerite, devenue sœur Sainte-Eudoxie.
La carmélite avait quitté son habit de religieuse et, avec quelques-unes de ses compagnes, elle avait fondé clandestinement, dans l’impasse de Vaugirard, une petite annexe de son ordre.
Les religieuses défroquées vivaient là depuis, perpétuellement inquiètes à l’idée qu’elles pourraient être surprises, respectant en secret les règles de leur ordre, mais obligées néanmoins de se mêler au monde extérieur.
Cependant, sœur Sainte-Eudoxie avait, par ses tendres paroles, fait taire les sanglots d’Eugénie Drapier.
– Je sais, articula-t-elle lentement, combien la vie a de douleur et c’est auprès de Dieu que je cherche les suprêmes consolations. Mais, pauvre petite Eugénie, que t’est-il arrivé ? Pourquoi ce visage bouleversé ? Pourquoi cette visite à une heure si matinale ?
Les deux femmes s’installaient alors sur les chaises de paille qui meublaient l’austère parloir, n’ayant pour auditeur qu’un grand Christ d’ébène suspendu au mur blanchi à la chaux. Eugénie Drapier racontait à son amie, la sœur Sainte-Eudoxie, les malheurs de son existence.
Elle ne lui cachait rien de ses appréhensions premières. Elle ne dissimulait point qu’elle avait pris son mari pour un assassin, qu’elle avait été prête à lui pardonner ses crimes et que, lorsqu’elle avait appris sa trahison et sa duplicité, elle avait résolu de rompre avec lui, de ne jamais le revoir, jamais, au grand jamais…
– Je veux entrer dans les ordres ! articulait Eugénie Drapier, je veux être carmélite comme toi !
– Hélas ! articulait la religieuse, tu sais bien que nos couvents n’existent plus !
– Ils n’existent plus en France, articulait Eugénie, mais il y en a à l’étranger ! Aide-moi à partir, à fuir d’ici, je te jure que j’ai la vocation…
La religieuse esquissait un geste vague. Elle en avait vu beaucoup, de ces néophytes enthousiastes, et peut-être avait-elle assisté à bien des scènes de désespoir, à bien des regrets !
Toutefois, c’était un esprit supérieur qui savait que plus les désirs de ce genre sont spontanés et farouches, moins il faut les heurter par des refus directs.
Sans répondre par une promesse à la demande que lui adressait Eugénie Drapier, sœur Sainte-Eudoxie voulut se faire préciser les détails, les malheurs d’Eugénie, sachant par expérience qu’à force de dire ses peines on finit par les oublier.
C’est ainsi qu’elle apprenait dans ses détails la mystérieuse histoire des assassinats survenus et la tragique mort de celle qui avait été la maîtresse de Léon Drapier, de cette infortunée Paulette de Valmondois.
Eugénie Drapier était bien trop troublée pour remarquer quelque chose, sans quoi elle se serait aperçue, en prononçant le nom de la demi-mondaine, qu’elle avait involontairement fait tressaillir la religieuse qui l’écoutait.
Au bout de quelques instants, sœur Sainte-Eudoxie demandait à son amie :
– Tu es mariée depuis quinze ans, mon amie ; c’est une bien grave décision que celle que tu viens de prendre ! Quitter ton mari, mon Dieu ! Passe encore ! Mais tu dois avoir des enfants ?
Eugénie rétorqua, l’œil sec :
– Le ciel n’a pas béni notre union, je n’ai pas d’enfants, c’est peut-être de là que vient tout le mal. Si j’étais mère, je serais plus indulgente et la trahison de mon mari m’inquiéterait d’autant moins que je serais sûre de l’affection des enfants nés de notre amour. Tandis que, maintenant, étant donné que nous sommes l’un en face de l’autre, jamais je ne pourrai me résoudre à la moindre concession et j’ai décidé de le quitter… J’ai décidé d’entrer dans les ordres.
Eugénie Drapier s’arrêtait de parler pour prêter l’oreille à des exclamations soudaines qui venaient de retentir.
Elle regarda la religieuse, sœur Sainte-Eudoxie se mit à sourire.
– Ce n’est rien ! dit-elle, la classe vient de finir et c’est la récréation qui commence.
Sans en avoir l’air, la religieuse attirait insensiblement son amie vers la fenêtre du parloir. Elle l’avait prise par le bras, elle l’obligeait à regarder.
Dans le jardin, derrière la maison, se trouvaient une demi-douzaine de petits enfants, garçons et filles, qui jouaient joyeusement.
Le plus âgé pouvait avoir cinq ou six ans peut-être. Trois braves femmes les suivaient pas à pas, s’occupant d’eux sans cesse, veillant sur leur sécurité.
Les petits n’avaient pas l’air d’être des enfants de riches, on les devinait pauvrement vêtus sous leurs grands tabliers uniformément pareils, à carreaux bleus et blancs.
Sœur Sainte-Eudoxie expliqua :
– Vois-tu, Eugénie, nous nous adonnons désormais à l’éducation, à renseignement. Ces petits que tu vois là nous sont à charge, car nous ne sommes pas riches, et nous ne voudrions pas nous en séparer car ce sont de pauvres petits déshérités de la nature. Leurs parents ont disparu, morts, souvent dans de tragiques circonstances, ils ont des origines qui leur feraient le plus grand tort, qui fait que ceux qui s’en occupent ne veulent point se mêler aux autres enfants.
« Ils ne peuvent qu’avoir un espoir dans la vie, c’est qu’on ignore leurs antécédents. Fils d’assassins, enfants de criminels, malheureux êtres engendrés par des filles perdues, voilà quels sont nos protégés…
En écoutant parler la sœur Sainte-Eudoxie, les yeux d’Eugénie Drapier étaient devenus humides.
– Pauvres petits ! murmura-t-elle.
La religieuse prenait le bras de son amie, le serrait affectueusement.
– Je sais que tu souffres et je te plains ! Au surplus, qui donc ici-bas ne porte point sa croix !… Rends-toi compte, Eugénie, que tu n’es pas la seule, et qu’il existe de pauvres petits êtres qui, dès le premier âge de l’enfance, sont condamnés à perpétuellement souffrir, à perpétuellement lutter.
« Eugénie, crois-moi, c’est en s’intéressant au malheur des autres que l’on oublie ses propres chagrins. Tu n’es point faite pour t’en aller dans nos couvents lointains, pour accepter la règle rigoureuse de nos ordres religieux. Par contre, je te connais, je sais que ton cœur est gonflé de tendresse maternelle et qu’il souffre de ne point avoir un enfant. Eugénie, tu es riche, libre d’agir à ta convenance, laisse-moi te donner un conseil. Cherche autour de toi à soulager une infortune, fais comme nous faisons, nous, les filles stériles qui nous sommes vouées à Dieu.
« Occupe-toi de l’enfance et sauve, en le protégeant, un pauvre être innocent. Je t’assure que là est le devoir de la femme qui se replie sur elle-même… Fais comme nous, Eugénie, songe à ce que je te dis…
Cependant que la religieuse parlait de la sorte et que le murmure de sa voix retentissait à l’oreille d’Eugénie Drapier comme une musique douce et persuasive, la femme du directeur de la Monnaie ne pouvait détacher son regard des enfants qui jouaient dans le jardin.
L’un d’eux, tout particulièrement, attirait et retenait son attention.
Elle l’observait, tout émue, sentant son cœur battre.
C’était un joli bébé, au visage rose et joufflu, aux yeux bleus pleins de candeur.
De grandes boucles blondes frisaient autour de sa nuque et de ses tempes.
– Oh ! le bel enfant ! articula naïvement Eugénie Drapier, il me semble que si je pouvais l’aimer, je me sentirais plus heureuse !
Sœur Sainte-Eudoxie, à ces mots, tressaillit violemment.
– C’est un orphelin ! articula-t-elle.
Eugénie la considéra, puis joignant les mains :
– Je t’en supplie, ne réponds pas non. Eudoxie, tes paroles m’ont touchée jusqu’au fond du cœur, et je sens que mon âme s’éveille à cet irrésistible sentiment de la maternité qui nous tourmente toutes, nous autres femmes. Je veux aimer un enfant, je veux aimer celui-là ! Dis-moi que je peux le prendre, m’occuper de son sort, que je peux espérer qu’un jour il me regardera de ses bons yeux tendres, qu’il saura me rendre l’affection, le dévouement que je suis prête à lui donner.
Une seconde, sœur Sainte-Eudoxie hésitait.
– Pourquoi cet enfant, interrogeait-elle, plutôt qu’un autre ?
– Parce que, articula Eugénie Drapier, quelque chose de mystérieux et d’incompréhensible, invinciblement, m’attire vers lui…
La religieuse murmura à part :
– Décidément les desseins de Dieu sont impénétrables.
Elle faisait un signe par le fenêtre, une des femmes qui s’occupait des enfants s’approcha d’elle, sœur Sainte-Eudoxie lui murmura quelques mots à l’oreille. Quelques instants après, dans le parloir glacial, un gros bébé tout rose entrait, le visage animé, l’œil brillant.
Eugénie Drapier, dont le visage rayonnait, se précipitait vers lui.
La religieuse s’interposa :
– J’ai hésité jusqu’à présent à te le dire, dit-elle lentement en regardant son amie, mais ma conscience m’oblige à te prévenir.
« Ce petit enfant que tu vois devant toi c’est…
– C’est ? interrogea Eugénie Drapier.
La religieuse baissa la voix pour dire :
– C’est le petit Gustave, l’enfant de Paulette de Valmondois…
Mais Eugénie Drapier articulait, triomphante :
– Je le savais, je l’avais bien reconnu tout de suite, il a les yeux de mon mari !…
XXII
L’accusateur
Cette nuit tragique avait été mouvementée, et la matinée promettait de l’être tout autant.
Que s’était-il donc passé depuis le moment où, sur les conseils de son détective privé, Léon Drapier, quittant son domicile où il ignorait que M. Havard devait venir, puisque Mix ne lui avait pas communiqué le rendez-vous, s’était rendu à l’hôtel des Monnaies en compagnie de ce bizarre policier attaché à sa personne et, sur son conseil encore, s’était audacieusement introduit dans l’hôtel des Monnaies en grimpant le long du tuyau de gouttière et en s’introduisant par effraction dans les greniers, à la manière des cambrioleurs.
Une fois sous les combles, Mix avait alors déclaré à Drapier :
– Mon cher monsieur, comme je vous le disais tout à l’heure, j’ai l’impression bien nette et catégorique que nous sommes à l’instant décisif et qu’il ne se passera plus quarante-huit heures sans qu’il y ait quelqu’un sous les verrous !
Cette phrase était énigmatique et, à la façon dont Mix l’articulait en regardant fixement M. Drapier, si quelque témoin avait été là, il aurait pu croire que le policier, en parlant de ce quelqu’un qui devait être bientôt sous les verrous, voulait insinuer qu’il s’agissait précisément de l’homme dont, moyennant mille francs par mois, il avait promis de prouver l’innocence.
Toutefois, non seulement il n’y avait pas de témoins, mais encore Léon Drapier était bien trop absorbé, bien trop perplexe et bien trop innocent aussi pour songer un seul instant que les mystérieuses paroles que venait de prononcer Mix le concernaient directement.
Au surplus le concernaient-elles ?
Mix ne disait point sa pensée et, comme son visage était impénétrable, il eût été impossible à quiconque de le deviner.








