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La Perle de l'Empereur
  • Текст добавлен: 13 сентября 2016, 19:23

Текст книги "La Perle de l'Empereur"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Je peux comprendre et je ferai de mon mieux pour vous aider !

Leurs regards se croisèrent. Ce qu’y lut Aldo lui plut. Il sourit :

– J’espère ne pas vous donner trop de travail…

En quittant le Schéhérazade aux environs de trois heures du matin, il se sentait réconforté. Vers la fin de la soirée, il avait échangé quelques mots avec Masha. Celle-ci l’avait reçu avec des larmes dans les yeux en lui appliquant pour la première fois le tutoiement qui noue les liens :

– Il faut que tu me pardonnes ! J’ai peur de t’avoir entraîné dans une affaire non seulement grave mais dangereuse. Le meurtre d’aujourd’hui montre que nous avons devant nous des gens qui ne reculent devant rien…

– Ne culpabilise pas, Masha Vassilievich ! répondit-il en prenant dans les siennes une main singulièrement froide. Dans mon métier, ces dangers sont fréquents parce que tous les joyaux historiques sont plus ou moins dangereux. J’espère que ma chance tiendra bon !

– Dieu t’entende ! Mais moi je veux encore te dire ceci : le jour, la nuit, quelle que soit l’heure où tu auras besoin de nous, les Vassilievich ne te feront pas défaut. Mes frères parlent par ma voix. On se battra avec toi !

Elle l’attira contre sa vaste poitrine et l’embrassa, l’enveloppant d’une odeur d’ambre et d’encens qui sacralisait curieusement cette étreinte. Puis traça sur son front un signe de croix.

– Merci, murmura Aldo ému. Je ne l’oublierai pas !

Deuxième partie

DU SANG À LA UNE…


CHAPITRE VI

LES INVITÉS DU MAHARADJAH

Le bureau du commissaire Langlois, quai des Orfèvres, ne lui ressemblait pas en dépit des violettes de Parme, ornement de sa table, qui trempaient dans une attendrissante opaline azurée. Pour le reste, classeurs de carton vert bouteille, meubles d’ébène et moleskine fatigués par les âges, rien ne cadrait avec l’élégant maître des lieux. Si pourtant : un assez joli tapis persan, rouge et bleu, étendu sous le simple bureau occupé surtout par un épais dossier, réchauffait un parquet que l’on ne cirait certainement pas plus d’une fois l’an. Et encore ! L’atmosphère ambiante sentait bien un peu la poussière mais une subtile odeur de tabac anglais la rendait respirable. Aux murs tapissés d’un papier vert foncé à palmettes, une grande carte de Paris et trois ou quatre photos jaunissantes dans des cadres de bois sombre.

– Les bureaux de la Préfecture ne ressemblent sans doute pas aux vôtres, fit Langlois qui, adossé à un classeur, fumait une courte pipe en examinant son visiteur. Mais, que voulez-vous, la République n’est pas riche. J’ajoute que le tapis est à moi.

Il portait ce matin-là un costume de serge bleu marine avec une cravate d’un grenat discret. Pour la première fois Morosini remarqua à son revers une petite rosette de la Légion d’honneur.

– Les fleurs aussi je suppose ? Elles s’épanouissent rarement dans les locaux de la police…

– Pourtant dans cette pièce il y en a toujours eu et je ne fais que suivre les habitudes de mon prédécesseur qui fut aussi mon maître : le commissaire principal Langevin dont vous voyez ici un portrait. Un grand policier maintenant à la retraite.

– Oh, je connais M. Langevin !

Et comme les sourcils de Langlois se relevaient, il expliqua :

– C’est un vieil ami de ma grand-tante, la marquise de Sommières. Je lui dois même quelques bons conseils dans une affaire difficile. Si vous le voyez, voulez-vous le saluer pour moi ?

– Je n’y manquerai pas, soyez-en certain. À présent me direz-vous ce qui me vaut votre visite ?

– Ceci !

Aldo venait de tirer de sa poche l’écrin de cuir vert dans lequel, chez le commissaire-priseur, on avait logé la « Régente ». Il l’ouvrit et le posa sur le bureau.

– Je vous l’apporte, soupira-t-il. Faites-en ce que vous voulez !

Posant sa pipe, Langlois prit l’écrin pour l’approcher de la lumière froide dispensée par la lampe qui éclairait sa table de travail. Puis il saisit doucement la perle par son chapeau de diamants :

– Quelques grammes de splendeur et tant de sang versé ! C’est à peine croyable.

– Dans la profession que j’exerce c’est plus fréquent que vous ne le croyez, mais on dirait que cet objet est particulièrement redoutable. Ce matin j’ai été éveillé aux aurores par Maître Lair-Dubreuil…

– … qui a été victime cette nuit d’une tentative de cambriolage. Si on peut appeler ça comme ça ! Il s’agissait surtout de lui faire peur en lui laissant un message du fou qui ose signer Napoléon VI. S’il veut éviter d’en répondre sur sa vie, il doit remettre la perle à son propriétaire ou à celui qui l’a mise en vente. Alors il vous a appelé ?

– C’est exact et moi, maintenant, je viens vous voir parce que j’en ai assez de cette histoire, commissaire ! Mes affaires me réclament et je voudrais bien revoir Venise.

– Vous auriez pu le faire plus tôt. Il suffisait de me dire la vérité au lieu de jouer à cache-cache avec moi. Mais, pour la bonne règle, revenons un peu en arrière : c’est bien cela que les assassins de Piotr Vassilievich cherchaient chez lui ?

– En effet. Sa sœur voulait me la confier pour que je la vende. Nous l’avons trouvée ensemble et vous connaissez la suite. Sachant que son dernier propriétaire légal était le prince Youssoupoff, je suis allé chez lui pour la lui rendre mais il n’en a pas voulu. C’est un homme… extrêmement séduisant et un peu étrange…

– Je l’ai rencontré et je suis pleinement d’accord avec vous. Je sais aussi qu’il a vendu certains des joyaux emportés par lui de Russie et, si je vous suis bien, il a refusé celui-ci ? Mais pourquoi ?

– Il n’a pas voulu y toucher. Superstition ou prémonition, toujours est-il qu’il m’a dit de m’en charger et de le vendre au plus vite, l’argent récolté devant servir à alléger la misère de ses compatriotes et assurer le sort du petit Le Bret, le jeune garçon qui a osé suivre les ravisseurs du tzigane. Je suis donc reparti avec et je l’ai confiée à Maître Lair-Dubreuil. Et voilà où nous en sommes…

– Pourquoi n’achetez-vous pas vous-même on ne faites-vous pas acheter par votre beau-père ! Vous êtes tous deux collectionneurs et plutôt riches ?

– Parce que moi non plus je n’en veux pas. Traitez-moi de Vénitien superstitieux si vous voulez, mais je ne veux pas faire entrer la « Régente » dans la maison où vivent ma femme et mes enfants. Pas davantage chez Moritz Kledermann mon beau-père. Sa passion des joyaux historiques lui a coûté suffisamment cher et ce qui s’est passé hier me renforce dans ma conviction : quiconque possédera la « Régente » sera en danger. Tout au moins tant que vous n’aurez pas mis la main sur ce maniaque de la couronne !

– Soyez sûr que je m’y efforce. En attendant vous souhaitez que je la garde ?

– Exactement. Au fond c’est une pièce à conviction et je ne pense pas que l’assassin oserait s’en prendre à votre forteresse. Quant au petit Le Bret, je vais dès à présent me charger de son avenir. Les réfugiés, eux, attendront qu’il soit possible de monnayer ce damné bijou…

– Oh, je vous comprends. Cependant je ne peux le garder.

– Mais… pourquoi ? fit Aldo affreusement déçu.

– Je pourrais vous dire que nos coffres ne sont pas assez solides mais surtout la loi ne nous autorise pas à nous charger de ce qui n’est pas vraiment une pièce à conviction puisque l’assassin ne l’a pas eue en main. Vous pourriez la confier à la Banque de France avant de partir ? Parce que, bien sûr, vous souhaitez que je vous rende votre liberté, ajouta Langlois avec un demi-sourire.

– Vous voulez dire que j’en rêve !

– Eh bien partez ! Si j’ai besoin de vous, je saurais toujours où vous trouver ! Je crains même d’avoir un peu abusé de mes pouvoirs…

Emporté par une grande vague de soulagement, Morosini aurait volontiers embrassé le commissaire qu’il remercia avec chaleur. Du coup, il récupéra l’écrin sans se faire prier davantage.

– Vous allez suivre mon conseil ? demanda Langlois.

– Pour la Banque de France ? Peut-être, si je ne parviens pas à m’en débarrasser rapidement. À ce propos, je suis invité demain à une soirée chez le maharadjah de Kapurthala et…

Brusquement, le commissaire partit d’un éclat de rire :

– Hé là ! Doucement ! Je sais bien que vous feriez n’importe quoi pour vous débarrasser de ce sacré bijou mais je vous rappelle que c’est un vieil ami de la France et même un excellent ami. Vous ne voudriez pas qu’on nous l’assassine ici ? Si vous n’avez pas pitié de lui, ayez au moins pitié de moi ajouta-t-il en retrouvant son sérieux. Alors si vous emportez votre joyau maudit à la réception, tâchez que cela ne se termine pas dans un bain de sang. Cela dit, je vous souhaite bon retour dans votre merveilleuse Venise. Si d’aventure j’avais à nouveau besoin de vous je vous téléphonerais…

Langlois raccompagna son visiteur au seuil où ils se serrèrent la main :

– Au fond je suis très content de vous avoir rencontré, dit-il. À bientôt peut-être…

– Personnellement j’en serais ravi mais tout dépend des circonstances…

– Bien entendu. Ah, pendant que j’y pense encore une question si vous voulez bien ?

– Mais… je vous en prie !

– La femme que vous avez suivie jusqu’à Saint-Ouen, vous pourriez la reconnaître ?

– Oui.

– Et… vous n’avez aucune idée de son identité ?

L’espace d’un éclair, Aldo entendit Martin Walker plaider pour la malheureuse chargée d’un nom si pesant. Il revit de même les yeux suppliant de Marie. Si sympathique soit-il, Langlois restait un policier et on ne pouvait ajouter à une liste d’épreuves déjà longue :

– Aucune, dit-il fermement. À son accent je pense qu’elle est russe mais c’est tout ce que je peux en dire.

– Il faudra bien que je m’en contente !

Le maharadjah de Kapurthala habitait au bois de Boulogne un petit château blanc, construit sous le Second Empire près du champ de courses de Longchamp afin de permettre à son propriétaire d’alors de suivre les manifestations hippiques sans bouger de chez lui. Il se nichait dans la verdure, non loin du Moulin, et donnait un cachet d’élégance supplémentaire à cette partie du Bois. Ce soir-là il brillait dans la nuit comme une colonie de lucioles. Le temps, plutôt frais, était serein, le soleil ayant brillé presque toute la journée ce qui avait incité Adalbert à sortir son petit bolide rouge en dépit des réserves d’Aldo qui aurait cent fois préféré un taxi plus adéquat, selon lui, au port de habit de soirée.

– On va sortir de là fripés comme des vieilles pommes et le cheveu en bataille ! prophétisa-t-il en s’introduisant dans le siège de cuir voisin du conducteur.

– Tout le monde ne peut pas se promener en gondole, riposta son ami. Et nous aurons toujours meilleure allure qu’avec tes chers taxis qui font affreusement bourgeois et qu’on aurait du mal à retrouver à la sortie. Si tu ne veux pas refaire tes boucles à l’arrivée, mets ça ! ajouta-t-il en lui tendant un casque de cuir semblable au sien. Tu auras l’air d’un aviateur !

Parvenus à destination, Aldo admira en connaisseur la désinvolture de l’archéologue quand il arrêta son engin entre deux Rolls miroitantes, en sauta en arrachant le casque en question qu’il laissa tomber sur le siège et céda la place à un serviteur vêtu de blanc et enturbanné chargé de garer l’Amilcar. Un autre serviteur ayant ouvert la minuscule portière, Aldo descendit plus calmement et put constater avec satisfaction que sous l’ample cape noire son habit merveilleusement coupé ne présentait pas le plus petit faux pli.

Si Morosini s’attendait à évoluer dans un décor oriental, il put constater qu’il n’en était rien. À l’exception des fabuleux tapis de soie ancienne aux tons assortis qui couvraient le sol un peu partout, le mobilier appartenait tout entier au XVIIIe siècle français, et un XVIIIe siècle de qualité.

– Étonnant, n’est-ce pas ? murmura Adalbert en prenant place avec Aldo dans la file des invités qui attendaient leur tour de saluer le maître de céans. Mais le plus étonnant dans tout cela, c’est encore le maharadjah lui-même. Un personnage vraiment hors du commun ! Tel que tu le vois aujourd’hui, ajouta-t-il en désignant la haute et mince silhouette en habit orné de plusieurs décorations scintillantes et coiffée d’un turban blanc d’où partait une fusée de diamants couronnant une énorme émeraude, on a du mal à imaginer qu’à dix-huit ans il pesait plus de cent kilos et n’était qu’un petit rajah sikh assez obscur mais déjà assis sur son trône depuis l’âge de cinq ans.

– Et il est devenu maharadjah – ça veut dire grand roi, je crois ? – par l’opération du Saint Esprit…

– Le Saint-Esprit en l’occurrence s’appelait Édouard VII. Il faut te dire que Jagad Jit Singh de Kapurthala, ce petit rajah de rien du tout, est habité par une vaste intelligence, une grande ouverture d’esprit et qu’il fait de son État un modèle du genre. Il est venu très tôt en Europe où il a conquis presque tous les souverains, à commencer par la peu commode reine Victoria, et noué une véritable amitié avec le roi Georges de Grèce. Mais c’est en France, où il n’y a plus de rois cependant, qu’il a reçu l’illumination.

– Shiva lui est apparu ?

– Non. Louis XIV. En 1900 il est venu comme tout le monde voir l’Exposition ; il séjournait à Versailles, à l’hôtel des Réservoirs, et il a longuement visité le château. Ce sont d’abord les glaces de la fameuse galerie qui lui ont révélé son obésité mais la splendeur du lieu l’a émerveillé. Rentré chez lui, il a maigri de cinquante kilos en trois ans – c’est un sage ! – et il a entrepris la construction d’un palais à la française qu’il voulait digne du modèle, car il avait l’impression que Louis XIV se réincarnait en lui…

– Notre Roi-Soleil aurait pu plus mal choisir…, chuchota Aldo, car leur tour approchait, en contemplant le fin visage empreint d’une grande noblesse et d’une grande douceur qu’éclairaient un sourire charmant et de magnifiques yeux sombres. Un homme bien séduisant en vérité !

Son impression devint conviction quand les phalanges princières serrèrent les siennes et que Jagad Jit Singh se déclara vraiment très heureux et très honoré de le recevoir :

– M. Vidal-Pellicorne et moi nous connaissons depuis longtemps et je sais quelle belle amitié est la vôtre, et c’est une joie d’accueillir avec lui ce soir celui en qui s’incarnent non seulement la grande histoire mais aussi la splendeur de Venise. J’espère que tout à l’heure nous pourrons parler un peu…

Cela dans un français irréprochable servi par une voix ferme et bien timbrée qui donnait toute sa valeur au compliment auquel Morosini répondit – chose rarissime chez lui car il avait appris à se méfier des mouvements de son cœur – avec la chaleur d’une sympathie spontanée. Il ne savait pas pourquoi mais cet homme lui plaisait.

Un peu plus loin, une très belle jeune femme brune drapée dans un sari couleur d’aurore, un véritable déluge de perles autour du cou et aux oreilles, recevait à son tour les invités de son beau père : la princesse Brinda était en effet l’épouse du prince héritier Karam Jit Singh qui évoluait quelque part dans la foule des invités. Elle reçut l’hommage des deux amis avec l’aisance d’une parfaite maîtresse de maison parisienne jointe à la grâce innée des grandes dames indiennes. Aldo apprit ainsi que sa réputation était allée jusqu’aux Indes…

Tandis que le lent défilé se poursuivait – le maharadjah tournait un petit discours courtois à chacun de ses invités – Aldo et Adalbert se réfugièrent près des grandes compositions florales qui formaient le fond des salons. En saluant le maharadjah, le premier avait remarqué sur sa poitrine la plaque de la Légion d’honneur.

– Rien de plus normal, le renseigna Adalbert ! Outre qu’il est un ami personnel de Clémenceau, Jagad Jit Singh, qui est aussi un juriste de première force, a représenté l’ensemble des princes indiens à la Société des nations pendant les quatre ans de guerre, ce qui lui a valu de signer le traité de Versailles. Il faudra tout de même que j’aille un jour à Kapurthala. Il paraît qu’il a fait de son pays, grand comme le Grand-duché de Luxembourg, l’État le plus moderne et l’un des plus riches des Indes…

– En tout cas, s’il est habité par Louis XIV, il a du se tromper de roi. C’est du Louis XV ici ?

– Parce qu’il préfère les modes du Bien-Aimé. Là-bas il arrive que la Cour porte des costumes de l’époque et des perruques blanches par quarante-cinq degrés à l’ombre ! Et alors on parle français…

– Incroyable ! fit Morosini amusé. Quoi qu’il en soit, moi je me trouve bien chez lui… Que de jolies femmes !

– Ça, il les adore…

En effet, mêlées à des diplomates dont le plus important était l’ambassadeur d’Angleterre, quelques-unes des plus belles dames de Paris, françaises ou étrangères, réunissaient autour d’elles, dans les vastes salons, des petits cercles admiratifs. Il y avait la ravissante marquise de Chasseloup-Laubat, lady Mendl, la princesse de Faucigny-Lucinge, la comtesse de Mun, Mrs Daisy Fellows, la femme du couturier Lucien Lelong née princesse Paley et devenue vedette à Hollywood, ainsi que l’éblouissante Pola Negri présente elle aussi qui était désormais princesse Mdivani et propriétaire du château de Seraincourt. À elles deux, elles drainaient une bonne part des hommages masculins. Et d’autres dont Aldo connaissait certaines qu’il salua et avec lesquelles il échangea quelques mots. Toutes somptueusement parées et habillées à ravir.

Aldo se retrouva soudain en train de bavarder avec une dame, encore ravissante en dépit du temps passé, qu’il avait connue avant la guerre en Angleterre lorsqu’elle était duchesse de Marlborough. C’était avec une vraie joie qu’il retrouvait celle qui, née Consuelo Vanderbilt, avait tenté le pinceau du peintre Helleu et qui, tombé amoureuse pendant la guerre d’un des as de l’aviation française, le colonel Jacques Balsan, un héros, l’avait épousé après son veuvage et brillait à présent dans la haute société. Extrêmement généreuse, elle savait se pencher sur d’innombrables misères. La retrouver là, toujours aussi exquise malgré ses cheveux blancs, lui procurait un réel bonheur et tous deux évoquaient joyeusement leurs souvenirs communs quand, soudain, le regard de Morosini devint fixe : une jeune femme vêtue de velours noir et d’une grande étole de satin bleu pâle était en train de saluer le maharadjah à qui elle offrait un sourire ensorcelant : Tania Abrasimoff, qui était censée ne pas mettre le nez hors de chez elle, faisait, dans le château du bois de Boulogne, une entrée conquérante. Vite rejointe par deux jeunes gens visiblement à sa dévotion, elle s’avança ensuite dans les salons, souriant à l’un ou tendant la main à l’autre.

Laissant à regret sa place auprès de Mme Balsan à lord Nolham et à l’aimable prince Karam, quatrième fils de Jagad Jit Singh, Aldo se lança sur la piste de la comtesse et l’atteignit au moment où elle prenait place dans une sorte de niche creusée dans un buisson de jasmins et acceptait la coupe de champagne que lui offrait l’un des deux sigisbées visiblement décidés à ne pas s’éloigner d’elle de plus d’un mètre. Aussi Aldo eut-il droit à un double regard offensé quand, s’approchant du groupe, il pria courtoisement ces messieurs de bien vouloir lui permettre de s’entretenir un instant avec leur belle compagne. Ce qu’il fallut bien accepter. Ils s’écartèrent donc mais sans aller bien loin et en montrant moralement les crocs.

Différent fut l’accueil de Tania. Non seulement elle ne parut pas mécontente de la rencontre mais elle tendit spontanément ses deux mains à Morosini !

– Que je suis heureuse de vous voir ! J’ignorais que vous seriez ici ce soir.

En même temps elle le faisait asseoir près d’elle sur le canapé Régence encastré dans les fleurs.

– Moi aussi, soupira-t-il, l’œil sévère. Voulez-vous me dire ce que vous faites là alors que…

– … je devrais être en train de me morfondre dans mon triste logis en me faisant tirer les cartes par Tamar ? Vous n’avez donc pas lu  Le Figaro ce matin ?

– Mon Dieu non ! J’ai assez de mes propres soucis sans me charger de ceux des autres…

– Eh bien, c’est dommage parce qu’il y avait, à la rubrique mondaine, un petit article très intéressant annonçant que, son deuil achevé, miss Muriel Van Kippert et le marquis d’Agalar rendraient officielles leurs fiançailles qui précéderaient de peu leur mariage. En conséquence me voilà, mon cher prince, aussi libre que l’air ! Ah, vous n’imaginez pas quelle joie j’éprouve depuis ce matin et, comme j’étais invitée de longue date chez le maharadjah, j’ai pensé que venir à cette réception allait être pour moi l’occasion rêvée de reprendre ma vie mondaine. N’est-ce pas merveilleux ?

– Si vous le dites, cela doit l’être. Cependant êtes-vous bien certaine que le mariage va inciter votre ténébreux ami à renoncer à vous manipuler ?

– Manipuler ? Quel vilain mot !

– La chose est encore plus laide. C’est pourtant bien le terme qui convient.

– Mais voyons, il n’a plus que faire de moi ! Si son Américaine ressemble aux autres, il ne doit plus pouvoir la quitter d’une semelle. Et je vous rappelle qu’elle est en grand deuil. Donc lui aussi et on ne les verra pas de sitôt dans les salons parisiens. D’ailleurs ils vont sans doute partir pour l’Amérique afin que le pauvre père repose dans sa terre natale…

– Je ne sais pas si c’est ma vue qui baisse mais il me semble bien que votre hidalgo n’est pas aussi en deuil que vous l’imaginez. Ou bien cette figure de loup distingué qui salue notre hôte en ce moment ne lui appartient-elle pas ?

Tania suivit des yeux le geste discret de Morosini et pâlit. Sa main, gantée de velours jusqu’au haut du bras saisit celle d’Aldo et se crispa :

– Par Notre-Dame de Kazan, mais comment est-il ici ?

– Voilà un petit mystère qu’il va falloir éclaircir mais en attendant, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de quitter les lieux immédiatement… et discrètement !

– Mais c’est impossible, voyons ! Le souper va être servi dans un instant…

– Rien n’est impossible à une jolie femme. Elle a toujours droit à quelques vapeurs et je vois là deux gaillards qui ne demanderont pas mieux que de vous ramener. Sinon au logis – afin de ne pas révéler votre adresse – mais dans n’importe quel palace où vous pourriez désirer passer la nuit parce que vous avez donné congé jusqu’à demain à vos serviteurs et que vous n’avez pas la clef…

– Vous croyez ? fit-elle d’un ton méfiant en retirant sa main. Ils connaissent José et ne comprendraient pas…

– Que vous vouliez l’éviter ? Mais s’ils sont amoureux de vous comme je le pense, ils comprendront avec enthousiasme. Croyez-moi, Tania ! Si cet homme vous effraie autant que vous me l’avez dit, il faut partir. Et vite !

C’était malheureusement plus facile à dire qu’à faire. Comme Aldo se levait pour laisser la place, l’assistance se figea. Deux jeunes aides de camp en tuniques miroitantes venaient de se ranger près de chacune des deux colonnes d’entrée tandis que le serviteur chargé d’annoncer les invités proclamait :

– Sa Grandeur le maharadjah d’Alwar !

– Nous sommes gâtés ce soir en matière de potentats orientaux, murmura Adalbert qui s’était rapproché d’Aldo avec le vague espoir d’être présenté à la ravissante dame brune. Mais celui-là, je n’en raffole pas…

Il n’en dit pas plus car un silence s’établissait à l’entrée du prince oriental au-devant de qui Jagad Jit Singh s’avançait les mains tendues. Un homme impressionnant en vérité !

Dédaigneux de l’habit occidental, son atchkan (10) de velours vieux rose ruisselait de diamants et de rubis mais, entre ce vêtement fabuleux et l’espèce de toque bordée d’un diadème scintillant qui le coiffait, le visage était d’un autre âge. Sous les traits d’une grande pureté le sang mongol transparaissait et les yeux étirés, striés de jaune, étaient ceux d’un tigre. Quant au sourire dont s’éclairait cette énigmatique figure, il donnait froid dans le dos…

– Tu le connais ? chuchota Morosini.

– Un peu, mais c’est surtout ton ami Youssoupoff qui le connaît. Il a eu toutes les peines du monde à le tenir à distance il y a deux ou trois ans. Je crois que Sa Grandeur était tombée amoureuse de lui…

Les deux princes s’étant donné une cérémonieuse accolade, l’ambiance un instant rompue se reformait. Aldo remarqua que le nouveau venu se faisait présenter surtout des hommes, les femmes semblant l’intéresser fort peu… Cependant, Adalbert réclamait, la bouche fendue d’une oreille à l’autre par un large sourire :

– Si tu me présentais à Madame ?

Aldo sursauta :

– Hein ?… Quoi ? Ah oui, mais je te préviens que Madame nous quitte. Ma chère Tania, voici mon ami Adalbert Vidal-Pellicorne, archéologue distingué. La comtesse Tania Abrasimoff.

– Nous quitter ? Pas si vite tout de même ! protesta Adalbert en baisant galamment les doigts de la jeune femme. On va bientôt servir le souper et si la comtesse n’y assiste pas il manquera de la lumière !

– Peut-être mais cette lumière risque de s’éteindre si l’on tarde trop : elle est en danger.

Il n’eut pas le temps d’en dire plus. Comme il se retournait pour faire signe aux deux amoureux transis qui l’assassinaient du regard, José d’Agalar se glissa dans son champ de vision.

– Permettez, je dois parler à la comtesse !

Puis se tournant vers la jeune femme avec un bref salut, il s’adressa à elle en russe, langue incompréhensible pour Aldo mais sur un ton d’agressivité qui ne laissait guère de doute sur le contenu des paroles et l’agaça immédiatement :

– Pardon, monsieur, mais êtes-vous proche parent de Madame ?

– Mêlez-vous de ce qui vous regarde !

– Il se trouve que la sérénité, le bien-être de la comtesse me regardent… comme tous ses amis, ajouta-t-il en constatant avec satisfaction que les deux cavaliers momentanément évincés s’étaient rapprochés et se rangeaient de son côté en approuvant vigoureusement. Or vous lui parlez sur un ton dont aucun gentilhomme ne saurait user envers une femme. Et j’ai entendu dire que vous êtes marquis ? C’est à peine croyable…

Le visage aigu, au teint légèrement olivâtre parut jaunir un peu plus. En même temps Agalar émettait un rire bref qui ressemblait au sifflement d’un serpent…

– Que pouvez-vous savoir du comportement d’un gentilhomme, mon garçon ? Je suis grand d’Espagne, sachez-le ! Et vous, vous êtes quoi ?

– Altesse Sérénissime ! Prince Aldo Morosini pour vous servir le traitement que vous méritez…

Le nom fit son effet. L’autre parut se calmer cependant qu’une lueur s’allumait dans son œil noir :

– Ah ! Vous êtes…

– Oui, je suis.

– Je voulais dire : vous êtes aussi l’amant de Madame ?

– Simplement un ami… respectueux. Et vous, si vous l’êtes, j’ajoute que vous êtes aussi un mufle !

Adalbert s’approcha aussitôt d’Aldo et posa la main sur son bras :

– L’endroit est mal choisi pour une querelle, fit-il remarquer. Le maharadjah pourrait ne pas apprécier. Allez dans le parc si vous voulez on découdre !…

Mais bien qu’il eût été insulté, la perspective d’un duel ne semblait guère tenter l’Espagnol. Il haussa les épaules :

– On ne se bat pas pour n’importe qui ou n’importe quoi. Si cette femme vous plaît, je vous la laisse bien volontiers ! J’ajoute que j’ai faim et que l’on vient d’annoncer le souper…

Et avec un geste dérisoire de la main, le beau marquis tourna les talons un peu trop hauts pour les critères de l’élégance masculine et se joignit aux autres personnes qui s’étaient intéressées au début d’altercation mais se dirigeaient à présent vers la salle du festin.

Pâle comme une morte, Tania ne bougeait pas de sa niche fleurie et levait vers les quatre hommes restés auprès d’elle un regard effrayé :

– Je… je crois que je préférerais rentrer chez moi…

– C’est trop naturel, dit Aldo. Je vais vous reconduire…

Mais à cet instant précis, le prince Karam qui avait l’air d’être en quête de quelqu’un s’approcha d’eux :

– Ah prince ! dit-il à Aldo. Je vous cherchais. Mon père souhaite vous avoir à sa table. Ainsi que M. Vidal-Pellicorne.

Aldo s’apprêtait à dire qu’il lui fallait d’abord s’occuper de la comtesse Abrasimoff souffrante, mais déjà les deux jeunes gens, réduits depuis un moment à une figuration intelligente, se hâtèrent de revenir sur le devant de la scène :

– Allez vite rejoindre le maharadjah, prince ! Nous allons, des Aubrais et moi, nous occuper de la comtesse, dit l’un. Soyez sûr que nous veillerons bien sur elle.

S’avisant de ce que ce La Royère pouvait être très sympathique, Aldo le remercia, lui tendit la main avant de s’incliner devant Tania :

– Je crois que vous pouvez leur accorder votre confiance, Tania ! Je prendrai de vos nouvelles demain…

Un judicieux mélange de civilisations orientale et occidentale faisait un lieu magique de la grande salle où l’on allait dîner. Nappes et serviettes étaient de brocart orange tissé d’or supportant l’apparat des chandeliers d’or massif où brûlaient de longues bougies ambrées, de cristaux gravé d’or, d’un admirable service de table exécuté spécialement à Sèvres dans les couleurs assorties à d’étonnants surtouts d’or dont jaillissaient des bouquets d’orchidées pâles mêlées à des roses flamboyantes et à des iris noirs. Plusieurs tables d’une douzaine de personnes étaient réparties dans la pièce et, en prenant place à celle que présidaient le maharadjah et la princesse Brinda, Aldo fut cependant surpris de se retrouver assez proche voisin de son hôte pour que la conversation fût possible puisque seule la princesse Marie de Broglie l’en séparait. Or il connaissait un peu l’originale châtelaine de Chaumont-sur-Loire, une amie de longue date de Jagad Jit Singh qui avait souvent séjourné chez elle et même lui avait fait présent d’un éléphant. Avec elle la conversation ne manquait jamais de saveur : c’était une femme un peu à l’emporte-pièce, franche, directe et presque toujours de belle humeur. Elle adorait les bijoux et on parla beaucoup de pierres, célèbres ou non et, bien entendu des fêtes que le maharadjah allait donner à l’automne pour son jubilé. Elles promettaient d’être magnifiques. Tant et si bien que Morosini fut à peine surpris quand, les femmes s’étant retirées à la mode anglaise pour laisser les hommes entre eux, le maharadjah l’invita à y participer ainsi que Vidal-Pellicorne dont il appréciait la culture universelle et les ouvrages d’archéologie.

– Je possède des trésors que j’aimerais vous montrer et dont certaines pièces n’ont jamais vu l’Europe. Naturellement, je serais particulièrement honoré si la princesse Morosini me faisait la grâce de vous accompagner. J’ai beaucoup entendu vanter son charme et son éclat…


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