Текст книги "La Perle de l'Empereur"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– L’un n’empêche pas l’autre ! Il arrive à lord Willingdon de prendre le thé chez sa femme. Allons, ne joue pas les ours ! Tu auras au moins le plaisir de voir Mary Winfield ! Le portrait est déjà commencé…
– C’est vrai. Je l’oubliais. J’aime bien Mary. Elle est, en ce moment, le seul lien qui me rattache à Lisa. Et c’est tellement précieux pour moi !
– Tu oublies les liens du mariage ? Ça compte aussi… et puis, ne va pas te démolir le moral ! Fais-toi beau ! Tu vas rencontrer un tas de jolies femmes…
– C’est bien ça qui me fait peur ! Enfin…
Un peu avant cinq heures, les deux hommes, tirés à quatre épingles, sortaient de la ville en longeant un affluent de la Jumna, la plus importante rivière du Rajputana… et se retrouvèrent en pleine jungle : en dehors de la route, plus aucun signe de civilisation n’était visible.
– Tu es sûr que nous allons à la Résidence demanda Morosini.
– Tout à fait. Ceci est un bout de pays sacré, le Holly Land. Si on le laisse ainsi, c’est pour honorer la mémoire des soldats britanniques tombés pendant la fameuse révolte des cipayes. Mais nous sommes presque arrivés.
En effet, quelques tours de roues plus tard, les broussailles s’ouvraient devant l’entrée d’un parc à ce point britannique, avec ses gazons d’un vert éclatant et ses massifs de fleurs, que Morosini ne put retenir une exclamation de surprise.
– On se croirait en Angleterre. C’est un peu inattendu !
– Mais très concevable ! Tu peux faire confiance aux Anglais pour s’éviter la nostalgie autant que faire se peut. Je les crois capables de recréer un jardin anglais au pôle Nord !
Rien n’y manquait : ni les tennis, ni le terrain de criquet, ni celui de football. Un peu partout étaient semés des pavillons, des cottages réservés au personnel et, au milieu de tout cela, une grande demeure de style colonial, simple et agréable avec ses vérandas habillées de plantes grimpantes où bavardaient des groupes de femmes en robes claires et d’hommes en tenues d’été. Seules les sentinelles veillant au pied du large escalier signaient la puissance de celui qui habitait là.
– Les Anglais, ajouta Adalbert, trouvent cette résidence un peu modeste et attendent avec impatience l’énorme palais qu’on est en train de construire dans la nouvelle Delhi. À la mesure de l’Empire sans doute, mais il me semble que j’aimerais mieux habiter ici…
L’atmosphère en effet était aimable, bon enfant même. Des bruits de conversations arrivaient jusqu’aux visiteurs sur un fond de musique anglaise. Adalbert glissa son bras sous celui de son ami :
– Viens ! fit-il joyeusement. Allons faire nos révérences… et ne fais pas cette tête-là ! Tu as l’air d’un chrétien qu’on va livrer aux fauves.
En pénétrant dans la partie réservée à la Vice-Reine, Aldo eut l’impression d’entrer dans un bouquet d’orchidées. Tout ici était mauve : les rideaux, les tapis, le chintz des sièges – ce fameux chintz destiné à séduire Alwar et qui avait si mal réussi ! – et Lady Willingdon elle-même offrait une symphonie de mousselines déclinées dans la même couleur et ornées d’un piquet d’orchidées à l’épaule. D’un âge difficile à définir, elle arborait, au-dessus d’un visage à la fois aristocratique et altier, une chevelure rousse qui arracha un soupir à Aldo tandis qu’il s’inclinait sur une main chargée de bagues d’améthystes.
– Ah ! s’exclama Lady Émily, voilà donc notre voyageur égaré chez ce vautour d’Alwar ! Mesdames ! ajouta-t-elle en élevant une voix normalement claironnante, je vous avais promis le prince Morosini ? Eh bien le voici ! Vous allez pouvoir lui poser toutes les questions que vous voudrez ! Tout à fait ravie de vous accueillir, prince ! Les visiteurs venus d’Occident sont trop rares ici ! J’espère que vous pardonnerez notre curiosité… mais après que vous aurez eu votre thé !
C’était exactement ce qu’Aldo redoutait le plus ! Assis auprès de la Vice-Reine, une tasse à la main, il subit le feu roulant de questions qui avaient l’avantage d’être bienveillantes et qui, à son soulagement, abandonnèrent assez vite les méfaits de Jay Singh Kashwalla pour s’orienter vers les joyaux, célèbres ou non, qui lui faisaient une réputation quasi mondiale. En fait, Lady Émily l’accapara si bien que peu de dames osèrent se mêler à leur dialogue et quand, enfin, elle l’abandonna pour accueillir l’ambassadeur de Belgique et sa femme, Aldo se trouva aussitôt subtilisé par Mary Winfield qui guettait l’occasion depuis un moment :
– Enfin nous allons pouvoir bavarder, Aldo ! soupira-t-elle. Dès que vous apparaissez quelque part toutes les femmes se collent à vous comme des abeilles sur un rayon de miel !
– Pitié, Mary ! Vous n’allez pas, vous aussi, me demander de vous raconter ma vie depuis Bombay ? Adalbert s’en chargera. Moi je ne vous dirai qu’une chose : vous aviez entièrement raison de vouloir m’empêcher d’aller là-bas. Un point c’est tout !
– D’accord ! On parlera d’autre chose… mais si vous voulez éviter certaines personnes qui vous guettent ici et là, venez donc voir l’ébauche du portrait de Lady Émily ! Moi, j’en suis assez contente, elle aussi d’ailleurs, mais j’aimerais l’avis d’un amateur éclairé…
Elle l’entraîna hors du grand salon vers une petite pièce au nord, donnant sur d’énormes buissons d’hibiscus mauves où son chevalet était disposé à quelque distance d’une petite estrade sur laquelle on avait placé un fauteuil. Sur le dossier une écharpe mauve brodée d’or était abandonnée là par le modèle…
Le portrait était plus qu’ébauché : sur un fond brumeux, le visage, dont l’artiste avait aimablement gommé les rides, s’enlevait avec une force extraordinaire alors que le reste du corps, la robe somptueuse – et mauve ! – n’étaient qu’esquissés, de même que le diadème posé sur les cheveux roux.
– Magnifique ! dit Aldo. Cependant vous avez fait quelques concessions, ajouta-t-il en riant. C’est Lady Willingdon à trente ans !
– Qu’importe si l’essentiel y est ? Mary a saisi à merveille ce mélange d’orgueil et d’innocence qui est le fond de son caractère. En ce qui me concerne, je pense, sincèrement, que ce portrait sera l’un des plus beaux réalisés par elle…
Médusé, Aldo s’était retourné au son de cette voix et, à présent, il contemplait, sans oser y croire encore, la longue jeune femme vêtue de mousseline vert Nil dont les boucles brillantes s’auréolaient d’une légère et souple capeline de même teinte. Elle cependant ne le regardait pas, poursuivant tranquillement la critique magistrale de l’œuvre de son amie.
– Lisa ! exhala-t-il. Dis-moi que je ne rêve pas !
Elle lui fit face et il vit que tout son être souriait, qu’elle était plus belle que jamais aussi, et son cœur fondit d’amour sans que pourtant il ose l’approcher :
– Si, dit-elle tu rêves. Nous rêvons tous les deux mais le cauchemar, lui, est terminé… Oh, mon amour, j’ai eu tellement peur ! Et je m’en suis tellement voulu…
Enfin elle était dans ses bras ! Enfin il pouvait à nouveau la respirer, l’étreindre, caresser de ses lèvres sa peau si douce ! Et, pendant une très longue minute, ni elle ni lui ne parlèrent. Leur baiser durerait peut-être encore si un toussotement bien élevé ne l’avait interrompu. Mary Winfield venait les prévenir qu’une horde de curieuses, menée par la Vice-Reine, allait les envahir :
– Vous devriez descendre au jardin, conseilla-t-elle. Il y fait délicieusement doux ce soir et en cherchant un peu vous trouverez des buissons de jasmins et de roses que personne n’a encore pu convaincre de se teindre en mauve…
En même temps elle leur ouvrait la porte-fenêtre donnant sur quelques marches. Lisa se mit à rire et prit la main de son époux :
– Tu sais toujours ce qu’il faut dire, Mary, et à quel moment il convient de le dire… J’espère que ta filleule te ressemblera.
– Sûrement pas ! Je suis un modèle unique… et c’est aussi bien comme ça… Allons, filez ! J’entends la volière qui arrive.
Se tenant par la main comme deux enfants, ils s’enfuirent dans la fraîcheur du jardin où un banc de pierre abrité sous une guérite de jasmin les accueillit… et pendant de longues minutes aucun bruit ne vint troubler la sérénité de l’endroit. Seule une fragile capeline verte, fleurissant le gazon encore plus vert et taillé à miracle, indiquait qu’il pouvait y avoir quelqu’un dans ce berceau fleuri…
Lisa la première se reprit :
– Tu sais qu’il est défendu de faire l’amour dans les jardins britanniques ? Ainsi en a décidé la reine Victoria !
– Qu’elle aille au diable ! Lisa, Lisa… j’ai trop envie de toi !
– Moi aussi, admit la jeune femme, mais la mousseline est un tissu trop fragile et je ne veux pas regagner en loques la Résidence !
– Alors rentrons ! Je te ramène à l’hôtel !
– Il faut tout de même attendre un peu, mon amour ! Nous avons déjà tant attendu…
– Justement ! Je trouve cette pénitence très suffisante et je t’annonce dès maintenant que je ne me sépare plus de toi ! Même si je dois un jour aller chercher le trésor des Incas au fond du Pérou ! Jamais plus, Lisa, jamais plus je ne te quitterai pour plus d’une journée !
Il la reprenait contre lui, cherchant ses lèvres, mais elle le repoussa en riant :
– Non, Aldo ! Pas maintenant !… D’ailleurs tu es un père indigne : tu ne m’as même pas demandé des nouvelles des jumeaux.
– Je suppose qu’ils vont bien, sinon tu me l’aurais déjà dit. Qu’en as-tu fait ? Tu les as emmenés avec toi ?
– Tu n’es pas un peu fou ? Dans ce pays où l’on peut attraper n’importe quoi au coin de chaque rue ? Ils sont à Zurich, chez mon père. Il ne va pas très bien, tu sais, ajouta-t-elle avec tristesse. C’est un homme solide pourtant, mais il se remet mal de la mort de sa femme. La présence de ces deux petits démons lui fait du bien : il les adore.
– N’empêche qu’on ira les rechercher dès notre retour. Si cela continue, tout le monde saura à quoi ils ressemblent sauf moi.
Du petit sac de mousseline pendu à son poignet, Lisa sortit deux photos :
– Ah ça ! dit-elle. Quand je suis partie, Père avait déjà engagé une solide fille des Grisons pour aider Trudi. Sans moi elle ne suffirait pas à la tâche et je n’ai pas envie qu’elle me fasse une dépression nerveuse.
– Ils sont si durs que ça ? fit Aldo, les yeux fixés sur les deux frimousses éveillées parées du même sourire coquin. Moi je les trouve adorables, soupira-t-il, prêt à fondre.
– Ils sont adorables ! affirma Lisa. L’ennui, c’est qu’ils commencent à le savoir et qu’ils ont un peu tendance à en abuser…
– Au fait, reprit Aldo en fourrant discrètement la photo dans sa poche, depuis quand es-tu arrivée ici ?
– En même temps que Mary. Nous étions sur le même bateau et…
– … et donc tu étais au « Taj Mahal » quand j’y étais ? découvrit Aldo en fronçant le sourcil.
Ce qui ne parut pas émouvoir autrement sa femme :
– Exactement ! Je t’ai même vu par la fenêtre de ma chambre. Où je me suis d’ailleurs copieusement ennuyée !
– Mais enfin, pourquoi ? Tu trouvais que ma pénitence n’était pas encore suffisante ? Oh Lisa ! Quand as-tu compris que je ne t’ai jamais trahie ? Que je n’ai jamais aimé cette femme ?
– Je crois qu’au fond de moi j’en étais persuadée et, quand je t’ai vu, j’ai bien failli descendre pour courir vers toi. Mais j’avais décidé de ne me montrer qu’à Kapurthala. Et puis Mary m’a dit que tu avais une affaire à traiter avec le maharadjah d’Alwar et j’ai pensé qu’il serait inutile, dangereux peut-être, de t’encombrer d’une femme…
– C’eût été surtout dangereux pour la paix de mon âme. Je n’aurais pas vécu, te sachant à portée de ce monstre…
– C’est moi qui ai cessé de vivre, mon cœur ! Nous sommes parties pour Delhi par le premier train afin de mettre Lady Willingdon au courant de l’imprudence grave que tu venais de commettre. Elle a partagé notre inquiétude et prévenu son mari. À qui tu posais un problème puisque tu n’es pas sujet britannique…
– J’ai vu ! fit Aldo avec rancune. Alwar a délibérément tenté de me tuer et il n’a même pas eu droit à un reproche. Tout juste si on ne lui a pas tapoté la joue en disant : « Tsst ! Tsst !… Un grand garçon comme vous ? Il faut en finir avec les enfantillages ! »
– N’exagère pas ! Après l’arrivée d’Adalbert et le récit qu’il nous a fait, basé sur les confidences du Diwan, il a tout de même envoyé son plus proche conseiller… et le meilleur fusil de l’armée ! À tout hasard.
– C’est juste, et j’ai tort de me plaindre puisque je suis vivant !… Et que je t’ai retrouvée ! Viens, rentrons !
Il fallut quand même patienter jusqu’au moment convenable pour prendre congé. Naturellement, la Vice-Reine trouva tout naturel que la princesse Morosini reparte avec son époux. C’était une Anglaise sentimentale et les retrouvailles réalisées sous son toit l’emplissaient de joie car elle se voyait assez bien dans le rôle d’une fée bienfaisante – la fée des Lilas, bien sûr – et cela l’enchantait. Plus pratique, Mary, en embrassant Lisa, lui glissa qu’elle avait mis dans la voiture qui allait emmener le couple une petite valise avec le nécessaire pour une nuit :
– Le reste de tes bagages embarquera avec nous dans le train pour Kapurthala, ajouta-t-elle. Quant à Adalbert, je le garde. Il connaît déjà tout le monde à la Résidence et il dînera avec nous…
Dîner, Lisa et Aldo n’y songeaient même pas. Ils se retrouvaient, dans cet hôtel du bout du monde, les mêmes qu’au soir de leur mariage dans la petite auberge des bords du Danube ou encore qu’à Jérusalem quand Lisa, emballée dans d’invraisemblables draperies, avait rejoint au « King David » un époux qui désespérait de la revoir. Encore, ce soir-là, l’état de grossesse avancée où se trouvait la jeune femme avait-il contraint le couple réuni à quelques précautions. Mais la femme qu’Aldo tenait dans ses bras était mince comme une liane et ne réclamait aucun ménagement, bien au contraire…
Vers minuit la faim les ramena à la surface du monde. Aldo commanda du champagne, des sandwichs et ils firent la dînette au milieu du lit dévasté mais assez grand pour accueillir une famille nombreuse.
– On a presque l’impression de faire un pique-nique ! remarqua Lisa en dégustant son champagne avec un plaisir visible.
– Parce que tu as déjà fait des pique-niques dans la tenue d’Éve ? Il faudra que je surveille tes séjours en Autriche !
– En Autriche on ne fait pas ces choses-là. Le pique-nique est une spécialité anglaise… et il vaut mieux être chaudement vêtue. Mais j’avoue qu’ici… au bord d’une rivière…
Elle s’étira avec une grâce voluptueuse qui fit bouillir le sang de son époux. Repoussant le plateau, il se jeta sur elle :
– D’accord, à condition que ce soit moi qui joue les crocodiles. Les rivières en sont pleines, mon cœur, mais pour l’instant c’est moi qui vais te croquer.
Le reste de la nuit et une partie de la journée passèrent sans que la notion du temps les effleurât un seul instant. Cependant l’heure approchait où il allait falloir se rendre à la gare. Tandis qu’Aldo prenait une douche, Lisa, en bonne épouse, remettait de l’ordre dans ses bagages. Ce faisant, elle tomba sur un sachet de peau de daim et l’ouvrit. La « Régente » glissa tout naturellement dans sa paume et la jeune femme resta là un moment à la contempler :
– Voilà donc la fameuse perle ! dit-elle. Quelle merveille ! Je n’en ai encore jamais vu d’aussi grosse…
Aldo, qui sortait de la salle de bains en nouant une serviette autour de ses reins, fronça les sourcils et la lui enleva doucement :
– J’aime autant que tu n’y touches pas, mon ange ! Depuis que cette merveille, comme tu dis, est entrée dans ma vie… dans notre vie, elle a failli tout démolir.
Elle le regarda avec stupeur :
– Mais tu es devenu superstitieux, ma parole ? Tu crois vraiment qu’une chose aussi ravissante puisse avoir une influence quelconque sur une existence… ou plusieurs ? Je ne te savais pas italien à ce point-là ?
– Un : je suis vénitien, pas italien ! Deux, je ne te savais pas, moi, suissesse à ce point-là ! Interroge donc ton père ! Il te dira qu’il n’y a pas un collectionneur de joyaux qui échappe à la règle : nous savons tous que certaines pierres sont maléfiques. Par exemple le Grand Diamant bleu de Louis XIV qui, même réduit et rebaptisé « Hope », – ce qui lui va on ne peut plus mal, entre nous ! –, continue à irradier la malfaisance jusque dans sa vitrine blindée du Smithsonian Institute. Je le sais : je l’ai éprouvée moi-même… Mais n’avons-nous pas déjà évoqué le sujet en d’autres lieux et d’autres temps ? Il est vrai que ce n’était pas avec toi mais avec une certaine Mina. Qui ne se montrait d’ailleurs pas beaucoup plus compréhensive. Tu sais pourtant ce que nous avons enduré quand nous cherchions, Adalbert et moi, les pierres du pectoral et ensuite les émeraudes du Prophète ?
– Vos ennuis venaient des hommes, pas des pierres elles-mêmes !
– Je n’ai jamais dit le contraire : c’est la convoitise qu’elles suscitent qui les rend maléfiques…
– En tout cas on dirait que cette jolie perle ne veut pas te lâcher ? Que comptes-tu en faire à présent ?
– Le musée du Louvre ! fit Aldo avec un haussement d’épaules découragé. Je sais bien qu’il y a d’autres musées au monde mais, comme elle devrait s’appeler normalement « perle Napoléon » et que je suis à moitié français, sa place est en France…
Et, pour clore la discussion, Aldo remit la « Régente » dans ses chaussettes…
La nuit suivante, dans le train blanc laqué comme un coffret et allongé de plusieurs wagons, on partit pour Kapurthala dans la suite du Vice-Roi.
CHAPITRE XV
FÊTES À KAPURTHALA
Bien que l’un des plus petits parmi les États indiens – environ 1 600 kilomètres carrés contre 130 000 pour le Cachemire et 132 000 pour Hyderabad –, le domaine du maharadjah de Kapurthala était l’un des plus prospères et des mieux tenus. Et que la ville rose était jolie avec ses petites maisons et ses somptueuses demeures plantées comme un décor de fête sur le fond des pentes violettes de l’Himalaya montant vers les neiges des sommets et la pureté d’un ciel sans nuages ! Les visiteurs devaient s’apercevoir que chez Jagad Jit Singh il n’y avait pas de mendiants : ceux qui étaient dans le besoin avaient à leur disposition un vaste bâtiment où l’on prenait soin d’eux. Un record aux Indes !
Arrivés dans la suite du couple vice-royal, les Morosini et Vidal-Pellicorne n’en reçurent pas moins un accueil particulier qui les sépara de l’escorte officielle. Alors que celle-ci s’embarquait dans les traditionnelles Rolls et Bentley, une superbe voiture française, une longue Delahaye bleu et argent, les emmena vers le palais où un appartement les attendait.
Surprenant, ce palais ! Alors que l’on pouvait s’attendre à l’habituel et gigantesque enchevêtrement de tours, tourelles, clochetons, fenêtres de marbre ajouré, cours et jardins, les voyageurs découvrirent, au milieu d’un parc évoquant l’œuvre impérissable de Le Nôtre, un palais typiquement français, dont l’intention première était d’offrir une copie de Versailles mais que son énorme pavillon central coiffé d’un dôme aplati éloignait vigoureusement de l’œuvre de Mansart. En outre il était rose ! Aldo et Lisa eurent un appartement composé d’une grande chambre, d’un petit salon et des commodités habituelles, le tout meublé en Louis XVI. Ils découvrirent aussi qu’ils avaient droit à quelques-uns des trois cents serviteurs du palais : préposés au bain, au massage, aux bagages, aux fleurs ou aux friandises et autres cigarettes… Il y en avait même un chargé d’annoncer le programme de la journée et de donner l’heure.
– C’est le triomphe de la spécialisation ! constata joyeusement Lisa, mais ça n’a pas l’air de plaire beaucoup à Amu, ajouta-t-elle en regardant leur nouveau valet de chambre s’emparer farouchement des vêtements de son époux et de ses robes à elle pour les repasser. Il devrait pourtant être habitué ?
– Non. Alwar était moins généreux avec ses invités, puisque je n’ai eu droit qu’à un seul serviteur. Ce dont je me félicite aujourd’hui.
– Tu crois qu’il s’habituera à Venise ?
– Beaucoup de ses semblables se sont habitués à l’Angleterre, voire à l’Écosse, et Venise est plus agréable question climat. Ce qui m’inquiéterait plutôt pour lui, c’est Zaccaria…
– Tu n’y connais rien du tout ! Amu est un garçon tellement gentil, tellement délicat ! En outre il t’a sauvé : notre vieux majordome va l’adorer… mais se gardera bien de le montrer ! En attendant, appelons le préposé au programme pour savoir ce que nous devons faire…
En fait, rien d’autre qu’assister en spectateurs, avec quelques amis français dont le charmant écrivain Francis de Croisset que Morosini ne connaissait pas, aux cérémonies : somptueux dîner, feux d’artifice, revue militaire et autres manifestations données en l’honneur du Vice-Roi et des ambassadeurs étrangers en poste à Delhi. L’aimable prince Karam et sa femme, la ravissante Sita, étaient particulièrement chargés de s’occuper d’eux afin justement de leur éviter de ne se sentir là qu’à titre décoratif. L’anniversaire du prince ne serait célébré qu’après…
En effet, deux jours plus tard le train blanc repartait, emmenant une Mary Winfield désolée de ne pouvoir assister à l’arrivée des princes et de leurs splendeurs. Si magnifiques que soient les uniformes britanniques, surtout ceux des déjà légendaires lanciers du Bengale, le peintre devinait bien que cela n’approcherait pas le fabuleux déploiement de couleurs et de richesses qui allait s’abattre sur Kapurthala. Mais elle était attachée à la Vice-Reine, ce qui n’était pas le cas des Morosini et d’Adalbert, invités personnels du maharadjah… Une consolation cependant : le capitaine Mac Intyre repartait aussi.
Ce ne fut pourtant pas sans une vague inquiétude qu’Aldo et Adalbert virent se vider les vastes et élégants pavillons de soie dressés sur deux kilomètres dans le parc du palais et les emblèmes des divers princes remplacer l’Union Jack. Ce fut Adalbert qui traduisit leur pensée commune tandis qu’en fumant un cigare ils faisaient une promenade dans les jardins momentanément paisibles :
– Tu crois qu’il va oser venir ?
– Tu penses à Alwar ?
– Qui d’autre ? Tu sais bien qu’il est invité, et ne devions-nous pas faire le voyage dans son train privé ?
– Veux-tu me dire ce qui pourrait l’en empêcher, puisque ses crimes n’ont pas encore décidé le gouvernement britannique à le destituer ? Tu peux être certain qu’il sera là.
Ni l’un ni l’autre n’en doutaient, et moins encore Amu, accouru au petit matin avec la première tasse de thé qu’il ne permettait à personne de leur apporter. Aldo et Lisa étaient d’ailleurs réveillés par le canon qui, depuis une heure au moins, ne cessait guère de tonner.
– Il est arrivé, Prince sahib ! Le maître de la peur vient d’arriver ici ! Tu n’as pas entendu le canon ?
– Tu veux dire qu’on n’entend que lui, fit Lisa, le nez dans sa tasse. Ne nous dis pas qu’il a droit à tout ça ?
– Non. Seulement à dix-sept coups (16), mais les trains des princes se succèdent à la gare. Ces pourquoi le canon n’arrête presque pas. Quant à lui, je viens de le voir dans la voiture aux peaux de tigre qu’il emporte toujours avec lui. Que va-t-il nous arriver ?
– Rien du tout, Amu ! fit Morosini avec un sourire apaisant. Il n’est plus chez lui et notre hôte n’est pas homme à souffrir que l’on moleste certains de ses invités…
– Mo… leste ? répéta Amu qui ignorait le mot.
– Que l’on fasse du mal. Quant à toi, tu n’es plus à son service mais au mien.
– Oh je ne crains pas pour moi ! Je suis trop petit pour qu’il connaisse ma figure, mais c’est pour toi que je crains, maître ! Tu lui as échappé et il n’oublie jamais…
– Ne te tourmente pas. Ici il ne peut plus rien.
Connaissant le pouvoir de malfaisance du personnage, Morosini n’en était pas si sûr, mais ne voulait pas inquiéter Lisa. Il se promit tout de même de veiller au grain. Adalbert, pour sa par se montra optimiste :
– Il va y avoir tellement de monde qu’il ne me verra même pas. J’ai passé la matinée à la gare voir arriver les princes. Il y avait tant de couleur et d’éclats de bijoux que j’en avais mal aux yeux.
– Alors tu l’as vu ?
– Mais oui. Rose comme un bonbon anglais, environné d’un corps de ballet de jeunes éphèbes aux yeux de biches dorés sur tranche, mais comme je me mêlais démocratiquement à la foule il ne m’a pas remarqué…
– Ce n’est pas une raison pour ne pas se montrer prudents…
En dépit de sa sérénité affichée, Aldo se sentait moins à l’aise depuis qu’il savait Jay Singh dans les mêmes murs que lui. Il s’y attendait pourtant et la sagesse aurait peut-être voulu qu’il emmène Lisa loin de ce concentré de serpents, mais il était incapable de résister à l’attrait du fabuleux spectacle dont il allait être le témoin : un fantastique rassemblement de pierres précieuses dont certaines comptaient parmi les plus belles du monde et, jusqu’à présent, rarement sorties des Indes. Une occasion qu’il ne retrouverait pas… Seulement il y avait Lisa ! Jamais il n’aurait dû permettre qu’elle reste ici sachant qu’Alwar allait y venir ! Ce démon haïssait les femmes, les méprisait et n’avait pas de plus cher plaisir que les faire souffrir. Quand il verrait Lisa il comprendrait qu’elle était le meilleur moyen de l’atteindre, lui, et d’en tirer vengeance…
– J’aurais dû l’obliger à partir avec Mary Winfield et Lady Émily ! pensa-t-il à haute voix. Seulement je suis un maudit égoïste. Et puis j’ai juré de ne plus me séparer d’elle plus de vingt-quatre heures !
– Tu as peur à ce point ? fit Adalbert, dont Aldo avait oublié la présence. Tu ne penses pas qu’Alwar oserait…
– Ne m’oblige pas à répéter sans cesse qu’il est capable de tout…
Apparemment il n’était pas le seul à penser ainsi. À cet instant parut le secrétaire du maharadjah venu prier le prince Morosini de bien vouloir le suivre auprès de son seigneur.
Aldo trouva Jagad Jit Singh dans la grande volière du palais, une immense serre où, au milieu d’une flore exubérante, voletaient des perruches multicolores, des oiseaux bleus de l’Himalaya, des perroquets du Brésil dont l’un criait « Vive la France ! » dès que son maître était en vue. Un monde de fleurs et de bassins joliment disposés où passaient des poissons-voiles de la Chine, des flamants roses, des ibis noirs, des cigognes blanches et des faisans dorés.
Coiffé d’un turban framboise sans aucun joyau qui mettait en valeur ses traits à la fois doux et énergiques et même sa soyeuse moustache grise, le maharadjah debout près d’un bassin jetait des petits morceaux de pain à ses poissons. Quand Morosini entra, il le prit par le bras pour le conduire vers un banc de pierre disposé près d’un buisson d’orchidées mauves :
– Depuis votre arrivée je n’ai guère eu le loisir de converser avec vous autant que je le souhaite et j’espère que vous ne m’en tenez pas rigueur.
– Certainement pas, Monseigneur ! Quand on reçoit autant de monde il est impossible de se livrer au moindre aparté.
– Pourtant il faut que je vous parle. Lord Willingdon m’a raconté certains faits… pour le moins désagréables, qui vous ont opposé à Alwar. Et ne m’ont pas tellement surpris parce que je ne garde pas beaucoup d’illusions sur lui. Depuis des siècles, l’Inde a souffert de potentats tels que cet homme mais je n’avais personnellement aucune raison de ne pas l’inviter. La politique veut parfois…
– Vous n’êtes pas, j’espère, en train de me donner des explications ou même de m’offrir des excuses ? coupa Morosini. Votre jubilé est une très grande fête à laquelle doivent participer tous les autres princes. Quant à moi, qui ne suis pas souverain régnant, je concevrais sans peine que Votre Altesse souhaite… que je m’éloigne si ma présence doit troubler, si peu que ce soit, un événement de cette importance.
– Mais pas du tout ! Je tiens au contraire à ce que vous restiez. Par amitié d’abord. Ensuite parce que l’expert que vous êtes rehaussera l’éclat de ces fêtes. Cela dit, je n’ai pas peur pour vous, je vous sais de taille à vous défendre, ainsi d’ailleurs que le cher Vidal-Pellicorne.
– En ce cas je ne vois pas où vous voulez en venir, Monseigneur.
– À la princesse Morosini. Vous savez quelle tendre admiration je voue aux jolies femmes – ce qui n’est pas le cas d’Alwar ! – et votre épouse est exquise. Aussi ma belle-fille Brinda, que vous connaissez déjà et qui n’a fait que l’entrevoir, souhaiterait la recevoir dans ses appartements… jusqu’à ce que les princes regagnent leurs États. Croyez-vous que la princesse Lisa – c’est bien son nom ? – accepterait ? Cela ne la privera d’aucune des fêtes puisque Brinda reçoit ici à mes côtés et à ceux de Tïkka, mon fils aîné, et que je n’applique pas le purdah. Simplement elle ne sera pas près de vous. Et Brinda est certaine qu’elle portera le sari avec beaucoup de grâce et d’élégance. Qu’en pensez-vous ?
– Que vous êtes, Monseigneur, l’homme le meilleur et l’hôte le plus délicat qui soit. Merci ! De tout mon cœur merci !
Lisa accueillit l’invitation avec un sourire qui cachait un certain soulagement. Depuis que l’on attendait Alwar, Aldo devenait nerveux et Adalbert presque autant que lui. La sachant à l’abri, ils se sentiraient mieux l’un et l’autre et, surtout, ils auraient les coudées franches et les mains libres pour faire face à l’ennemi.
– Après tout, nous ne nous quittons pas vraiment et ce n’est que pour peu de jours. Et puis c’est peut-être amusant de vivre au zénana… à condition toutefois que cela ne te souffle pas l’idée d’en installer un chez nous…
– Tu veux ma mort ? fit Aldo en l’embrassant d’une façon fort peu conjugale. Avec toi, Amélia, Lydia et nos autres dévouées servantes, je trouve qu’il y a déjà bien assez de femmes à la maison !
– Goujat !
Et elle suivit en riant les serviteurs qui venaient chercher ses bagages...
Délivrés de ce souci, il ne restait qu’à attendre l’inévitable affrontement. Il eut lieu le soir même…
Le palais, cette nuit, revêtait une livrée magique. Des milliers de petites flammes courtes dansant dans des coupes de verre rose et or illuminaient, à la mode indienne, les terrasses, les balcons, les toits et presque chaque détail de l’architecture. Pour ne pas rompre le charme, les ors et les couleurs des salons, dédaignant pour une fois l’électricité, reflétaient la flatteuse lumière de milliers de cierges et de bougies plantés dans les hauts candélabres. Chandeliers et bougeoirs scintillaient au milieu d’une débauche de roses et de jasmin. C’était sans doute aussi dans le même esprit d’harmonie et pour éviter la tache noir et blanc de l’habit occidental que, vers la fin du jour, Aldo et Adalbert avaient reçu des mains du tailleur du palais, des caftans de brocart doré, d’étroits pantalons assortis et des turbans d’un beau rouge pivoine comme ceux que l’on portait dans le pays. Un mot du maharadjah accompagnait le tout, priant ses invités de bien vouloir, pour cette soirée, lui faire la grâce de porter le costume national.


