412 000 произведений, 108 200 авторов.

Электронная библиотека книг » Жюльетта Бенцони » La Perle de l'Empereur » Текст книги (страница 10)
La Perle de l'Empereur
  • Текст добавлен: 13 сентября 2016, 19:23

Текст книги "La Perle de l'Empereur"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



сообщить о нарушении

Текущая страница: 10 (всего у книги 27 страниц)

Par qui, mon Dieu, mais après tout cela n’avait rien d’extraordinaire lorsque l’on connaissait le goût très vif de Jagad Jit Singh pour les jolies femmes de n’importe quel pays ! Au cours du repas, tandis que l’on dégustait un étonnant agneau au curry dans la sauce duquel scintillaient des parcelles d’argent, il avait écouté avec amusement les confidences de Mme de Broglie sur l’incessante chasse à la beauté qui était l’un des grands plaisirs de leur hôte.

– Il a même épousé coup sur coup une Espagnole et une Italienne, et comme je m’étonnais, étant donné sa passion pour la France, qu’il n’eût pas épinglé sur sa liste une de ses filles, savez-vous ce qu’il m’a répondu ?… « Je les aime trop ! Je n’arriverais jamais à choisir ! »

Il n’était donc pas tellement étonnant que le nom de Lisa ait volé un jour ou l’autre du côté de ses oreilles. N’était-elle pas en effet l’une des femmes les plus séduisantes de toute la planète ? Pour Aldo aucune autre ne lui venait à la cheville. Et il s’entendit répondre que lui et son épouse se rendraient avec joie dans un pays qui les fascinait depuis longtemps.

Tandis que l’ambassadeur d’Angleterre reprenait le dé de la conversation après une solide rasade de porto, Aldo, rendu à lui-même pour un instant caressa l’idée d’une seconde lune de miel dans les Indes fabuleuses. Si Lisa consentait à confier les jumeaux à leur arrière-grand-mère pour une dizaine de semaines, ce pourrait être magique. Perdu dans ses pensées, il laissait son regard glisser sur la salle somptueuse occupée seulement par les hommes et soudain il reprit contact avec la réalité, posa le verre dont il dégustait le contenu et se livra à un examen attentif de ceux qui se trouvaient là. Or, nulle part il ne vit José d’Agalar.

Quand on sortit de table, il rejoignit Adalbert tout joyeux lui aussi à l’idée de l’accompagner aux Indes et mit un frein à son enthousiasme :

– Tu as raison, le voyage va être formidable mais quelque chose me tracasse : as-tu vu le grand d’Espagne ?

– Ma foi non… Pourtant il est entré avant nous dans la salle à manger et il prétendait mourir de faim. Comment se serait-il volatilisé ?

– D’autant plus qu’il n’y a aucune raison. Mais on peut toujours essayer de savoir…

Retournant dans la vaste pièce où les serviteurs s’affairaient à remettre de l’ordre, Morosini alla trouver celui qui dirigeait la manœuvre en priant le Bon Dieu qu’il parle au moins anglais :

– Je cherche le marquis d’Agalar, lui dit-il dans cette langue. Sauriez-vous me dire à quelle table il était placé ?

L’hindou s’inclina et partit chercher des cartons où les tables étaient dessinées avec les noms de leurs occupants, les parcourut des yeux puis montra à Aldo celui qui l’intéressait. Celui-ci remercia et rejoignit Adalbert :

– Il était à la table présidée par le maharadjah d’Alwar. Comment se fait-il que je ne l’aie pas aperçu ? D’où j’étais il devait se trouver dans mon champ de vision…

Une voix onctueuse teintée d’accent oriental se fit lors entendre :

– Feriez-vous allusion à ce… personnage qui a eu l’indécence de s’étouffer en absorbant du curry et que l’on s’est hâté d’ôter de ma vue ? Un spectacle vraiment répugnant !

Jay Singh Kashwalla, maharadjah d’Alwar en personne, se tenait là, accompagné de deux hommes de sa suite. Il souriait benoîtement mais ce sourire n’atteignait pas ses yeux qui semblaient vouloir pénétrer jusqu’à l’âme d’Aldo. Celui-ci salua profondément comme l’exigeait le protocole :

– Si Votre Altesse le dit, ce doit être vrai. Cependant le marquis d’Agalar qui est un grand d’Espagne devrait savoir comment se comporter lorsque l’on a l’honneur de dîner à la table d’un prince souverain.

– Grand d’Espagne ? Fttt !… Qu’est cela ? fit Alwar avec un geste méprisant de sa main gantée et bosselée de rubis gros comme des œufs de caille. Ce n’est qu’un marquis. Vous, vous êtes prince, m’a-t-on dit ? Un grand d’Italie, je suppose ?

– De Venise ! Très honoré de l’attention qu’un souverain étranger veut bien me porter !

– Votre réputation est grande dans le monde des pierres précieuses et vous pouvez constater que je les aime aussi. Viendriez-vous en parler avec moi… en privé ?

– Il est à craindre que Votre Altesse n’en sache plus que moi sur ce sujet.

– Ne le croyez pas ! Venez plutôt déjeuner demain ! Nous comparerons nos sciences. J’habite le Claridge. Voulez-vous treize heures ?

Impossible d’échapper, quelque envie qu’il en eût, à une invitation aussi formelle. Morosini s’inclina :

– Ce sera un honneur pour moi…

– Alors donnez votre adresse à mes gens. Une voiture viendra vous prendre à midi et demi…

Le maharadjah tournait déjà les talons après un salut léger.

– Seigneur ! gémit Aldo en le regardant rejoindre leur hôte. Il ne me manquait plus que ça !

– Allons donc ! ironisa Adalbert. Tu as vu sa poitrine ? Il n’y a pas un joaillier au monde dont la vitrine puisse lutter avec elle. Tu vas nager dans les pierres précieuses, mon bonhomme !

– Sans doute, mais j’aimerais mieux nager avec quelqu’un d’autre parce que cette altesse-là ne me plaît pas. Surtout si j’y ajoute ce que tu m’as confié au sujet de ses relations avec Youssoupoff !

– Je n’ai dit que ce que l’on m’a raconté. Il ne s’agit peut-être que d’un simple potin…

– Auquel tu as cru. Cela me suffit.

– Pour refuser d’y aller ? Il ne va tout de même pas te violer entre la poire et le fromage ? Tu as une demi-tête de plus que lui, fit Adalbert en riant.

– J’ai accepté : j’irai. Seulement j’essaierai de faire en sorte qu’il n’y ait pas de seconde fois…

Le lendemain, habillé avec une élégance tout officielle – redingote noire, gilet gris, col à coins cassés et cravate-plastron en épaisse soie grise piquée d’une sardoine gravée à ses armes –, Aldo embarquait dans la Rolls argentée du maharadjah qui, en quelques silencieuses minutes, le conduisit à l’hôtel Claridge.

C’était le plus récent des palaces parisiens puisqu’il avait été inauguré en 1919 et, bien sûr, le Claridge drainait une bonne partie de la clientèle jeune issue du cinéma ou du sport grâce aux services spéciaux qu’il offrait : un hammam et une ravissante piscine gréco-byzantine où se retrouvaient quelques-unes des plus jolies femmes de Paris. Mais, quand la Rolls y déposa Morosini, celui-ci put se demander un instant si d’aventure on ne l’aurait pas transporté aux Indes car l’entrée en était gardée par deux des jeunes aides de camp dont le maharadjah d’Alwar semblait posséder une véritable collection. Choisie avec soin cependant car ces jeunes hommes étaient à peu près de la même taille, vêtus de robes fluides qui les faisaient ressembler à des jets d’eau et tous possédaient des yeux de gazelle craintive qui intriguèrent le visiteur tout en lui donnant l’envie d’en savoir plus : ce potentat oriental n’était-il donc attiré que par les garçons ? En tout cas, il aurait juré que ceux-là en avaient peur…

Cependant ils devaient être des guerriers, étant armés de longs poignards dont sans doute ils n’hésiteraient pas à se servir sur un geste du maître. Pour l’instant, ils semblaient avoir pris possession de l’hôtel car l’un d’eux s’improvisa son guide tandis que deux autres gardaient l’entrée des ascenseurs, deux autres la sortie et encore deux autres la double porte fermant l’appartement du prince. Celui-ci occupait tout un étage d’où les serviteurs habituels semblaient avoir disparu.

« Ce doit être amusant pour les autres clients de l’hôtel, pensa Morosini. Si toutefois il y en encore. »

Il n’en avait vu, en effet, aucun et, dans le hall les réceptionnistes avaient un curieux air figé.

Une table somptueuse, pour deux personnes était dressée dans le salon où l’on introduisit l’invité, un salon qui lui-même avait subi des transformations grâce à une infinité de coussins, de poufs et de tentures brodées d’or ou d’argent. Une odeur de vanille mêlée à celle du bois de santal y régnait, cependant qu’un invisible musicien faisait entendre un air de sitar à la fois aigre et envoûtant…

Enfin Alwar parut, les deux mains cordialement tendues et le visage éclairé d’un sourire éclatant, tel que l’on ne l’eût pas cru capable d’en produire.

– Mon cher ami ! Comme c’est aimable à vous d’avoir accepté ma modeste invitation !

– Comme c’est aimable à Votre Altesse de me l’avoir adressée !

– Oh, c’est naturel. Tout de suite vous m’avez été sympathique et je n’aime pas résister aux élans de mon cœur ! Prenez place, je vous prie, et causons ! Mais… par grâce, traitez-moi en ami et oubliez la troisième personne ! N’êtes-vous pas prince, vous aussi ?

– Certes, monseigneur, mais vous régnez sur des milliers de sujets et je ne règne que sur ma propre maison…

– Une maison que j’aimerais connaître ! Venise et ses palais sur l’eau sont fascinants. C’est la seule ville d’Europe où un homme d’Orient doit se sentir facilement chez lui. Mais déjeunons ! J’ai tant de choses à vous dire et les plaisirs de la table les accompagneront heureusement…

En fait et tout le temps que dura le repas – servi à l’occidentale et excellent –, ce fut surtout Aldo qui parla. Son hôte l’accabla de questions posées d’une voix douce et précise touchant sa famille, ses ancêtres, sa demeure, sa vie professionnelle, sa jeunesse, ses études, ses voyages, ses habitudes enfin. Parfois à la limite de l’indiscrétion. Ainsi, le fait que son invité soit marié n’eut pas l’air de l’enchanter :

– Un homme tel que vous devrait demeurer libre de ses mouvements. Avoir des enfants, c’est bien… mais pourquoi s’encombrer de la mère… ou des mères ?

– Je n’ai jamais considéré ma femme comme encombrante. Bien au contraire ! Je ne puis concevoir l’idée de vivre sans elle.

– Pourtant vous en êtes loin en ce moment. Dès lors que vous pouvez vous en passer huit jours ou huit semaines, vous pouvez l’ignorer indéfiniment. Le temps ne signifie rien pour les dieux, ni pour les hommes capables de les approcher. Est-elle belle au moins ? ajouta-t-il avec une nuance de dédain qui n’échappa pas à Morosini et lui déplut.

Mais il fallait répondre.

– Elle est mieux que belle ! Différente de toutes les autres femmes ! laissa-t-il tomber sèchement.

– Auriez-vous son portrait photographique ?

– Non.

– Pourquoi ? Les Européens ont toujours leurs poches bourrées des images des leurs et ils adorent les montrer !

– Pas moi ! Outre qu’il n’y a pas de poches dans le vêtement que je porte (11), une photographie ne saurait rendre l’éclat d’un visage. Seule la peinture le pourrait ! À condition que le peintre sache voir au-delà des traits et chercher l’âme.

– Et il en existe ? Vos peintres actuels barbouillent leurs toiles de couleurs violentes qui à mes yeux ne signifient rien, ne suggèrent rien…

Un œil sur les délicates peintures mogholes qui décoraient un pan du mur, Aldo excusa le jugement sans nuances de son hôte. Comment cet homme d’un autre âge pourrait-il comprendre quelque chose à un Derain, un Matisse, un Vlaminck ? Mais la conversation en étant venue à bout, il décida de s’y tenir. Aussi bien le déjeuner tirait à sa fin et le café était servi :

– Mais puisque nous en sommes aux beautés de la Création, je me permets de vous rappeler, Altesse, que vous m’avez promis de me montrer des merveilles…

Alwar sourit, frappa dans ses mains sur un certain rythme et deux des beaux jeunes gens aux regards craintifs surgirent, portant chacun un coffre d’assez belles dimensions qu’ils déposèrent sur une table basse. Puis, encore plus rapidement peut-être qu’ils étaient venus, ils s’inclinèrent, mains jointes, et disparurent. Le maharadjah se leva et souleva l’un des couvercles : des couronnes, des diadèmes apparurent. Parmi eux, Aldo repéra vite la bande de rubis et de diamants qui ceinturait, hier, la toque – héritage des Mongols et de Gengis Khan dont Alwar avait du sang – qui coiffait le prince. Aujourd’hui elle était d’un blanc candide avec un petit diadème de perles.

– Magnifique ! apprécia Morosini en examinant l’un après l’autre ces signes du pouvoir. Mais n’est-il pas imprudent de voyager avec un tel trésor ?

– Tout n’est pas ici. Je ne saurais emporter en voyage l’ensemble de mes joyaux et je me contente de ceux dont je me pare le plus souvent. Ceux que je préfère. Par exemple ceci.

Il ouvrait le second coffre et en tirait un collier de plusieurs rangs fait de diamants et d’énormes émeraudes. Les plus grosses sans doute qu’Aldo eut jamais vues. Il est vrai qu’elles n’étaient pas taillées mais seulement polies, en cabochons. Suffisantes pour réduire à l’état d’ornement modeste la pierre d’Ivan le Terrible achetée à Drouot. Au grand plaisir de son hôte, Aldo ne cacha ni sa surprise ni son admiration.

– Je ne crois pas en connaître d’aussi importantes.

Il se consolait un peu en constatant qu’en revanche il en avait vu de plus lumineuses.

– Oh, il en existe cependant ! soupira Alwar. Yadavindra Singh de Patiala en possède de plus belles encore. Vous les verrez sans doute si vous vous rendez à l’invitation de Kapurthala car il y sera sûrement. Auprès de lui je ne suis qu’un petit prince, ajouta-t-il avec une intraduisible amertume. Ses États comptent deux millions d’habitants alors que le mien n’en a guère plus de cinquante mille… Son palais Moti Bagh couvre quatre hectares à lui seul…

– La grandeur vraie d’un prince ne se mesure pas au nombre de ses sujets ni à la superficie de son palais, dit doucement Morosini. Ce sont ses actes, sa sagesse et la sérénité de ses États qui lui donnent sa dimension.

Il eut soudain l’impression que les yeux de tigre se mouillaient. Le maharadjah se leva et posa ses mains sur ses épaules :

– Tu as bien parlé ! fit-il d’une voix enrouée. Il faut que tu sois mon ami !

– Ce serait un grand honneur ! émit Aldo qui n’aimait pas beaucoup ce rapprochement subit et craignit même un instant qu’on ne l’embrassât. Mais Alwar se contenta d’ôter de son doigt un rubis taillé en fer de lance et de le passer au majeur de son invité :

– Voilà qui scellera mieux notre amitié ! dit-il. Cette pierre a la couleur du sang et le sang est le meilleur lien entre les hommes. Essaie de t’en souvenir quand tu regarderas ce bijou.

Aldo ne put que remercier avec tout de même un vague sentiment de honte. En venant à ce rendez-vous qui ne lui plaisait guère, il gardait une arrière-pensée : celle de proposer la « Régente » à ce prince visiblement richissime mais, après le don qu’on venait de lui faire, il était un peu difficile de parler boutique. D’autant plus que, les circonstances étant ce qu’elles étaient, Alwar pouvait très bien prendre cela pour un échange de bons procédés et la valeur de la perle était infiniment plus élevée que celle du joli rubis qu’il recevait.

– Je regrette, devant tant de générosité, de ne rien pouvoir offrir de comparable…

– Un peu de ton temps sera amplement suffisant. Je suis encore ici pour quelques semaines, Ensuite je me rendrai en Angleterre…

– C’est que moi je dois rentrer prochainement à Venise… Le temps est encore ce qui va me manquer le plus.

– Tu ne pars pas ce soir ?

– Non, bien sûr !

– Alors nous pouvons encore passer quelques moments ensemble ?

« Et dire, pensait Aldo en se retirant, que m’étais juré que cette visite n’en aurait pas de seconde ! »

Il fallait bien en prévoir au moins une, sinon l’homme aux yeux de tigre était bien capable de lui tomber dessus à la maison un jour prochain. N’avait-il pas dit qu’il aimait Venise ? Ou quelque chose d’approchant…

– Eh bien, dis-moi, s’écria Adalbert en le voyant rentrer. Vous avez eu des choses à vous dire ? Il est plus de six heures !

– Oh, le temps passe vite en sa compagnie ! Il m’a pratiquement confessé ! Et regarde ! ajouta Aldo en lui tendant la bague qu’il avait ôtée dans la voiture et mise dans sa poche. Il a décidé que nous étions quasiment frères !

– Peste ! Il a la fraternité généreuse, mais je me demande ce qu’aurait pensé ta mère d’un fils de cet acabit !… Bon ! Oublions-le pour passer à un autre sujet : on dirait que c’est aujourd’hui la journée des rubis ! Tiens, lis ça !

Il tendait le journal plié où figurait un article entouré au crayon rouge. C’était, sous la plume de Martin Walker dont la signature prenait de plus en plus de développement, un « papier » que la crainte de déplaire à un hôte illustre retenait visiblement à la limite du sensationnel : « Vol audacieux chez un grand ami de la France : des bijoux disparaissent chez le maharadjah de Kapurthala. »

Le texte disait qu’une paire de bracelets de rubis avait été subtilisée dans l’appartement de la princesse Brinda. Aucune autre parure n’avait été volée et, à la place, on avait découvert une petite carte portant simplement la lettre N. Suivait un long développement sur le mystérieux personnage dont on commençait à parler beaucoup en le rapprochant du fameux Arsène Lupin. À cette différence près que celui-là avait déjà deux meurtres sur la conscience et que le célèbre gentleman-cambrioleur ne tuait jamais.

– Alors ? fit Adalbert. Qu’est-ce que tu en penses ?

– Comme toi, je suppose. Notre Napoléon VI et le sombre marquis d’Agalar pourraient bien ne faire qu’une seule et même personne. Le malaise éprouvé hier soir a été simulé et notre homme a profité de ce que tout le monde était à table pour visiter les coffrets de la princesse.

– Il est certain que c’est la première pensée qui présente, mais je t’avoue que j’ai peine à y croire.

– Pourquoi ? Parce qu’il a un type beaucoup trop espagnol pour être petit-fils d’une Russe ? La loi de Mendel joue parfois de drôles de tours. Et puis pourquoi seulement ces deux bracelets alors qu’il y avait sans doute beaucoup d’autres colifichets passionnants ?

– Je vais te dire pourquoi. Parce que ce sont des bijoux russes et que notre empereur russo-corse ne s’intéresse qu’à eux et aux Français. Les bracelets ont appartenu à la comtesse Abrasimoff qui te plaît tant.

– Pas à toi ? émit l’archéologue, la mine innocente.

– Oh ! Elle est très belle et j’en conviens volontiers, mais tu sais qu’aucune femme ne saurait plus me plaire…

– C’est beau, la vertu !

– Tu peux dire l’amour, tu ne te tromperas dit Aldo gravement. Il n’empêche que je vais aller chez elle, et dès demain, parce qu’elle non plus n’a pas assisté au dîner.

– Tu la soupçonnes ?

– Pourquoi pas ? Elle a peur d’Agalar parce qu’elle craint son emprise mais d’autre part elle délire presque lorsqu’elle évoque les joyaux que les Bolcheviks lui ont volés. Ces bracelets, elle m’en a parlé.

– Sans doute mais tu as vu dans quel état elle était lorsqu’elle a reconnu l’Espagnol ? Il faut des nerfs solides pour un vol aussi audacieux. Car enfin si tous les invités étaient à table avec nombre de serviteurs, on doit en rencontrer certainement quelques-uns dans les appartements privés ?

– Oh, je ne dis pas qu’elle a fait le coup et je pense sincèrement que c’est don José ; mais ce que je veux savoir, c’est si elle a lu le journal, ce qu’elle pense et si, d’aventure elle n’aurait pas quelques nouvelles de son bel ami ?…

– Pour en revenir à lui, il y a quelque chose d’incompréhensible : voilà un homme qui s’apprête à épouser une milliardaire et il s’amuserait à venir jouer les monte-en-l’air pour voler des bijoux que sa fiancée a largement les moyens d’acheter…

– Très juste, mais alors explique-moi ce qu’il faisait hier soir au château de Longchamp quand il aurait dû tenir la main de Miss Van Kippert dans le silence feutré d’un petit salon du Crillon ?

Aldo n’eut pas le temps de répondre. Deux coups brefs furent sonnés à la porte de l’appartement et, l’instant suivant, Théobald, mi-respectueux mi-inquiet, introduisait le commissaire Langlois…


CHAPITRE VII

LA NUIT INSENSÉE

– Désolé de vous déranger à un moment que vous jugez peut-être inopportun, fit le policier avec un mince sourire dont il envoya la fin à Morosini. Vous alliez sortir, sans doute ?

– Oh, cette jaquette ? dit celui-ci traduisant le regard du visiteur. Je ne sors pas, je rentre. J’ai été invité à déjeuner par le maharadjah d’Alwar et cela a duré plus que je ne pensais !

– Quant à moi, je ne suis pas sorti du tout, émit Adalbert dont le vieux chandail et le pantalon de velours côtelé n’étaient guère adaptés aux mondanités. Mais asseyez-vous, monsieur le commissaire et dites-nous ce qui nous vaut votre visite. Un verre ?

Cette fois Langlois rit franchement :

– Question pertinente, monsieur Vidal-Pellicorne. Vous voulez savoir si je suis en service ? Eh bien j’accepte volontiers de boire quelque chose : cette journée a été éreintante !

Nanti d’une fine à l’eau, Langlois prit place avec un soupir de contentement dans l’un des bons vieux fauteuils en cuir de l’archéologue :

– C’est agréable de venir chez vous, apprécia-t-il. Mieux vaut sans doute que je n’en fasse pas une habitude…

– Pourquoi pas ? J’aime que l’on se trouve bien chez moi !

– Ne me tentez pas ! J’ai passé ma journée au château de Longchamp à entendre, avec un interprète, les serviteurs du seigneur de Kapurthala. Sans apprendre grand-chose d’ailleurs. Et puis en examinant la liste des invités d’hier j’ai vu vos noms et l’idée m’est venue de vous rejoindre dans l’espoir que, peut-être, vous en sauriez un peu plus. Auriez-vous remarqué un fait quelconque au cours de la soirée ?

– À part le malaise dont l’un des invités a été victime pendant le repas, dit Adalbert, je ne vois rien à signaler.

– Savez-vous de qui il s’agissait ?

– Un noble espagnol, le marquis d’Agalar, je crois ? Nous étions même surpris de le voir là, étant donné le deuil de sa fiancée…

– Ne vous étonnez pas : les fiançailles sont rompues.

– La jeune fille a compris qu’elle avait affaire à un faisan ? émit Aldo qui était allé changer sa jaquette contre un veston.

– Parce que vous pensez que c’en est un ?

– Disons que c’est une impression personnelle, sans plus !

– Pourquoi pas, après tout ! Mais ce n’est pas Miss Van Kippert qui a rompu, c’est lui…

– Tiens donc ! C’est inattendu : il a rompu un pareil mariage ?

– Les journaux de demain vous en apprendront plus. Moi je l’ai su par un ami journaliste : un oncle de la jeune fille serait arrivé de New York et le marquis a claqué la porte.

– C’est ça que vous appelez avoir rompu ? fit Aldo en riant. Disons que l’oncle en question a du dire des choses désagréables et que l’orgueil de notre hidalgo ne l’a pas supporté ; mais peut-être espère-t-il que la jeune Muriel va lui courir après.

– Ce serait étonnant : elle embarque après-demain à Cherbourg sur l’ ÎledeFrance avec la dépouille paternelle. Mais revenons à nos moutons : vous ne supposeriez pas, par hasard, qu’Agalar soit notre Napoléon cambrioleur ?

La question était posée sur un ton négligent mais le regard attentif de Langlois démentait l’apparente désinvolture. Aldo en eut conscience et choisit la même attitude :

– Difficile à croire : il n’y a pas un Espagnol qui ne haïsse l’Empereur…

– Il n’y a pas non plus beaucoup de Russes qui l’aiment. J’admets qu’il n’a pas vraiment le type pour un descendant d’une marchande de Moscou mais comme il n’y a pas de limites à la folie humaine… C’est tout ce que vous pouvez me dire sur Agalar ?

Morosini, bien sûr, aurait pu dire bien des choses. Parler de Tania et de la terreur que le beau marquis lui inspirait, mais il répugnait à mettre la jeune femme en contact direct avec la police même au travers de l’homme courtois qu’il avait en face de lui. En outre ce serait révéler une cachette dont le secret subsistait peut-être encore. Aussi se contenta-t-il de hausser les épaules :

– À l’exception d’un souper chez Maxim’s où je l’ai aperçu en compagnie des Van Kippert, je ne l’ait jamais tant vu qu’hier soir.

C’était l’exacte vérité ; pourtant Aldo eut l’impression de mentir effrontément. Le commissaire, grâce à Dieu, n’eut pas l’air de s’en rendre compte. Il était en train de s’extraire de son confortable fauteuil et de remercier Adalbert de son hospitalité. Celui-ci, cordial à souhait, l’invita à y recourir quand il le souhaiterait. Cet échange de politesse n’empêcha pas Langlois de poser, au moment où il allait sortir, une dernière question à Morosini :

– Vous qui êtes un spécialiste des joyaux, vous n’êtes pas surpris du choix étrange fait par le voleur de la princesse ? Pourquoi deux bracelets seulement alors que nombre d’autres bijoux s’offraient à sa convoitise ?

– Comment voulez-vous que je réponde à cette question ? Ses motivations me sont complètement étrangères…

– Sans doute, sans doute ! Pourtant la princesse Brinda a bien voulu me confier que ces pièces étaient les seules à ne pas être de provenance indienne, ou commandées à des joailliers de la rue de la Paix ou de la place Vendôme. Son époux, sachant sa passion pour les rubis, les a achetés pour elle à une vente russe. Étrange, non ?

Le ton des dernières paroles s’était fait curieusement sévère et, quand le policier eut disparu, Aldo se tourna vers son ami :

– Qu’est-ce qu’il s’imagine ? Que c’est moi qui les ai volés ?

– Non, mais je me demande si tu ne devrais pas lui dire ce que tu sais à propos de la belle comtesse. Il est de ceux qui savent se renseigner…

– Et moi, je me demande si je ne devrais pas prendre le premier train pour Venise ! J’en ai par dessus la tête de ces histoires !

– Ce ne serait pas une bonne idée !… Crois-moi ajouta Adalbert en se servant un autre verre, tu devrais mettre un peu de côté tes sentiments chevaleresques et lui toucher deux mots de Tania. Après tout elle s’en trouverait peut-être plus heureuse ?

– Peut-être, en effet !… J’irai la voir demain matin et nous déciderons ensuite. Allons dîner, je meurs de faim !

Théobald venait de s’encadrer dans la porte de la salle à manger pour annoncer que le dîner était servi, mais il était écrit sur les tablettes d’un espion particulièrement contrariant que Morosini aurait toutes les peines du monde à le digérer car, lorsqu’il rentra dans sa chambre avec l’intention de s’offrir une longue nuit de repos, il vit soudain accroché au bras de la Fortune de bronze doré demi étendue sur le cadran de la pendule, placée sur la cheminée, quelque chose qui lui coupa le souffle : les deux bracelets de rubis de la princesse Brinda !

Sans oser y toucher, il contempla d’un œil incrédule les larges cercles d’or pavés de magnifiques pierres calibrées qui devaient peser chacune entre deux et trois carats. Elles étaient superbes et leur couleur « sang de pigeon » admirable ; mais ce fut pourtant avec une horreur rétrospective qu’il les contempla. Si d’aventure Langlois avait émis l’intention de visiter sa chambre… La seconde pensée fut d’ordre plus pratique : comment ces sacrés bijoux étaient-ils arrivés chez lui ? Il ouvrit la porte pour appeler Théobald qui ne devait pas encore être couché quand un léger courant d’air fit battre la fenêtre derrière son dos, attirant son attention. Or, quand il faisait chaque soir les couvertures, Théobald avait l’habitude de fermer soigneusement les fenêtres et de tirer les rideaux. Ceux-ci étaient en place mais la croisée était bel et bien ouverte.

Elle donnait comme celles des autres chambres de l’immeuble déjà ancien sur un petit jardin intérieur dont le centre était un jet d’eau qui apportait en été une agréable fraîcheur. Et, comme l’appartement d’Adalbert était au premier étage sur entresol il n’était pas difficile de deviner par quel chemin on avait apporté le cadeau empoisonné : les architectes du baron Haussmann s’étaient parfois donné du mal pour ornementer à profusion ces constructions « modernes ». Cela offrait de vrais boulevards à un cambrioleur un peu agile ! L’instant suivant, Aldo déboulait chez Adalbert qui se disposait lui aussi à se coucher.

– Viens voir ! fit-il sobrement.

– Voir quoi ?

– Viens toujours !

Mis en face de la Fortune si somptueusement parée, Adalbert émit un « ah ! » consterné ; puis tirant de sa poche un crayon, il s’en servit pour ôter les bracelets sans y mettre les mains, alla jusqu’au qu’au secrétaire Empire qui était l’un des plus beaux meubles de la chambre, y prit deux enveloppes, glissa les bracelets dedans et colla les rabats du mieux qu’il put, puis exhala un soupir de satisfaction :

– Voilà !… Au fait, tu n’y avais pas touché ?

– Je ne suis pas fou.

– Dans ce cas il ne restera plus qu’à porter ceci dès demain, à notre ami Langlois qui n’aura qu’à les rendre à leur propriétaire, mais ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi on s’est donné la peine de te les apporter ?

– Justement pour accréditer un peu plus les soupçons dudit Langlois contre moi. J’ai mis du temps à lui avouer que je détenais la « Régente » Il supposera que je lui rapporte ces bracelets parce que j’ai pris peur après son passage. Je n’ai pas aimé ses dernières paroles ce soir…

– Peut-être, mais par pitié ne dramatise pas ! Encore un peu et tu vas me dire qu’il te prend pour Napoléon ?

– Va savoir !… J’en viens à me demander s’il n’aurait pas l’idée de me faire surveiller ?

Adalbert considéra un instant son ami sans rien dire, le sourcil soucieux. Puis, tournant les talons il rejoignit les pièces de façade où les lumières étaient éteintes, s’arrêta dans son cabinet de travail, sans rien allumer, et souleva l’un des rideaux en prenant bien soin de rester en retrait. La rue était vide, silencieuse. Pas une âme ! Pas même un chat sur la chaussée ou sur les trottoirs mouillés par une petite pluie en fin de journée. Mais Vidal-Pellicorne possédait cet œil d’archéologue capable de déceler dans un amas de décombres le fragment de bronze ou de poterie annonçant quelque chose de plus important. À regarder attentivement il devina une forme plus sombre dans le renfoncement d’une porte cochère presque en face de lui…

– Je crois que tu as raison, dit-il. Il y a là quelqu’un…

Pour s’en assurer, il ouvrit doucement la fenêtre puis la claqua violemment comme sous l’effet d’un coup de vent et au risque de faire tomber les vitres, mais le résultat fut intéressant : un mouvement involontaire permit de distinguer un peu mieux un homme emballé dans un imperméable et coiffé d’un chapeau mou au bord rabattu. Adalbert alors alluma son bureau et vint refermer ostensiblement la croisée du geste agacé de quelqu’un que l’on vient de déranger. À cet instant, le téléphone sonna…

Aldo qui était le plus proche de l’appareil décrocha. Aussitôt une voix de femme se fit entendre. Une voix affolée :


    Ваша оценка произведения:

Популярные книги за неделю