Текст книги "La Perle de l'Empereur"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– D’accord ! Allons dans votre cabinet…
– Patron, fit l’un des deux inspecteurs qui resurgissait à cet instant, voulez-vous venir voir ?
Il conduisit le commissaire dans la chambre d’Aldo et lui montra le trou du carreau :
– Qu’est-ce que c’est, à votre avis ?
– Un trou fait avec un diamant, vous devriez le savoir !
– Oui, mais qui l’a fait et pourquoi ?
– Ça aussi je peux l’expliquer, émit doucement Adalbert. C’est l’œuvre d’un bien étrange cambrioleur qui s’est introduit ici non pas pour voler mais pour apporter quelque chose…
– Quoi ?
– Deux bracelets de rubis !
Il y eut un silence. Langlois considéra une minute cet homme échevelé qui puait le tabac dont le visage tiré parlait de nuit sans sommeil mais surtout d’angoisse. Avec un soupir, il ôta chapeau, son manteau et les jeta sur un coffre ancien.
– Venez me raconter votre histoire. Allez m’attendre en bas, vous autres !
Dans le cabinet de travail d’Adalbert l’air était irrespirable à cause de la fumée. Langlois se dirigea vers la haute fenêtre qu’il ouvrit en grand.
– Vous permettez ? Moi aussi je fume, mais pas à ce point-là !
Puis, se laissant tomber dans le fauteuil de cuir qu’il avait tant apprécié la veille au soir, il étendit devant lui ses longues jambes et soupira :
– Racontez !
– Voulez-vous boire quelque chose ?
– Non, merci. Ne vous y trompez pas, je suis toujours en service. À présent, parlez et tâchez d’être convaincant !
– Je vais surtout essayer d’être clair… en admettant que ce soit possible ! Mais commençons par l’épisode des bracelets…
Les phases du récit s’enchaînèrent sans hâte superflue mais aussi sans lenteurs. Adalbert, qui était à ses heures un excellent conférencier, savait raconter et là il s’appliqua à livrer une sorte de rapport dépouillé de tout artifice littéraire que le policier écouta de bout en bout sans ouvrir la bouche. Pourtant la référence à Martin Walker lui avait levé les sourcils et, quand ce fut fini, il déclara :
– Votre histoire est tellement invraisemblable que j’hésiterais à vous croire s’il n’y avait pas la présence du journaliste. Son témoignage va être capital. Même s’il ne m’aide guère à comprendre comment une femme que vous avez vue si profondément endormie a pu se retrouver la gorge tranchée une heure plus tard…
– C’est comme ça qu’on l’a tuée ? fit Adalbert avec une grimace de dégoût. Mais c’est horrible !
– Oui. Elle baignait dans son sang. Une vraie boucherie. Rien d’étonnant à ce que la Russe se soit évanouie en la découvrant…
– Où était le corps ?
– Sur la descente de lit, un lit complètement chamboulé d’ailleurs. La femme était nue et le médecin légiste dit qu’elle a été violée…
– Et vous osez accuser Morosini de cette monstruosité ? Mais c’est de la démence ! hurla Adalbert. Vous ne le connaissez pas et si c’est là votre opinion…
– Peut-être bien qu’il est fou. Qui peut se vanter de jamais connaître à fond même ses meilleurs amis ?
– Moi, et dès qu’il s’agit de lui je me sais infaillible ! De toute façon, je ne vois pas pourquoi je m’indigne ainsi car vous savez bien au fond de vous-même que ce n’est pas lui. Commencez donc par entendre Martin Walker. Il vous racontera notre expédition chez cette pauvre jeune femme… Mais vous avez parlé d’une lettre ?
– Oui. On l’a retrouvée serrée dans sa main. Aux termes de celle-ci – et des termes singulièrement passionnés – votre ami suppliait Tania Abrasimoff de ne pas mettre fin à leur liaison. Il se disait prêt à tout pour la garder. À divorcer, fuir avec elle, la couvrir de joyaux…
– … et comme elle l’a repoussé, il l’a massacrée après lui avoir fait subir les derniers outrages. Comme c’est vraisemblable ! Aldo adore sa femme…
– Mais celle-là était belle à damner un saint ! Et ce ne serait pas la première fois qu’un mari exemplaire « adorant sa femme », comme vous dites tomberait dans les filets d’une enchanteresse. D’ailleurs, si mes renseignements sont exacts, il s’agit d’un second mariage ? La première princesse Morosini serait morte intoxiquée par des champignons…
– Qui ont coûté la vie à la vieille cuisinière de la famille ainsi qu’à une cousine… Écoutez commissaire, j’ai le regret de constater que votre siège est fait et que vous tenez Aldo pour coupable envers et contre tout.
– Certainement pas. Mais comprenez que j’essaie d’en savoir plus. Votre ami est italien et comme tel nous sommes mal renseignés sur lui. Je n’ignore pas qu’il est une importante personnalité et croyez bien que je n’entends user d’acharnement en aucune façon. Pour l’instant, nous avons un cadavre, des témoins et une lettre accusatrice. En outre, votre ami a disparu. Enlevé, dites-vous ? Et si les choses s’étaient passées autrement ? S’il était revenu après votre passage ?
– Pour la tuer ? Comme c’est plausible ! Et vous oubliez aussi que lorsque nous avons vu la comtesse, Walker et moi, elle était sous l’influence d’une drogue et ne tenait aucun papier à la main.
– Qui me dit qu’elle était droguée ?
– Moi… et Martin Walker. Cherchez-le !
Mais il fut impossible de mettre la main sur le journaliste. Au Matin son rédacteur en chef apprit à Langlois que, vers la fin de la matinée, il avait reçu un message à la suite duquel il était parti en toute hâte et tout bouillant d’enthousiasme, en disant qu’il venait de dénicher « un truc énorme » et qu’il fallait qu’il « aille voir ça de près ». Sans rien vouloir dire de plus…
Le lendemain, les journaux se baignaient avec délectation dans le sang de Tania et dans la chasse au « prince assassin », dont une mauvaise photo s’efforçait de reproduire les traits…
CHAPITRE VIII
LE CAUCHEMAR
– C’est à n’y pas croire ! L’histoire la plus insensée, la plus démente, la plus abracadabrante, la plus invraisemblable, la plus incohérente, la plus délirante, la plus… la plus… Donnez-moi un verre d’eau, Plan-Crépin !
À bout de souffle et d’adjectifs, bien mièvres pour traduire la fureur qui l’habitait, la marquise de Sommières cessa d’arpenter son jardin d’hiver en brandissant un journal froissé et se laissa tomber dans le fauteuil vers lequel on s’efforçait de la guider depuis un moment. Là elle parut reprendre un peu de calme, surtout après avoir bu le verre que lui tendait Marie-Angéline du Plan-Crépin, sa demoiselle de compagnie, cousine éloignée et esclave quotidienne. Elle reprit en même temps du souffle :
– Aldo ! « Mon » Aldo ! Le prince Morosini descendant d’une des dix familles fondatrices de Venise sur laquelle deux doges de son nom ont régné ! Mon neveu enfin – petit-neveu eût été plus exact ! – soupçonné d’avoir égorgé sa maîtresse avant de prendre la fuite comme un vulgaire marlou qui a fait la peau de sa gonzesse ? Mais où allons-nous ?
Les dernières paroles furent noyées dans le hoquet horrifié de Marie-Angéline :
– Oh !… Mais où sommes-nous allée chercher des mots pareils ? s’écria-t-elle employant comme d’habitude la première personne du pluriel quand elle s’adressait à la vieille dame.
– Chez Francis Carco ! Vous qui êtes en principe ma lectrice, vous n’avez jamais lu Francis Carco ? Vous avez tort c’est un génie ! Voilà un homme qui a une langue vivifiante ! Lisez donc Jésus la Caille ! Ça vous dépoussiérera !
En dépit des heures tragiques vécues par lui depuis le meurtre, Adalbert ne put retenir un éclat de rire qui lui fit grand bien. Ce n’est jamais bon de plonger toujours plus profond dans les ténèbres du désespoir. Il y avait cinq jours à présent qu’Aldo s’était volatilisé – ainsi d’ailleurs que Martin Walker ! – et, en recevant, la veille au soir un télégramme de Nice lui enjoignant de venir chercher « Tante Amélie » à l’arrivée du Train Bleu en gare de Lyon, il avait commencé à éprouver un peu de soulagement. Nul n’était plus dynamique, plus combatif que la vieille dame née sous le Second Empire et dont, souventes fois, il avait pu apprécier l’énergie, le courage et l’humour. Une très grande dame en vérité, cette marquise-là, et le langage des barrières dans sa bouche distinguée n’en était que plus savoureux.
Elle braqua sur lui un face-à-main serti de petites émeraudes et un regard indigné :
– Vous trouvez ça drôle ?
– Oh oui ! Pardonnez-moi ! Mais c’est la première fois qu’il m’arrive de rire depuis…
– Mon pauvre ami ! C’est à vous de me pardonner ! Venez-vous asseoir près de moi ! ajouta-t-elle en désignant un petit fauteuil en osier garni de coussins de cretonne fleurie qui se trouvait à côté du sien.
Là elle le regarda mieux :
– Vous avez une mine à faire peur, mais maintenant que nous voilà tranquilles ici, racontez-moi tout ! Plan-Crépin, allez dire à la cuisine qu’on nous prépare un petit déjeuner convenable. Le café des wagons-lits est imbuvable !
Marie-Angéline n’avait pas attendu la fin de la phrase. Elle était déjà partie, en courant même tant elle craignait de perdre une miette de ce qu’allait raconter l’archéologue. Ce qui arracha un mince sourire à Mme de Sommières :
– Attendons qu’elle revienne ! décida-t-elle. Cela m’évitera de répéter. Depuis qu’hier matin elle m’a mis sous le nez cet abominable torchon, elle a entendu sonner en elle toutes les trompettes de la croisade. Elle s’est jetée sur les valises sans attendre que je lui en donne l’ordre et, quand j’ai décidé de rentrer à Paris, elle avait déjà retenu les billets. Elle brûle de se lancer à la recherche d’Aldo, dont elle est persuadée qu’il est captif quelque part. Ou alors elle fait semblant de le croire pour me ménager…
– J’aurais plutôt confiance dans son jugement et aussi dans son flair. Elle nous a bien souvent donné un fichu coup de main dans l’affaire du Pectoral comme dans celle des Sorts sacrés et sous son air de vieille fille timorée, elle est loin d’être idiote…
– Et comme Aldo et vous êtes devenus ses héros préférés, elle va me faire une vie impossible, mais peut-être efficace. J’ajoute qu’elle aime aussi beaucoup Lisa et les petits…
Puis le timbre de sa voix baissa presque au murmure :
– Avez-vous de ses nouvelles ? L’information a bien dû arriver à Venise ?…
– Je n’en sais rien. Elle n’est pas chez elle en ce moment, mais à Ischl auprès de sa grand-mère…
– Eh bien, il faut espérer que les montagnes du Salzkammergut ont formé un barrage contre cette abominable nouvelle. Il y a de quoi la rendre folle…
– Ravagée d’inquiétude, oui, mais folle je ne crois pas. Lisa, en bonne Suissesse, est un caractère solide et elle connaît bien son Aldo. Souvenez-vous du temps où pour devenir sa secrétaire, elle s’était transformée en une sorte de quakeresse hollandaise…
– C’est bien ça qui me fait peur. Elle a su à peu près tout de sa vie sentimentale de célibataire et, surtout, l’espèce de passion funeste dont il s’était pris pour cette Polonaise qu’il avait été contraint d’épouser.
– Et vous craignez qu’il ait pris feu une fois de plus ? J’ai peine à y croire…
– Moi je n’y crois pas ! claironna Marie-Angéline qui revenait, précédant Cyprien, le vieux maître d’hôtel attelé à une table roulante nappée de blanc et chargée d’argenterie, dont il releva les deux côtés pour disposer le couvert.
– Laissez, Cyprien ! Je vais le faire moi-même. Monsieur Vidal-Pellicorne, vous pouvez parler.
Ce qu’il fit.
Tout en parlant il regardait tour à tour ces deux femmes si différentes en dépit du fait qu’elles appartenaient au même monde, désuet en cette ère des années folles, mais qui ne s’y dessinaient qu’avec plus de force. À plus de soixante-quinze ans, Amélie de Sommières était encore une belle vieille femme de haute taille – pas si vieille que ça après tout ! –, qui ressemblait toujours à Sarah Bernhardt, portant comme elle ses cheveux blancs marqués de roux en une sorte de coussin mousseux ombrageant des yeux verts comme de jeunes pousses d’arbre et tout aussi vifs. Elle restait obstinément fidèle à la mode des robes « princesse » chère à la reine Alexandra d’Angleterre, qui mettait en valeur une taille restée mince en dépit du champagne que la marquise s’octroyait chaque soir aux lieu et place du « five o’clock tea ».
Quant à Marie-Angéline, elle était, la quarantaine dépassée, le prototype de la vieille fille à l’anglaise portant souliers de tennis et casque colonial agrémenté d’un voile dès que l’on atteignait le midi de la France. Silhouette longiligne et nez pointu, elle chaussait de lunettes un regard gris-bleu singulièrement brillant qu’abritait une toison frisée qui l’apparentait à un mouton jaune. Au demeurant intelligente et cultivée, habile dessinatrice, parlant plusieurs langues et versée dans les antiquités presque autant qu’Aldo. Enfin, elle pratiquait avec une belle régularité la gymnastique suédoise et la messe de six heures à l’église Saint-Augustin, qui était pour elle une précieuse mine de renseignements.
Quand Adalbert eut fini son récit, elle ne posa qu’une seule question :
– Mais enfin, ce journaliste qui était avec vous l’autre soir, il n’y a vraiment pas moyen de savoir où il est passé ? Son rédacteur en chef devrait en avoir une petite idée.
– Pas la moindre, mais il paraît que c’est courant chez lui : quand il lui arrive une information qu’il juge intéressante, il prend sa casquette et disparaît pendant des jours sans dire où il va et ramène en général un reportage sensationnel. Il faut attendre.
– Attendre, attendre ! coupa la marquise. C’est très joli, mais moi je ne suis pas patiente et je voudrais bien revoir mon neveu avant de mourir !
– Grâce à Dieu, nous ne sommes pas en train de mourir ! s’écria Marie-Angéline en se signant précipitamment. Mais pourquoi ne ferions-nous pas appel à notre vieil ami le commissaire principal Langevin ?
– Il est à la retraite depuis belle lurette !
– Ce qui ne l’a jamais empêché de se tenir au courant des affaires les plus importantes. C’est le cas de la nôtre et M. Langevin sait les liens qui nous attachent au prince Morosini…
Mme de Sommières se leva et fit, dans la cage de verre peint qui abritait une collection de plantes, quelques pas rapides qui firent cliqueter les nombreux – et précieux ! – sautoirs qui ne la quittaient jamais.
– J’aurais dû y penser plus tôt. C’est une excellente idée, Plan-Crépin. Allez téléphoner !
Marie-Angéline partit en direction de la loge du concierge. En effet c’était le seul endroit de son hôtel où Mme de Sommières tolérât un ustensile qu’elle jugeait incompatible avec sa personne. Née au temps des belles manières, elle n’accepterait jamais l’idée que l’on puisse la sonner comme une domestique. Pendant ce temps-là Adalbert prenait congé avec l’assurance que, s’il y avait du nouveau on le préviendrait immédiatement…
Il repartit chez lui à pied. Le chemin n’était pas long entre la rue Alfred-de-Vigny, où Tante Amélie habitait une demeure de style troubadour bourrée de passementeries Second Empire héritée d’une tante par alliance, Anna Deschamps, qui avait été une « grande farceuse » (traduisez une dame de petite vertu) en vogue au temps où Offenbach régnait sur Paris, et la rue Jouffroy. Il suffisait de traverser le parc Monceau sur lequel ouvrait le jardin privé de la marquise et par ce joli matin encore frais mais ensoleillé la promenade tentait Adalbert. Ne sachant plus où chercher son ami, il vivait enfermé chez lui, près du téléphone, fumant comme une cheminée d’usine et ne quittant son fauteuil que pour se laver, se nourrir – en chipotant beaucoup ! – et rejoindre, fort tard, un lit qui lui semblait aussi confortable que le gril de saint Laurent. Découvrir des rhododendrons fleuris et des feuilles toutes neuves aux arbres lui fit du bien. Il s’arrêta même sur un banc, près de la Naumachie, pour regarder les cygnes évoluer. C’est alors qu’une idée lui vint. Tellement simple qu’il se traita d’imbécile de n’y avoir pas songé plus tôt. Aldo ne lui avait-il pas raconté ses bizarres relations avec la fille de Raspoutine ? Or, celle-ci était l’une des marionnettes que manipulait le mystérieux Napoléon VI. Elle devait donc avoir quelques lumières sur les endroits qu’il était susceptible de fréquenter. Avec ses idées de chevalerie d’un autre âge, Morosini s’était refusé à faire mention d’elle devant la police parce que, selon l’histoire racontée par Walker, elle était plus à plaindre qu’à blâmer et qu’elle avait des enfants, mais le temps n’était plus aux délicatesses excessives quand il s’agissait de retrouver le disparu. Un seul ennui, et de taille : il ignorait où elle habitait. Tout ce qu’il avait retenu est qu’elle dansait quelque part mais où ? Aldo l’avait mentionné mais l’information avait dû tomber au moment où son ami pensait à autre chose et il ne s’en souvenait plus.
Un instant, il caressa l’idée de retourner rue Alfred-de-Vigny pour savoir si Mme de Sommières avait pu joindre l’ancien policier, mais il hésita à la déranger au milieu d’une nuée de malles et de valises. Si ce soir il n’avait rien trouvé il pourrait toujours téléphoner et confier l’affaire à Marie-Angéline.
Rentré chez lui, il alla trouver Théobald qui épluchait des légumes à destination d’un pot-au-feu.
– Toi qui sais tout, est-ce que tu connais les music-halls de Paris ?
– Ben… oui. Monsieur aussi, je suppose ?
– Cela n’a jamais été ma tasse de thé. Dis un peu pour voir !
Théobald leva les yeux au plafond pour y puiser l’inspiration et commença à réciter :
– … Il y a le Casino de Paris… l’Olympia… le Bataclan… les Folies-Bergère… le Moulin-Rouge… le…
– Attends ! C’étaient des folies mais elles n’étaient pas bergères…
– Ah ! Ça devient plus difficile. Je vous ai cité, je crois, le dessus du panier. Après il y a le tout venant que je connais encore plus mal… Mais si Monsieur consultait le Bottin ? Il doit bien y avoir le téléphone dans ce machin-là ? En cherchant à Folies…
– Excellente idée ! Heureusement que je t’ai. Je pense que je commence à me rouiller.
– Une impression fugitive, Monsieur !
Un moment plus tard, Adalbert avait trouvé ce qu’il cherchait : les Folies-Rochechouart, et se promit d’y aller le soir.
Situé dans la rue du même nom, qui depuis qu’elle existait avait vu éclore une quinzaine de cabarets, le théâtre des Folies-Rochechouart, s’il n’égalait pas les établissements cossus évoqués par Théobald, n’en offrait pas moins des spectacles honnêtes plus à la portée des bourses modestes, mais où il n’était pas rare de voir s’aventurer des fêtards élégants et argentés, surtout depuis que le nom de Marie Raspoutine s’étalait sur les affiches. C’était le cas ce soir-là et les habitués ne prêtèrent pas plus d’attention au smoking d’Adalbert qu’à celui des autres.
Sachant que la jeune femme – vedettariat oblige ! – passait en seconde partie du spectacle, Adalbert arriva à l’entracte et réussit à trouver une bonne place dans les premiers rangs d’orchestre. Ce qui lui permit d’apprécier en connaisseur les jambes de Marie lorsqu’elle apparut pour son numéro. Elle portait un costume plus ou moins traditionnel : foulard bariolé de paysanne, robe de plusieurs tons de rouge, bottes bleu azur et, sur la tête le fameux « kokochnik », ce diadème qui ressemble à un éventail déployé, scintillant de pierreries et de perles fausses.
En dépit des longues jambes et de la silhouette agréable, Adalbert ne la trouva pas belle : le maquillage trop poussé accentuait la lourdeur des traits. Elle chanta et dansa pas plus mal qu’une autre, mais pas mieux non plus, ne justifiant guère le tonnerre d’applaudissements qu’elle recueillit et qui s’adressait surtout à ce qu’elle représentait pour ces gens : le symbole d’une Russie décadente, fastueuse et perverse. Leurs yeux voyaient à travers elle l’ombre sulfureuse de son père, le paysan de Sibérie qui avait fait son jouet d’une orgueilleuse tsarine que doublait, par malheur, une mère ravagée d’angoisse…
Tous ces hommes au regard allumé qui l’ovationnaient ne rêvaient que de passer un moment dans son lit. Aussi, quand le rideau se baissa, se produisit-il une sorte de ruée vers les coulisses mais la porte en était étroite et il suffisait d’une paire de vigoureux machinistes pour repousser le flot. Qui changea de direction et se précipita dans la rue pour assiéger la petite porte de côté baptisée « entrée des artistes ». Adalbert, plutôt contraint suivit le mouvement en se demandant comment il allait bien pouvoir obtenir l’entretien en tête à tête qu’il était venu chercher.
Il constata vite que sa déception serait partagée. Lorsque Marie parut, chapeautée et vêtue de son manteau garni de singe, les deux gaillards qui l’accompagnaient n’eurent guère de peine à repousser les amateurs trop pressants. La jeune femme passa au milieu d’eux en distribuant sourires et baisers du bout des doigts dans la meilleure tradition hollywoodienne, mais se laissa pousser dans la voiture qui s’était rangée le long du trottoir, déchaînant une marée de protestations…
– Ça se complique ! murmura Adalbert qui soliloquait volontiers lorsque quelque chose n’allait pas.
Cependant, Dieu était avec lui car il avisa aussi tôt un taxi qui passait au ralenti et se précipita dedans :
– Suivez cette voiture ! ordonna-t-il en tendant un billet au chauffeur.
– Allons, bon ! Ça recommence ? émit le chauffeur en tournant vers son client un visage barbu qu’Aldo eût identifié sans peine.
– Quoi, ça recommence ? Filez, vous dis-je !
– J’entends par là que ce n’est pas la première fois qu’on me fait pister la fille Raspoutine. Vous allez être déçu, d’ailleurs ! Elle ne va pas loin. On va juste faire un petit tour avant de la déposer chez elle. Alors je peux vous donner son adresse si ça vous arrange ?
– Ma foi non, j’aime autant faire cette promenade avec vous. Est-ce que par hasard vous ne seriez pas le colonel Karloff ?
– Vous me connaissez ?
– Je n’ai pas encore cet honneur, mais mon meilleur ami a déjà couru l’aventure avec vous il n’y a pas si longtemps.
– Vous voulez dire ce pauvre Morosini ?
– Eh oui ! soupira Adalbert en pensant que cette épithète déprimante allait bien mal au descendant des doges de Venise. Ne me dites pas que vous le prenez pour un assassin, vous aussi. Sinon, vous me donnez l’adresse et je descends !
Le colonel-taxi haussa les épaules :
– Il faut être aussi idiot que la police pour croire même un instant que ce vrai gentilhomme a pu se vautrer dans le sang de la malheureuse Tania. Même moi qui ne le connais pas beaucoup, je parierais ma barbe sur son innocence. D’ailleurs, il n’a pas reparu et c’est plutôt inquiétant !
– C’est bien mon avis, mais cette disparition n’a pas l’air de les inquiéter beaucoup. C’est pourquoi il faut que je parle à cette Marie Raspoutine. Elle peut-être quelque chose à m’apprendre. Mais que faites-vous ?
En effet, Karloff venait de tourner carrément dans le boulevard sans plus s’occuper de la voiture qui s’en allait, elle, dans une autre direction. Et même, après quelques dizaines de mètres, il se rangea et s’arrêta. Puis il se retourna :
– Je vous économise de l’argent. Inutile de risquer de se faire repérer : il n’y a qu’à les attendre.
Puis désignant l’immeuble à porte étroite qui se situait après la cordonnerie devant laquelle on s’était arrêtés :
– La Raspoutine… ou plutôt la femme Solovieff puisque c’est son nom d’épouse, habite là !
Adalbert n’insista pas : ce bonhomme paraissait sûr de son affaire. Tirant alors un étui à cigares de sa poche, il en offrit un qui fut accepté avec un plaisir visible :
– Ah, des « Londrès » ! Il y a longtemps que je n’en ai vu !
Laissant la glace de séparation ouverte, on se mit à fumer chacun dans son coin, l’un avec béatitude l’autre avec une nervosité croissante. On attendit ainsi un bon quart d’heure et Adalbert commençait à s’inquiéter quand la voiture reparut, s’arrêta devant la maison indiquée. L’un des deux hommes en descendit, fit sortir la jeune femme et l’entraîna dans l’immeuble dont la porte se referma sur eux.
– Il habite avec elle ? demanda Adalbert.
– Oui. Je ne sais pas si c’est son amant ou un simple garde du corps, mais il va rester la nuit entière. Et vous avez vu les dimensions du gars ?
– Ce n’est pas ça qui me tourmente : simplement il est difficile de parler calmement en s’administrant des coups de poing. Il doit bien y avoir un moyen de la voir seule ?
– Dans la journée, elle vit comme tout le monde, je crois. C’est seulement la nuit qu’on la garde pour éviter sans doute qu’elle ne tombe dans des mains… dangereuses. Que faisons-nous ?
La voiture, en effet, redémarrait :
– On va suivre cette charrette ! Le conducteur doit faire partie de la bande. Autant savoir où il va…
– C’est comme si c’était fait !
Et on repartit à travers les rues du Paris nocturne. Chemin faisant, on causa.
– Comment se fait-il que je vous aie trouvé devant les Folies-Rochechouart et que vous en sachiez si long sur Marie Raspoutine ?
– Oh, je n’y suis pas tous les soirs. Ça dépend des courses que je fais avec mes clients, mais, quand je le peux, je viens avec l’idée qu’une nuit peut-être il se passera quelque chose qui me mettra sur la voie de l’assassin de Piotr. J’ai essayé une fois de parler avec elle, mais c’est une drôle de femme ! En même temps craintive, méfiante et têtue. Je me suis même demandé si, sous la torture, elle laisserait échapper un mot sur l’homme pour qui elle travaillait la nuit de Saint-Ouen…
– Et cette voiture ? Vous n’avez jamais tenté de la suivre ?
– Si, bien sûr, mais je commence à me faire vieux. J’ai des rhumatismes et je ne suis plus aussi solide qu’autrefois. Alors je vous avoue que risquer ma vie – et je ne suis pas seul, il y en a qui ont besoin de moi – pour tomber peut-être dans une embuscade ne me dit vraiment rien.
Il hésita un instant, puis reprit :
– Je dois vous dire qu’un soir j’ai pris la piste Jusqu’à la porte Maillot seulement. Quand je l’ai vue plonger dans le plus épais du bois de Boulogne j’ai fait demi-tour…
– Eh bien, ce soir on ne fera pas demi-tour. Vous êtes armé ?
– Toujours ! La nuit on ne sait jamais sur qui on tombe et ça, c’est très dissuasif, ajouta Karloff en tirant de dessous son siège un ancien pistolet d’ordonnance.
– Comme j’ai moi aussi ce qu’il faut, nous voila parés ! s’écria joyeusement Adalbert. En avant toute !
Suivre une automobile dans des rues désertes sans se faire repérer n’est pas un exercice facile. Le colonel Karloff semblait y exceller, laissant à l’adversaire une distance suffisante pour ne pas attirer son attention. On alla ainsi jusqu’à la porte Maillot encore éclairée par les lumières de Luna-Park et quand la grosse Renault s’engagea dans l’allée menant à Longchamp, le taxi de Karloff s’y glissa à son tour, mais, à la surprise d’Adalbert, éteignit ses phares :
– Vous allez nous perdre…
– Aucun danger ! Il suffit de ne pas quitter de vue son feu arrière, et puis moi je suis comme les chats : j’y vois très bien la nuit !
– Un talent précieux, apprécia Adalbert en se rejetant dans le siège.
On traversa ainsi le Bois sur toute sa largeur pour rejoindre à Boulogne le quai de la Seine que l’on suivit jusqu’au pont de Saint-Cloud et même au-delà, car on s’engagea dans la rue Dailly, qui escaladait en forte pente le coteau en formant, à mi hauteur, un grand virage. Or, quand le taxi atteignit ce virage, force lui fut de constater que le véhicule avait complètement disparu. Karloff s’arrêta à raser un mur et descendit, suivi d’Adalbert, pour examiner les alentours et l’entrée des différentes artères dont les unes montaient vers l’église et les autres se dirigeaient vers Suresnes, mais l’œil rouge du feu arrière ne brillait nulle part.
– Eh bien, on l’a perdu ! soupira Adalbert en s’asseyant sur le marchepied du taxi. Au point où nous en sommes, il faudrait fouiller tout Saint-Cloud !
– Et là, j’avoue que je ne connais pas !
– Moi si ! J’ai une maison, dans ce coin, un peu plus bas.
– Une maison ? On pourrait peut-être y aller ?
– Pour quoi faire ? bougonna l’archéologue, l’œil désabusé. Elle est vide comme ma main ! J’ai été cambriolé…
– Ça c’est triste ! Et ils ne vous ont rien laissé ? Pas même une bouteille de vin ? déplora Karloff en venant s’asseoir près de son client qui lui offrit un nouveau cigare en guise de compensation.
– Pas même, non ! Mais vous savez, je n’y venais pas souvent. Elle me servait plutôt… d’entrepôt. Je suis archéologue et tout ce que j’ai pu rapporter de mes campagnes n’entrait pas dans mon appartement de la rue Jouffroy !
Les deux hommes fumèrent un moment silence, attendant Dieu sait quoi peut-être que l’automobile reparaisse…
– Dites donc ! reprit Vidal-Pellicorne. Il y quelque chose que je m’explique pas.
– Quoi ?
– Le mal que se donnent ces gens pour ramener chez elle cette petite théâtreuse de rien du tout…
– Mais qui s’appelle Marie Raspoutine et dont le prince Morosini, vous et moi savons qu’elle est plus ou moins à la dévotion de Napoléon VI. Seule la police l’ignore parce que Morosini est un vrai gentleman et, selon moi, ce qu’ils voulaient éviter c’est ce qui allait se produire ce soir : qu’un admirateur l’approche, lui fasse du plat, l’emmène souper, par exemple, et avec quelques verres de champagne lui tire les vers du nez. Alors ils ont fabriqué la légende d’un riche protecteur qui vient la chercher tous les soirs pour l’emmener finir la nuit ailleurs, mais qui en fait la ramène chez elle entre un quart d’heure et une demi-heure plus tard…
– …Et le protecteur qui n’est peut-être pas riche reste avec elle pour une surveillance rapprochée tandis que la voiture, un peu trop « chic » pour le quartier, s’en va remiser à Saint-Cloud ? compléta Adalbert. Ça me paraît un peu compliqué. Ce serait évidemment plus simple d’installer Mme Raspoutine dans un meilleur quartier et de lui faire avoir un engagement dans un beau music-hall ?
– Plus simple mais sûrement plus cher. Or je ne suis pas certain que votre Napoléon roule sur l’or. Quelque chose me dit qu’il a de gros besoins d’argent. Au fait, est-ce que je vous ai dit que la voiture qu’on vient de suivre est la même que celle de Saint-Ouen ? Avec un autre numéro…
– Non, vous ne me l’avez pas dit, mais au fond ça ne nous avance guère… sinon à nous prouver que les protecteurs de Marie sont bien les assassins du tzigane.
Karloff fuma un moment sans rien dire, uniquement attentif au plaisir d’un tabac de luxe. Puis, se levant :
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
– Je ne vois pas ce qu’on pourrait faire d’autre que rentrer. Si vous voulez bien me ramener chez moi ?


