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La Perle de l'Empereur
  • Текст добавлен: 13 сентября 2016, 19:23

Текст книги "La Perle de l'Empereur"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Le Maître habite là-haut, expliqua-t-il en désignant le fort de Bala Qila. Ainsi il est plus près du ciel et sa protection s’étend sur mon État tout entier…

Aldo acquiesça d’un sourire. Cette balade pouvait être agréable et c’était la première fois qu’il allait se promener à dos d’éléphant. Balancés au pas mesuré de l’animal, on traversa la ville peuplée d’échines inclinées puis on attaqua le chemin qui escaladait la montagne escarpée, bordée au début d’arbres poussiéreux où s’ébattait une colonie de singes, mais à mesure que l’on montait, il n’y eut plus qu’un désert de pierres, un amoncellement de rochers que délimitait une vieille muraille aux créneaux arrondis percés chacun d’une meurtrière. Le paysage s’élargissait à chaque pas de l’éléphant, creusant au bord du sentier une sorte d’abîme, tandis que l’on approchait le vieux fort et que ses flancs abrupts se faisaient plus rébarbatifs. Le silence l’enveloppait, les bruits de la ville ayant reculé. Et seul, de temps en temps, le vol lourd d’un vautour décrivait au-dessus des pierres antiques des cercles concentriques. Jay Singh ne disait rien. Les mains sur ses genoux écartés, il avait l’air de prier, le souffle de ses lèvres soulevant son voile sans qu’aucun son n’en sortît. Enfin on fut au pied des tours, qui en dépit de la taille du pachyderme paraissaient encore plus hautes que depuis la vallée. Un début d’écroulement ébréchait certaines d’entre elles mais d’autres portaient encore des pavillons de bois ajouré qui avaient dû servir pour le guet. De cette hauteur – plusieurs centaines de mètres au-dessus de la ville – on découvrait alors des kilomètres de remparts s’étendant à perte de vue : la muraille de Chine en plus mince et presque aussi rébarbative.

– Mes ancêtres s’entendaient à protéger leurs terres, émit Jay Singh, momentanément détourné de sa prière.

– Je vois. C’est impressionnant.

Mais déjà on arrivait. Une seule porte, monumentale, commandait l’entrée du fort. Elle s’ouvrit devant l’éléphant avec un grondement sourd et se referma aussitôt. Il y avait là une vaste cour donnant accès à un vieux palais. Il semblait désert, à l’exception de deux serviteurs qui se prosternèrent avant d’échanger quelques phrases avec le maharadjah. Celui-ci ôta son voile bleu.

– Chandra Nandu, le Maître, nous attend.

On traversa des salles, des cours, des galeries où demeuraient des vestiges de splendeur : des fresques rehaussées d’or, des plafonds dorés et sculptés, des balcons treillissés, des colonnettes de marbre, mais plus on avançait dans la partie la plus ancienne, le noyau du vieux fort remontant au Xe siècle, tout n’était que sévérité et dépouillement. Enfin, en haut d’une tour, au centre d’une salle ronde et vide, un vieil homme au crâne rasé, vêtu d’une robe semblable à celle portée par le maharadjah, était assis jambes croisées sur un tapis usé. Une jarre d’eau, une écuelle contenant des chappattis étaient posés près de lui, mais Morosini ne put le détailler davantage : déjà Jay Singh, à genoux au bord du tapis, se prosternait après l’avoir obligé à en faire autant.

– Il peut vous apprendre beaucoup, chuchota-t-il d’un ton pressant, mais il faut lui montrer le respect qu’il est en droit d’attendre car il est sans doute le plus grand saint de toutes les Indes…

Ensuite, assis en tailleur à quelque distance du vieil homme, un dialogue s’engagea en hindoustani et Aldo en profita pour mieux examiner celui que le maharadjah appelait son Maître. Le visage, entièrement rasé comme le crâne, était d’une surprenante beauté en dépit du réseau serré des rides. Cela tenait sans doute à l’ossature fine et ferme à la fois. Quant au regard profondément enfoncé sous d’épais sourcils blancs, il n’était pas noir mais d’un vert clair évoquant un haut-fond d’océan sous le soleil. La plupart du temps les paupières fripées le voilaient mais, quand Chandra Nandu les ouvrait – une ou deux fois seulement au cours de l’entretien ! –, il donnait à ce visage marqué par le temps une incroyable jeunesse…

Enfin, au bout de quelques minutes, le maharadjah se releva, et après s’être prosterné, se tourna vers son invité :

– L’honneur qui t’es fait est immense et grande ta chance. Le Maître accepte de te garder auprès de lui… quelques jours !

Aussitôt Morosini fut debout :

– Quoi ?… Mais il n’en a jamais été question !

– Je sais, je sais, mais je n’imaginais pas que Chandra allait voir en toi un être d’exception. Il souhaite te connaître mieux. Tu ne peux pas refuser, ajouta-t-il d’une voix soudain durcie, car ce serait lui faire offense… et à moi aussi ! Reste ici ! Tu verras qu’un jour tu me remercieras.

– Dites-moi que je rêve ? Nous ne parlons pas la même langue…

– Il parviendra à te faire entendre ce que tu dois savoir.

– Je suis fort satisfait de ce que je sais déjà et vous n’avez aucun droit sur moi !

– Moi non, mais lui si dès l’instant où il t’a reconnu comme digne de son enseignement. Ce que je savais depuis notre première rencontre. Je te l’ai dit : tu es mon frère et tu le seras davantage encore quand tu l’auras entendu.

– Il n’est pas question que je reste un instant de plus ! Je voulais vous annoncer, au retour de cette excursion, que je partais pour Delhi par le prochain train et c’est exactement ce que j’ai l’intention de faire. Je vais saluer ce vieil homme comme il convient et je redescends en ville…

Une lueur froide, féroce, s’alluma au fond des yeux de Jay Singh, capable d’effrayer un homme moins déterminé et surtout moins en colère que Morosini. Pourtant, dans les mots que prononça Alwar, la menace était claire :

– Tu resteras ici… parce que je le veux : ne t’y trompe pas ! Nous ne sommes pas venus aussi seuls que tu l’as cru. Quelques-uns de mes soldats nous ont suivis et vont garder les issues de cette partie du fort. À moins d’avoir les ailes de l’oiseau tu ne pourras pas sortir. D’ailleurs je ne te conseille pas d’essayer car, sache-le bien, si tu refusais la chance que je t’offre, tu disparaîtrais d’une façon que tu trouverais fort désagréable. Alors écoute ce que t’apprendra Chandra Nandu parce que c’est la plus grande chance que la vie puisse t’offrir ! Ensuite, devenu celui que, de tout temps tu as été destiné à être, tu partageras ma vie, mes richesses… et mon cœur.

– Je crois, en vérité, que vous êtes fou ! Avez-vous oublié que j’ai, en bas, un ami et qu’il va me chercher ?

Le sourire cruel réapparut sur le beau visage d’Alwar :

– Ton ami ne te cherchera pas, mon prince. Sur mon ordre, les fils du Diwan l’ont emmené à la chasse et, chez nous, c’est très dangereux, la chasse, quand on n’y prend pas garde. Des accidents peuvent se produire… en particulier quand il advient que l’on tombe sur un… tigre.

L’instant d’après, les deux mains d’Aldo se refermaient sur la gorge de Jay Singh qui, surpris, poussa un couinement de souris.

– Tu n’as pas fait ça, espèce de démon ? Tu n’as pas livré un homme tel que lui à une mort affreuse ?… Alors moi je vais te tuer, mon « frère », et sur l’heure ! Quelque chose me dit que tes fidèles sujets m’en seront reconnaissants…

Incapable d’articuler une parole, Alwar passait par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Il étouffait mais, soudain, l’un des poignets d’Aldo se trouva pris dans un étau qui l’obligea à lâcher prise : le vieil homme fragile qui semblait dormir venait au secours de son élève et, d’une irrésistible traction, le libérait. Sans articuler un seul mot. Puis retournait à sa torpeur méditative tandis qu’Alwar tombait sur les genoux en portant les mains à sa gorge douloureuse. Il se releva à la manière d’un cobra qui se détend pour frapper, mais n’en recula pas moins vers la porte.

– Tu resteras ici jusqu’à ce que tu aies appris la sagesse et le respect que tu me dois ! croassa-t-il en tendant un doigt menaçant. Et si tu n’y parviens pas, mes tigres pourront se repaître de ta chair impure…

Prévenant l’élan de Morosini qui se jetait sur lui, il disparut prestement derrière la porte dont le battant armé de fer se referma sur lui. Sur sa lancée Aldo y arriva juste pour comprendre qu’elle était fermée et bien fermée. Il courut vers les étroites fenêtres qui découpaient de minces et longues ogives de ciel bleu. C’est alors qu’il entendit :

– Quitte l’espoir de passer par là ! C’est beaucoup trop étroit ! En outre, la chute serait de plus de cent mètres.

Il sursauta, se retourna… C’était bien Chandra Nandu qui venait de parler. Grands ouverts à présent, les yeux couleur de jeunes feuilles vertes riaient.

– Vous parlez anglais ?

– Et aussi français si tu préfères. Plus quelques autres dialectes européens… Tu vois, je n’aurai aucun mal à t’enseigner la sagesse des Anciens Livres…

– Si c’est le genre de sagesse que vous avez inculquée à votre disciple, je ne vous félicite pas ! Si celui-là est un saint homme, Tamerlan approchait de la divinité.

Le vieil homme se mit à rire :

– Nous allons avoir tout le loisir d’en parler. Viens t’asseoir près de moi !

En même temps il frappait dans ses mains. L’un des deux serviteurs qu’Aldo avait vus dans la cour apparut, sorti d’une trappe qui venait de s’ouvrir dans le sol, et s’inclina très bas, les mains jointes sur la poitrine. Le vieil homme lui donna un ordre et il repartit par sa trappe, mais lorsqu’il revint presque aussitôt, portant un plateau sur lequel il y avait une jarre d’eau fraîche, des fruits et des chappattis, ce fut par la grande porte.

– Elle n’est donc pas fermée à clef ? s’étonna Morosini.

– Tu ne voudrais pas ? Tu es chez moi, ici…, même si, très certainement, les issues de cette partie de Bala Qila sont gardées militairement.

– C’est toujours le cas ?

– Non. Ces précautions sont déployées en ton honneur. D’habitude je me contente – et fort bien, crois-le ! – de mes deux disciples. À ceux-là je m’efforce d’apprendre le meilleur moyen d’accéder au Nirvana.

– Avez-vous éduqué Alwar de la même manière ? En ce cas je ne vous félicite pas.

– C’est un cas à part. Moi aussi ! J’habite ce vieux fort depuis que l’ancien maharadjah l’a quitté pour d’autres demeures plus confortables. Je m’y plais car je peux faire le bien que je veux. Les gens du pays viennent à moi librement. Aussi, quand le jeune Jay Singh s’est mis dans la tête d’accéder à la sainteté, j’ai mis tout en œuvre pour l’y aider sachant parfaitement qu’il n’y arriverait jamais. C’est toujours facile, quand on sait lire, de se gargariser des textes sacrés. La poésie en est attachante et Jay Singh est sensible à la beauté, mais il prend de mon enseignement ce qui l’arrange et rejette le reste. Avec toi les choses seraient sûrement plus faciles…

– Je ne crois pas. Je n’appartiens pas à l’Asie et le Christ est le maître devant lequel je m’agenouille. Pardonnez-moi !

– Je n’ai rien à te pardonner mais, si tu lisais certains passages de nos livres saints, tu verrais qu’entre les chrétiens – les vrais – et nous la distance n’est pas si grande. Sais-tu que les  Upanishad disent : « Le monde est né de l’amour, il est soutenu par l’amour, il va vers l’amour et il entre dans l’amour… » ?

– Je l’ignorais. Jésus n’aurait pas mieux dit-Mais si vous enseignez cette doctrine, comment se fait-il que Jay Singh soit ce qu’il est, lui qui se proclame votre fidèle ? Et que vous l’acceptiez ?

– Je l’accepte comme une fatalité, comme l’orage contre lequel on ne peut rien sinon tenter d’adoucir le sort de ceux qu’il frappe. Quand il a commis un crime particulièrement odieux, il accourt vers moi, la tête couverte de cendres, et quand il s’est confessé je l’oblige à réparer si peu que ce soit le mal infligé… Tu veux un exemple ? Tous les ans, pour son anniversaire, il oblige son peuple – qui n’est pas riche, crois-le bien ! – à lui offrir son poids en argent… mais ensuite cet argent est distribué aux plus pauvres… Il se livre alors à de nouveaux forfaits, puis il vient demander sa pénitence et je m’arrange pour qu’elle bénéficie aux proches de la victime. Parfois, en le menaçant de m’éloigner de lui à jamais, j’ai réussi à l’empêcher de commettre une mauvaise action. Malheureusement, quand il vient pleurer à mes pieds, il est souvent trop tard ! Le mal est irréparable et je le chasse de ma vue pendant des mois.

– Il l’accepte ?

– Oui, parce qu’il redoute par-dessus tout que je m’éloigne. C’est arrivé par deux fois. Au cours d’une fête, l’un de ses beaux-frères, ivre d’ailleurs, le harcelait pour qu’il lui trouve une fille pour finir la nuit. Jay Singh a fini par lui dire qu’il lui livrerait la plus belle de ses concubines, mais à la condition que l’acte se passe dans le noir le plus absolu et sans échanger une seule parole. L’autre, en proie aux délires de la chair, était prêt à tout concéder : on l’a introduit dans une chambre obscure où l’attendait une jeune femme avec laquelle il a pris longuement son plaisir. Soudain la lumière est venue inonder la chambre et le malheureux a pu voir qu’il avait fait l’amour à sa propre sœur, l’une des épouses d’Alwar. Le lendemain, tous deux se sont suicidés… Je suis alors parti pour une solitude de la montagne et pendant six mois j’ai refusé la présence du maharadjah. Il en a vécu un entier devant la grotte où je vivais, implorant mon pardon, souffrant la faim, le froid, le soleil écrasant, pleurant, jurant qu’il ne recommencerait plus. Je lui jetais de la nourriture comme à un chien. Enfin nous sommes revenus ensemble ici et durant une année il a été pour son peuple le meilleur des princes. Jusqu’à ce qu’il recommence !

– La même chose ?

– Non. C’était… différent. Une princesse de sa famille a refusé de devenir « sati » : il l’a fait jeter à ses tigres avec son enfant.

– Oh non !… Il a fait ça ?

– Bien sûr, il l’a fait, et ce n’était pas la première fois. D’autres malheureuses ont subi ce sort affreux, mais je ne le savais pas…

– Vous êtes reparti ?

– Je n’en ai pas eu besoin. Le Vice-Roi a eu vent du drame et, pour éviter d’être destitué, Jay Singh s’est enfui à Londres… où il a un ami très puissant, sir Edwin Montagu, secrétaire d’État pour l’Inde. Comme par hasard on a changé de Vice-Roi. Et Alwar est rentré chez lui. À nouveau il est venu à mes pieds.

– Le tigre ! Jeter une femme et un enfant au tigre ! gronda Morosini qui n’écoutait plus… Il semble que ce soit sa manière favorite de faire disparaître ceux qui le gênent… Vous l’avez entendu ? C’est le sort qu’il a réservé à mon ami le plus cher… J’aurai le même si je ne me plie pas à sa volonté ! L’infâme salaud !…

– Calme-toi !… Il a donné, en effet, l’ordre au Diwan… mais le Diwan est un homme sage. Il a du s’arranger pour faire disparaître ton ami d’une autre façon… en le cachant, par exemple !

– Dieu vous entende ! Mais moi, je n’ai rien à faire ici ! cria-t-il brusquement. Je suis un homme normal, moi, un bon époux, un père, un chrétien, et jamais, vous entendez, jamais je n’accepterai la vie que ce monstre à décidé de m’offrir ! Je veux sortir d’ici… et vite !

– Ne crie pas si fort ! Je ne suis pas sourd et les gardes ne comprennent que leur langage à eux. Te révolter, hurler ne sert à rien.

– Si vous êtes un sage, vous devriez comprendre que je ne peux pas accepter, que tout ceci me révolte ?

– Je ne te conseille pas d’accepter je te conseille de te calmer. Tu dois… faire semblant.

– Faire semblant ?

– Mais oui. Jay Singh pense que si j’ai réussi parfois à attendrir son cœur, le tien ne devrait pas résister davantage. Il faudra sans doute y mettre le temps…

– Je n’ai pas le temps. Dans un peu plus d’une semaine je dois être à Kapurthala où je suis invité par le maharadjah ! Un homme de bien, celui-là !

– Un peu trop ami des fêtes, peut-être ? Je le connais.

– Il est venu ici ?

– Non. Je l’ai rencontré il y a de longues années à Paris… quand je n’étais pas encore un saint homme. Allons, mange un peu ! Ensuite nous aviserons…

Incontestablement, Chandra Nandu distillait une atmosphère apaisante. En partageant le frugal repas, Aldo se surprit à s’entretenir avec lui d’une infinité de sujets qui n’avaient pas grand-chose à voir avec la préparation au Nirvana. Le sage, plus âgé encore qu’il ne le paraissait, avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, beaucoup vu et beaucoup retenu. Il n’eut aucune peine à confesser ce « disciple » forcé qu’on lui amenait. Si bien que, mis en confiance, celui-ci finit par demander :

– Je ne voudrais pas mettre votre vie en danger, mais quel conseil me donnez-vous ?

– D’abord de t’apaiser et de te résigner à passer trois ou quatre jours en ma compagnie. Tu trouveras peut-être mon hospitalité un peu austère, mais auprès de moi tu pourras au moins te détendre, dormir en paix, réfléchir…

– … aux moyens de fuir ? Vous m’aideriez ?

– Je ne demanderais pas mieux mais, à première vue, le problème paraît insoluble. Viens voir !

Ils allèrent à la porte que le vieil homme ouvrit. Aussitôt deux lances se croisèrent devant eux, ce qui eut le don de susciter chez le sage une réaction de colère traduite en quelques paroles très sèches sous lesquelles les gardes courbèrent la tête avant de se précipiter dans l’escalier.

– Des gardes devant ma porte ! gronda Chandra. Jamais encore il n’avait osé ! Il faut qu’il tienne chèrement à toi… et cela ne va pas te simplifier la tâche…

– Pourquoi ? Nous pouvons sortir ?

– Pas d’illusions ! Ces deux soldats ont seulement émigré au bas de l’escalier et je ne crois pas avoir le pouvoir de les en chasser, parce qu’ils ont encore plus peur de Jay Singh que de mes imprécations. Mais continuons !

Ils s’engagèrent à leur tour dans l’escalier de pierres pour atteindre la plate-forme sur laquelle des vestiges d’un pavillon de bois sculpté se délitaient. Une rafale de vent les y accueillit tandis qu’ils se penchaient à l’ouverture béante de ce qui avait été une gracieuse fenêtre de galerie. Un immense paysage de montagne s’offrit à leurs yeux, admirable avec ses lointains ensoleillés qui donnaient à la terre, aux rochers, des nuances d’automne où couraient des frissons d’or bruni. Mais ce qu’Aldo découvrait en dessous de ce qui avait été un appui était décourageant : le mur plongeait abruptement jusqu’aux rochers et buissons situés une quinzaine de mètres plus bas sur un rebord qui, lui, dominait d’une cinquantaine de mètres le ressaut montagneux où s’appuyait la forteresse…

– Comme je te l’ai dit à moins d’avoir des ailes… fit le vieil homme avec tristesse. C’est le seul endroit par lequel tu puisses sortir d’ici sans rencontrer de sentinelles. Et Jay Singh le sait bien.

– Mais cette trappe par laquelle est entré votre serviteur ?

– … donne sur une pièce sans autre ouverture que deux meurtrières. C’est là qu’ils vivent et entreposent ce dont nous pouvons avoir besoin. Au centre il y a un puits qui plonge dans les entrailles de la terre…

– D’où l’on remonte l’eau ? Par quel moyen ? Il doit bien y avoir une corde ?

– Il y a une chaîne, très longue et bien scellée. Elle a résisté à plusieurs siècles, à plusieurs sièges. Il est impossible de l’enlever pour en faire l’instrument de ton évasion…

– Mon Dieu !… Comment faire en ce cas ?

– Prier ce Dieu que tu invoques machinalement, le prier avec force et avec foi. Peut-être te prendra-t-il en pitié ? Moi je ne peux que t’offrir l’aide d’une âme compatissante.

– Ne pouvez-vous convaincre Alwar de me rendre ma liberté ? Vous auriez pu recevoir un ordre venu du ciel durant votre sommeil ?

Le vieil homme esquissa un sourire :

– Je pourrais en effet… mais pas maintenant ! Ton tourmenteur ne viendra pas avant une semaine. À ce moment nous verrons…

– Une semaine ! soupira Morosini, accablé, en se laissant glisser le dos appuyé au mur bas.

Quelle malédiction le poursuivait, qui ne l’avait arraché à une prison au fond de la terre que pour lui en donner une autre au milieu des nuages ? Cette fois, évidemment, le geôlier lui montrait une certaine sympathie et c’était un réconfort de ne pas être perpétuellement sur la défensive, mais Chandra rait-il jusqu’à l’aider à prendre la fuite ? En dépit de la vénération qu’il montrait au vieil homme, Jay Singh était très capable de le mettre à mort s’il laissait échapper sa proie. Et l’idée de causer la perte de cet être doux et courtois lui était plus que désagréable. Dans les pattes de Jay Singh, la mort ne devait pas être facile…

Le soir venu, tandis que le Maître montait sur le haut de la tour pour ses dévotions, Aldo examinait la grande salle qui allait lui tenir lieu de prison. La trappe avait livré passage à un matelas et à des couvertures pour qu’il ne souffre pas du froid nocturne, ces dernières étant une concession à sa fragilité occidentale. Le Maître, lui, se contentait d’une paillasse. En dehors de cela les murs étaient absolument nus. Le plus sévère des couvents était une thébaïde auprès du logement de Chandra Nandu…

Le repas du soir fut aussi frugal que celui du matin mais Aldo ne s’en plaignit pas : l’eau fraîche et les fruits comme les chappattis lui parurent les meilleurs du monde, mais il se sentait tellement nerveux qu’il doutait de pouvoir trouver le sommeil. Et le dit.

– Je vais t’aider, dit Chandra. Couche-toi seulement.

S’asseyant à la tête du lit improvisé, Chandra Nandu prit sur ses genoux la tête d’Aldo et se mit à la masser d’une certaine façon en murmurant d’inintelligibles paroles : peu à peu, Aldo sentit l’angoisse, l’agitation, la révolte l’abandonner. Il se détendit et plongea doucement dans le sommeil avant même que le vieil homme eût reposé sa tête.

Ainsi se passa la première nuit.

Les quatre jours suivants, Morosini n’eut rien d’autre à faire qu’écouter le Maître et parler avec lui. Son enseignement était simple, sa parole douce et pleine de foi. Il disait :

– Je me prosterne encore et toujours devant Dieu qui est dans le feu et dans l’eau, qui imprègne le monde entier, qui est dans les moissons annuelles comme dans les grands arbres…

Ou encore :

– C’est en donnant que tu recevras. Le sage ne naît jamais, ne meurt jamais…

Il disait aussi :

– La raison humaine qui est bornée ne voit pas assez loin. Elle n’a pas accès au pays des dieux…

Toutes paroles qui plongeaient son compagnon dans un étonnement émerveillé :

– À peu de chose près Jésus parle ainsi. Par quoi sommes-nous donc séparés ?

– Par beaucoup de choses dont l’homme n’a que faire, comme la couleur de la peau, la façon d’interpréter les paroles divines, et surtout la folie, le besoin de puissance et la certitude où chacun est de valoir mieux que son frère…

– C’est ce que tu as enseigné à Jay Singh ? Difficile à croire !

– Et pourtant c’est la vérité. Seulement ses oreilles n’entendent que ce qui leur convient. Il conclut de mon enseignement qu’il est sans doute valable pour le commun des mortels mais pas pour lui. Il pense qu’il fait dès à présent partie intégrante du domaine divin…

– C’est bien ce que je pensais : il est fou.

– Il ne l’est pas, cependant, quand il s’agit de ses intérêts. Nul n’est plus habile, plus rusé que lui. Il ne se met à délirer que lorsqu’il s’agit de sa vie future, qui devrait s’épanouir dans une si grande sainteté qu’elle lui épargnera le retour sur terre sous une apparence différente. Selon lui, le cycle de ses réincarnations va s’achever en apothéose…

– Quelle chance il a de ne se préoccuper que de sa vie future ! soupira Aldo. Moi, c’est ma vie présente qui me tourmente. Si je dois la passer en ce lieu…

La main desséchée de Chandra vint se poser sur celle d’Aldo :

– Je ne crois pas que tu sois destiné à rester. Une occasion devrait t’être donnée… bientôt.

– Vraiment ? Une occasion ? Laquelle ? Quand ?…

– Allons, calme-toi ! Je te dis ce qui me vient à l’esprit… ce que je sens venir… mais ne m’en demande pas davantage ! Viens plutôt avec moi contempler les étoiles ! La nuit devrait être belle…

Les deux hommes montèrent sur la plate-forme et Morosini emplit ses poumons du vent froid venu du nord qui le fit frissonner ; la journée avait été lourde, orageuse, et cette fraîcheur était bienvenue. La nuit en effet promettait d’être superbe : des myriades d’étoiles la paraient de diamants tels qu’il n’en existait pas au monde. L’impression que la Jérusalem céleste illuminée s’approchait d’une terre aveugle et désertique !

– Tu vois, dit le sage, lorsque le ciel revêt cette splendeur, il m’arrive de passer toute la nuit ici à m’imprégner de sa beauté, parce que…

Quelque chose, à cet instant, siffla à leurs oreilles, suivi d’un choc sourd. Une flèche venait de se ficher, presque à la verticale, dans la charpente du clocheton. Une flèche à laquelle un billet était attaché par une mince ficelle de coton dont le bout disparaissait dans le vide… Aldo le déroula et s’assit par terre pour allumer son briquet et lire sans risquer d’être aperçu :

« Tirez la ficelle jusqu’à ce que la corde qui est au bout soit dans vos mains. Ensuite, confiez-vous à un ami et à votre chance… »

Pas de signature, mais Chandra n’avait pas eu besoin de lire pour comprendre ce que signifiait cette ficelle : il était déjà en train de la tirer. Se penchant au-dessus du gouffre, Aldo distingua vaguement une silhouette sur le rebord rocheux qui formait comme une halte entre les deux parties du précipice.

– Il y a là un homme ? Sais-tu qui il est ?

– La providence peut-être… ou ton pire ennemi. À toi de choisir.

– Et vous, qu’adviendra-t-il de vous si je réussis ?

– Ne te tourmente pas pour moi. Jay Singh ne me touchera jamais : je suis pour lui une sorte d’assurance depuis le jour où il a appris qu’il pourrait mourir de ma mort…

La corde à présent était solidement fixée. Aldo prit le vieil homme dans ses bras :

– Merci !… De tout cœur merci ! Que Dieu vous garde !

Et il enjamba le parapet…


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