Текст книги "La Perle de l'Empereur"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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CHAPITRE III
UNE PETITE VOITURE ROUGE…
À condition de ne pas en abuser, la mixture de Franck se révéla efficace. Aldo y puisa au moins une bonne idée : restituer la perle à son légitime propriétaire en lui demandant, s’il la vendait, de faire un geste pour le petit Le Bret. Geste que lui-même compléterait, au cas, bien improbable car le prince Félix Youssoupoff passait pour très généreux, où il se révélerait insuffisant. Ainsi Masha serait satisfaite et lui délivré.
Restait à se rendre chez lui. Ne l’ayant jamais rencontré, il ignorait son adresse mais, par Franck, il sut qu’il habitait Boulogne sans autre précision. Même s’il ne s’agissait pas d’un secret d’État il n’était pas d’usage, au Ritz, de distribuer les adresses des clients. Cependant le barman ajouta que le prince était propriétaire d’un petit restaurant rue du Mont-Thabor – c’est-à-dire pas bien loin du palace – qui s’appelait « La Maisonnette russe » et que dirigeait avec grâce mais fermeté une Mme Tokareff. La cuisine y était bonne – toujours selon Franck ! – et l’accueil aimable… En outre il arrivait au propriétaire de s’y montrer. Aldo décida d’y aller déjeuner.
Il partit à pied vers midi et demi, longea la rive ouest de la place Vendôme, prit la rue de Castiglione, tourna le coin de la rue du Mont-Thabor et tomba dans un attroupement formé sur le trottoir par un groupe de passants qui appréciaient en amateurs éclairés l’explication musclée opposant deux hommes qui semblaient de taille sensiblement égale mais dont l’un poussait des cris affreux en appelant alternativement au secours et la police. La circulation, réduite dans cette rue paisible, n’existait plus du tout à cause d’une petite Amilcar rouge vif avec des coussins de cuir noir, arrêtée en plein milieu de la chaussée. Son conducteur avait dû en jaillir pour courir sus à son gibier…
La vue de cette voiture jeta Aldo, sinon dans la mêlée, du moins à travers la petite foule de spectateurs qu’il fendit sans ménagement afin d’arriver au premier rang. Cela lui permit d’admirer dans toute sa beauté la technique de celui des deux adversaires qui était en train de prendre le dessus et s’occupait activement de la figure ennemie : les coups partaient avec une régularité de métronome et les jambes du malheureux commençaient à flageoler. L’autre l’acheva d’un magnifique uppercut à la mâchoire qui l’envoya au tapis – en l’occurrence l’entrée d’une porte cochère – où il s’écroula aux applaudissements des spectateurs.
– J’espère que cela te servira de leçon, espèce de gros malhonnête ! fulmina Adalbert Vidal-Pellicorne. Et si dans les vingt-quatre heures je ne retrouve pas ce que tu m’as volé, je recommence !
– Voilà la police ! prévint quelqu’un.
Morosini bondit, empoigna son ami par le bras, le traîna jusqu’à sa voiture dans laquelle il sauta pour prendre le volant :
– Filons ! Ce n’est pas le moment de lambiner !
Le moteur n’était pas arrêté. Morosini n’eut qu’à embrayer et écraser l’accélérateur : le petit bolide partit comme une fusée tandis que le passager forcé revenait lentement de sa surprise et la traduisait par un :
– D’où sors-tu, toi ?
– Du ciel ! Comme tous les anges gardiens ! Je suis venu pour empêcher que l’on t’embarque au poste les menottes aux mains. Qu’est-ce qu’il t’a fait, ce bonhomme ? Et d’abord qui est-ce ?
– Un confrère ! grogna l’archéologue en sortant de sa poche un vaste mouchoir pour effacer de son visage le sang qui avait coulé de son nez. Il s’appelle Fructueux La Tronchère !
– Avec un tiret ? Comme Vidal-Pellicorne ?
– Non. Fructueux c’est son prénom.
– Encore un souvenir de la Révolution ?
– Tu n’y es pas. C’était un évêque espagnol qui a subi le martyre sous Valérien. Le plus drôle c’est que sa fête est le 21 janvier…
– Le jour de la mort de Louis XVI? Je savais bien qu’il y avait de la Révolution là-dessous. Et qu’est-ce qu’il t’a fait ?
Pour causer plus tranquillement et aussi parce qu’il ne savait pas où aller, Aldo venait d’arrêter la voiture sous les marronniers des Champs-Elysées.
– Presque rien ! Il m’a fait galoper jusqu’à Assouan, où il m’avait donné rendez-vous sous le prétexte d’inscriptions qu’il venait de découvrir par hasard près de la première cataracte du Nil mais qu’il ne pouvait déchiffrer.
– Un égyptologue qui ne peut pas lire les hiéroglyphes ? C’est nouveau ça ?
– Il n’est pas égyptologue. Il s’occupe des civilisations de l’Euphrate. C’est pourquoi je ne me suis pas méfié.
– Si ce n’est pas son coin, qu’est-ce qu’il faisait à Assouan ?
– Il était censé se reposer à l’hôtel Old Cataract et c’est au cours d’une excursion qu’il a fait la découverte en question.
– Et vous étiez si grands amis qu’il a pensé à toi tout naturellement pour te faire bénéficier de sa trouvaille ?
– Grands amis, non, mais il me montrait beaucoup de considération, une sorte de respect. Bref, je n’avais aucune raison de douter de lui. Seulement… quand je suis arrivé à Assouan, il n’y était plus. Il était parti, me laissant une lettre bourrée d’excuses mêlées à trois fautes d’orthographe, me disant sa désolation de devoir remettre à plus tard notre rendez-vous : son père venait de mourir à Montauban et il était obligé de rentrer.
– Et tu en as fait autant. Seulement cela n’explique pas la raclée que tu viens de lui administrer ? Ce n’est pas un crime de perdre son père…
– À condition de ne pas l’avoir perdu dix ans plus tôt. À peine rentré j’ai rencontré quelqu’un qui savait à quoi s’en tenir à son sujet et qui m’a renseigné : voilà six mois que je me fais rouler par un faisan. Il n’est pas plus archéologue que… que… que toi, tiens ! Seulement il a beaucoup lu et il est très habile. D’où ce voyage au bout de l’Égypte.
– Destiné à cacher quoi ?
– Un pur et simple cambriolage. Je me suis fait voler comme dans un bois…
– Rue Jouffroy ? Mais ton Théobald que j’ai vu l’autre jour ne m’en a rien dit ?
– Non… Pas rue Jouffroy !
Adalbert ôta le petit casque de cuir qu’il mettait toujours pour conduire, libérant une tignasse bouclée d’un blond de paille que la quarantaine argentait légèrement. Habituée, une mèche retomba aussitôt sur l’un de ses yeux, d’un joli bleu sainte-vierge dont la fausse candeur contribuait à conférer une sorte d’angélisme à sa figure ronde au nez retroussé, au teint recuit par des années de fouilles au soleil égyptien. Mais si Adalbert était le meilleur garçon de la terre, un ami franc et loyal et un archéologue de valeur, il ne fallait pas trop se fier à cet aspect ingénu, voire naïf : sa personne longiligne, toujours tirée à quatre épingles, présentait des particularités inattendues telles qu’une aptitude à la serrurerie quasi professionnelle et servie par des doigts d’une extrême agilité. Ce qui ne veut pas dire que le dernier des Vidal-Pellicorne, vieille famille picarde, fût un vulgaire cambrioleur mais ses petits talents s’étaient souvent révélés fort utiles au cours des recherches qu’avec son ami Morosini il avait menées à travers l’Europe et jusqu’en Palestine. Célibataire endurci en dépit d’une aventure qui avait failli le conduire au mariage, Adalbert vouait à Aldo une amitié sans faille, à Lisa une tendre admiration qui s’étendait à ses enfants. Il était le parrain du petit Antonio mais adorait en bloc les deux jumeaux.
Pour l’instant et sous l’œil intéressé d’Aldo, cet honnête visage prenait d’assez jolis tons de brique mais là où il en était de son récit, il lui fallait donner quelques explications :
– Il faut te dire que tout ce que j’ai pu récolter au cours de ma déjà longue carrière ne se trouve pas dans mon appartement. J’ai acheté il y a… disons une dizaine d’années, une vieille maison à Saint-Cloud… avec une très jolie vue sur la Seine ma foi !
– Es-tu en train d’essayer de me dire que tu possèdes ce que les tire-laine et autres cambrioleurs appellent une planque ?
– Oh ! Toujours les grands mots ! Tu es bien italien, toi ! Excessif en tout !
– Un, je ne suis pas italien mais vénitien et deux, j’aime appeler les choses par leur nom.
– Eh bien, justement ce n’est pas le nom. Je dirais plutôt… un petit musée privé où j’aimais aller de temps en temps, soupira Adalbert. Or il a été soigneusement vidé !… Dis-moi qu’est-ce que nous faisons arrêtés au bord de ce trottoir sous des arbres dont les feuilles commencent seulement à pousser ? On ne pourrait pas aller à la maison ? Théobald a dû préparer à déjeuner. Au fait, que faisais-tu rue du Mont-Thabor ?
– J’allais déjeuner à la Maisonnette russe…
– Je déteste la cuisine russe ! À l’exception du caviar. Tu aimes ça, toi ?
– Le caviar, oui, mais j’avais besoin d’y aller. Je t’expliquerai tout à l’heure. Finissons-en avec ton histoire ! Que faisais-tu toi-même dans cette rue ?
– J’allais acheter des cravates quand j’ai aperçu mon bonhomme. Il faut te dire qu’il a disparu sans laisser d’adresse de son logement de la rue Jacob. Quand je l’ai aperçu, mon sang n’a fait qu’un tour. Tu connais la suite.
– C’est idiot ! Tu aurais mieux fait de le suivre afin de voir où il allait. Cela m’étonnerait beaucoup qu’il obéisse à ton ordre de te restituer ton bazar. Tu aurais dû prévenir la police !
– Sans doute, sans doute, fit Adalbert d’un air détaché, mais je suis persuadé que mon bazar, comme tu dis, est déjà loin et je n’ai aucune preuve que La Tronchère y soit pour quelque chose !
– Une dernière question : comment se fait-il que tu ne m’aies jamais parlé de ton « jardin secret » et que lui soit au courant ? Tu l’y as emmené ?
– Tu rêves ? Je ne suis pas fou ! Il a dû me suivre un jour ou l’autre.
– Il est vrai que vouloir passer inaperçu avec un engin comme celui-ci relève de l’inconscience pour ne pas dire plus ! ricana Morosini en remettant en marche le moteur, qui se mit à pétarader joyeusement, faisant envoler les pigeons.
– Quand l’âme est pure, on n’a pas besoin de passer inaperçu ! fit vertueusement Adalbert. Accordons-nous à présent un instant de beauté parfaite ! Comment va Lisa ?
Vingt minutes plus tard, les deux hommes s’attablaient devant un admirable pâté de Houdan que leur servit un Théobald frémissant de joie devant cette soudaine reconstitution de ce qu’il appelait le « tandem ». Depuis les fiançailles avortées de son maître avec miss Dawson, le pauvre garçon craignait comme le feu de voir l’intruse refaire surface et reprendre son ancien empire sur Adalbert. Celui-ci avait beau dire qu’il n’aurait jamais rien à faire avec une voleuse doublée d’une aventurière, Théobald n’était vraiment tranquille que lorsque Morosini s’inscrivait dans son paysage quotidien ou quand Vidal-Pellicorne allait à Venise. Naturellement, tout en faisant son travail – le pâté fut suivi de coquilles Saint-Jacques au champagne absolument sublimes ! –, il ne perdit pas un mot du récit que fit le prince-antiquaire de son aventure montmartroise. L’aide qu’il pouvait apporter dans des circonstances difficiles était si précieuse, sa fidélité si absolue, que personne n’eût songé à lui cacher quoi que ce soit.
– Dans un sens, conclut Morosini, tu m’as rendu service avec la séance de sauve-qui-peut que nous venons de vivre. J’avais l’impression d’être suivi depuis ma sortie du Ritz.
– Où tu ne vas pas rester une minute de plus ! s’écria Adalbert. Si le commissaire Langlois te fait suivre, il ne viendra pas te chercher ici. Quand il aura fini la vaisselle, on va envoyer Théobald chercher tes valises à l’hôtel. Il passera par la rue Cambon, se fera aussi discret que possible, et tu sais qu’il ouvre admirablement les portes ? C’est moi qui le lui ai appris !
– Mon Dieu, la bonne idée ! La prochaine fois que je descends au Ritz, on me fait arrêter pour grivèlerie ? Merci bien !
– Tu lui confieras une enveloppe avec de l’argent et une lettre qu’il laissera sur la cheminée.
– C’est que… il n’y a pas que mes bagages.
– Tu as laissé la perle au coffre de l’hôtel ?
– Non. Justement elle est dans ma chambre.
– Eh bien, tu n’auras qu’à lui dire où elle est. Tu peux lui faire confiance, tu sais ?
– Voilà une phrase de trop ! Je connais Théobald. Et son jumeau aussi. Au fait, il va bien Romuald ?
– Il ne va pas, il clopine : un coup de bêche sur le pied en faisant son jardin.
Une heure plus tard, chapeau melon et pardessus noir, l’allure parfaite du serviteur de grande maison, Théobald pénétrait au Ritz par l’entrée de la rue Cambon, gagnait sans encombre le second étage et arrivait devant la porte du 207 que, grâce à un passe-partout qu’il maniait avec la dextérité d’un professionnel, il ouvrit sans la moindre difficulté. Mais apparemment, quelqu’un l’avait précédé et pas pour le bien de l’élégant appartement : tout y était sens dessus dessous et, si rien n’était brisé en apparence, il n’y avait pas un tiroir qui ne fût retourné, un coussin à sa place, un meuble vidé jusqu’aux tréfonds.
Un instant, mais sans paraître autrement ému, Théobald contempla le désastre. Puis son regard se leva vers le lustre à cristaux taillés où, après un examen attentif il crut discerner un renflement le long de la colonne habillée de tronçons de verre aux formes diverses. Poussant un soupir résigné il ôta son manteau, son chapeau et son veston, garda ses gants, puis s’attaqua à une armoire marquetée qui se trouvait contre un mur, l’amena sous le lustre, poussa à côté la table à écrire sur laquelle il monta avant d’escalader l’armoire elle-même (une manœuvre que lui avait indiquée Morosini en personne). Arrivé là-haut, il découvrit sans peine le petit paquet de papier cristal qui enveloppait le joyau et que de minces bandes de papier collant maintenaient entre deux manchons. Du sol, à moins d’être au courant, la cachette était invisible et Théobald apprécia en connaisseur mais sans perdre de temps en admiration stérile. Il détacha le petit paquet, qu’il mit dans sa poche, descendit de son perchoir, remit les meubles en place puis entreprit de rassembler les vêtements et objets personnels d’Aldo, de les ranger dans une valise, s’occupa ensuite de la salle de bains et du nécessaire de toilette, remit de l’ordre dans la sienne, reprit manteau et chapeau puis quitta la chambre comme si de rien n’était en prenant soin de refermer derrière lui, non sans avoir hésité un instant sur ce qu’il convenait de faire de l’enveloppe que lui avait remise Aldo en conseillant de la laisser bien en vue sur le bureau. La pagaille qui régnait dans la pièce n’incitait pas à y abandonner quoi que ce soit.
Parvenu dans le hall, il alla droit à la réception, remit le pli cacheté au portier en disant :
– Je suis venu chercher les bagages du prince Morosini.
– Nous regrettons toujours de voir partir le prince mais c’est avec l’espoir de le revoir bientôt ! Assurez-le que nous sommes toujours tout à son service, fit gracieusement le préposé après avoir jeté un coup d’œil rapide à la lettre qui accompagnait l’argent.
D’un signe du doigt, Théobald attira l’oreille du portier plus près de sa bouche :
– Entre nous, il vaut mieux que Son Excellence m’ait envoyé, moi ! confia-t-il à ladite oreille. Vous avez une curieuse façon de faire le ménage ici.
– Que voulez-vous dire ?
– Que vous devriez envoyer quelqu’un au 207. Ce qu’on y voit est surprenant…
Ayant dit, Théobald reprit ses bagages en toute dignité et se dirigea vers le boulevard de la Madeleine pour prendre un taxi, aucun de ceux qui stationnaient aux abords de l’hôtel ne lui inspirant confiance.
De retour rue Jouffroy il informa Aldo de l’état de sa chambre et lui remit le petit paquet :
– Une excellente cachette ! commenta-t-il. La chambre a été retournée de fond en comble sans que le bijou ait été découvert. Reste à savoir qui est venu fouiller. La police ?
– Sûrement pas ! dit Morosini. Ou je ne m’y connais plus en hommes ou le commissaire Langlois n’est pas de ceux qui opèrent de la sorte. Son investigation, à lui, aurait été menée avec soin, en ma présence ou, tout au moins celle d’un préposé du Ritz, et en aucun cas avec cette hargne que mettent des truands qui ne trouvent pas ce qu’ils cherchent.
– Alors qui ? demanda Adalbert.
– Là est la question. Les ravisseurs n’ont aucun moyen de savoir que je suis mêlé à cette histoire sauf si l’un d’entre eux était rue Ravignan au moment où nous avons ramené le petit Le Bret et répondu aux questions de l’inspecteur.
– C’est déjà ça ! Mais ce qui est plus grave c’est qu’ils te soupçonnent d’avoir pris le contenu de la cheminée. Qu’as-tu écrit dans la lettre que Théobald a remise aux gens du Ritz ?
– Que je passais vingt-quatre heures chez un ami avant de partir pour Londres. En admettant qu’on leur permette de la lire, c’est là qu’ils me chercheront…
– Tu n’oublies qu’une chose, c’est que Langlois t’a prié, courtoisement et à mots couverts, de ne pas quitter la France, ni même Paris. Ne le prends pas pour un imbécile, Aldo ! C’est un type très bien…
– Il en a l’air mais un bon tailleur ne fait pas forcément un aigle. Cependant j’admets que tu as raison. Aussi vais-je l’avertir que je suis chez toi en priant d’opter pour la discrétion s’il veut venir me parler ou me donner un rendez-vous… Et à propos de parler, il faut que je voie le prince Youssoupoff. C’est son adresse que j’allais chercher à La Maisonnette russe.
– Qu’est-ce que tu lui veux ?
– Tout simplement lui rendre ça !
Aldo prit entre ses doigts le ravissant joyau qu’il venait de déballer et de poser entre eux sur la table.
– Après tout, c’est son bien, puisque son grand-père l’avait acheté le plus régulièrement du monde. Il en fera ce qu’il voudra et, surtout, c’est lui qui se débrouillera avec le commissaire Langlois. Quant à moi, je pourrai enfin rentrer chez moi.
– On ne t’a pas donné son adresse, au Ritz ?
– Non, tu connais Franck, le barman. Contrairement à beaucoup de ses confrères c’est la discrétion même. Il m’a simplement dit qu’il habite Boulogne.
– J’ai un vieil ami qui habite aussi Boulogne. Il devrait pouvoir te renseigner. Une personnalité aussi exotique ne doit pas tenir facilement sa lumière sous le boisseau… Je vais lui téléphoner.
Mais il ne bougea pas tout de suite, tendit la main pour prendre la perle par son chapeau de diamants comme il l’eût fait d’une fraise.
– Magnifique ! soupira-t-il en faisant jouer ses reflets dans la lumière. Comment se fait-il que tu n’aies pas envie de la garder ? Je croyais que tous les bijoux historiques te passionnaient ?
– Pas celui-là ! D’abord, pour moi, il est « rouge »…
– Le sang versé ? Mais c’est le sort d’à peu près tous les bijoux qui ont une histoire. As-tu oublié les pierres du Pectoral ?
– Aussi n’avions-nous qu’une hâte : les remettre à leur place dans leur plaque d’or. Ensuite je suis moins attiré par les perles que par les pierres. Les premières peuvent mourir, les autres ne meurent jamais. Enfin elle vient de Napoléon Ier et, en bon Vénitien, je n’ai jamais apprécié l’Empereur.
– Admettons ! Mais Napoléon n’était pas pêcheur de perles. Et, avant lui, celle-ci devait bien exister ? D’abord pourquoi l’appelle-t-on « la Régente » ?
– À cause de Marie-Louise, je suppose, qui était censée assumer la régence pendant que son époux s’en allait guerroyer à Moscou…
– Cette bécasse ? Elle n’était bonne à rien. Surtout pas au règne et il n’y avait pas de quoi affubler cet œuf merveilleux d’un titre qui ne lui allait pas. Tu n’as pas envie de chercher un peu plus loin ? Il y a sûrement une autre raison ? Une autre régente ! Une vraie !… Ou alors elle a pu appartenir au régent comme le grand diamant du Louvre ?
– Nitot, qui l’a vendue à Napoléon, en a peut-être su quelque chose mais Nitot est mort depuis longtemps…
– Mais un homme de cette importance laisse des archives…
Morosini se leva, reprit la perle et la fourra dans sa poche :
– Adalbert, tu m’agaces ! Tu auras beau dire ce que tu voudras, je n’en veux pas. Trouve-moi plutôt l’adresse de Youssoupoff !
Les Youssoupoff habitaient 27, rue Gutenberg une assez belle demeure composée d’un corps principal et de deux pavillons dont l’un donnait sur une cour et l’autre sur le jardin. La fantaisie du prince, sa passion pour le spectacle, avaient d’ailleurs transformé en théâtre l’un de ces pavillons. Aldo s’y rendit vers quatre heures en pensant que c’était une heure convenable pour qui ne s’était pas annoncé. Il eût été sans doute plus dans sa manière de demander un rendez-vous par téléphone mais, les circonstances étant ce qu’elles étaient, il préférait agir avec le maximum de discrétion.
Priant le taxi qui l’avait amené de l’attendre, il franchit la grille ouverte, grimpa les marches du perron et alla sonner à la porte. Elle lui fut ouverte par un grand diable drapé dans une longue tunique dont la blancheur faisait ressortir l’une des peaux les plus noires que l’on puisse trouver en Afrique. L’apparition s’inclina légèrement devant l’élégant visiteur et, sans lui laisser le temps d’ouvrir la bouche, déclara :
– Moi, je suis Tesphé, le serviteur du Maître. Que veux-tu de lui, ô étranger ?
– Un moment d’entretien. Veux-tu lui porter ceci ? répondit Morosini en donnant une carte de visite sur laquelle il avait écrit quelques mots.
Le grand Noir la prit avec un nouveau salut, disparut et ne revint pas. À sa place apparut un jeune homme blond dont le nez chaussé de lunettes annonçait un secrétaire. Ce qu’il était, en effet. Il se nommait Keteley et s’enquit avec courtoisie de la raison d’une visite tellement inattendue.
– Je désire entretenir le prince d’une affaire importante pour laquelle j’ai besoin de sa présence. Une affaire un peu… délicate. C’est la raison pour laquelle je ne me suis pas fait annoncer.
– Vous ne pouvez rien m’en dire ?
Aldo n’était patient que lorsqu’il pensait que cela en valait la peine. Il n’aurait jamais imaginé que le neveu par alliance du défunt tsar fût si difficile à atteindre.
– Non. C’est le prince ou personne ! Sans doute ne me connaissez-vous pas sinon vous sauriez que je ne me dérange que pour des affaires importantes…
– C’est que… le prince est souffrant !
– J’en suis navré. Lorsqu’il ira mieux, voulez-vous le prier de m’appeler à ce numéro…
Il reprenait la carte pour y inscrire quelques chiffres quand un éclat de rire se fit entendre tandis que la porte se rouvrait pour livrer passage à l’un des êtres les plus beaux qu’il eût jamais été donné à Morosini d’approcher, encore que d’un style peu courant : une beauté d’archange qui s’habillerait à Londres. Des traits d’une telle finesse qu’ils donnaient à ce pur visage, éclairé par un fascinant regard bleu-vert, quelque chose de féminin dont d’ailleurs Félix Youssoupoff aimait à jouer quand, tout jeune homme, il contribuait activement aux nuits blanches de Saint-Pétersbourg en courant les lieux de plaisir sous des falbalas qu’il empruntait à sa mère. Jeux de prince alors à la tête d’une incroyable fortune – la plus importante de Russie sans doute ! – qui lui permettait tous les caprices mais auxquels le mariage avec la princesse Irina, nièce de Nicolas II, mit fin définitivement. Sans pour autant renoncer à exercer pour son plaisir ses multiples talents, artiste dans l’âme, le prince Félix, épris de littérature et de musique savait danser, chanter en s’accompagnant d’une balalaïka, jouer la comédie et diriger une maison de couture mieux que bien des professionnels. Et sa voix était superbe quand il s’écria :
– Pardonnez, je vous en supplie, à mes fidèles gardiens de montrer un peu trop de zèle ! Ils voient des ennemis partout… Mais venez ! Venez avec moi ! Nous allons faire plus ample connaissance car, bien entendu, je sais qui vous êtes !
Impossible de résister à une si entraînante bonne grâce, de ne pas saisir la main spontanément offerte. Félix Youssoupoff guida son visiteur à travers une suite de pièces, dont les tonalités de décor étaient le bleu et le vert, jusqu’à un salon qui devait servir de cabinet de travail : depuis des rouleaux de soieries destinés à la maison de couture Irfé (Irina et Félix) jusqu’à une guitare en passant par des cahiers de papier sous un stylo abandonné parlant d’un livre en cours et, sur une planche à dessin, des croquis de costumes pour le théâtre, on y voyait un échantillon de toutes les activités du prince. Au mur, le portrait superbe d’une jeune femme qui devait l’être plus encore. Quant à l’ameublement il était résolument anglais.
– J’ai à présent scrupule à vous déranger, commença Morosini. Votre secrétaire m’a dit que vous étiez souffrant.
– Des moules, mon cher ! J’ai mangé des moules qui ne m’ont pas accepté mais comme vous le voyez cela va déjà beaucoup mieux. En outre je brûle de curiosité d’apprendre ce qui amène chez moi quelqu’un d’aussi connu… et d’aussi peu russe que vous. Souhaiteriez-vous m’acheter des bijoux ? Je n’en ai plus guère, vous savez. Mais prenez place, je vous en prie !
Aldo s’installa dans un fauteuil chippendale en prenant grand soin du pli de son pantalon.
– C’est tout le contraire, prince ! Je viens vous en apporter…
– Mon Dieu ! Qui a pu vous laisser croire que j’étais en mesure d’acheter quoi que ce soit ? Je suis pauvre comme Job !
– Il ne s’agit pas non plus d’acheter.
Tirant de sa poche le mouchoir de soie dont il avait enveloppé la « Régente », il le déplia, et posa le tout devant lui sur une pile de dossiers.
– Ceci est à vous, n’est-ce pas ? Je viens seulement vous restituer votre bien.
Les yeux du Russe s’arrondirent, ce qui changea complètement sa physionomie. Il se pencha sur le joyau pour le mieux voir mais ne le prit pas. Il avait même noué ses mains derrière son dos comme s’il craignait d’y être entraîné et, quand son regard se releva sur Morosini, il n’y avait plus de trace de gaieté dedans. Simplement une interrogation un peu méfiante :
– Où l’avez-vous trouvé ? se borna-t-il à demander.
– C’est une assez longue histoire, dit Aldo un peu surpris d’un accueil si morne. C’est aussi un drame…
– Cela ne m’étonne pas. J’aimerais cependant entendre cette histoire… si vous en avez le temps ?
– Je suis à votre disposition.
– Alors nous allons prendre le thé ! Mais refermez d’abord ceci !
De plus en plus surpris, Aldo rabattit sur la perle les coins de soie blanche tandis que son hôte frappait dans ses mains, ce qui fit apparaître presque aussitôt le gigantesque Tesphé poussant une table roulante sur laquelle s’épanouissait un samovar au milieu d’un assortiment de petits sandwichs, de scones et de pâtisseries sèches, réalisant ainsi une sorte d’union anglo-russe.
– On ne sert plus jamais chez moi de gâteaux à la crème, fit Youssoupoff avec un aimable sourire. L’image que la presse fait de moi de ce côté de l’Europe et en Amérique m’oblige à une précaution qui pourrait être jugée indispensable…
Les journaux, en effet, rataient rarement l’occasion lorsqu’il était question de Félix Youssoupoff d’épingler à son nom le corollaire à sensation : l’assassin de Raspoutine ! Et tout le monde savait qu’au cours de la nuit tragique de la Moïka, le prince avait tout d’abord offert au gourou de la tsarine les gâteaux à la crème rose, qu’il affectionnait particulièrement, après qu’ils eussent été copieusement garnis de strychnine par la seringue du Dr Lazovertz. Le tout arrosé de madère au cyanure. Qui d’ailleurs n’avait aucunement incommodé un être en qui le diable semblait avoir concentré sa puissance. Ainsi lestée la victime avait réussi à s’enfuir, poursuivie par Félix et son cousin le grand-duc Dimitri, qui l’avaient abattue à coups de revolver. Encore, lorsque le « cadavre » fut jeté dans les glaces de la Neva, n’était-on pas sûr qu’il en fût vraiment un. Rien d’étonnant donc que les gâteaux à la crème eussent disparu de la table du prince…
– Personnellement je n’aurais rien contre, fit Aldo en prenant la tasse qu’on lui offrait et en picorant un sandwich au concombre.
Une vraie pénitence pour lui qui n’aimait ni le thé ni les concombres ! Une tasse de café eût beaucoup mieux fait son affaire et le grand Noir qui devait être abyssin ou quelque chose d’approchant devait savoir le faire. Les yeux sur le beau portrait, il demanda s’il n’aurait pas l’honneur d’être présenté à la princesse.
– Malheureusement non. Irina est en Angleterre auprès de sa mère, mais vous pourrez revenir quand elle sera là. À présent, racontez-moi votre histoire !
Aldo s’exécuta et, cette fois, sans rien cacher. Sans oublier non plus que la police s’intéressait à lui mais en mettant surtout l’accent sur la conduite courageuse du petit Le Bret. Il conclut sur lui son récit :
– En échange de la restitution de ce magnifique joyau, je vous demande seulement que cet enfant soit arraché à la misère qui le guette. Et il me reste à prendre congé en vous remerciant d’un accueil plus amical que je ne l’espérais…
– Pourquoi donc, mon Dieu ? Vous me rapporter un bijou appartenant à ma famille sans autre contrepartie qu’un désir tout naturel chez un homme de cœur et vous vous attendiez à ce que je vous jette des pierres ?
Aldo se mit à rire :
– Tout de même pas, mais je craignais, en tombant ainsi sur vous à l’improviste, de vous déranger. Ce que j’ai fait d’ailleurs !
– Non. Vous ne m’avez pas dérangé… sinon peut-être d’une façon à laquelle vous ne vous attendez pas…
Il découvrit à nouveau l’énorme perle qu’il contempla un instant sans rien dire et toujours sans la toucher, puis déclara avec une soudaine froideur :
– Revoir ce bijou ne me cause aucun plaisir. Bien au contraire ! Lorsque nous avons fui Saint-Pétersbourg, je l’ai laissé là-bas volontairement.
– Volontairement ?… On m’a dit que vous n’aviez emporté que des pierres ou des bijoux de peu d’encombrement, mais la « Régente » était facile à détacher du fameux devant de corsage. C’est ce qu’a fait le pauvre Piotr Vassilievich.
– J’aurais très bien pu emporter la pièce tout entière puisque je suis parti avec deux Rembrandt. Seulement, il y a une chose que vous ignorez, c’est qu’en venant chez moi ce… fameux soir, Raspoutine espérait être présenté à ma femme mais aussi que j’accepterais de lui céder – dans son esprit cela voulait dire donner ! – ce qu’il appelait la « Grande Perle » de Napoléon ! Dans les entretiens que j’avais eus auparavant avec lui, il m’en parlait souvent et j’avais fini par comprendre qu’il attribuait à ce joyau des vertus magiques : la puissance absolue… la richesse au niveau impérial…


