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La Perle de l'Empereur
  • Текст добавлен: 13 сентября 2016, 19:23

Текст книги "La Perle de l'Empereur"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– C’est idiot ! Napoléon ne l’a jamais portée. Il l’a offerte à sa femme avant de partir pour la Russie !

– Sans doute, mais vous êtes un Latin, un homme d’Occident et vous n’imaginez pas ce que l’ombre de l’Empereur représente pour mon pays : il a littéralement incarné le Diable et l’on en avait même fait une sorte de Croquemitaine pour les petits enfants. En outre, la perle a appartenu à un autre empereur français…

– Le vaincu de Sedan ? Grâce à lui comme d’ailleurs à son oncle, les Allemands sont entrés en France…

– Cher ami !… Vous ne raisonnerez jamais de la même manière qu’un paysan sibérien, surtout celui-là ! Il était persuadé des pouvoirs magiques de cette perle puisque le nom de Napoléon y reste attaché. Pour sa part, mon grand-père, en l’achetant, voyait en elle une sorte de trophée de guerre qu’il a offert à sa fille Zénaïde, autrement dit ma mère. Elle a toujours adoré les bijoux mais n’aimait pas la porter. Elle la trouvait… pesante. Elle la traitait plutôt en objet de vitrine, une sorte de curiosité. Cependant Irina l’ayant admirée quand nous étions fiancés, elle me l’a donnée pour elle au moment de notre mariage. Un présent qui a été un grand plaisir pour ma jeune épouse. Elle la portait en pendentif au bout d’une longue chaîne ponctuée de perles et de diamants, et nous l’avons emportée dans notre voyage de noces. En Égypte d’abord puis en Palestine…

– Moi aussi j’ai fait mon voyage de noces en Palestine, émit Morosini. Et je n’en ai pas gardé un excellent souvenir…

– Eh bien, moi non plus ! Nous sommes allés de problèmes en catastrophes : d’abord en arrivant au Caire j’ai attrapé la jaunisse et ma femme a manqué de peu la piqûre d’un scorpion. À Jérusalem nous avons failli être étouffés par la foule qui envahissait la cathédrale orthodoxe pour nous voir. Nous n’en sommes sortis indemnes que grâce à un jeune diacre et à une petite porte : la grande, elle, avait été enfoncée.

– Ils vous en voulaient ?

– Nullement. C’était paraît-il de la sympathie. Nous faisons toujours recette quand nous voyageons, ajouta Félix avec un sourire amer. Sans doute nous trouve-t-on extrêmement exotiques ! Bref, en dehors de la nuit de Pâques vécue là-bas et de ma rencontre avec Tesphé, mon serviteur abyssin que j’ai trouvé à la mission, j’étais plutôt content de partir. Nous sommes allés ensuite en Italie. Or le lendemain de notre arrivée à Florence nous avons rencontré un jeune aristocrate italien que je connaissais et nous l’avons invité à dîner : le jour suivant il se suicidait !

– La princesse portait la perle à ce dîner ?

– Elle la mettait tous les soirs et Bambino – je l’avais baptisé ainsi à cause de son aspect juvénile ! – l’avait beaucoup admirée et longuement maniée. Il aimait assez Napoléon, lui ! Mais ce n’est pas tout : trois jours plus tard, en sortant de la villa Hadriana, Irina a manqué être tuée par la balle d’un terroriste poursuivi par la police, après quoi j’ai failli la perdre en visitant les catacombes de sainte Calixte : elle s’était attardée à lire une inscription.

– Curieuse série de coïncidences, en effet ! Vous êtes rentrés en Russie ensuite ?

– Nous sommes passés d’abord par Paris pour y prendre les parures que j’avais demandé à Chaumet de composer avec diverses collections de pierres, et j’ai supplié Irina de se séparer de la maudite perle mais elle n’a jamais voulu. Elle s’est contentée de promettre de ne plus la porter. Pour plus de sûreté je lui ai fait reprendre sa place dans le fameux devant de corsage parfaitement importable sur les robes actuelles…

– … et quand vous avez quitté Saint-Pétersbourg, vous vous êtes bien gardé d’aller l’y rechercher.

– Vous avez tout compris ! Aussi j’espère que vous comprendrez mieux que je n’aie pas la moindre envie de reprendre ce… désastreux colifichet ! Je ne veux même pas y toucher. Reprenez-le, vendez-le, faites-en ce que vous voulez ! Moi, je n’en veux plus et je bénis le Ciel que mon épouse soit à Londres !

Abasourdi, Morosini considérait tour à tour la grosse perle qui reposait doucement dans la lumière de l’après-midi avec son auréole scintillante et l’homme qui, debout à quelques pas, dardait sur elle un regard plein d’aversion.

– Vous m’embarrassez beaucoup ! dit-il enfin. Ne pourriez-vous la ranger dans un coffre et ensuite la mettre en vente ? Par exemple au profit de tous ces réfugiés dont je sais que vous vous occupez ou de la maison de retraite de la princesse Metchersky à Sainte-Geneviève-des-Bois ? Sans compter mon petit protégé !

– La sainte compassion parle par votre bouche, mon cher prince, et je ne vois aucun inconvénient à ce qu’elle soit vendue. Mais pas par moi ! Et je ne veux surtout pas que l’on parle de nous ! Alors vous vous en chargez ! Après tout, n’est-ce pas votre métier ?

L’impertinence nouvelle du ton n’échappa pas à Morosini. Encore un qui le prenait pour un boutiquier sans daigner considérer que sa somptueuse maison d’antiquité avait tout de même plus d’allure qu’un restaurant ou même une maison de couture. Il allait répondre avec un rien d’insolence quand la porte s’ouvrit pour libérer un tourbillon de renard noir dégageant un parfum complexe et envoûtant évoquant à la fois les jardins de roses d’Ispahan après la pluie et le mystère des sanctuaires lointains où brûlaient la myrrhe et le bois de santal. Un parfum un peu trop violent pour le nez sensible d’Aldo, mais qui ne devait pas manquer d’efficacité. En même temps une voix douce au timbre un peu voilé lançait à travers la pièce :

– Félix très cher ! Pardonnez mon intrusion mais il est d’une importance extrême que je vous parle d’une chose d’une extraordinaire importance.

Sans faire attention au visiteur, la jeune femme se précipita vers Youssoupoff les deux mains tendues. Aldo put seulement constater qu’elle était d’une singulière beauté. Sous une minuscule toque de fourrure agrafée d’une broche de saphirs pâles, ses cheveux d’un noir profond, coiffés très haut – elle devait dédaigner avec juste raison la mode des cheveux trop courts ! –, dégageaient un profil d’une pureté absolue mais elle avait surtout des yeux clairs, d’un bleu incomparable, qui brillaient entre des cils incroyablement longs et épais. Mais, si elle ne sacrifiait pas à la mode capillaire, elle devait suivre de près les caprices des couturiers car le manteau court, porté avec une désinvolture pleine de grâce, dévoilait des jambes ravissantes.

Cependant le mouvement impétueux qui la poussait vers son hôte venait de se briser devant le joyau toujours étalé sur son mouchoir de soie.

– Mais quelle merveille !… Où avez-vous trouvé cette perle incroyable ? La plus grosse que j’aie jamais vue ! Quelle beauté ! Quelle…

Ses mains gantées de suède noire allaient s’emparer de la « Régente » quand Youssoupoff les arrêta et les maintint fermement dans les siennes :

– N’y touchez surtout pas, Tania ! Il ne faut pas !

– Pourquoi ? gémit-elle comme s’il lui faisait mal.

– Elle ne porte pas chance. En outre, elle appartient au prince Morosini que voici et que j’ai le plaisir de vous présenter. La comtesse Tania Abrasimoff, cher ami !

Aldo s’inclina sur la main qu’on lui tendait sans lui accorder même un regard. Les longs yeux bleus semblaient ne pouvoir se détacher de la perle. Sur ce visage admirable, un rien asiatique, Morosini retrouva sans plaisir l’expression de faim presque douloureuse qu’il avait pu lire jadis sur le visage de Mary Saint-Alban (5). La belle Anglaise était blonde avec des yeux gris et cette Reine de la Nuit était son contraire. Pourtant elles arrivaient à se rejoindre, à se ressembler…

Cependant Youssoupoff, un peu inquiet, intervenait :

– Je ne veux pas vous retenir plus longtemps, prince ! Reprenez votre bien, ajouta-t-il en appuyant sur le possessif, et quittons-nous ! Mais je serai heureux de vous revoir un jour prochain ! Attendez-moi un instant, Tania ! Je raccompagne notre ami !

Impossible de s’attarder plus longtemps. Aldo rempocha la perle, salua la comtesse et sortit du salon raccompagné jusqu’au vestibule par son hôte. Celui-ci lui serra la main avec une sorte de hâte et rejoignit sa belle visiteuse tandis que Tesphé restituait à Aldo son alpaga noir, son chapeau et ses gants en lui demandant s’il désirait un taxi. Morosini lui répondit qu’il en avait un mais qu’il accepterait volontiers un annuaire téléphonique.

Un moment plus tard, il quittait la rue Gutenberg à destination du boulevard Haussmann, où se trouvaient les bureaux de Maître Lair-Dubreuil, qui tenait le haut du pavé parisien en matière de ventes aux enchères. Spécialement pour les bijoux, et c’était au fond très agréable de se rendre chez lui car tous deux se connaissaient bien et aimaient à se rencontrer, fût-ce pour le simple plaisir de parler pierres précieuses et joyaux célèbres.

Pourtant, en sortant de chez Youssoupoff, Morosini avait hésité un instant à donner son adresse au chauffeur. La tentation lui était venue de se faire conduire quai des Orfèvres et de confier au commissaire Langlois une perle dont apparemment personne ne voulait – sauf une bande d’assassins ! – et qu’il commençait à trouver singulièrement encombrante. Il avait de plus en plus hâte de rentrer chez lui et c’était impossible tant que le policier n’aurait pas tiré de lui ce qu’il voulait. D’autre part, il se considérait comme engagé envers Masha Vassilievich. Une fois dans les coffres de la police, Dieu seul savait quand le pendentif reverrait le jour ! Il resterait enfermé sans servir à personne, confortant la méfiance de Langlois puisque Aldo avouerait ainsi avoir conservé une pièce à conviction par-devers lui. Le mieux était de le vendre et le plus tôt serait le mieux.

Comme il l’espérait, Maître Lair-Dubreuil le reçut à bras ouverts, si cette expression joviale pouvait convenir à un homme discret et peu communicatif dans la vie courante. Mais c’était en général le lot des joyaux historiques de faire sortir de leur réserve les personnages les moins démonstratifs.

– La « Régente » ?… Vous m’apportez la « Régente » ? s’écria le distingué commissaire-priseur quand, une fois installé dans son cabinet assourdi par des portes capitonnées, Morosini lui eut exposé l’objet de sa visite. Et vous êtes sûr de votre fait ?

– Jugez vous-même !

Une fois de plus la grande perle quitta sa poche mais cette fois des doigts dévotieux la recueillirent pour la transporter sous la puissante lampe électrique posée sur le bureau et que Lair-Dubreuil venait d’allumer. Pendant quelques instants un profond silence régna dans la pièce austère mais luxueuse par la vertu d’objets et de tableaux qui auraient fait honneur à n’importe quel musée. Aldo s’était assis et regardait.

Enfin le commissaire-priseur éteignit sa lampe et, sans lâcher la perle, se réinstalla à son bureau.

– Je n’imaginais pas la revoir un jour, soupira-t-il en la faisant tourner entre ses doigts. Voyez-vous, prince, j’étais adolescent lors de la lamentable vente des Joyaux de la Couronne à laquelle participait mon père. Sachant ma passion déjà révélée pour les joyaux historiques, il m’avait emmené en me disant que j’allais avoir là une chance unique de contempler un fabuleux ensemble, le trésor rassemblé par les empereurs français à partir de ce que l’on avait pu retrouver de celui des rois. Un spectacle inoubliable et navrant qui m’a révolté. J’avais envie de me ruer sur cet étalage éblouissant pour en arracher au moins les plus belles pièces et me sauver avec. J’étais… bouleversé, envoûté… Il y avait surtout l’adorable couronne de perles de l’impératrice Eugénie… et aussi ce miracle de la nature qui s’épanouissait au milieu d’un véritable parterre de diamants… Oh, Dieu !… Jamais je ne pourrai oublier et je crois bien que j’ai pleuré durant toute cette journée. Mais vous devez me croire fou ?

– En aucune façon ! Vous n’imaginez pas, mon cher maître, à quel point nous nous ressemblons. La seule différence est que vous semblez cultiver un faible pour les perles ?

Le commissaire-priseur rougit comme une jeune fille à sa première déclaration d’amour :

– Je les adore… Pas vous ?

– Mon penchant irait plutôt aux pierres. Diamants et émeraudes surtout, qui peuvent me mettre en transes ! Cela dit, il est impossible d’être indifférent aux perles. Et à ce propos, sauriez-vous me dire pourquoi celle-ci s’appelle la « Régente » ? Historiquement parlant, cela n’a aucun sens...

– Hé si, il y a un sens. Et qui remonte bien avant ce jour du 28 novembre 1811 où elle est passée des mains de Nitot dans celles de l’Empereur mais je crois bien qu’à part moi personne ne le connaît. Je dois ma « science » à la chance qui m’a fait découvrir par le plus grand des hasards, dans la préparation de la vente d’une bibliothèque de château dans le Val-de-Loire, une lettre du maréchal d’Estrées – le frère de la belle Gabrielle ! –, qui s’était alors fixé à Rome où il avait été ambassadeur. Elle était adressée à son petit-neveu dont il était aussi le parrain et accompagnait un présent exceptionnel destiné à être remis « sans tapage » à la reine Anne d’Autriche. Le roi Louis XIII venait de mourir et la faveur du jeune Beaufort que l’on disait l’amant de la reine était grande. On pensait même qu’il était appelé à de plus hautes destinées encore et le maréchal, soucieux de la gloire de sa famille souhaitait conforter un avenir qui s’annonçait si brillant. Il fallait ces magnifiques perspectives, d’ailleurs, pour que le maréchal se défît de ce joyau qui lui avait été offert discrètement par le pape Grégoire XV en remerciement de l’aide puissante apportée au moment de l’élection au trône pontifical de celui qui n’était encore que le cardinal Ludovisi. Au terme de sa lettre, François-Annibal d’Estrées conseillait à son filleul de donner à cette perle exceptionnelle le nom de la « Régente » puisque c’était tout juste ce que devenait alors la mère de Louis XIV.

– Voilà, en effet, une explication satisfaisante. Ce qui l’est moins, c’est qu’Anne d’Autriche, qui adorait les perles et en possédait d’admirables, n’ait jamais fait état de ce fabuleux présent d’un homme qui était plus riche de gloire et de noblesse que d’écus ?

– Les circonstances ne s’y prêtaient guère. Le deuil de Cour n’était pas la période idéale pour étaler cette nouveauté. En outre la grande faveur de Beaufort s’est trouvée soufflée comme une chandelle par les soins du cardinal Mazarin. Le duc s’est même retrouvé prisonnier au donjon de Vincennes pendant cinq ans…

– Vous pensez que la reine n’a pas osé arborer un joyau qu’elle tenait de l’homme abandonné par elle à la vindicte de Mazarin ?

– Je le pense. D’autant que Mazarin, dont le flair pour dénicher les trésors en aurait remontré au meilleur limier, a dû lui faire entendre que ce ne serait pas convenable puisque la Cour était persuadée que Beaufort était son amant. Mais il a fait mieux. Après les troubles de la Fronde, jouant d’une jalousie plus ou moins réelle et de la qualité d’époux secret qu’elle avait eu la sottise de lui laisser prendre, il s’est fait donner la « Régente », ce présent d’amour qu’il ne lui permettait pas de porter.

– C’est assez dans sa logique de rapace mais, en ce cas, on aurait dû retrouver la perle dans son héritage ?

– Non. Elle venait de Beaufort et il haïssait Beaufort, en qui il voyait la cause de tous ses maux. Il n’avait pas envie de la garder et il en a fait présent à l’une de ses nièces…

– Une des Mazarinettes ? Laquelle ?

– La plus belle et la seule blonde : Anne-Marie Martinozzi, qu’en février 1654 il mariait au prince de Conti, petit, laid, maladif, contrefait et qui avait été l’un des trublions de la Fronde. Ce qui lui avait valu un séjour à Vincennes avec son frère Condé et son beau-frère Longueville dans le cachot même d’où Beaufort avait réussi à s’évader. Mais il était prince du sang et c’était la seule chose qui comptait aux yeux de l’astucieux cardinal.

– Pourquoi l’avoir donnée à celle-là ?

Maître Lair-Dubreuil se renversa dans son fauteuil pour envoyer au plafond de son cabinet un regard empli d’une sorte de rêve heureux :

– Connaissez-vous, mon cher prince, certain portrait peint par un inconnu et qui doit se trouver quelque part à Versailles ?

– Non. Je ne vois pas…

– Il représente la jeune princesse de Conti – elle n’a d’ailleurs pas eu le temps de vieillir car elle est morte à trente-cinq ans ! – littéralement couverte de perles et pas des petites. La plus grande partie de sa chevelure est emprisonnée dans ce qui doit être une résille entièrement recouverte de perles en poire à la façon des écailles d’un poisson. Et sa robe, pour ce que l’on en voit, en porte une quantité incroyable.

– La « Régente » est du nombre ?

– Non. Elle ne voulait pas la porter tant qu’Anne d’Autriche vivrait et quand celle-ci est morte Mme de Conti ne la possédait plus.

– On la lui avait volée ?

– Non, mais en 1662 la France a connu une terrible famine. La princesse a vendu tous ses joyaux, toutes ces perles qu’elle aimait tant, pour nourrir les pauvres du Berry, de la Champagne et de la Picardie. La grande perle a disparu sans que l’on puisse savoir où jusqu’à ce qu’elle reparaisse un siècle et demi plus tard entre les mains de Nitot…

– Belle histoire ! apprécia Morosini. Mais comment le savez-vous ? Le maréchal d’Estrées ne devait plus être de ce monde ?

– Le maréchal d’Estrées est mort à quatre-vingt-dix-sept ans en 1670. Quand la princesse a vendu ses trésors il n’en avait que quatre-vingt-neuf et jusqu’à cette dispersion il s’est arrangé pour ne jamais perdre de vue une perle qu’il ne se consolait pas d’avoir donnée de façon si inconsidérée. Je me suis beaucoup intéressé à lui. J’ai réussi à retrouver d’autres notes et papiers grâce auxquels j’ai pu reconstituer cette affaire. Que vous m’apportiez la « Régente » aujourd’hui représente beaucoup pour moi. Une espèce de couronnement. Elle est si belle !

La perle reposait au creux de sa main et il la caressait d’un doigt léger. Aldo gardait le silence, respectant cet instant d’évident bonheur mais ce fut Maître Lair-Dubreuil qui rompit le charme en soupirant :

– Malheureusement je vais la reperdre ? Si vous êtes ici, c’est que vous désirez que je la vende ?

– À moins que ne vouliez l’acheter personnellement ? fit Aldo en souriant.

– Ma femme ne me le pardonnerait pas ! Elle est aussi une rareté, car elle déteste les bijoux. Puis-je vous demander qui vend cette pièce d’exception ? Vous-même ?

– Non. Et le vendeur souhaite garder l’anonymat. Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?

– Dès l’instant où vous le représentez, les meilleures conditions sont requises. Il se trouve justement…

Il s’interrompit pour choisir sur sa table de travail un épais dossier qu’il se mit à feuilleter :

– … que nous avons dans dix jours une vacation regroupant plusieurs bijoux d’une certaine importance provenant de deux écrins dont les propriétaires sont décédées depuis peu. La « Régente » pourrait en être la pièce maîtresse… À moins que vous ne préfériez qu’elle soit vendue seule ?

– Non. Je souhaite qu’elle soit vendue le plus vite possible. Voilà plus d’une semaine que j’ai quitté Venise et j’ai hâte d’y rentrer…

– Alors nous allons faire en sorte de ne pas vous retenir trop longtemps. Je vais vous demander quelques signatures et ensuite je m’occuperai d’organiser une publicité discrète auprès de quelques collectionneurs…

En quittant l’étude de Maître Lair-Dubreuil, Morosini se sentait plus léger. La « Régente » reposait à présent dans le coffre-fort ultra-perfectionné du célèbre commissaire-priseur et il ne lui restait plus, à lui, qu’à rentrer tranquillement chez Adalbert… et à téléphoner à Vienne. Entendre la voix de Lisa et peut-être les piaillements joyeux de ses poussins était ce dont il avait le plus besoin ! Après il anticipait avec plaisir un bon dîner, une soirée paisible au coin du feu à évoquer des souvenirs ou à parler archéologie et ensuite une bonne nuit… sans soucis, sans musique tzigane, sans policiers et même sans rêves ! Il y avait longtemps qu’il n’avait éprouvé une telle sensation de fatigue…

Peut-être était-ce trop demander ? Quand, après une attente de trois heures, il obtint enfin sa communication, ce fut pour entendre au bout du fil la voix compassée de Joachim le maître d’hôtel qui lui déversa les nouvelles du jour : non, Madame la princesse n’était pas là, ni d’ailleurs Madame la comtesse ! Non, elles ne rentreraient pas ce soir ! Ni demain ou après-demain… Ces dames s’étaient rendues à Salzbourg chez des amis qui donnaient une série de concerts Mozart terminée par un grand bal.

– Et quand doivent-elles rentrer ?

– Je ne sais pas, Excellence ! Ces dames ont emporté des bagages assez… importants.

– Et les jumeaux ? Elles les ont emportés aussi ?

La voix déjà crispante se chargea de réprobation :

– Bien entendu ! Madame la princesse est une mère admirable et…

– Je le sais aussi bien que vous ! Puis-je vous prier de mettre un comble à vos bontés en me confiant chez qui elles sont ?

Il y eut un temps de silence coupé d’une petite toux sèche qui agaça prodigieusement Aldo :

– À quoi réfléchissez-vous ? S’agirait-il d’un secret d’État ?

– N… on ! Non… mais on ne peut pas leur téléphoner.

– Et pourquoi, s’il vous plaît ?

– Il n’y a pas de téléphone dans un palais voué entièrement à la musique où ces sonneries énervantes seraient malvenues.

– On peut quand même y recevoir du courrier ou bien les lettres font-elles aussi trop de bruits discordants ? Alors où sont-elles ?

– Chez S. A. S. le prince Colloredo-Mansfeld, ce qui dit tout ! annonça le maître d’hôtel avec l’emphase qui convenait à tant d’illustration. On ne saurait déranger inconsidérément une si haute maison !

– Dites-moi, mon bon Joachim, je suis quoi moi ?

– Je… Évidemment ! Et je prie Votre Excellence de pardonner un regrettable oubli. Je voulais seulement dire…

– Vous avez très bien dit ce que vous vouliez dire !

Aldo raccrocha avec tant d’énergie que le téléphone faillit rendre l’âme. Il était furieux. Pas parce que Lisa s’offrait quelques jours de villégiature en compagnie de Mozart – encore qu’il n’aimât guère les Colloredo, auxquels il reprochait d’en faire un peu trop pour un génie de la musique à qui leur ancêtre avait fait mener une vie impossible ! – mais elle aurait pu l’en avertir au lieu de laisser à l’insupportable Joachim la délectation de le lui annoncer.

– Tu lui en veux ? dit Adalbert qui venait d’entrer porteur d’une pile de livres qu’il déposa sur le bureau.

– À qui ?

– À mon téléphone. Qu’est-ce qu’il t’a fait pour que tu le malmènes ?

– Il m’a mis en communication avec cet imbécile de Joachim. Lisa, sa grand-mère et les jumeaux sont à Salzbourg, chez les Colloredo et ce pompeux crétin m’en a fait tout un plat parce que sont des princes médiatisés…

– Alors que tu n’es, toi, qu’un pauvre petit prince vénitien pas médiatisé du tout et boutiquier par-dessus le marché… Tiens ! On vient d’apporter pour toi ce poulet – et il pécha sur le tas de livres une longue et étroite enveloppe bleutée ! Une dame sans doute : il sent diablement bon !

Il embaumait, en effet, et le nez d’Aldo identifia celle qui lui écrivait avant même d’avoir jeté un œil sur la signature.

– La comtesse Abrasimoff ! commenta-t-il à mi-voix. Comment a-t-elle eu mon adresse ? Ou plutôt la tienne ?

– D’où la connais-tu ?

– Je l’ai rencontrée cet après-midi chez Youssoupoff.

– C’est simple : il la lui a donnée.

– Alors il est voyant parce que je ne me souviens pas de la lui avoir confiée. Pour quelle raison l’aurais-je fait ? Il n’a aucune envie de nous revoir moi et la « Régente ».

– Alors c’est elle qui est voyante… Que te veut-elle, si je ne suis pas indiscret ?

– Elle m’invite à prendre le thé demain parce qu’elle déplore la trop grande brièveté de notre entrevue de tout à l’heure. Elle dit aussi qu’elle me connaît de réputation et qu’elle a grand besoin de conseils…

– C’est vague. Que vas-tu répondre ?

Aldo replia la lettre et la mit dans sa poche :

– Il n’y a pas de réponse. Apparemment cette belle dame ne doute pas de mon acceptation. Elle m’attend, un point c’est tout.

– Ah, ah !… Et elle est belle ?

– Insolemment. Elle doit être géorgienne, circassienne ou quelque chose comme ça…

– Et bien sûr, tu vas y aller ?

– Tu n’irais pas, toi ? Ne fût-ce que par curiosité ?

Adalbert haussa les épaules et entreprit de ranger ses bouquins dans la bibliothèque :

– Poser la question, c’est y répondre…


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