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La Perle de l'Empereur
  • Текст добавлен: 13 сентября 2016, 19:23

Текст книги "La Perle de l'Empereur"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Allô !… Allô ! Monsieur Morosini, s’il vous plaît ! Vite !

– C’est moi, voyons ! Qui est là ?…

Mais il le savait avant même qu’elle l’eût dit :

– C’est Tania ! Venez, je vous en supplie ! Venez vite !… Il va arriver dans un instant et j’ai peur. Oh, j’ai tellement peur !

– Que se passe-t-il ? Expliquez-moi !

– Je ne peux pas ! Je n’ai pas le temps ! Vous seul pouvez me sauver ! Il va arriver, vous dis-je ! Il vient de me l’annoncer au téléphone…

– Enfermez-vous bien et dites à votre Tamar de n’ouvrir à personne !

– Elle n’est pas là ! C’est la nuit de Pâques. Rien ne peut l’empêcher d’aller à l’église cette nuit là !

– Eh bien ! Quelle gardienne ! Écoutez…

Un véritable hurlement lui répondit et, presque aussitôt, un timbre masculin remplaça la voix terrifiée de Tania, un timbre dont l’accent léger désignait le propriétaire :

– J’espère, cher monsieur – et le ton était curieusement aimable –, que vous ne prenez pas au sérieux les braillements de cette jeune folle ! Je n’ai rien fait d’autre qu’entrer chez elle sans avoir pris la peine de sonner. C’était inutile puisque j’avais annoncé ma visite.

– On ne crie pas comme cela pour rien. Que lui avez-vous fait ? Je l’entends pleurer…

– Rien, je vous assure… sinon lui avoir un peu tordu le bras pour lui ôter le téléphone. Elle va on ne peut mieux, mais…

– Mais ?

– Mais il se pourrait que ça tourne mal pour elle si vous n’exécutez pas les ordres que je vais vous donner.

– Des ordres ? À moi ?

– Pourquoi pas ?… Évidemment, si le sort de cette pauvre sotte vous est indifférent, vous n’avez qu’à raccrocher et nous n’en parlerons plus ; mais si vous avez d’elle quelque souci vous viendrez nous rejoindre… sans oublier la perle de Napoléon. Elle est très importante pour moi…

– Un souvenir de famille peut-être ?

– Qui peut savoir ?… Alors je vous conseille de me l’apporter et le plus vite sera le mieux. Pour Tania, s’entend !

– Sinon ?

Aldo entendit au bout du fil un éclat de rire métallique incroyablement cruel qui lui fit froid dans le dos puis sa conclusion logique :

– Je la tuerai mais je peux vous assurer qu’elle mettra très longtemps à mourir… Voyez-vous, elle m’a trahi en s’acoquinant avec vous et cela mérite une punition…

– Elle ne vous a pas trahi. Nous sommes amis… et encore !

– Ce n’est pas beau de renier ainsi ses amours. Elle ne m’a rien laissé ignorer de vos… ébats ! J’avoue que vous avez des excuses. Elle est vraiment belle, n’est-ce pas, et moi je suis un artiste. De cette beauté je peux tirer quelque chose. Une œuvre toute différente. Il faut vous dire que j’ai fait jadis quelques études de chirurgie et que je manie le scalpel comme un maître. Elle le sait d’ailleurs. Écoutez !

Il dut déplacer l’appareil pour qu’Aldo ne perde rien du long gémissement que la menace arrachait à la malheureuse, mais elle n’articula aucune parole :

– Je l’ai bâillonnée, expliqua le marquis. Ses cris auraient pu alerter toute la maison. Aldo écoutez, mon cher ! Je vous donne… hum !… trois quarts d’heure pour arriver ici. Au-delà de ce délai je me mettrai au travail. Et, bien entendu, pas question de prévenir la police. Je ne suis pas un homme seul et si l’on s’aperçoit que vous êtes suivi je pourrais précipiter les choses. De toute façon on ne pourrait pas me prendre. Alors dépêchez-vous mon petit bonhomme, si vous voulez que votre belle amie soit encore… appétissante !… Ah, j’allais oublier ! Rapportez-moi donc les bracelets de rubis et l’émeraude d’Ivan le Terrible ! Il n’y aucune raison que je vous en fasse cadeau…

– Pourquoi les avoir mis chez moi alors ?

– Pour que vous sachiez qu’il n’y a pas un lieu où je ne puisse entrer et que, d’une manière où d’une autre, vous êtes dans ma main. Alors que décidez-vous ?

– Je viens !

Et il raccrocha le téléphone tandis qu’Adalbert reposait l’écouteur dont il s’était emparé.

– C’est un fou ! fit-il d’une voix blanche.

– J’ai surtout peur que ce soit un piège, dit Adalbert. Je ne te demande pas si tu vas y aller ?

– Je n’ai pas le choix. Tu hésiterais, toi ?

– Non. Va te préparer, je vais chercher cette damnée perle. Mais j’y pense : qu’allons-nous faire de l’ange gardien qui se trempe les pieds de l’autre côté de la rue ?

– Il y a une solution. Nous sommes à peu près la même taille. Tu vas mettre mes vêtements et sortir pour me débarrasser du policier.

– Et je l’emmène où ? Au quai des Orfèvres ?

– Non, fit Aldo traversé par une idée soudaine. Tu vas aller au  Matin. Tu demanderas Martin Walker… et tu lui raconteras l’histoire. Je ne dois pas prévenir la police, mais un journaliste ça peut être aussi efficace qu’un policier et celui-là rêve de rencontrer le fameux Napoléon VI…

– Entendu ! Je vais chercher ta perle !

En matière de protection de ses trésors personnels, ceux qui ne demandaient guère de place comme les bijoux, Vidal-Pellicorne avait, depuis longtemps, fait preuve d’imagination. Dans son cabinet de travail, il avait fait installer un coffre-fort plutôt décevant pour un éventuel cambrioleur car il n’y aurait trouvé que des rouleaux de papyrus, des poteries et de menus objets mais aucun qui soit de matière précieuse. En revanche, le principal ornement de son fumoir était une statue d’Osiris sous l’aspect d’un pharaon du Moyen-Empire. Le dieu, en grès épais peint de couleurs ocrées, était représenté assis sur un socle de basalte, vêtu d’une tunique blanche sur laquelle se croisaient ses bras qui, comme le visage et les jambes, étaient noirs, avec d’énormes yeux bicolores. La couronne rouge de Basse-Égypte coiffait sa tête ornée de la barbe osirienne. C’était une œuvre assez impressionnante mais d’une authenticité douteuse. Elle pouvait donner le change à un regard insuffisamment exercé. Adalbert l’avait trouvée dans l’une de ces boutiques du Caire où s’entassent des copies cachant parfois un objet d’époque. Elle l’avait séduite par l’ingénieux mécanisme, à peu près invisible, qui permettait de l’ouvrir. Ainsi le dessus de la couronne, qui ressemblait à une toque de juge surmontée d’une sorte de gouvernail, pouvait se soulever, révélant à l’intérieur de la tête entière un espace appréciable où reposaient de menues statuettes d’or, des boucles d’oreilles, deux pectoraux d’or émaillé orné de turquoises, de cornalines et de lapis-lazuli. La « Régente » les avait rejoints ainsi que l’émeraude.

Après avoir remis à Aldo le sachet de peau qui les renfermait et les deux enveloppes contenant les bracelets, il y ajouta, sans dire un mot, un revolver peu encombrant, puis endossa le manteau d’alpaga noir, le chapeau et l’écharpe de son ami :

– J’aurais pourtant bien voulu aller avec toi ! fit-il en lui serrant la main. Fais attention, je t’en prie ! Ce type m’a l’air aussi dangereux qu’un serpent à sonnette !

– Tu peux être sûr que je ferai de mon mieux.

Caché à son tour derrière le rideau, Morosini épia la sortie d’Adalbert qui se dirigea vers le boulevard Malesherbes en s’efforçant de copier l’allure nonchalante du prince antiquaire. Il n’avait pas parcouru dix mètres que l’ombre se détachait de la porte cochère et se lançait silencieusement sur trace. Pensant que le chemin était libre à présent Aldo s’enveloppa de son vieux Burberry’s, coiffa une casquette de tweed et quitta l’appartement.

La rue Jouffroy était bien déserte maintenant. Enfonçant les mains dans ses poches, il partit dans la direction opposée à celle prise par Adalbert, c’est-à-dire vers la place des Ternes. Il lui restait environ une demi-heure pour arriver chez Tania. L’exigence formulée par Agalar de le voir arriver à pied le contrariait. Cela ne lui laissait pas le temps de faire quoi que ce soit : par exemple essayer d’appeler Karloff à son bistrot favori. En traversant l’Étoile il pensa un instant arrêter un taxi pour au moins se faire rapprocher, mais à cette heure avancée il n’en trouva pas et poursuivit son chemin à longues enjambées rapides. Paris, cette nuit, lui offrait un visage hostile, voire inquiétant…

Quand il entra dans la rue Greuze, sa montre bracelet consultée sous un réverbère lui apprit qu’il lui restait quatre minutes.

Plus lentement, alors, regardant autour de lui, il avança vers la maison de Tania en s’efforçant de ne pas penser à ceux qu’il aimait, car son sixième sens lui soufflait qu’il allait vers un danger réel, mais, au fond, livrer la grosse perle qui lui causait tant de soucis ne l’attristait pas. Bien au contraire, car même si ce n’était pas la manière qu’il eût choisie, il en serait malgré tout débarrassé et peut-être que le sort funeste qui semblait s’y attacher jouerait contre celui qui allait s’en emparer.

Il y avait de la lumière aux fenêtres et une grosse limousine était arrêtée à quelques mètres en avant de la porte. Un chauffeur se tenait sur le siège et Aldo pensa qu’il devait faire partie de la bande. Il n’en continua pas moins son chemin, passa près de la voiture. Une portière s’ouvrit devant lui si brusquement qu’elle le frappa de plein fouet. En même temps une main invisible lui assenait sur la nuque un coup violent qui le précipita à terre sans connaissance.

Un instant plus tard, deux hommes le jetaient sur le tapis de l’arrière, puis ils montèrent. La voiture démarra sans bruit et disparut sous les arbres de l’avenue Henri-Martin…

Les fenêtres de l’appartement de Tania étaient toujours éclairées…

Pour sa part, Adalbert avait eu plus de chance que son ami. En sortant de la rue Jouffroy, il avait trouvé un taxi en maraude et, sans se soucier du coup de sifflet à roulette qui avait fait surgir comme par magie deux « hirondelles (12) » pourvues de mollets bien musclés, il s’y était engouffré. Ils n’eurent d’ailleurs pas à forcer l’allure car, sûr de son bon droit, Adalbert n’essaya pas de les semer en se montrant pressé. Mais les rues étant vides on ne mit pas longtemps à atteindre le boulevard Poissonnière où, au coin de la rue du Faubourg du même nom s’élevait l’immeuble du  Matin enduit d’une belle couleur rouge.

Comme il l’espérait, l’archéologue trouva Martin au travail : installé devant une machine à écrire haute comme un lutrin, environné des nuages de fumée que sa pipe crachait sans discontinuer, le journaliste concoctait l’un de ces articles à sensation dont il avait le secret. De temps en temps il s’arrêtait pour s’octroyer, au goulot, une rasade d’une canette de bière posée à côté de lui au milieu d’un fatras de papiers. Répartis dans la vaste salle de la rédaction comme des îlots éloignés, deux confrères étaient censés lui tenir compagnie, sauf que l’un dormait les pieds sur son bureau et que l’autre, l’œil extatique, faisait des vers…

L’arrivée tumultueuse d’Adalbert – car à peine débarqué il se rua dans le bâtiment après avoir ordonné à son taxi de l’attendre – lui arracha un regard courroucé :

– Je suis sur un papier important et je ne veux pas qu’on me dérange !

– Ce que je vous apporte est encore plus important. Alors laissez tomber et venez avec moi !

– Où ça ?

Lâchant le journaliste qu’il avait saisi par la manche, Adalbert planta un regard bleu fulgurant dans celui, tout aussi bleu mais ulcéré, de sa capture :

– Rencontrer Napoléon VI, ça vous intéresse toujours ?

Aussitôt les yeux de Walker retrouvèrent leur vivacité :

– Qu’est-ce qui vous fait croire que c’est possible ?

– Venez toujours ! J’ai une voiture en bas ; je vous expliquerai en chemin.

– Et on va où ?

– Près du Trocadéro ! Eh là, doucement !...

Le jeune homme avait jailli de son siège, pêcha une casquette sur une chaise et courait déjà vers la porte où il se retourna :

– Remuez-vous un peu ! fit-il sévèrement. Je croyais que vous étiez pressé !

Tandis que l’on roulait vers la rue Greuze, Adalbert, après avoir vérifié que son compagnon n’ignorait rien de ce qui s’était passé chez le maharadjah, lui raconta comment s’était déroulée la soirée avec Morosini, l’apparition des bracelets de rubis et finalement le coup de téléphone terrifié de Tania ainsi que ce qui s’en était suivi. Naturellement il fallut lui en dire un peu plus sur les relations d’Aldo avec la belle Circassienne.

– Il y tient à ce point-là, votre ami ? questionna le journaliste. Parce qu’il faut bien avouer que le piège se sent d’une lieue et qu’il court de gros risques.

– Si vous entendiez une femme hurler et vous supplier de l’aider, grogna Adalbert, vous raccrocheriez le téléphone pour aller tranquillement vous mettre au lit ?

– Non, admit Martin en riant, mais pour moi le danger serait moindre. Je ne suis qu’un petit reporter, pas un expert en joyaux historiques doublé d’un collectionneur, d’un prince et d’un type bougrement séduisant ! Autrement dit, de quoi vous attirer pas mal d’ennuis !...

– Ça fait beaucoup de doublures mais j’admets que vous avez raison.

– Ainsi, le Napoléon russe serait en fait un Espagnol ? Intéressant ! En tout cas une qui vient de l’échapper belle, c’est la petite Van Kippert ! Je suis persuadé qu’à peine mariée, il lui serait arrivé un accident quelconque… Ah, je crois que nous arrivons !

On arrivait, en effet. Le taxi vint se ranger devant l’immeuble de Tania. À l’exception des becs de gaz qui brûlaient encore à cette heure toujours noire qui précède le jour, tout était éteint, tout était silencieux.

– C’est bougrement calme ! remarqua Martin sans bouger de son siège.

– Qu’est-ce que vous croyez ? gronda Vidal-Pellicorne. Que lorsqu’on se livre à ce genre d’action, on ouvre les fenêtres, on illumine et on fait marcher un gramophone ?

– Non, vous avez raison. Allons-y !

– Et moi qu’est-ce que je fais ? demanda le chauffeur. Il faut encore que je vous attende ?

– J’aimerais mieux, répondit Adalbert.

– Mais moi j’aimerais mieux pas. Ma nuit est finie et je vais rentrer à Levallois-Perret ! Alors si ça vous fait rien, payez-moi !

Il fallut bien s’exécuter. Adalbert paya tandis que Martin se pendait à la sonnette et parlementait avec la concierge pour se faire ouvrir.

– Je suis médecin ! clama-t-il. Mme Abrasimoff, c’est bien ici ?

– Troisième étage droite ! lui répondit une voix ensommeillée. Tâchez moyen de crier moins fort et d’pas me réveiller toute la maison.

– On fera de son mieux.

Aucun bruit non plus derrière la porte aux cuivres rutilants de la belle Tania. Adalbert sonna, resonna, sonna encore sans éveiller le moindre écho.

– La fidèle servante n’en a peut-être pas encore fini avec la Pâque russe ? bougonna-t-il. Mais que personne ne réponde est inquiétant. Il faut savoir ce qu’il a pu advenir de la comtesse et de Morosini bien sûr !

Tout en parlant, il évaluait du regard la solidité de la porte. Comme celles des beaux quartiers en général, c’était de la belle qualité, difficile à enfoncer. Il n’eut pas le temps de se poser davantage de questions : Martin venait de tirer d’une de ses vastes poches un couteau à lames multiples et commençait à s’occuper de la serrure. Assez versé dans l’art d’ouvrir des portes qui ne lui appartenaient pas, Adalbert admira en connaisseur les gestes doux et précis du jeune homme. En peu d’instants celui-ci obtint le résultat désiré et ils pénétrèrent dans l’antichambre, trouvèrent un bouton électrique à main droite. La lumière se déversa de deux appliques de faux cristal placées de part et d’autre d’une grande glace qui dominait une étroite console en bois doré.

Les poings sur les hanches, Martin examinait les lieux :

– C’est drôlement calme pour un endroit où un drame vient de se dérouler ! remarqua-t-il.

– J’ai de plus l’impression qu’il n’y a personne fit Adalbert qui, la mine sombre, était en train d’entrer dans le salon.

L’éclairage révéla une bien banale réalité : pas la moindre trace de désordre. Même le vase d’iris posé sur un guéridon léger était en place et n’avait pas perdu une goutte d’eau. La pendule sur la cheminée égrenait imperturbablement des heures tranquilles.

– Ou bien votre bonhomme est un pur esprit, dit Martin qui le rejoignait, ou bien c’est la fée du logis. Étes-vous sûr qu’il s’est passé quelque chose ici ?

– Je suis sûr de ce que j’ai entendu au téléphone, sûr du lieu – ici même ! – où l’on convoquait Morosini. Que voulez-vous que je vous dise plus ? Continuons la visite !

– Histoire de voir s’il n’y a pas un cadavre dans salle de bains, un pied encore mal brûlé dans la tisanière ou un grand couteau abandonné sur table pleine de sang ?

– Vous êtes trop jeune pour avoir connu Landru, grogna Adalbert, sinon je penserais que c’est l’une de vos références préférées. Quelle imagination !

– Dans mon métier c’est indispensable !… Oh ! Venez voir !

Ouvrant une porte après l’autre, le journaliste venait de pénétrer dans la chambre principale qu’il n’eut pas besoin d’allumer parce qu’une petite lampe de chevet emballée de soie rose la baignait d’une douce lueur. À la faveur de laquelle apparut la comtesse Abrasimoff. Draps de soie blanche, chemise de nuit d’indiscrète dentelle, masse luxuriante de noirs cheveux dénoués, Tania dormait, immobilisée par le sommeil dans une pose infiniment gracieuse. Martin jura entre ses dents :

– Cré nom d’un chien ! La belle poupée !... On dirait que j’ai eu une bonne idée de m’annoncer comme docteur ! L’auscultation va être un vrai bonheur ! Eh bien, que faites-vous ?

– Vous le voyez : je la réveille ! Cette jolie poupée comme vous dites a des comptes à nous rendre !… Ou plutôt j’essaie de la réveiller.

En effet, il avait d’abord posé une main légère sur l’épaule de la jeune femme, mais n’obtenant aucun résultat il accentuait sa pression jusqu’à la secouer carrément.

– Rien à faire ! dit-il en laissant Tania retomber dans ses oreillers soyeux. Elle a dû prendre un somnifère…

– Costaud, alors ! fit Martin en se penchant pour soulever l’une des douces paupières. Elle est droguée, oui ! ajouta-t-il en se redressant. Et je parierais qu’elle en a encore pour un bout de temps ! Que faisons-nous ?

– Je n’en sais rien, mais je voudrais tout de même qu’elle me dise où est passé Morosini.

– Ce n’est pas ici qu’on le trouvera !

– Où alors ? émit Adalbert partagé entre la colère et l’inquiétude.

Le journaliste haussa les épaules :

– Comment voulez-vous que je le sache ? Dans la Seine peut-être, comme le pauvre Vassilievich… Ou ailleurs. Qui peut le dire ?

– Ça vous est facile à vous ces suppositions ridicules ! gronda Adalbert atteint soudain d’une furieuse envie de boxer le journaliste. Moi, c’est mon ami… et j’ai besoin, vous entendez, besoin de savoir où il est !

– Calmez-vous ! Je m’en doute bien, mais il ne sert à rien de rester ici. Il vaudrait même mieux filer. Demain, sous un prétexte quelconque, je viendrai enquêter dans la rue, interroger les gens de l’immeuble, ceux d’en face…

Adalbert passa sur ses yeux une main lasse, insistant sur la racine du nez comme il le faisait quand quelque chose le tourmentait :

– Vous avez raison. Pardonnez-moi !

– Je n’ai rien à vous pardonner…

Par acquit de conscience, ils visitèrent une fois de plus l’appartement de fond en comble, essayèrent de nouveau de réveiller Tania, mais, comme disait Martin, elle en avait encore pour un bout de temps. Ils ressortirent, refermèrent la porte soigneusement. Et se figèrent. En bas quelqu’un entrait dans l’ascenseur qui se mit en marche aussitôt… Quelqu’un qui devait bien connaître la maison parce qu’il ne jugea pas utile d’éclairer l’escalier. Quelqu’un enfin qui devait être de bonne humeur car à mesure que progressait l’appareil élévateur, l’écho d’une chanson montait avec lui. Un cantique plutôt et en russe. Martin agrippa la manche d’Adalbert :

– C’est la servante ! chuchota-t-il. Montons un demi-étage !

Tapis dans l’escalier, les deux hommes virent en effet l’ascenseur s’arrêter au troisième et une forme ténébreuse en sortir. C’était bien Tamar, comme le leur révéla la minuterie que la femme fut obligée d’allumer pour glisser la clef dans la serrure. La porte se referma derrière elle avec un bruit sourd et la résonance du chant se perdit dans les profondeurs de l’appartement.

– Filons à présent ! fit Martin Walker. Je reviendrai demain l’interroger.

– Ça va être commode si elle ne parle que russe !

– J’en sais assez pour me débrouiller, les langues étrangères, moi, c’est ma passion ! Venez !

Dédaignant la cabine de verre arrêtée à l’étage ils descendirent sans faire de bruit, le tapis d’escalier assourdissant leurs pas, et, quelques instants plus tard, ils se retrouvaient dans la rue. Le jour n’était plus loin et les balayeurs faisaient leur apparition. Sans mot dire il gagnèrent la place du Trocadéro où ils se séparèrent :

– Je rentre au journal, dit Walker. Il faut que je finisse mon travail mais, si j’en apprends un peu plus, je vous téléphonerai. Donnez-moi votre numéro… et aussi votre adresse ! Appelez-moi si vous avez du nouveau.

Adalbert griffonna les renseignements demandés sur une page de son calepin, l’arracha et le remit au jeune homme.

– Entendu ! Je ne bougerai pas de chez moi de la journée !

Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent après avoir hélé chacun un taxi.

Tandis que la voiture roulait vers la rue Jouffroy dans la grisaille de l’aube, Vidal-Pellicorne, fidèle à sa nature optimiste, laissait monter en lui un espoir qui prenait sa source dans le sommeil de la belle Tania. La lumière de la veilleuse ne révélait aucune trace de violence sur sa peau ni de larmes sur son visage. Il ne s’agissait peut-être que d’une comédie bien montée pour obliger Aldo à remettre enfin au pseudo-descendant de l’Empereur le joyau si ardemment convoité. Auquel cas, celui-ci pouvait fort bien être rentré et lui, Adalbert, allait le retrouver tout platement en train de fumer cigarette sur cigarette, assis dans le fauteuil qu’il affectionnait…

Saisi d’une hâte soudaine, il frappa au carreau de séparation pour prier son chauffeur de forcer l’allure. L’autre se contenta de hausser les épaules mais obtempéra et, en quelques minutes, Adalbert fut à destination. Le ciel était rose à présent et les fenêtres ouvertes sur l’aurore annonçaient que Théobald avait déjà commencé sa journée. Ce n’est pas ce qu’espérait Adalbert. Il paya généreusement son chauffeur soudain débordant d’amabilité et se dépêcha de rentrer chez lui.

En claquant la porte derrière lui, il fit sursauter Théobald qui, au bout de la galerie desservant les pièces de réception, transportait sur un plateau les objets nécessaires au petit déjeuner. Habitué cependant il n’accorda qu’un regard distrait à l’arrivant :

– Bonjour, Monsieur le Prince. Je ne vous savais pas sorti…

Adalbert se rappela alors qu’il portait les vêtements d’Aldo et suivit son serviteur dans la salle à manger :

– C’est moi, Théo ! dit-il. Cette nuit j’ai emprunté les habits du prince pour lui permettre de sortir sans traîner après lui la sentinelle dont le commissaire Langlois nous avait honorés. Est-ce qu’il est rentré ?

– Qui ? Son Excellence ?

– Qui d’autre, idiot ?

– Très juste ! admit Théobald sans s’émouvoir. Ma foi, je n’en sais rien… mais je peux aller voir.

– Inutile ! J’y vais…

Hélas, la chambre d’Aldo était exactement dans le même état que lorsqu’il l’avait quittée. Adalbert les jambes fauchées, se laissa choir sur le lit dont la couverture avait gardé le pli impeccable donné par Théobald. Celui-ci, qui le suivait, tira les rideaux :

– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama-t-il en découvrant l’ouverture pratiquée dans la vitre. Aurions-nous été cambriolés ? Rien n’a l’air de manquer pourtant…

– Non. Au contraire, on nous a apporté quelque chose.

Et Vidal-Pellicorne retraça pour son fidèle serviteur ce qui s’était passé au moment où lui-même et Morosini se préparaient à se coucher. À mesure qu’il parlait, le visage de Théobald prenait les couleurs d’un vif mécontentement.

– Voilà où nous en sommes, conclut son maître. Morosini a disparu et tout porte à croire qu’il a été enlevé. Sinon pire !

Théobald alors explosa :

– Et moi, qu’est-ce que je faisais pendant ce temps-là ? Je dormais là-haut dans ma chambre et Monsieur n’a même pas eu l’idée de sonner pour que je vienne lui donner un coup de main ! Moi qui pensais avoir sa confiance ! Oh, c’est indigne !

Il ne manquait plus que ça : il allait falloir consoler Théobald.

– Ne dis pas de sottises ! émit Adalbert d’un ton las. Tu sais très bien quelle confiance j’ai en toi, mais les choses se sont passées très vite et nous n’avons pensé ni l’un ni l’autre à t’appeler. Pour quoi faire d’ailleurs ? Sans compter que tu travailles dur et que tu as besoin d’un minimum de repos !

– Voilà que j’ai besoin de repos maintenant ? Suis-je un vieillard cacochyme ? Suis-je un frêle adolescent ou un malade convalescent ? En outre Monsieur oublie que si j’étais incapable d’assurer son service pour une raison ou pour une autre, il y a toujours Romuald, mon jumeau toujours prêt à me remplacer. Et grâce à Dieu je suis solide.

– Je n’oublie rien ! hurla soudain Adalbert. Mais pour l’instant mets un peu de côté ta susceptibilité pour ne penser qu’à la catastrophe qui nous arrive : je te répète que Morosini a disparu et que l’on peut tout craindre de cet Agalar ! Vu ?

– C’est vrai, admit Théobald qui baissa aussitôt pavillon. Je vous fais mes excuses ! Mais M. Adalbert sait que j’ai horreur de le voir courir une aventure sans moi…

– Je sais, mon vieux, je sais ! Je te demande pardon moi aussi, mais maintenant tu devrais bien aller me faire du café ; beaucoup de café !

– Monsieur ne préfère pas dormir un peu ? Il a une mine affreuse.

– Dormir ? J’en suis bien incapable ! Je ne pourrais même pas tenir dans mon lit !

– Alors que Monsieur aille se rafraîchir et se changer ! Je vais finir de préparer un solide petit-déjeuner.

Un moment plus tard, douché, rasé et enveloppé dans sa robe de chambre, Adalbert s’installa devant un vrai breakfast à l’anglaise. Il n’avait pas faim et la chaise vide de l’autre côté de la table lui donnait envie de pleurer mais, planté auprès de lui comme une gouvernante devant un gamin têtu, Théobald l’obligea littéralement à manger ses œufs au bacon et les toasts qu’il lui beurra avant de les enduire d’une mince couche de marmelade d’orange en affirmant qu’il fallait toujours bien caler l’estomac dans les situations difficiles afin de préserver ses forces. Pour se consoler Adalbert avala une pleine cafetière puis tira sa pipe et s’en alla la fumer dans son cabinet de travail avec le téléphone à portée de main. Théobald l’y suivit :

– Monsieur ne croit pas qu’il faudrait appeler la police ?

– Je ne sais pas. Hier l’homme a dit qu’il allait tuer la comtesse si la police était prévenue…

Théobald secoua la tête en couvrant son maître d’un regard apitoyé, et en se demandant avec angoisse si cette belle intelligence n’était pas en train de se dissoudre dans le chagrin. Avec une douceur bien inhabituelle chez lui, il suggéra :

– Si j’ai bien compris Monsieur, non seulement cette dame n’est pas morte, mais elle dormait tranquillement dans son lit, peut-être sous l’effet d’une drogue et sans la moindre trace de sévices tandis que le prince Aldo a disparu. Donc le contrat me semble caduc et ne serait-il pas temps d’en toucher un mot au commissaire Langlois ?…

– Tu as sans doute raison, pourtant je voudrais attendre encore un peu. Presque aussi bien que moi tu sais par quelles aventures nous sommes passés, Morosini et moi. Il y a eu des cas où une intervention prématurée de la police aurait causé de graves dégâts. Donnons-nous quelques heures et s’il ne reparaît pas, alors je téléphonerai au commissaire…

Il n’ajouta pas qu’il espérait avoir dans la journée des nouvelles de Martin qui certainement, à cette heure, devait avoir commencé son enquête. Malheureusement la matinée s’écoula sans ramener Aldo et sans que le journaliste donnât signe de vie. Toujours vissé dans son fauteuil, Adalbert qui s’efforçait au calme obtenait exactement le contraire et le tabac n’arrangeait rien. Jamais encore il n’avait ressenti, lui toujours si calme, qu’il avait des nerfs comme tout le monde. Il essaya de lire, de travailler. Peine perdue ! Les plus belles énigmes égyptiennes perdaient tout intérêt en face de celle qu’incarnait alors Aldo…

Incapable de rester là plus longtemps à se ronger les sangs, il tendait la main vers le téléphone quand on sonna. Persuadé que c’était Walker, il se précipita et arriva dans l’antichambre au moment où Théobald faisait entrer le commissaire Langlois escorté de deux inspecteurs. Vidal-Pellicorne fut tellement content de le voir qu’il ne prit pas garde à l’appareil officiel dont il s’entourait ni à la raideur voulue de son attitude :

– Commissaire ! Je suis si heureux de votre visite ! C’est le bon Dieu qui vous envoie…

– Cela m’étonnerait ! Le nommé Aldo Morosini est-il ici ?

– Le n… ? Qu’est-ce que ça veut dire ? dit Adalbert choqué par l’appellation vulgaire.

– Que je viens l’arrêter. Fouillez partout, vous deux ! Et sans oublier les chambres et l’escalier de service…

Les deux séides s’éclipsèrent et l’appartement retentit bientôt des protestations indignées de Théobald. Cependant Adalbert reprenait esprits :

– L’arrêter ? Et pourquoi, s’il vous plaît ?

– Il a assassiné cette nuit la comtesse Tania Abrasimoff qui selon toute probabilité était sa maîtresse. Et mieux vaudrait pour lui qu’il n’oppose pas de résistance.

– Il en serait bien incapable ! Selon toutes probabilités, pour employer votre expression, Morosini été enlevé cette nuit et peut-être est-il déjà mort !

– N’essayez pas d’inventer n’importe quoi pour protéger votre ami. Les preuves sont contre lui.

– Les preuves ? Vous me la baillez belle ! Et quelles preuves, s’il vous plaît ?

– Une lettre que l’on a trouvée dans la main de la morte et aussi deux témoignages. La bonne qui a vu s’enfuir l’assassin et la concierge qui l’a vu entrer vers trois heures du matin.

– C’est impossible ! fit Adalbert catégorique. La bonne ment. Quant à la concierge, si elle a vu quelqu’un entrer c’était moi, revêtu des habits d’Aldo. Et je n’étais pas seul !

– Qu’est-ce que vous me racontez là ? Une histoire de fous pour protéger votre ami ? Cela ne lui servira à rien.

– Faites-moi crédit de quelque intelligence s’il vous plaît ! Comme jusqu’à présent je vous en faisais crédit. Je viens de vous le dire, Morosini a disparu depuis la nuit dernière et donc vous ne le trouverez pas. En revanche, si vous vouliez bien prendre la peine de m’entendre, vous pourriez trouver matière à réflexion…


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