Текст книги "La Perle de l'Empereur"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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JULIETTE BENZONI
LA PERLE DE L’EMPEREUR
Roman
Plon
À Vincent Meylan
qui m’a fait rencontrer la « Régente ».
Avec un grand merci et une grande affection.
Première partie
LA « RÉGENTE »
CHAPITRE I
LA TZIGANE
Inspiré des palais de la vieille Russie et des Mille et Une Nuits, le décor du Schéhérazade ne manquait ni de splendeur ni d’atmosphère. Le caviar y était parfait, excellents les chachliks apportés à bout de bras par des serveurs agiles comme des danseurs, les femmes élégantes, jolies et la musique des tziganes presque aussi grisante que la vodka et le champagne. Pourtant, Aldo Morosini s’ennuyait…
Ce qui était rarissime chez ce Vénitien racé, antiquaire quoique prince ou prince quoique antiquaire et, de plus, l’un des deux ou trois experts européens en pierres précieuses spécialistes des joyaux historiques. Seulement il y a des jours où rien ne va comme on le souhaiterait, où choses et gens se conjuguent pour changer une vie agréable en une morne plaine dépourvue du moindre bouquet d’arbres pour y accrocher un semblant d’intérêt.
C’était le cas de Morosini en ce jour de mars pluvieux et ennuyeux comme un dimanche anglais. Venu à Paris pour négocier l’achat d’une parure de saphirs et diamants appartenant à un Américain qui affirmait s’en être rendu acquéreur auprès d’une descendante – ruinée bien entendu ! – de Louis XV et d’une demoiselle du Parc aux Cerfs, Morosini avait accumulé les mauvaises surprises. Un : le Yankee avait battu le rappel de tout ce qu’il avait pu trouver de bijoutiers parisiens et on se marchait sur les pieds dans son appartement du Ritz. Deux : la « parure » se réduisait à un simple collier. Et trois : deux des pierres étaient défectueuses. Ce qui permettait des doutes quant à la réalité d’une générosité royale, le Bien-Aimé étant connu pour avoir été un homme de goût incapable d’offrir un bijou médiocre. Morosini était sorti de là furieux d’avoir fait le voyage pour un objet qui n’en valait pas la peine alors qu’il aurait pu aller à Florence pour une vente intéressante chez les Strozzi. Certes son associé et ami Guy Buteau devait s’y rendre, mais cette idée-là était à peine consolante.
Pour comble d’infortune, ses habituels ports d’attache parisiens lui faisaient défaut. Son ami Adalbert Vidal-Pellicorne, l’archéologue-homme de lettres dont les doigts agiles s’étaient révélés si précieux durant leur quête des pierres disparues du pectoral du Grand Prêtre, puis des « sorts sacrés » du prophète Élie, était en Égypte.
– Monsieur est parti pour Assouan afin d’y rencontrer un confrère qui a fait appel à lui au sujet d’une… découverte récente, lui avait appris Théobald, le fidèle valet de chambre-cuisinier d’Adalbert qui, en l’absence de son maître, jouait les cerbères avec talent.
– Un confrère qui fait appel à lui ? apprécia Morosini dubitatif. C’est nouveau, ça. On aurait plutôt tendance à tirer les couteaux dans ce métier, surtout en cas de découverte !
– Je ne peux dire à Monsieur le Prince que ce que je sais ! riposta Théobald pincé. Même si, en cette affaire, je partage l’avis de Monsieur le Prince !
Renonçant à en savoir davantage, Morosini s’était alors rendu de l’autre côté du parc Monceau, rue Alfred-de-Vigny, chez la marquise de Sommières – sa chère « Tante Amélie » – dans l’espoir d’y prendre logis ainsi qu’il en avait l’habitude, mais cette cage-là aussi était vide. Même Cyprien, l’antique maître d’hôtel, s’était absenté pour la journée. Quant à « Madame la marquise et Mlle Marie-Angéline, elles prolongent leur séjour à Nice », lui confia Lucien, le concierge de l’hôtel particulier. « Le mauvais temps que nous avons ces jours en est la cause… »
Le temps, il est vrai, n’avait rien d’enchanteur. De la pluie, encore de la pluie, toujours de la pluie dépassant nettement le quota normal des giboulées de mars. C’était la même chose à Venise où le Carnaval avait les pieds dans l’eau. Et comme l’« aqua alta » était la seule particularité de la Sérénissime que Lisa détestât – elle s’arrangeait en général pour passer en Suisse ou en Autriche les moments où le phénomène se manifestait le plus souvent –, l’épouse d’Aldo était partie pour Vienne avec les jumeaux dès l’apparition des passerelles volantes dont la ville s’équipait traditionnellement.
Voilà pourquoi Morosini se sentait de si mauvaise humeur. En d’autres circonstances, en sortant du Ritz, il eût sauté dans le premier train pour Venise afin de retrouver au plus vite la chaude lumière que Lisa faisait régner dans le vieux palais familial, mais la lumière en question brillait dans un autre vieux palais, autrichien cette fois et, s’il en aimait bien la propriétaire – la vieille comtesse von Adlerstein grand-mère de Lisa –, Aldo n’aimait pas trop séjourner dans cette noble demeure ouvrant sur une rue étroite qui lui rappelait la Hofburg et les fastes un rien austères de la cour de François-Joseph. Il s’y sentait sinon déplacé, du moins dépaysé, voire un peu encombrant. Peut-être parce que Joachim, le maître d’hôtel de la comtesse, semblait lui garder rancune du temps où, cherchant Lisa, il avait presque forcé les portes de la résidence de Himmelpfortgasse (1).
Le moral à plat, Morosini rentra donc au Ritz où il avait jadis ses habitudes, se rendit au bar pour se réconforter avec une fine à l’eau et là tomba sur son ami et confrère Gilles Vauxbrun, l’antiquaire de la place Vendôme occupé à faire passer avec le secours du même breuvage le chèque sans provision laissé par un client indélicat.
Une solide amitié liait les deux hommes depuis le temps où le second guidait les pas encore hésitants du premier sur le chemin du commerce des antiquités. Un peu plus âgé que Morosini, Vauxbrun, le cheveu rare, la paupière lourde et le nez impérieux, ressemblait à Jules César ou à Louis XI selon l’éclairage, en admettant que ces deux illustres personnages eussent choisi de s’habiller à Bond Street.
– Comme si nous n’avions pas assez de nos propres aigrefins, confia-t-il à Aldo, les Américains nous envoient à présent les leurs !
– Je partage entièrement ton sentiment, admit celui-ci. À cette différence près que le mien était plus naïf que voleur.
– Ce sont les pires ! Quand ils sont persuadés de posséder des objets rarissimes parce qu’un faisan le leur a fait croire, ils essaient à leur tour de faire avaler la couleuvre aux vrais professionnels. Et le plus beau est qu’ils y arrivent parfois.
– Pas avec moi, répliqua Morosini. Je sais encore faire la différence entre un caillou du Rhin et un diamant !
– Même s’il s’agit d’une jolie femme ?
– Il n’y a plus de jolies femmes pour moi excepté la mienne, protesta vertueusement Morosini.
– Oh, je sais que tu as trouvé la perle rare et qu’auprès de Lisa les autres font un peu terne, mais tu permettras au modeste célibataire que je serai toujours de porter un vif intérêt à de beaux yeux, de jolies jambes et à des silhouettes agréables. À ce propos d’ailleurs… mais tu repars peut-être ce soir ?
– Non. Il fait encore plus mauvais à Venise et Lisa ne rentrera pas avant la fin du mois !
– Alors je vais t’emmener souper chez les Russes. Il y a au Schéhérazade une troupe tzigane dont l’une des chanteuses est une fille belle à couper le souffle…
– Et apparemment elle te l’a coupé… ainsi peut-être que la jugeote ? Ignorerais-tu que les tziganes ne se « commettent » pas avec les clients des cabarets où elles se produisent ? Elles se veulent des artistes pures. Sans cependant être indifférentes à l’argent et par malheur tu es riche !
– Par malheur ? Tu es bon, toi ! Autrement dit, je ne peux espérer être aimé pour moi-même ?
– Je n’ai jamais dit cela sachant bien que tu as, à ton actif, quelques conquêtes flatteuses, mais fais quand même attention où tu mets les pieds. Dans leurs tribus les hommes jouent volontiers du couteau. Et si ta belle l’est autant…
– Tu jugeras par toi-même !… À la réflexion, je me demande si j’ai raison de t’emmener ? Tu es beaucoup trop séduisant, toi ! ajouta Vauxbrun en considérant avec rancune l’énergique et fin visage de son ami, sa peau mate tendue sur une ossature altière avec laquelle les tempes grisonnantes contrastaient si harmonieusement, les yeux clairs dont la nuance hésitait, selon l’humeur, entre le bleu et le vert, et la longue silhouette nonchalante toujours admirablement habillée mais dans le genre discret. Et puis ce titre princier, si attirant pour une femme ! Il y avait vraiment des gens qui avaient trop reçu d’une Nature si avare avec tant d’autres ! Encore que Gilles Vauxbrun ne se classât pas dans cette catégorie car il était, pour sa part, assez satisfait de son extérieur.
Morosini se mit à rire. Il était un homme marié, bien marié même, à la plus adorable créature qui, depuis un an, l’avait pourvu de deux enfants d’un coup, un garçon et une fille, dont il raffolait. Sauf lorsque leur entente, déjà manifeste, ouvrait largement les petites bouches pour un tumultueux concert de protestations : il suffisait que l’un ou l’une se mît à crier pour que l’autre fasse chorus avec enthousiasme. Les séances de fous rires étaient aussi communicatives et presque aussi bruyantes. Enfant unique – tout comme Lisa d’ailleurs ! – Aldo se sentait parfois un peu dépassé par cette paire de chérubins un rien diabolique qui venaient de découvrir la joie de la propulsion autonome et qui, à quatre pattes, parcouraient des distances si prodigieuses à travers le palais paternel qu’il fallait barricader l’accès à l’escalier pour les convaincre de rester à l’étage de la nursery. Quant au rez-de-chaussée où Morosini avait ses bureaux et ses salons d’exposition, il leur était interdit à moins d’être fermement tenus en main par leur mère et Trudi, la vigoureuse Suissesse qui les avait nourris, défaillant d’horreur à l’idée de les voir franchir les quelques marches d’entrée et disparaître dans le canal… En dépit de quoi il n’était personne, maîtres ou serviteurs « in casa Morosini », pour mettre en doute qu’Antonio et Amelia fussent les plus beaux bébés existant en Europe – leur réputation s’étendant déjà à la Suisse où vivait leur grand-père maternel, le banquier Moritz Kledermann, à l’Autriche précédemment nommée, à la France résidence habituelle du parrain et de la marraine d’Antonio – Adalbert Vidal-Pellicorne et Marie-Angéline du Plan-Crépin –, à l’Angleterre où Amelia avait pour marraine la meilleure amie de sa mère, Lady Winfield, et même jusqu’aux Indes où le lieutenant Douglas Mac Intyre, parrain d’Amelia, était en poste à Peshawar.
Au prix d’un effort, Aldo écarta le tendre et absorbant souvenir de sa petite famille pour se consacrer à son ami Vauxbrun et se laisser conduire, ce soir, au Schéhérazade.
À présent il s’y trouvait et le regrettait, ne parvenant guère à s’intéresser aux nouvelles amours de Gilles tout en admettant que l’endroit était agréable et la fille qui l’attirait, fort belle : la peau cuivrée, les yeux ardents, elle avait de longs cheveux d’ébène qui tombaient en lourdes tresses brillantes, retenues par des bagues d’or jusqu’à ses seins que l’on devinait libres sous le satin rouge et noir du corsage resserré à la taille, comme la longue jupe ample, par une ceinture d’orfèvrerie. Des bracelets d’or et d’argent tintaient à ses poignets minces, de longs colliers barbares pendaient à son cou et il émanait de son corps svelte bien qu’épanoui une sensualité indéniable. Elle était la plus attirante du groupe – sa famille – composé de six violons, de deux guitares et d’une autre chanteuse. Pas belle celle-là, nettement plus âgée, trop grosse avec une peau luisante, une grande bouche rouge et de petits yeux noirs, pourtant c’était elle la vedette parce qu’elle possédait une voix envoûtante, ample, chaude, un peu rauque à travers laquelle, en dépit de la langue ignorée, passaient toute la magie des routes interminables, des grands espaces balayés par le vent et la passion d’un peuple qui se voulait libre, cachant ses douleurs sous des cris d’orgueil et une dérision sensible aux seuls initiés. À travers leurs chants, les « roms » ne s’adressaient qu’aux roms. Les autres, les « gadgés », n’ayant droit qu’à une ironie subtile dont ils n’avaient pas la moindre idée…
Pour sa part, Morosini avait admiré en connaisseur la beauté de la jeune Varvara mais seule la grosse chanteuse retint son intérêt. En bon Italien, il était sensible aux belles voix et celle-ci possédait quelque chose d’exceptionnel, de jamais entendu et tant qu’elle chanta Aldo oublia son ennui. Sa chanson terminée, elle alluma une longue cigarette puis alla s’adosser nonchalamment à l’un des piliers et se mit à fumer sans plus accorder d’attention à la salle, le regard perdu dans les volutes bleues qu’exhalait sa bouche.
Les violons faisaient rage mais c’était maintenant le tour des deux guitaristes et ils se levèrent sans cesser de jouer pour accompagner tout autour de la piste la belle Varvara qui s’était mise à danser. Une danse étrange où les jambes se contentaient de faire avancer le corps sur une cadence rapide sans que les pieds quittent le sol. En fait c’était avec son buste que cette fille dansait, la tête rejetée en arrière et les bras pendants tandis que seuls s’agitaient ses épaules et ses seins.
Elle avait l’air de s’offrir à quelque amant invisible et c’était incroyablement excitant. Gilles Vauxbrun devint rouge brique et passa un doigt nerveux dans son faux-col qui semblait tout à coup le gêner.
Soudain les deux guitaristes se mirent à chanter tandis que la danseuse se déchaînait et, les bras levés, se mettait à tourbillonner dans l’envol de ses jupes en martelant la cadence de ses talons. L’attention de toute la salle était concentrée sur elle. Morosini regardait comme les autres quand il entendit murmurer :
– Vous êtes bien le prince Morosini, le célèbre expert en joyaux ?
Il leva les yeux et vit que la grosse tzigane était à présent près de lui :
– C’est bien moi, reconnut-il. Vous me connaissez ?
– Je vous ai vu il y a longtemps… à Varsovie. Vous ne m’avez pas remarquée mais on m’a dit qui vous étiez. J’ai besoin de vous ! Ne me regardez pas ! Continuez à observer le spectacle…
Elle s’était simplement adossée à un autre pilier et sa voix était juste assez forte pour atteindre l’oreille d’Aldo en dépit du vacarme des musiciens et du public qui, à présent, battait des mains. Personne ne faisait attention à eux, pas même Vauxbrun, si proche cependant…
– Pourquoi avez-vous besoin de moi ?
– Pour un… ami qui a de graves soucis. Ce qu’il a à dire devrait vous intéresser. Avez-vous une voiture ?
– J’habite Venise. Ici je me contente de taxis.
– Ayez-en un et attendez-moi au coin de la rue de Clichy !
– L’invitation est-elle aussi valable pour mon ami ?
– Non. D’ailleurs il n’aura pas la moindre envie de vous suivre. Je chante encore une fois ce soir. Quand j’aurai fini vous pourrez vous disposer à me rejoindre…
Morosini tourna la tête pour essayer d’en apprendre davantage. Il n’aimait pas beaucoup le ton autoritaire qu’elle employait en lui donnant pour ainsi dire des ordres. Mais elle avait déjà rejoint l’orchestre.
Vauxbrun ne savait rien de la scène qui venait de se dérouler si près de lui. Il dévorait des yeux la danseuse et Aldo remarqua le sourire qu’elle lui dédia en passant. Il n’en fallut pas plus pour l’électriser. Se tournant brusquement vers Aldo, il darda sur lui un regard déjà conquérant :
– Si cela ne t’ennuie pas, rentre sans moi ! J’ai l’intention d’attendre cette belle dame à sa sortie…
– Je te laisse si tu veux. Tu pourras l’inviter à cette table…
– C’est une vraie tzigane, comme le reste de la famille. Elle n’accepterait pas… Tu peux rester encore un moment.
– Ma foi non ! Je suis fatigué et je vais me coucher. Je te téléphonerai demain…
– Tu ne repars pas immédiatement pour Venise ?
– Non. Il se peut que je fasse un détour par Vienne. Lisa et les jumeaux me manquent ! Mais je ne partirai pas sans te prévenir. Bonne fin de nuit ! Et prends garde aux frères de ta belle !…
– Mes intentions sont… respectueuses !
– Tu ne comptes tout de même pas l’épouser ?
– Et pourquoi pas ? Les tziganes ont leur noblesse et les Vassilievich en font partie. Je saurai leur parler…
– Mais rien ne dit qu’ils t’écouteront. Ne fais pas l’imbécile, Vauxbrun ! Tu es riche, pas mal de ta personne et très connu sur la place de Paris ainsi qu’en d’autres lieux, mais pour eux tu n’es rien puisque tu n’es pas un « rom » ! Alors fais attention !
Morosini se leva, tapa affectueusement sur l’épaule de son ami et gagna la sortie au moment précis où la grosse Masha entamait sa dernière chanson. Il reprit au vestiaire son manteau d’alpaga noir puis demanda au portier de lui appeler un taxi qu’il attendit en fumant une cigarette. Pas très longtemps : deux minutes ne s’étaient pas écoulées que répondant au coup de sifflet de l’homme en tenue rouge galonnée d’or, un taxi s’arrêtait devant lui conduit par un chauffeur un peu âgé qui, sous une casquette en cuir bouilli, arborait longues moustaches et courte barbe grise dont la coupe annonçait un ancien militaire. Morosini monta, ouvrit la glace de séparation puis indiqua :
– Allez jusqu’à la rue d’Amsterdam puis revenez par la rue de Milan. Vous vous arrêterez rue de Clichy un peu en retrait de la rue de Liège.
Le chauffeur leva les sourcils mais ne fit aucun commentaire : bien qu’il ne fît pas le taxi depuis longtemps, il s’était rapidement habitué aux fantaisies des clients. Arrivé à destination, il se rangea le long du trottoir, coupa son moteur et attendit d’autres ordres. Au fond de la voiture, Morosini alluma une autre cigarette…
Enfin une forme imposante emballée d’une sorte de dalmatique fourrée, d’un châle bariolé, un fichu noué sous le menton, tourna le coin de la rue et rejoignit le taxi d’où Morosini sortit pour lui tenir la portière. À sa surprise, la chanteuse interpella le chauffeur et échangea avec lui quelques phrases en russe :
– Vous vous connaissez ?
– De nos jours, la moitié des taxis parisiens sont menés par des Russes. Celui-ci est le colonel Karloff et je le connais bien. Il venait souvent m’entendre chanter à Saint-Pétersbourg.
– Preuve que c’est un homme de goût ! Où allons-nous ?
– Je le lui ai dit. À Montmartre, rue Ravignan…
La voiture en effet s’était remise en marche et, après un demi-tour un peu laborieux, remontait à présent la rue de Clichy.
– Et qu’allons-nous y faire ?
– Voir un ami… qui a besoin de vous ! C’est une chance inespérée que vous soyez venu ce soir au Schéhérazade. Et plus encore que je sache qui vous êtes.
– En quoi a-t-il besoin de moi ?
– Vous le saurez bientôt. Vous êtes armé ?
– Pour aller souper dans un cabaret russe ? Ce serait une drôle d’idée…
– En effet mais ça peut s’arranger…
Des multiples plis de sa jupe, Masha Vassilievich sortit un revolver qu’elle tendit à son compagnon :
– Vous savez vous en servir, j’espère ?
– Bien entendu, mais si vous avez pris ce joujou c’est que vous pensez en avoir besoin et si vous me le donnez, vous n’aurez plus rien ?
Sans s’émouvoir, la tzigane tira d’un invisible fourreau une navaja espagnole dont l’acier brilla un instant sous la lumière fugitive d’un réverbère.
– Avec ça je frappe presque aussi vite qu’une balle de pistolet, expliqua-t-elle du ton paisible d’une ménagère décrivant un point de tricot. Et je suis certaine que vous ne sauriez pas en faire autant.
– Sans aucun doute ! fit Morosini amusé. Dites-moi est-ce vraiment tout ou bien transportez-vous un arsenal au complet ?
Imperméable à son humour, elle lui jeta un regard noir. Pendant ce temps, le taxi poursuivait l’ascension des pentes de Montmartre, l’un des rares endroits que Morosini connût mal. Il était monté une fois au Sacré-Cœur mais, si la vue de Paris l’avait enchanté, il avait trouvé affreuse la basilique et, lui préférant de beaucoup Notre-Dame, il n’y était jamais retourné. À présent, ayant quitté le Montmartre des fêtards, la voiture s’engageait dans les ruelles sombres du vieux village peuplé d’artistes plus ou moins faméliques et de vieilles gens repliés sur leurs souvenirs.
– Nous arrivons, signala Masha en désignant du menton un petit immeuble délabré qui faisait face à un terrain vague.
L’endroit était aussi mal éclairé que possible et elle fit glisser la vitre de séparation pour indiquer au chauffeur de s’arrêter mais sans baisser son drapeau car il devait les attendre :
– J’espère que vous n’en aurez pas pour longtemps ! grommela-t-il. L’endroit n’a rien d’hospitalier. Qui diable peut bien habiter là ?
– Ceux qui n’ont pas assez d’argent pour habiter ailleurs, riposta la tzigane. Par exemple des réfugiés comme vous et moi !
– Ça va ! Je retire ! N’empêche que l’on a l’impression que c’est plutôt désert par ici.
En effet aucune lumière ne se montrait à l’un ou l’autre des trois étages dont le dernier penchait quelque peu. En descendant de voiture Morosini embrassa du regard les murs lépreux, les volets fatigués et la porte qui n’avait pas l’air d’une solidité à toute épreuve. Elle s’ouvrit sans peine sous la main de Masha qui sortit de sa jupe apparemment inépuisable une lampe de poche et l’alluma pour éclairer un escalier de bois dont les marches gémirent l’une après l’autre sous les pas des nouveaux venus. On atteignit ainsi le dernier palier où deux portes se faisaient face, de chaque côté d’une petite fontaine en fonte munie d’un robinet…
– Mon Dieu ! souffla Masha en se signant frénétiquement. Que s’est-il passé ?
La porte d’un des logements pendait, à demi arrachée. Au-delà c’était l’obscurité totale… Morosini prit la lampe des mains de sa compagne :
– Laissez-moi entrer le premier ! ordonna-t-il. Qui sait ce qui se cache là-dedans ?
Mais il ne s’y cachait rien. Le pinceau lumineux révéla un logement modeste sur lequel un cyclone avait dû passer. Tout était par terre, depuis la maigre batterie de cuisine jusqu’aux couvertures du lit. Seule régnait sur ces dégâts une table supportant une lampe à pétrole éteinte qu’Aldo ralluma. Les jambes coupées, la tzigane ramassa l’une des deux chaises et se laissa tomber dessus, ce qui faillit lui être fatal. Elle mâchonnait ce qui devait être des jurons ou des invocations dans sa langue incompréhensible.
– Si vous essayiez de m’expliquer ce qui a pu se passer ici ? émit doucement Morosini. Et aussi ce que nous venons y faire ? On dirait que nous arrivons après une bataille ?
– Pas une bataille, monsieur, un enlèvement ! fit une voix timide qui venait de la porte.
Sur le seuil, se tenait un petit homme gris aux cheveux en désordre serrant autour de ses frêles épaules un châle également gris qui lui servait de robe de chambre car on pouvait voir, dépassant des franges, une chemise de nuit à rayures et des pieds nus dans des pantoufles. Masha bondit littéralement sur lui et faillit l’aplatir :
– Tu es son voisin d’en face, vieil homme. Qu’est-il arrivé à Piotr Vassilievich ?
Quasi enlevé de terre par la poigne vigoureuse de la grosse tzigane, le vieux eut un couinement de souris terrifiée. Morosini s’interposa :
– Vous l’étranglez à moitié. Ce n’est pas le bon moyen d’obtenir une réponse…
Les pieds du malheureux ne touchaient plus terre. Aldo l’ôta des mains de la tzigane, l’installa sur une chaise où il s’affaissa comme un drap mouillé tandis que Morosini cherchait quelque chose autour de lui. Un peu penaude, la femme devina son intention :
– Il doit y avoir une bouteille de vodka quelque part. C’est moi qui l’ai donnée à Piotr…
Enjambant majestueusement les décombres, elle alla au fond de la pièce, trouva une sorte de petit placard dissimulé par le papier de tenture, l’ouvrit et en tira une bouteille à moitié pleine dont elle s’adjugea une rasade avant de l’apporter à Morosini.
– Charité bien ordonnée commence par soi-même, railla celui-ci.
– Les émotions ne valent rien à ma voix et j’aime beaucoup cet imbécile de Piotr. C’est… c’est mon frère !
Revenu de sa terreur et ranimé par l’alcool, le vieil homme expliqua d’une voix enrouée que vers minuit une voiture s’était arrêtée devant la porte. Des hommes étaient entrés dans la maison et ils devaient savoir où ils allaient car ils étaient montés au troisième sans hésiter.
– Là ils auraient pu se tromper de porte, mais non ils sont allés droit chez mon voisin. L’enfer alors a commencé : un bruit d’apocalypse, des cris de douleur, des voix furieuses posant des questions en russe. De toute évidence mon pauvre voisin passait un mauvais quart d’heure mais je n’ai pas beaucoup de forces et j’avais tellement peur que je n’osais même pas sortir sur le palier…
– Il fallait appeler la police.
– Il faut d’abord avoir un téléphone et le plus proche est dans un café de la rue des Abbesses…
– Et les habitants de la maison ? Ils n’ont pas bougé ?
– Ils doivent être au fond de leur lit avec la couverture remontée par-dessus la tête. Ce sont de pauvres gens, comme moi. Au rez-de-chaussée il y a un vieil homme avec son petit-fils. Au premier c’est la famille d’un gardien de nuit, qui ne rentre qu’à l’aube. Au second une femme pas bien solide avec trois petits. Elle fait des ménages et c’est la vieille fille d’à côté qui s’occupe des gosses. Alors c’était difficile d’avoir de l’aide…
– Je comprends, fit Morosini compatissant. Et vous dites que ces hommes ont enlevé votre voisin ?
– Oui. Au bout d’un moment, ils ont dû entendre un bruit qui m’a échappé car ils sont partis en l’emmenant. J’en ai entendu un qui disait – en français, ce qui m’a étonné – avec un accent faubourien « Filons ! Ici on risque d’se faire prendre et on a d’aut’es moyens d’le faire parler… » Un autre l’a fait taire et ils sont partis. Mon malheureux voisin ne tenait déjà plus sur ses pieds et par la fenêtre je les ai vus le porter dans la voiture. Une limousine noire.
– Il y a longtemps qu’ils sont partis ? gronda Masha.
– Oh, ils devaient tourner tout juste le coin de la rue quand vous êtes arrivés et j’ai cru qu’ils revenaient. Mais je vous ai vus sortir d’un taxi. Qui êtes-vous ?
– Qui êtes-vous vous-même ? riposta la tzigane. Je ne vous ai jamais rencontré quand je venais ici…
– C’est que je travaille toute la journée et la nuit je dors. Je m’appelle Mermet et je suis expéditionnaire chez Dufayel (2). Vous allez prévenir la police ou je dois le faire ?
– Vous ne faites rien du tout ! fit Masha, rogue. C’est nous que ça regarde.
– Ce n’est pas très raisonnable ! émit Aldo qui voyait se profiler une guerre de bandes rivales. Vous êtes des émigrés et…
– … et chez nous, les tziganes, on ne croit pas à la police. Piotr était l’un des nôtres… même si c’était une sorte de brebis galeuse. Mes frères et nos parents doivent être mis au courant. Ce sont eux qui décideront. Allez vous recoucher, vous, ajouta-t-elle à l’intention de M. Mermet, et ne parlez à personne de cette histoire !… À propos, ils avaient l’air de quoi, les ravisseurs ?
– Je ne les ai pas bien distingués. Seulement par le trou de la serrure et aussi de ma fenêtre. Il y en avait un très grand et un assez petit. Plutôt frêle. Ces deux-là portaient de longs manteaux et des chapeaux noirs enfoncés sur les yeux. Les deux autres avaient des casquettes et ressemblaient à des forts des Halles…
– C’est bien. Je vous remercie ! Rentrez chez vous ! dit Masha dont la voix devint soudain très douce. Et ne vous étonnez pas si vous me revoyez…
Sans brutalité elle le poussa vers la porte qu’elle referma sur lui de son mieux.
– Vous avez l’intention de rester ici ? demanda Morosini.
– Je veux voir quelque chose…
Elle s’approcha de l’étroite cheminée où des braises s’éteignaient trop lentement à son gré car, ramassant une casserole par terre, elle alla la remplir au robinet du palier puis revint y jeter l’eau. Elles sifflèrent en dégageant une épaisse fumée. Elle ouvrit la fenêtre en grand :
– Espérons que personne n’aura l’idée d’appeler les pompiers, marmotta-t-elle.
– On peut vous demander à quoi vous jouez ? fit Morosini qui la regardait faire.
– Je veux vous montrer ce pour quoi je vous ai fait venir… si ça y est encore évidemment !
Elle attendit quelques instants que tout soit suffisamment refroidi, puis s’emparant de la toile cirée qui couvrait la table, elle l’étendit sur les cendres afin de s’agenouiller sans trop abîmer sa jupe de satin et se mit en devoir de fouiller le fond de la cheminée, suivie avec intérêt par l’œil attentif de son compagnon. Au risque de se casser les ongles, elle réussit à extraire une brique, plongea la main dans l’ouverture et ramena une boîte en fer de petites dimensions qu’elle posa à côté d’elle tandis qu’elle remettait la brique en place et arrangeait les cendres de façon à ôter toute trace de son intervention. Après quoi elle se releva, secoua la toile cirée qu’elle remit sur la table, puis tendit la boîte à Morosini :
– Ouvrez ! intima-t-elle. Mes mains sont trop sales pour cette merveille !
Il obéit, souleva le couvercle, prit un objet enveloppé de plusieurs couches de coton hydrophile qu’il ôta et eut une sourde exclamation en amenant à la lumière jaune de la lampe à pétrole un extraordinaire joyau composé d’une énorme perle, la plus grosse qu’il eût jamais vue, montée en pendentif au moyen d’un culot de diamants qui, pour être petits, n’en étaient pas moins d’une excellente qualité. Son orient d’un blanc pur était admirable et il la fit jouer un instant entre ses doigts pour le voluptueux plaisir de la caresser. En même temps sa prodigieuse mémoire des joyaux célèbres – une perle de cette grosseur ne pouvait qu’en faire partie ! – se mit à fonctionner sans d’ailleurs lui fournir le renseignement demandé. Que pouvait-elle bien être ? Il connaissait les plus imposantes de ses sœurs, comme la légendaire « Pérégrine », et savait dans quelles collections elles reposaient. Mais celle-là ?
– On dirait que ce bijou vous pose un problème ? remarqua Masha qui l’observait. Il paraîtrait qu’il aurait appartenu à Napoléon…
Ce fut le déclic. Aldo revit soudain les planches publiées en 1887 par les journaux français au moment de la vente insensée des Joyaux de la Couronne de France ordonnée par un gouvernement républicain trop stupide pour comprendre que ce trésor appartenait au peuple français, souverain normal en démocratie, et que ses élus fugaces n’avaient pas le droit d’en disposer. Il revit surtout certain devant de corsage en diamant et perles qui avait orné les robes somptueuses de l’impératrice Eugénie : un joyau imposant qui descendait en pointe sur la poitrine et que terminait – prodigieux point d’orgue ! – une énorme perle coiffée de diamants…


