Текст книги "La Perle de l'Empereur"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
сообщить о нарушении
Текущая страница: 2 (всего у книги 27 страниц)
– La « Régente » ! exhala-t-il enfin. On disait que l’acheteur était un grand-duc ou un prince russe mais je n’ai jamais su vraiment ce qu’elle était devenue…
– Piotr le sait et c’est lui qui me l’a raconté quand nous l’avons retrouvé, il y a un mois, à demi mort de misère sur le bord de la Seine à Boulogne-Billancourt.
– Pourquoi Boulogne-Billancourt ?
– Parce que beaucoup de Russes émigrés s’y sont installés. À l’usine Renault il y a de grands seigneurs qui travaillent les mains dans le cambouis… Il espérait y retrouver son ancien… maître.
Elle avait craché le dernier mot comme s’il lui empoisonnait la bouche. Les tziganes, c’est bien connu, ne se reconnaissent d’autre maître que Dieu. Comme toute société normalement constituée ils ont des chefs, un roi qui est l’un des leurs et dont le rôle est plus consultatif qu’autoritaire. Mais rien qui évoque un servage quelconque.
– Et qui était cet… employeur ? fit Morosini, diplomate.
– Le prince Félix Youssoupoff, le neveu du tsar par mariage… Celui qui a tué Raspoutine !
– Oh, je vois ! Et que faisait-il chez lui ?
– C’était son valet !
Et cette fois Masha cracha pour de bon avant d’ajouter :
– C’est pourquoi nous l’avions rejeté de la tribu. Un vrai tzigane ne saurait être le valet de qui que ce soit ! Mais le prince Félix était extrêmement beau. Il était fabuleusement riche et très séduisant parce que c’était un artiste. À Saint-Pétersbourg il venait souvent chez nous. Il jouait de la guitare, il chantait, il dansait avec nous. Je reconnais bien volontiers qu’il dégageait une sorte de charme étrangement attirant. Pour les hommes aussi bien que pour les femmes d’ailleurs. Piotr a été… envoûté par lui et l’a suivi dans son palais de la Moïka…
– Comme valet, vous êtes sûre ? demanda Morosini devant qui ce bref récit ouvrait des horizons un rien équivoques.
Masha saisit sa pensée pour s’en indigner :
– Pas comme amant, si c’est à cela que vous pensez ! Avant son mariage, je ne dis pas, mais depuis qu’il a épousé la princesse Irina, Youssoupoff lui est resté fidèle, du moins je crois, ajouta-t-elle prudente. Il faut dire aussi qu’elle est belle comme la Péri, la fée des eaux de la Volga.
– Ne les connaissant pas, je ne peux vous donner tort. Voilà donc votre Piotr chez Youssoupoff. Et après ?
– Après ? Nous n’avons plus rien su de lui jusqu’à ce matin des bords de la Seine. Nous avons subi une révolution, vous savez ? ajouta-t-elle narquoise.
Elle commençait à agacer Aldo qui haussa les épaules :
– Je suis au courant, merci ! J’ai des amis russes. Revenons-en au bord de l’eau si vous le voulez bien. Vous avez donc recueilli l’enfant prodigue et lui avez pardonné ?
– Moi seule… parce qu’il est mon petit frère et que je n’ai jamais pu m’empêcher de l’aimer… quoi qu’il ait fait. Les autres, les hommes, n’ont rien voulu entendre : pour eux ce n’était plus un « rom ». Cependant, ils m’ont laissé les mains libres en se contentant de dire qu’à condition de ne pas leur en parler je pouvais faire ce que je voulais… Alors je m’en suis occupée. Je connaissais cette maison. La propriétaire est une femme que j’ai connue en Russie. Elle faisait partie d’un cirque où elle était danseuse de corde, mais elle en est revenue avec une petite fortune qu’elle tenait d’un riche marchand de fourrures tombé amoureux d’elle. Nous étions et nous sommes toujours amies. Je suis allée la voir et, quand Piotr est sorti de l’hôpital, je l’ai installé ici ; j’ai veillé à ce qu’il ne manque de rien jusqu’à ce qu’il soit assez solide pour mener à bien ses propres affaires.
– Qui sont ?
– Vendre ceci le plus cher possible afin d’avoir assez d’argent pour faire sortir de Russie la fille qu’il aime. C’est possible si l’on en a les moyens et si l’on connaît la bonne filière.
– Autrement dit : ça coûte une fortune et on arrive à moitié mort ?
– Pas tout à fait. Lui n’avait rien et il a pris des risques insensés pour arriver jusqu’ici avec cette perle. Il a subi tout ça par amour pour elle… et je ne suis pas certaine qu’elle le mérite.
– Parce que ce n’est pas une « rom » ?
– S’il n’y avait que cela ! soupira Masha en haussant ses épaules dodues. Mais surtout elle ne vaut pas cher. Elle s’appelle Tania Radoff. C’est une chanteuse, pas vilaine d’ailleurs, et elle a fourré dans la tête de cet imbécile de l’emmener en Amérique où, sans aucun doute, tous deux feraient fortune. Je sais bien ce qu’elle y ferait en Amérique : elle trouverait un autre imbécile, riche celui-là, et elle laisserait tomber Piotr…
– On ne peut pas dire qu’elle vous inspire un enthousiasme délirant, ironisa Morosini, mais c’est souvent le lot des belles-sœurs. Cela dit, qu’en faisons-nous ? ajouta-t-il, élevant sur sa paume la fabuleuse perle endiamantée. On la remet à sa place ?
– Vous êtes fou ? Pour qu’elle tombe dans les mains de n’importe qui ? Elle est arrivée là où elle devait aller : chez un connaisseur doublé d’un marchand honnête… Du moins vous en avez la réputation ! Mettez-la en lieu sûr et voyez ce que vous pouvez faire !
– Pour qui ? Vous oubliez qu’on vient d’enlever votre petit frère et certainement pas pour l’emmener souper aux Halles ! En ce moment même il passe peut-être de fort désagréables moments…
– Taisez-vous ! Vous croyez que je n’y pense pas ? gronda la tzigane.
– Ça n’a jamais fait de mal à personne de voir les choses en face et d’en tirer une conclusion. Les forces humaines ayant des limites il se peut que Piotr craque, avoue où il a caché le bijou. La suite logique…
– Il a déjà été torturé et il n’a pas parlé…
– Je vous répète que les forces ont des limites. La suite logique veut que les ravisseurs se précipitent ici pour voir s’il leur a dit la vérité. S’ils ne trouvent rien, ils recommenceront à le questionner et cette fois la mort sera au bout du chemin…
Masha détourna les yeux et se mit à tourner en rond en resserrant le châle bariolé autour de sa vaste personne.
– S’ils ont la perle ils le tueront quand même ! murmura-t-elle.
– Vous avez peut-être raison, mais nous pouvons peut-être essayer de les faire payer. Voici ce que nous allons faire…
– Vous avez une idée ?
– Elle vaut ce qu’elle vaut ! D’abord, remettre cette boîte à sa place. Après l’avoir vidée de son contenu, se hâta-t-il d’ajouter pour couper court à toute protestation. Ensuite vous allez repartir avec le taxi qui doit commencer à s’impatienter. Prenez de quoi le payer, fit-il en sortant quelques billets de son portefeuille.
– Et vous ? Vous rentrez à pied ?
– Moi je ne rentre pas. Je vais attendre.
– Ici ? Pour vous faire enlever ?
– Aucun goût pour ça ! Je vais demander l’hospitalité à l’expéditionnaire de chez Dufayel qui ne résistera certainement pas à un gros billet et je serai très bien pour voir la suite…
– Et vous ferez quoi, tout seul ? Ils peuvent revenir plus nombreux !
– Vous voulez vous décider à prévenir la police ?
– Surtout pas ! Ces gens-là n’ont jamais compris le russe !
– Alors faites ce que je dis et d’abord disparaissez ! Tant que le taxi restera planté devant la maison, personne ne s’y risquera… Ah, j’oubliais ! J’habite momentanément au Ritz et j’aimerais avoir votre adresse.
Tout en parlant, il glissait la « Régente » dans la poche de son smoking, puis, après avoir choisi dans les cendres un morceau de bois non brûlé ayant à peu près la même taille et la même forme, il refit soigneusement le petit paquet d’ouate, non sans dommages pour son impeccable pantalon noir, ses mains et les manchettes de sa chemise blanche.
– Partez maintenant ! ordonna-t-il à Masha qui glissait un morceau de papier avec son adresse dans la même poche que la perle.
Elle obéit en silence. Seules les marches de l’escalier grincèrent sous son poids. Pendant ce temps Morosini s’époussetait de son mieux puis se lavait les mains au robinet du palier et se les essuyait avec une serviette trouvée par terre. Après quoi il alla frapper à l’autre porte.
Elle s’ouvrit instantanément. Intrigué au plus haut point par ce qui se passait chez son voisin d’en face, Théodule Mermet n’avait pas dû bouger de là et quand cet homme si élégant lui demanda la permission de rester chez lui quelques heures, il accepta avec l’enthousiasme de quelqu’un qui flaire un peu de sensationnel dans un univers gris et morne. Empressé, il fit les honneurs d’un logement exigu respirant l’ordre et la propreté, résolument à l’opposé du capharnaüm de l’autre côté. Rien n’y manquait :ni la salle à manger Henri II en provenance directe de chez Dufayel, ni l’aspidistra en pot, ni le fauteuil Voltaire orné d’une têtière au crochet disposé près de la fenêtre, ni la mince tranche d’arbre peinte représentant les bains de mer de Granville, ni quelques photos jaunies dans des cadres en laiton. Dans la minuscule chambre attenante – elle aussi de chez Dufayel ! – une grande armoire à glace voisinait avec une table de nuit occupée par une lampe Pigeon et un lit défait à propos duquel Théodule Mermet s’excusa : il n’avait pas eu le courage de s’y remettre après ce qui venait de se produire.
– J’ai préféré me faire un peu de café pour me réchauffer, expliqua-t-il. En voulez-vous ?
– Avec plaisir, mais je m’en voudrais de vous déranger !
– Vous ne me dérangez pas-Ça fait plaisir de parler avec quelqu’un comme vous…
– Je n’ai rien de particulier, sourit Aldo en trempant ses lèvres dans le café chaud, meilleur qu’il ne s’y attendait.
– Vous savez bien que si. La grosse qui était avec vous tout à l’heure n’est pas non plus comme tout le monde. Mais elle je l’ai déjà vue. Vous n’êtes pas russe au moins ? ajouta-t-il avec une soudaine inquiétude.
– Non, rassurez-vous ! Je suis vénitien…
– Oh ! Vénitien ! Comme Casanova !
Apparemment il n’était pas sans culture et Morosini ne put s’empêcher de rire :
– Pas à ce point-là : ma mère était française. Dites-moi, votre voisin, vous le connaissiez bien ?
– Je ne le connaissais absolument pas ! Il est arrivé il y a à peu près un mois avec la grosse romanichelle qui était avec vous. Il avait une mine de papier mâché et, dans les débuts, elle venait tous les jours. La propriétaire aussi est venue le voir puis, à mesure qu’il allait mieux sans doute, il a vécu tout seul. Il ne parlait à personne. Un vague salut quand il rencontrait quelqu’un et pas plus. D’ailleurs je crois qu’il ne parlait pas bien français. Y a juste le gamin du rez-de-chaussée à qui il faisait attention. Je les ai vus quelquefois ensemble : ils avaient l’air de bien s’entendre.
– Mais il a bien des parents, ce gamin ?
– Rien que son grand-père. Un brave homme d’ailleurs. Sourd comme un pot mais bavard comme une pie et qui vit chichement d’une petite retraite. Le gamin fait des courses ou des petits boulots par-ci par-là. Il doit avoir une douzaine d’années…
– Et l’école ?
– Il y va de temps en temps quand il n’a rien d’autre à faire, pourtant faut pas croire que c’est un voyou ! Il est un peu gavroche mais c’est un bon petit. Il s’appelle…
– En tout cas, si le grand-père est sourd, lui ne doit pas l’être. Il n’a rien entendu ?
– Vous allez pouvoir lui demander. Il est quatre heures et il se lève toujours tôt… On l’appelle Jeannot. Jeannot Le Bret comme son grand-père.
Le crissement des freins d’une voiture interrompit la conversation et jeta Morosini à la fenêtre, mais trop tard pour voir qui venait d’entrer dans la maison. Alors il rejoignit la porte contre laquelle il colla son oreille après l’avoir entrouverte avec précaution. Des pas prudents montaient l’escalier qui craquait moins que précédemment : la personne devait peser moins lourd que Masha… Un léger pinceau lumineux se déplaçait. Le visiteur devait être armé d’une lampe électrique. Bientôt une silhouette passa devant le champ de vision de Morosini. Il était étroit mais suffisant pour reconnaître qu’il s’agissait d’une femme.
La porte du logis de Piotr étant restée pendante, l’intruse n’eut aucune peine à pénétrer dans le petit appartement. Le plus doucement qu’il put, Morosini élargit l’ouverture. Théodule Mermet étant un homme soigneux : les gonds ne grincèrent pas et pas davantage le palier dallé de tommettes rouges.
La lumière de la lampe découpa la forme d’une femme mince, vêtue d’un manteau sombre garni de singe et coiffée d’un chapeau-cloche qui emprisonnait presque entièrement les cheveux. La femme eut une exclamation étouffée en découvrant le bouleversement de la pièce et s’y aventura avec précaution, mais avec l’air de savoir où elle allait. C’est-à-dire droit à la cheminée.
Elle posa la lampe à terre, prit un journal qui traînait pour s’agenouiller dessus et, comme Masha auparavant mais sans quitter ses gants, se mit à fouiller les profondeurs de l’âtre. Cela dura quelques instants et Morosini qui l’observait à l’abri de la porte retenait son souffle pour qu’elle ne s’aperçût pas de sa présence : de sa place il voyait fort bien grâce à la lampe disposée de façon à éclairer les mains de la femme, des mains habillées de cuir noir.
L’inconnue procédait avec méthode, tâtant les unes après les autres les briques en terre réfractaire ; enfin, elle trouva la bonne, la tira et s’empara de la boîte en fer. Se relevant alors, elle mit sa lampe sur la table afin d’explorer sa trouvaille mais à présent, elle était fébrile. Ses mains si sûres l’instant précédent tremblaient en ôtant le couvercle et en sortant la boule de coton.
L’apparition du morceau de charbon lui arracha une exclamation de colère et pestant, fulminant, elle se mit à proférer des paroles incompréhensibles à quiconque ne parlait pas russe. Ce qui était le cas de celui qui la regardait. Puis elle se calma, se mit à réfléchir et, pour ce faire, s’assit, ce qui mit enfin son visage dans la lumière. De son coin Morosini eut une moue de déception : la silhouette de l’inconnue étant harmonieuse, il s’attendait à un visage en rapport. Or sous la petite cloque de feutre gris le visage aux traits épais, au nez important était lourd et plutôt vulgaire. Les cheveux qui sur ses joues dépassaient du chapeau étaient bruns, coupés carrément et devaient être raides. Seuls les yeux protégés par des cils longs et épais étaient invisibles.
Quelqu’un remua à l’étage inférieur et la femme, pensant sans doute qu’elle s’était suffisamment attardée, se leva et devint aussitôt invisible derrière le pinceau de lumière blanche. Elle passa devant Morosini à l’effleurer mais sans le voir – certainement la déception éprouvée la bouleversait-elle ! – se dirigeant vers l’escalier qu’elle descendit ensuite rapidement. Les marches gémissaient si fort qu’elle n’entendit pas qu’un autre pas doublait le sien après un signe de complicité à son hôte d’un moment, Morosini s’était élancé derrière elle, décidé à la suivre afin de savoir où elle allait. Il pensait en effet que, pour être aussi bien renseignée sur la cachette de la perle, il fallait qu’elle eût un rapport quelconque avec les ravisseurs de Piotr Vassilievich…
Malheureusement, une fois dehors, elle rejoignit la voiture qui l’avait attendue et qui démarra aussitôt, laissant Morosini à peu près impuissant au bord du trottoir. Comment suivre à pied et dans la noirceur d’une fin de nuit sans lune une femme en voiture ? Aussi s’apprêtait-il à dévider toute sa collection de jurons en regardant s’éloigner le feu rouge arrière quand, tout à coup, il y eut un taxi devant lui.
– Je commençais à trouver le temps long, grogna le colonel Karloff en ouvrant la portière. Dépêchez-vous de grimper, sans ça on va la perdre !
Aldo ne se le fit pas dire deux fois et se jeta littéralement dans la voiture :
– C’est Dieu qui vous envoie, colonel ! s’écria-t-il en s’étalant sur les coussins avec un soupir de soulagement.
– Non, c’est la grosse Masha et, quand il s’agit d’elle, ce n’est pas tellement à Dieu qu’on pense. Un vrai diable, cette femme-là, mais jadis elle faisait de moi ce qu’elle voulait ! Et je suis bien obligé d’avouer qu’en dépit des années et des kilos en trop ça continue ! Je ne l’aurais pas cru…
– Comment expliquez-vous ce phénomène ?
– C’est sa voix ! Je crois que je ne serai jamais capable d’y résister…
CHAPITRE II
OÙ LES ENNUIS COMMENCENT…
L’ex-colonel n’était sans doute plus de toute première jeunesse, mais il n’en conduisait pas moins son taxi avec décision, vitesse et un superbe dédain du danger. Lancé à la poursuite de la voiture, il fit des prouesses, fonçant dans les virages qu’il prenait sur l’aile à une allure telle que les roues se soulevaient de l’autre côté. Conduite efficace, au point que, dix minutes plus tard, on longeait la Seine à proximité de Saint-Ouen à distance suffisante de l’« ennemi » pour ne pas le perdre de vue sans toutefois se faire remarquer.
Le colonel stoppa soudain si brusquement que Morosini, peu rassuré par cette magistrale démonstration, se retrouva à genoux le nez à un pouce de la vitre de séparation.
– Pourquoi vous arrêtez-vous ? protesta-t-il.
– Y a là-bas un atelier d’emboutissage de chez Citroën qui a été désaffecté à cause d’une inondation. C’est là qu’ils sont entrés, affirma Karloff.
– Vous avez des yeux de lynx, dites donc ?admira Morosini cependant bien partagé sous le rapport de l’acuité visuelle.
– Non, mais j’habite dans le coin et je le connais comme ma poche. Ils ont dû rentrer la bagnole dans la cour. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
– Je vais y aller bien sûr… Vous ne pourriez pas me rapprocher un peu ?
Par-dessus ses lunettes, le colonel-chauffeur lui jeta un coup d’œil goguenard :
– J’ai déjà porté, moi aussi, des souliers vernis pour le soir et je sais que ce n’est pas l’idéal pour la marche, mais vous avez peut-être remarqué que mon moteur est un rien trop bruyant ? Alors il faut vous résigner et, par saint Wladimir, vous devriez survivre ! Pendant ce temps je pousserai mon taxi pour diminuer la distance en cas de retour brusqué. Ça descend un peu et je devrais y arriver, ajouta-t-il en extirpant de son siège une carcasse qui, dépliée, s’avéra imposante.
– D’accord ! fit Aldo qui descendit en vérifiant le revolver de Masha pour être certain qu’il pourrait lui demander son aide à tout instant.
– Ne vous en faites pas, je ne serai plus bien loin quand vous en sortirez ! assura Karloff en se mettant en devoir de pousser son taxi comme il l’avait annoncé.
– Oh ! Je ne m’en fais pas…
Un jour grincheux et enchifrené se levait, découpant les contours d’une banlieue jadis aimable que l’industrialisation était en train de défigurer. Le joli château, si amoureusement construit et décoré par Louis XVIII pour sa favorite – la dernière de sa corporation, du moins en France ! – la belle Zoé du Cayla, voyait son parc sévèrement amputé par la Société Thomson-Houston qui se consacrait depuis la guerre à la fabrication de transformateurs et d’appareils à haute tension. Quant au château, transformé en hôpital, toujours pendant la guerre, c’était à présent un centre d’apprentissage pour garçons. Triste décor en vérité mais auquel Morosini ne jeta qu’un coup d’œil destiné à évaluer le danger qui pouvait venir de cet enchevêtrement de bâtisses et d’ateliers.
L’arme au poing et avec les précautions d’usage, il pénétra dans une cour encombrée de débris puis dans un vaste atelier délabré dont les vitres, si elles n’étaient pas cassées, étaient noires de poussière. Et là il ne vit rien sinon, dans un coin obscur, bien protégé de murs épais, un assemblage sinistre composé d’un brasero aux braises encore rouges sur lequel étaient appuyées une paire de tenailles et de longues tiges de fer. Il y avait aussi des traces de sang. Une plongée brutale dans le pire Moyen Âge sous une affichette-réclame à demi déchirée vantant les vertus du Viandox !… Mais de la victime pas trace. Tout semblait s’être volatilisé comme par enchantement.
Durant de longues minutes, Aldo examina les lieux, la cour surtout où des marques de pneus apparaissaient pour s’effacer presque aussitôt, faisant place à des empreintes de chaussures variées. Il y avait aussi les fins talons d’un soulier de femme. C’était comme si ces gens avaient uni leurs forces pour soulever la voiture et l’emporter vers une cachette sûre. Ce qui relevait de la pure aberration…
Au fond de la cour, tout de même, Morosini trouva un rideau de fer passablement rouillé en surface mais dont les œuvres vives étaient bien graissées. Mais d’abord il était fermé et ensuite beaucoup trop lourd pour un homme seul. Le prince-antiquaire pensa alors à demander l’aide du colonel Karloff. Celui-là était taillé comme un ours et son passager le voyait très bien suivre les traces du maréchal de Saxe en tordant un fer à cheval entre ses mains.
Il se mit donc à sa recherche mais n’alla pas loin : le taxi était arrêté presque devant la vieille usine. Quant à son conducteur, il le vit assis un peu plus loin près de la Seine, un petit garçon installé à ses côtés. Tous deux regardaient le fleuve couler à leurs pieds. Morosini s’approcha et, l’entendant venir, l’enfant leva sur lui des yeux bleus désolés et des joues rondes où glissaient encore de grosses larmes. C’était un petit garçon d’une dizaine d’années avec des taches de rousseur et des cheveux blonds en désordre bâchés sous une casquette, ressemblant à l’un de ces gamins de Montmartre que dessinait alors Poulbot avec sa longue culotte, ses brodequins et le cache-nez tricoté enroulé autour de son cou ; mais ses vêtements fatigués semblaient de bonne qualité et donnaient une impression de propreté. Il s’adressa au nouveau venu comme s’il le connaissait et trouvait sa présence toute naturelle :
– Ils l’ont jeté à l’eau ici avec une grosse pierre aux pattes ! L’a coulé tout droit…
Et ses larmes recommencèrent à couler tandis que Karloff grognait :
– Ce n’est même plus la peine de chercher votre bonhomme, monsieur. Le petit était là. Il a tout vu…
– C’est justement ce que je voudrais savoir : que faisait-il à cet endroit à une heure pareille ? Dis-moi, ajouta-t-il en pliant les genoux pour être à la hauteur de l’enfant, tu ne t’appellerais pas par hasard Jeannot Le Bret ?
– Si. Qui vous l’a dit ?
– Mon petit doigt. Reste à savoir comment tu es arrivé jusqu’ici ?
– Derrière leur bagnole ! J’les ai entendus monter chez Piotr quand y sont arrivés. Alors je m’suis habillé vite et j’allais monter voir quand j’les ai entendus descendre. Puis j’les ai vus sortir en traînant Piotr après eux. Alors j’ai voulu les suivre et savoir où ils l’emmenaient.
– Ça n’a pas dû être facile ?
– Pas très ! J’étais agrippé à la roue de secours et ils allaient bon train mais ils risquaient pas de me voir parce que le rideau de la glace arrière était baissé. Et puis on est arrivés là-bas et j’ai sauté quand y se sont arrêtés devant l’atelier. Y z’ont emmené Piotr à l’intérieur et j’ai plus rien vu. Mais j’ai entendu, ajouta-t-il avec un ton d’horreur difficile à rendre, en torchant à sa manche son nez où les larmes coulaient de nouveau. Ah, les vaches ! Qu’est-ce qu’y lui en ont fait voir ! Puis j’ai plus bien entendu et une que j’avais pas encore vue est sortie, montée dans la voiture qui est repartie mais sans moi. Je m’étais caché là, derrière le grand bidon d’essence vide. C’est de là que j’ai vu deux hommes sortir. Ils portaient un corps. J’ai tout de suite compris que c’était Piotr et qu’il était mort. Après ils ont attaché la pierre… Moi je suis resté là, des fois que la pierre s’rait mal attachée mais j’ai plus rien vu… plus rien vu !
Et il se remit à sangloter. Morosini posa sa main sur sa tête pour l’apaiser. Il s’adressa au chauffeur de taxi :
– Et vous, à part lui, vous n’avez rien vu d’autre ?
– J’en ai vu autant que vous : la voiture cette fois est entrée dans l’usine et je crois qu’il serait peut-être temps d’aller chercher la police…
– Justement, avant de l’appeler j’ai besoin de votre aide. Il n’y a personne là-dedans et la voiture elle aussi a disparu. Il reste juste les outils dont ils se sont servis pour faire parler Piotr.
– Il y a peut-être une autre issue ?
– C’est ce que je pense et j’ai besoin de vous pour y aller voir.
Jeannot bien entendu les suivit et ils se retrouvèrent tous les trois devant le rideau de fer qui intriguait tant Morosini. En conjuguant leurs efforts ils réussirent à soulever le lourd ruban de tôle ondulée et constatèrent qu’au-delà il n’y avait qu’un étroit boyau terminé par une petite grille, rouillée elle aussi et fermée à clef.
– Pratique ! apprécia Morosini. Voilà les vilains oiseaux envolés. Que faisons-nous à présent ?
– Vous je ne sais pas, bougonna Karloff, mais moi je voudrais bien rentrer au logis. Ma nuit est finie…
– Et comme vous habitez ici, vous n’avez pas envie d’aller plus loin ? Pourtant, il faudrait ramener le petit à son grand-père et moi avec lui… Cela vous fera une course un peu plus longue, voilà tout !
– Je n’ai jamais eu l’intention de vous laisser là… Embarquez !
On prit le chemin du retour, un peu moins vite parce que à présent le jour était levé et que, dans les rues, l’activité reprenait, mais si l’on espérait rentrer tranquillement rue Ravignan, on se trompait. Délivrés de la peur qui les avait tenus cois, les habitants de la maison s’étaient réunis autour de l’expéditionnaire de chez Dufayel qui, ayant vécu l’affaire aux premières loges, faisait figure de héros et tenait dans la rue une sorte de conférence à laquelle participait activement l’inspecteur Blouin – comme de bien entendu la police avait été prévenue – qui, armé d’un carnet et d’un crayon, prenait des notes frénétiques. Seul le grand-père Le Bret ne participait pas à la fête : toujours aussi sourd il n’avait rien entendu et venait tout juste de s’apercevoir de l’absence de son petit-fils. Mais les fugues du gamin étant courantes, il ne se tourmentait pas outre mesure.
L’arrivée du taxi et de ses occupants fut accueillie comme une manne céleste. Théodule Mermet se fit un plaisir de présenter son hôte de la nuit, au grand ennui d’Aldo qui n’avait guère envie de voir la police se mêler de cette histoire et dut présenter son passeport. L’annonce de son titre fit grand effet sur l’assemblée et singulièrement sur Mermet à qui tout cela allait fournir une histoire sans cesse revue et augmentée qui ferait sa gloire auprès de ses partenaires à la manille.
Beaucoup moins sur l’inspecteur Blouin. C’était un homme déjà âgé, lourd, peu bavard et qui ne s’en laissait imposer par personne. Chargeant ses hommes de faire rentrer tout le monde, il alla s’établir près du taxi avec les trois nouveaux venus pour entendre leur histoire. Elle recoupait parfaitement ce que lui avait appris l’expéditionnaire de chez Dufayel à ceci près qu’Aldo jugea inutile de parler de la « Régente » : une amie l’avait amené chez le réfugié politique pour conclure une affaire – un cas assez fréquent avec les émigrés russes ! –, ils avaient trouvé l’appartement sens dessus dessous et le pauvre Piotr disparu. L’amie était repartie et lui-même était resté pour voir si quelque chose se produirait encore. Une femme était venue qui avait fouillé la cheminée sans rien trouver après quoi Karloff et lui l’avaient suivie jusqu’à Saint-Ouen où elle s’était volatilisée mais où l’on avait trouvé le petit Le Bret qui raconta son histoire.
– Il va falloir me montrer l’emplacement, conclut Blouin en refermant son carnet. Si un homme a été jeté à l’eau on devrait le retrouver…
– Vous trouverez en tout cas des traces de sang, fit Morosini. Avez-vous encore besoin de moi ?
– Peut-être ! Où habitez-vous ?
– Au Ritz.
– Ben voyons ! ricana le policier. Alors tâchez d’y rester. J’aurai sûrement besoin de vous entendre encore.
– Je ne vois pas ce que je pourrais vous dire de plus.
– On ne sait jamais. Un détail qui vous aurait échappé… Par exemple vous n’avez aucune idée de ce que ce Russe avait à vendre ?
– Aucune, mentit Aldo avec ce brin d’insolence qu’une attitude méfiante faisait toujours germer en lui. Et Mme Vassilievich qui m’a conduit ici n’en savait pas davantage, continua-t-il en se promettant d’avertir Masha dans les plus brefs délais. L’homme lui avait demandé de lui trouver un acheteur pour quelque chose d’important mais il ne lui a pas dit quoi. Hier soir nous nous sommes rencontrés au Schéhérazade et vous savez la suite.
– Restez quand même à ma disposition ! ordonna Blouin avec une majesté un rien menaçante. Tout ça en définitive n’est pas clair du tout mais vous pouvez partir !
Rengainant la leçon de politesse qu’il eût volontiers donnée à cet inspecteur teigneux, Morosini promit au petit Jeannot de revenir le voir, serra la main d’un Karloff résigné à guider les policiers vers la vieille usine et partit à pied jusqu’à la place du Tertre où il trouva un taxi à qui il demanda de le ramener au Ritz. Chemin faisant, il le fit arrêter devant un café de la rue de la Chaussée-d’Antin d’où il téléphona à Masha en priant le bon Dieu que la police ne soit pas encore chez elle. C’était le cas et en quelques mots il la mit au courant de la situation. C’était décidément quelqu’un de bien : elle l’écouta sans un mot, se bornant à un bref :
– C’est entendu !
– Parfait alors ! Je reviendrai ce soir au Schéhérazade. Il faut que je vous parle.
– Venez. Vous serez le bienvenu.
Le téléphone raccroché à sa petite potence d’acier, Morosini se sentit mieux, avala en passant près du zinc un café brûlant qui n’avait pas vraiment le goût de café mais qu’il sucra abondamment et qui le réchauffa. Revenu dans sa chambre à l’hôtel, il se déshabilla, prit une douche, se sécha vigoureusement, s’enveloppa d’un peignoir de bain, alluma une cigarette mais, avant de s’étendre sur son lit pour prendre un peu de repos, il prit dans sa poche de smoking sa trouvaille de la nuit et se mit à l’examiner avec la passion qu’il mettait lorsqu’il découvrait un bijou non seulement rare mais chargé d’histoire. Et celui-ci l’était. Moins que d’autres pourtant et c’était là que le bât blessait. Que savait-on de cette perle ? Qu’avant de partir pour la désastreuse campagne de Russie, Napoléon Ier l’avait offerte à sa femme qui, de nom sinon de fait, devenait régente : un événement tout à fait insuffisant pour baptiser un joyau. Par la suite et après la première abdication, l’impératrice Marie-Louise quittant Paris sans espoir de retour avait emporté sa cassette et quelques joyaux de la couronne mais, sur le conseil de son père, l’empereur d’Autriche François II, elle avait renvoyé le tout à Louis XVIII après le départ de Napoléon pour l’île de Sainte-Hélène. Réintégrant la collection nationale, la perle et les autres bijoux avaient attendu sagement – le roi-citoyen Louis-Philippe n’y ayant jamais rien emprunté – la montée sur le trône de Napoléon III et les belles épaules de l’impératrice Eugénie ; puis, à la chute de l’Empire, ils retournèrent dans la grande caisse à cinq clefs déposée dans les caves de la liste civile dont les bureaux occupaient alors le pavillon de Flore aux Tuileries. Ils y restèrent jusqu’à la déplorable vente de 1887 décidée par le gouvernement de la République. Le fameux devant de corsage où s’épanouissait la « Régente » fut vendu à Jacques Rossel qui, par l’intermédiaire de Fabergé, le céda au prince Youssoupoff, grand-père de l’homme célèbre à présent dans les deux mondes pour avoir exécuté Raspoutine. Somme toute une histoire un peu courte pour l’une des plus grosses perles connues ! Or elle était apparue sans tambour ni trompette en 1811 chez le joaillier impérial Nitot qui l’avait proposée à Napoléon. Mais elle venait bien de quelque part et n’exerçant pas plus que l’Empereur le métier de pêcheur de perles, Nitot avait bien dû l’acheter à quelqu’un. Mais à qui ?


