Текст книги "La Perle de l'Empereur"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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CHAPITRE IX
OÙ ADALBERT TROUVE CE QU’IL NE CHERCHAIT PAS…
L’arrivée de Marie-Angéline boulevard Rochechouart ne manqua pas d’allure… Il s’agissait d’ôter de l’esprit de celle que l’on allait visiter le moindre doute sur le côté quasi officiel de la démarche et, surtout la moindre idée qu’il pouvait s’agir d’une espèce de complot. Ce fut donc dans la Panhard-Levassor noire de la marquise – vieille mais toujours si admirablement entretenue qu’elle sentait sa bonne maison d’une lieue –, avec Lucien le chauffeur en livrée gris fer sur le siège, qu’elle se rendit chez la fille de Raspoutine, vêtue d’un tailleur simple mais bien coupé et le chef orné d’un chapeau à voilette qui estompait suffisamment son visage pour lui donner une rassurante impression de protection contre la curiosité, et qu’elle souleva lorsque Lucien, casquette à la main, lui ouvrit la portière et qu’elle mit son grand pied, chaussé de richelieus cirés à miracle, sur le trottoir grouillant d’activité entre les boutiques fixes et les petites voitures des marchands des quatre-saisons.
Avec dignité, la vieille fille s’arrêta un instant pour toiser l’immeuble – convenable d’ailleurs ! – pourvu d’une concierge dans la grande tradition. C’est-à-dire qu’elle passait la majorité de son temps à papoter avec les voisins et à regarder les passants… Impressionnée par l’équipage de Marie-Angéline, elle prit un ton olympien pour lui apprendre que « Mâme Solovieff logeait au troisième gauche mais qu’elle avait déjà une visite » :
– Feriez p’t-être mieux d’attendre qu’elle s’en aille ? prévint-elle. C’est pas vraiment vot’genre.
– Quel genre alors ?
– Une romanichelle ! Et qu’a pas l’air commode avec ça ! Comme j’voulais l’empêcher d’monter parce que ici c’est une maison convenable, alle m’a pointé deux doigts d’vant les yeux en marmonnant je n’sais quoi. Alors j’l’ai laissée passer. Alle t’nai toute la largeur ed’l’escalier.
– Raison de plus pour y aller ! fit vertueusement la visiteuse. Mme Solovieff peut avoir besoin d’aide et c’est la raison de ma venue.
Ayant dit, elle s’essuya ostensiblement les pieds sur le tapis-brosse et entreprit de gravir l’escalier à peu près ciré. Au troisième elle s’arrêta, s’approcha de la porte mais ne sonna pas : les échos d’une dispute lui parvenaient où deux voix de femmes alternaient, l’une assaisonnée de sanglots, l’autre avec des intonations de basse-taille qui évoquaient le tonnerre… Ce devait être intéressant, malheureusement les deux antagonistes s’exprimaient en russe et Marie-Angéline, polyglotte distinguée cependant, ne l’entendait pas. Pour ne pas être surprise en train d’écouter, elle sonna en insistant un peu.
Ce fut efficace. Arrachée plus qu’ouverte, la porte peinte en vert livra passage à une sorte d’énorme boulet de canon qui s’habillerait chez le costumier des Ballets Russes. Dalmatique pourpre brodée d’argent sous un châle bleu, rouge et noir, fichu à fleurs sur la tête, Masha Vassilievich interrompit sa sortie pour considérer la nouvelle venue.
– Vous êtes qui, vous ?
En dépit de la rudesse du ton, Marie-Angéline jugea préférable de répondre :
– Je suis envoyée par la Société d’aide aux réfugiés russes… Mais peut-être vous-même ?…
Le noir regard qui fusillait Marie-Angéline se fit plus noir encore :
– Moi je travaille et je n’ai besoin de personne !… Elle non plus d’ailleurs ! clama la tzigane en pointant un doigt vengeur vers l’intérieur de l’appartement où l’on entendait pleurer. Les dames charitables devraient s’occuper plutôt des gens qui en valent la peine. Pas de la complice d’un assassin !
– Vous… vous croyez ?
– Comment, si je le crois ? C’est mon frère qu’elle et ses amis ont tué après l’avoir torturé pour lui faire avouer où il cachait un bijou qui était sa seule fortune !
– Vous en êtes sûre ?
– Très sûre ! Il n’y a pas longtemps que je le sais mais, par Notre-Dame de Kazan, je sais qu’elle était avec eux ! Mais bien entendu, elle refuse d’en convenir !
– C’est cela que vous vouliez lui faire avouer ? hasarda Marie-Angéline sans trop avoir l’air d’y toucher…
– Pas seulement ! Ce que je veux, c’est savoir où se cachent les assassins ! Et il faudra bien qu’elle me le dise parce que je reviendrai… et pas seule !
La voilette dissimula le sourire de satisfaction de la vieille fille. Cette grosse femme lui fournissait une entrée en matière idéale sans s’en douter le moins du monde. D’ailleurs, sur cette menace elle s’engouffra dans l’escalier qui protesta sous son poids, sortit en bousculant la concierge et poursuivie par les imprécations de celle-ci, rejoignit le taxi du colonel Karloff arrêté de l’autre côté du boulevard près du métro aérien. Mais de ce dernier épisode, Marie-Angéline ne fut pas témoin occupée qu’elle était à pénétrer aussi discrètement que possible dans l’appartement resté grand ouvert. Après avoir posé les pieds sur les patins de feutre qui protégeaient le parquet ciré, elle navigua en se laissant guider par le bruit des sanglots, traversa une petite entrée obscure, une salle à manger ennoblie par le rituel samovar de cuivre et un palmier en pot, de cuivre lui aussi, et arriva au seuil d’une chambre dans laquelle une femme en larmes était assise dans un fauteuil, enveloppée dans une robe de chambre rose et un pied bandé posé sur un tabouret devant elle.
– Oh, mon Dieu ! s’écria-t-elle en joignant les mains. Vous êtes blessée, pauvre dame ! Et cette affreuse créature qui vous criait dessus ! Il y a vraiment des gens qui n’ont aucun sens de la bienséance… voire de la simple charité chrétienne !
L’entrée de cette nouvelle figure et son petit discours séchèrent d’un seul coup les larmes de Mme Solovieff.
– C’est bien aimable à vous de me dire cela, mais qui êtes-vous ?
– Je suis l’envoyée de l’Aide aux réfugiés.
– Lesquels ? Vous n’êtes pas russe.
– Non, mais la princesse Murat qui préside cette œuvre ne l’est pas non plus. Moi je suis Mlle du Plan-Crépin, secrétaire de la princesse Lopoukhine qui est trop âgée pour se déplacer. Je viens voir si nous pouvons faire quelque chose pour vous.
– Vraiment ? Je ne suis plus la pestiférée, alors ? On consent à regarder la fille de Raspoutine autrement que comme un paquet de boue ? Eh bien, je n’ai pas besoin de vous ! Je travaille, moi !
– Avec ce pied ? Vous êtes danseuse, m’a-t-on dit. Que vous est-il arrivé ?
– Une foulure stupide… Mais je suis aussi chanteuse et…
– J’en suis ravie, cependant je vous vois mal en scène avec ce gros pansement et une paire de béquilles. Soyez raisonnable, ma chère, et parlons un peu ! soupira Marie-Angéline en s’asseyant sans qu’on l’en eût priée.
Là, elle ôta ses gants, les posa sur ses genoux et se mit à les lisser comme si sa vie en dépendait, sous l’œil réprobateur de Marie.
– Je viens de vous dire que je n’ai pas besoin de vous. Allez-vous-en ! jeta celle-ci.
– On peut toujours parler. Est-ce que quelqu’un s’occupe de vous ?
– Ma voisine. Pour l’instant elle conduit mes filles faire une promenade. Et puis j’ai aussi mon compagnon. Et il n’aimerait pas vous voir ici !
– Pourquoi donc ? Je viens vous apporter du réconfort et un peu d’argent. Mais je suis surprise d’apprendre que vous avez des enfants. Est-ce que la femme qui vient de sortir le sait ?
– Je n’en sais rien et puis ça m’est égal.
– Vous ne devriez pas. Recevoir des menaces de mort, c’est fort ennuyeux, mais quand on a de la famille c’est encore pire.
– Comment savez-vous cela ?
– Elle m’a dit que vous êtes complice d’un meurtre et qu’elle entend vous le faire payer. Ne devriez-vous pas demander l’aide de la police ?
À la lueur d’effroi qui s’alluma dans les yeux noirs de la femme, Marie-Angéline comprit qu’elle touchait une corde sensible et que Marie n’avait aucune envie de voir les autorités s’inscrire dans son paysage familial.
– Je n’ai pas besoin de la police. J’ai assez d’amis pour me protéger.
– De vos ennemis peut-être, mais peuvent-ils aussi vous préserver justement de la police ?
– Que voulez-vous dire ?
– Que vous avez eu de la chance jusqu’à présent parce que l’homme qui vous a vue dans la maison de Piotr Vassilievich est un vrai gentilhomme incapable de livrer une femme. Mais il pourrait changer d’avis.
– Alors ce ne serait plus un gentilhomme, comme vous dites.
– D’autres pourraient s’en charger. La femme qui sort d’ici, par exemple ?
Marie Solovieff haussa furieusement les épaules :
– On voit bien que vous n’êtes qu’une occidentale ignare. C’est une tzigane et ces gens-là ne vont jamais voir la police. Ils règlent leurs affaires eux-mêmes. Mais comment savez-vous ça ? Vous êtes un flic ?
La mine offensée de Marie-Angéline en dit plus qu’un long discours :
– Pour qui me prenez-vous ? Je suis seulement une amie de celui qui ne vous a pas livrée mais qui souhaiterait avoir un entretien… sans témoin avec celui que vous servez.
– Moi, je sers quelqu’un ?
– Il n’y a là rien de honteux surtout quand la cause est belle, et la vôtre serait… impériale ?
La Russe rougit, ce qui lui allait bien d’ailleurs, et parut se détendre imperceptiblement :
– Comment s’appelle votre ami ? Celui qui n’a pas parlé de moi ?
– Le prince Morosini. Il est vénitien, antiquaire, collectionneur et expert en joyaux anciens. Il souhaite vivement rencontrer celui qui se fait appeler Napoléon VI. Mais le rencontrer… entre hommes, face à face et dans un lieu qui conviendrait au futur empereur.
– Que lui veut-il ?
– Je ne sais pas. Parler d’avenir et peut-être l’aider, si sa filiation était établie, à recouvrer une partie au moins des anciens Joyaux de la Couronne. Personne ne sait mieux que lui où ils sont. Ne pouvez-vous nous aider à arranger cette rencontre ? Tout au moins lui en parler ?
Le ton grave, chaleureux même et persuasif de Marie-Angéline changeait peu à peu l’atmosphère. Marie Solovieff parut tout à coup très ennuyée.
– Ce que vous dites est très intéressant et je suis heureuse d’apprendre qu’il se trouve des gens capables de se rendre compte de ce qu’il représente. C’est un grand homme, vous savez ? Ses plans d’avenir parlent de paix, d’entente entre les hommes. Même si, pour l’instant, les événements le contraignent à employer la violence…
– Nous n’en doutons pas un seul instant, ma chère. Et c’est pourquoi le prince appelle de ses vœux une entente…
– Je voudrais bien vous aider ! soupira Marie Solovieff. Seulement je ne sais pas où il est en ce moment.
– Oh, il n’y a pas le feu et nous pouvons attendre. Une entrevue de cette importance se prépare avec soin. Donnez-moi seulement son adresse…
– Je ne la connais pas.
– Vraiment ? C’est difficile à croire.
– Pour vous peut-être, mais pas pour moi. Il est normal qu’il s’entoure de quelque mystère sinon il n’aurait guère de chance de mener à bien son destin. Donc il se cache et c’est naturel…
– Croyez-vous ? Lorsque l’on a confiance dans ses fidèles…
– On peut faire confiance sans tout révéler. Ainsi, moi j’ai entendu sa parole, fit Marie d’un ton extatique, mais je ne l’ai jamais vu…
– Voilà qui est encore plus incroyable, dit Marie-Angéline en se demandant si cette femme ne se payait pas sa tête. Comment se vouer à quelqu’un sans le connaître ? Comment l’entendre sans le voir ?
– Ceux qui servent le Christ le font depuis des siècles, s’écria la fille de Raspoutine en se signant plusieurs fois à toute vitesse. Mais quand je dis que je ne l’ai jamais vu, ce n’est pas l’exacte vérité. En fait, je me suis trouvée plusieurs fois en sa présence, mais je n’ai jamais vu son visage. Je ne connais de lui qu’une haute silhouette noire, pleine d’élégance dans un pardessus au col toujours relevé, un chapeau noir au bord baissé… mais je sais, ajouta-t-elle d’une voix vibrante, qu’au jour de la victoire finale il se révélera à moi comme il me l’a promis car il m’a choisie…
Cette fois on nageait en plein mysticisme. Restait à savoir s’il était réel ou simulé.
– Choisie pour quoi ?
– Parce qu’il m’aime. Il me l’a dit.
– En ce cas pourquoi tout ce mystère ? Votre père aussi s’était tracé un destin, mais il le suivait à visage découvert.
– Ce n’est pas la même chose. Le chemin de mon père vénéré était celui de la lumière et de la victoire. Napoléon, lui, doit marcher dans l’ombre afin de se dérober à ses ennemis, mais la révélation n’en sera que plus éclatante… Et moi, il m’a choisie pour épouse !
Et voilà ! On nageait toujours en plein délire mystique.
– Vous ne vous prendriez-vous pas un peu pour sainte Thérèse de Lisieux ? marmotta Marie-Angéline agacée. Vous êtes prête à épouser un homme que vous ne connaissez pas, qui est peut-être laid comme les sept péchés capitaux…
– Oui, parce que j’ai entendu sa voix ! Elle ensorcelle comme une incantation. Une telle voix ne peut appartenir à un monstre. En outre, il sait si bien veiller sur moi et sur mes enfants ! Il nous entoure de tant de soins ! Ainsi je suis toujours escortée lorsque je sors…
– Comment vous êtes-vous fait cela ? fit Marie-Angéline en désignant le pied bandé.
– Le plus bêtement du monde ! Je suis tombée dans l’escalier… D’ailleurs je ne sais pas si je retournerai au théâtre. « Il » ne le souhaite pas.
– C’est compréhensible, dit Marie-Angéline qui se leva en soupirant. Eh bien, je crois que vous n’avez pas besoin de notre secours et je vais vous quitter.
Une lueur s’alluma dans les yeux noirs :
– N’avez-vous pas dit que vous m’apportiez de l’argent ?
– Je l’ai dit, en effet, mais ces dames du comité vous croyaient dans la misère, et puisque votre illustre protecteur ne vous laisse manquer de rien…
– Un petit supplément n’a jamais fait de mal à personne ! fit une grosse voix dont le propriétaire venait de s’encadrer dans le chambranle de la porte. Les petites aiment beaucoup les bonbons !
Les dimensions du personnage plaidaient en faveur de la conciliation, de même que sa figure aplatie par une fréquentation assidue des salles de boxe. Cependant Mlle du Plan-Crépin descendait des preux qui s’étaient illustrés aux croisades et savait faire face : elle toisa l’arrivant.
– Les secours de l’Aide aux réfugiés ne sont pas destinés à acheter des bonbons, déclara-t-elle.
– Et pourquoi pas ? Ça dépend des besoins qu’on a. Je suis sûr qu’il y en a qui transforment votre argent en pinard, ou en vodka si vous préférez…
En même temps l’homme dont l’accent faubourien n’était certainement pas né sur les bords de la Neva tendait une main large comme une assiette :
– Allons, un bon mouvement ! continua-t-il. Le patron est en voyage pour le moment et faudrait penser à acheter du charbon pour la cuisinière…
Marie-Angéline comprit qu’elle ne serait pas la plus forte. Ouvrant son sac à main elle en tira un billet de cent francs que l’autre considéra avec mépris :
– Sont pas très généreuses, vos bonnes femmes ! Y a pas que le charbon dont on a besoin…
Et, s’emparant du sac, il en tira quatre autres billets que Mme de Sommières avait mis à la disposition de la fausse dame d’œuvre.
– Ben voilà ! fit-il avec satisfaction. On va se sentir mieux, nous autres, et vous, ma petite dame, vous vous sentirez plus légère. À présent je vous reconduis, dit-il en la prenant par le bras pour la ramener à l’escalier sans lui laisser le temps d’un au revoir quelconque. Bien le bonjour chez vous et ne vous gênez pas nous revenir prendre de nos nouvelles…
Après quoi, la porte du palier claqua derrière Marie-Angéline.
Lorsque la Panhard-Levassor eut mis quelque distance entre elle et le boulevard Rochechouart, Marie-Angéline perdit son maintien digne pour se laisser aller sur les coussins, ôta sa voilette et s’éventa avec son chapeau. Elle se sentait déçue car elle espérait beaucoup de cette visite. Or, elle s’était fait délester de cinq cents francs en échange de quoi ? Absolument rien, sinon que la fille de Raspoutine était entièrement à la dévotion de « Napoléon VI », qui était sans doute fort intelligent car il avait su jouer sur l’attrait du mystère en même temps que sur les rêves de gloire et de richesse d’une femme passablement malmenée par la vie. Quant à son protecteur, le portrait qu’elle en avait fait était des plus vague : grand, silhouette élégante, voix charmeuse, le tout emballé dans un manteau et un feutre noir à bord baissé. Rien de très excitant. Le gardien de Mme Solovieff avait bien dit qu’il était en voyage, mais il n’y avait aucune raison de le croire. En fait, tous ces gens formaient une assez jolie bande de malfaiteurs, à l’exception sans doute de cette Marie dont on exploitait la naïveté et le besoin d’être reconnue. Maigre bilan ! Alors qu’elle espérait tant revenir débordante d’informations…
– Je dois vieillir ! murmura-t-elle avec un nouveau soupir. Et ce n’est pas gai…
Avant de rentrer rue Alfred-de-Vigny, elle se fit conduire au magasin des Trois Quartiers pour y faire quelques achats dont la marquise l’avait chargée. Pour cela, elle n’avait pas besoin d’argent, la marquise disposant d’un compte ouvert. L’atmosphère feutrée, peuplée de vendeuses discrètes et de clientes en général bien élevées la détendit un peu. Elle s’offrit même une visite au salon de thé où les vertus énergétiques d’un chocolat chaud lui rendirent un peu de tonus mais, quand elle rentra à la maison, il était déjà tard et elle trouva Mme de Sommières en train de faire l’ours en cage dans son jardin d’hiver où elle avait coutume de passer l’après-midi en compagnie d’une ou deux coupes de champagne.
Cette fois, elle en était à la troisième et sauta presque au visage de sa lectrice :
– Ah ça, Plan-Crépin, où étiez-vous passée ? Il vous a fallu tout ce temps-là pour confesser cette femme ?
– Non. Il m’a fallu moins de temps, mais est-ce que nous n’oublions pas que nous avions conseillé de passer aux Trois Quartiers pour y prendre diverses choses ?
– C’est vrai j’avais oublié. Mais ça pouvait attendre ! Alors que rapportez-vous comme informations ?
– Pas grand-chose, je le crains ! En outre, je me suis fait délester des cinq cents francs !
– Sans importance. Racontez !
Connaissant la vieille dame, Marie-Angéline s’efforça de donner le plus de détails possible afin d’éviter des questions à n’en plus finir mais cela ne changeait rien au résultat :
– J’ai fait chou blanc ! conclut-elle.
– Pas tout à fait ! Nous avons à présent un portrait – vague c’est entendu, mais au moins une silhouette. D’autre part, nous savons qu’il y a peu de chance que Marie Raspoutine retourne aux Folies-Rochechouart. C’est important parce que cela va nous permettre d’éviter à notre ami Vidal-Pellicorne de faire en vain le pied de grue dans la côte de Saint-Cloud…
– Mon Dieu, c’est vrai ! Et moi qui n’y pensais pas ! Seulement comment allons-nous faire pour retrouver la piste de ce Napoléon de pacotille ?
– Peut-être en surveillant l’homme qui assure la protection rapprochée de la danseuse. En attendant, allez donc téléphoner rue Jouffroy.
– J’y cours !…
Mais seule la voix distinguée de Théobald se fit entendre au bout du fil : Monsieur venait de sortir et l’on ne savait ni pour combien de temps ni où le joindre. Monsieur avait indiqué qu’il dînerait dehors…
– Ne vous désolez pas, Plan-Crépin ! fit la marquise en manière de consolation. À l’âge du cher Adalbert, on n’en est pas à une nuit blanche près. Vous lui direz tout cela demain…
En effet, ignorant le nouvel état des choses, Adalbert avait donné rendez-vous au colonel Karloff pour dîner dans un restaurant russe de la rue Daru afin de le mettre de bonne humeur avant d’affronter l’épreuve de l’attente nocturne dans la côte de Saint-Cloud. C’était faire preuve d’abnégation parce que lui-même n’aimait guère la cuisine russe, mais son invité se montra si heureux et si bon convive qu’il ne regretta pas d’avoir dû avaler du bortsch et les cornichons au sel qu’il détestait afin de lui tenir compagnie, se consolant toutefois avec un peu de caviar et un excellent koulibiak de saumon. Karloff dévora, but en conséquence et Adalbert craignit un instant qu’il n’eût trop forcé sur la vodka, mais l’ancien colonel de cosaques tenait bien l’alcool et son hôte put constater, quand tous deux prirent le chemin de Saint-Cloud, qu’il tenait aussi très bien la route. Il était seulement d’humeur exceptionnellement bénigne et quelque peu encline à la tendresse.
La séance de guet s’annonçait bien. La nuit de printemps était froide mais belle et, une fois installé dans l’endroit choisi, on ouvrit en grand les vitres du taxi afin de pouvoir respirer l’odeur des lilas et des feuilles nouvelles. Sans se priver pourtant du voluptueux parfum des cigares dont Adalbert ne manquait jamais de se munir.
Cependant il n’est si bonne chose dont on ne se lasse et, l’attente se prolongeant sans amener la voiture, les deux compagnons commencèrent s’inquiéter.
– On aurait peut-être dû passer d’abord au théâtre ? émit Adalbert, ce qui fit ricaner le colonel :
– Pour risquer de se faire repérer ? Non. La bonne méthode, c’est la nôtre. Peut-être a-t-on emmené la fille Raspoutine souper quelque part ?
– Auquel cas on pourrait en avoir pour deux ou trois heures de plus ? Et pourquoi pas ?
Il était, en effet, plus près d’une heure que de minuit et Adalbert admettait volontiers que plusieurs hypothèses pouvaient être avancées, mais plus le temps passait et plus il supportait mal d’être quasi réduit à l’impuissance. Aldo avait disparu depuis une semaine à présent sans que la moindre piste eût été relevée. Si celle-ci venait faire défaut, de quel côté pourrait-on se retourner ?
La longue côte courbe était déserte à cette heure de la nuit. Aucune voiture ne s’y aventurait plus Avec un soupir, Adalbert allait allumer un nouveau cigare quand le bruit d’un moteur se rapprocha.
– Enfin ! exhala l’archéologue.
– Tsst ! Tsst ! Tsst ! émit Karloff. Ce n’est pas celui que nous attendons. Celui-là est asthmatique. Il a du mal à monter. Je parie pour une petite voiture…
– J’ai une petite voiture et elle grimpe comme un ange ! En attendant, je vais voir…
Et descendant du taxi il alla s’embusquer derrière un providentiel tas de pavés destinés à une future réfection de la chaussée, mais d’où la vue était parfaite aussi bien sur la rue Dailly que sur la courbe. Deux phares ronds semblables à deux yeux jaunes s’agitaient spasmodiquement dans la pente comme si l’automobile avait le hoquet. Il fallut un certain temps avant qu’elle n’arrive à la hauteur d’Adalbert qui reconnut alors une petite 5 CV Citroën avec son derrière pointu qui ressemblait à un croupion. Sans doute à cause de l’air sec elle était décapotée et la silhouette de son conducteur était bien visible. Plus encore quand l’engin passa devant le réverbère qui marquait, dans le tournant, l’entrée d’une rue montant à flanc de coteau : celle-là même où Vidal-Pellicorne avait la maison qui lui servait naguère à entreposer ses trésors illicites…
Et soudain celui-ci eut un sursaut. Impossible de s’y tromper ! La lumière était suffisante pour qu’il puisse reconnaître le conducteur en question : c’était à n’en pas douter Fructueux La Tronchère !
Le sang d’Adalbert ne fit qu’un tour. Il courut au taxi :
– Restez là au cas où les autres arriveraient enfin ! Moi je suis la 5 CV…
– À pied ?
– Elle ne va pas vite et j’ai de grandes jambes ! Ne bougez pas !
Et il s’élança à la suite de son voleur, poussé par une force qui n’avait rien à voir avec la solide rancune qu’il nourrissait contre lui. C’était plutôt de la curiosité. Qu’est-ce que La Tronchère supposé gratter le globe entre le Tigre et l’Euphrate pouvait bien fabriquer à une heure du matin sur le coteau de Saint-Cloud et dans la rue même où il avait commis son forfait ? Éprouvait-il le besoin comme le voulait la tradition policière, de revenir sur le lieu de son crime ? Ledit crime n’était qu’un vol, son théâtre ne devait pas dégager une grande force d’attraction. Et, en fait, La Tronchère n’allait pas chez Adalbert. La voiture passa sans s’arrêter devant la maison où tout était fermé depuis des mois :
« Il faudra que je vienne aérer un de ces jours pensa Adalbert en sachant bien qu’il n’en ferait rien, la seule chose intelligente étant de mettre le tout en vente puisqu’il n’en avait plus besoin. Mais… où est-ce qu’il va ? »
Le peu scrupuleux confrère venait d’arrêter machine un peu plus loin, devant la grille de la propriété voisine. Vidal-Pellicorne le vit descendre de son véhicule, ouvrir ladite grille, remonter et se diriger vers une remise située sur la droite et contre le mur mitoyen. Après quoi il pénétra dans la maison en homme qui rentre chez lui. Peut-être après un voyage ? Il portait en effet à la main une mallette et un filet à provisions d’où dépassait une baguette de pain.
– Pas possible ! marmotta Adalbert qui parlait volontiers seul dans certaines occasions. Il habite là ? C’est à n’y pas croire.
Cela expliquait pourtant bien des choses et surtout pourquoi il avait été impossible à l’archéologue dévalisé de trouver la moindre trace des objets volés dans les différents endroits où il avait cherché leur trace. Simplement parce que La Tronchère s’était contenté de les installer dans la maison voisine qu’il avait dû acheter, ou louer, avant de commettre son forfait. Une brouette avait certainement suffi à transporter les pièces les plus lourdes. Jamais Adalbert n’aurait eu l’idée de les chercher là… Il voulut en avoir le cœur net et escalada la petite grille qui n’offrit guère de difficultés. Ensuite il fit le tour de la maison où il put voir le reflet d’une lumière.
L’allée qui y menait était sablée et ses semelles de crêpe lui permettaient de se déplacer en silence. Il approcha ainsi d’une fenêtre éclairée qui était celle de la cuisine. Son voleur était là, occupé à se faire des œufs au plat sur un fourneau à gaz. Sur la table une assiette dans laquelle une tranche de jambon voisinait avec un couvert, un verre, le pain et une bouteille de vin rouge déjà entamée. La Tronchère devait mourir de faim : sa valise, son pardessus et son chapeau étaient empilés sur une chaise. Mais son humeur, apparemment, n’en était pas affectée car, en faisant sa cuisine, il sifflotait… Ses œufs cuits, il s’attabla, avala un verre de vin et attaqua son petit repas avec un bel appétit.
La tentation de faire voler en éclats cette fenêtre et de jouer les trouble-fête fut presque irrésistible mais la pensée d’Adalbert en vint à bout sans trop de peine. Même si la chance de pouvoir enfin mettre la main sur son voleur lui procurait un vrai plaisir, elle ne devait pas lui faire oublier qu’il n’était pas à cet endroit pour rendre sa justice. La Tronchère pouvait attendre sa punition dès l’instant où Adalbert savait où le retrouver. Une conversation à cœur ouvert avec lui aurait pris trop de temps et il fallait penser au colonel Karloff qui devait se ronger les ongles en se demandant où il était passé.
Il repartit donc par où il était venu sans faire plus de bruit qu’à l’aller et prit ses jambes à son cou pour rejoindre le taxi. Et ne le trouva pas…
La surprise ne fut pas longtemps désagréable. Adalbert la traduisit rapidement en signal d’espérance : la voiture était enfin passée et Karloff l’avait suivie. Il ne restait plus qu’à attendre. Il s’assit sur un muret à l’ombre d’un grand arbre et reprit le cigare qu’il avait failli allumer précédemment et en tira quelques bouffées voluptueuses. Il commençait à faire glacial et cette chaleur était la bienvenue.
L’odorant rouleau de tabac cubain était à moitié fumé quand les phares du taxi apparurent dans le tournant de la gare. Adalbert sortit de sous son arbre pour se mettre dans leur lumière. Karloff rangea sa voiture sur le bas-côté et se pencha pour ouvrir la portière. Il semblait très excité :
– Je l’ai trouvé ! s’écria-t-il. Il habite là-haut une petite maison près de la ligne de chemin de fer… Nous y allons ?
– Cette question ! fit Adalbert en s’installant près de lui. Décidément c’est la nuit des surprises ! Le hasard m’a fait trouver ce que j’avais plus ou moins renoncé à chercher… Mais il va falloir que je revienne régler ce compte !
– À votre service si vous avez besoin d’aide !
– Je ne dis pas non.
Tandis que l’on remontait la côte, il raconta l’affaire La Tronchère que le colonel écouta avec un vif intérêt :
– Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous aviez besoin de cacher vos trouvailles dans ce coin perdu ?
– D’abord Saint-Cloud n’est pas un coin perdu. C’est près de Paris et la vue est superbe. Ensuite, nous autres archéologues sommes tenus de remettre le produit de nos fouilles à notre gouvernement d’abord, mais de plus en plus souvent à celui du pays fouillé. Ce qui revient pour l’Égypte à faire des cadeaux aux Anglais. En ce qui me concerne, c’est plus fort que moi : il y a des objets dont je ne peux me résigner à me séparer, ajouta-il d’un ton plaintif qui fit éclater de rire son compagnon :
– Prises de guerre, mon cher ! Prises de guerre ! Chacun pour soi dans ces cas-là ! Voilà ma devise, déclara l’ancien colonel de cosaques dont le rire homérique avait quelque chose de chevalin.
Il l’accompagna d’un coup de coude dans les côtes de son voisin qui ne put éviter de faire chorus :
– J’en ai fait bien d’autres moi qui vous parle... Ah ! Nous sommes arrivés.
Karloff arrêta son taxi peu avant une maison en pierre meulière entourée d’un jardinet. La Renault stationnait devant l’entrée et l’une des deux fenêtres de l’étage était éclairée.
– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Karloff.
– On entre, bien sûr ! fit Adalbert en faisant jouer la clenche fermant la barrière dont s’entourait la modeste propriété, après quoi on gravit les trois marches d’un petit perron.
– Qu’est-ce qu’on fait de la porte ? On la défonce ? proposa Karloff.
– Vous avez envie d’y laisser une épaule ? C’est solide, ces petites choses-là…
Et sous l’œil intéressé du colonel, Adalbert tira de sa poche un outil qu’il introduisit dans la serrure. Après quelques tâtonnements celle-ci s’ouvrit sans faire le moindre bruit :
– Où avez-vous appris ça ?
– Quand j’étais gamin, j’avais la passion de la serrurerie, expliqua Adalbert sans s’étendre davantage sur le sujet.
Ce dont le colonel eut le bon goût de se contenter.
Éclairés par la lampe de poche de l’archéologue ils se trouvèrent dans un étroit couloir carrelé au fond duquel partait un escalier en bois mal entretenu et dépourvu de tapis. Le monter sans le faire craquer demanda une infinité de précautions ; enfin on parvint au palier nanti de trois portes. Il n’y avait de la lumière que sous l’une d’entre elles. Adalbert posa des doigts légers sur le bouton et tourna, découvrant une chambre en désordre dans laquelle un homme en manches de chemise s’étirait en bâillant largement, mais le bâillement s’étrangla dans sa gorge quand il vit devant lui deux hommes dont l’un, armé d’un gros pistolet, portait la longue blouse grise et la casquette à visière vernie des chauffeurs de taxi et l’autre, habillé plutôt élégamment, tenait d’une main une lampe électrique et de l’autre un browning. Mais cet appareil n’eut pas l’air de l’émouvoir outre mesure. D’abord parce qu’il était un colosse, certainement sûr de sa force, ensuite parce que ce n’était sans doute pas la première fois qu’il se trouvait dans ce genre de situation :


