Текст книги "La Perle de l'Empereur"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Il doit penser qu’ainsi on se perdra dans la foule, conclut Adalbert en prenant des poses devant la glace. Heureusement que nous avons tous deux la peau suffisamment tannée pour ne pas détonner.
Évidemment, ils étaient plus grands que la moyenne des invités, mais le résultat n’était pas si mal ! À l’exception peut-être des turbans.
– J’ai l’impression de m’être écrasé une fraise sur la tête, grommela Adalbert. Même ma mèche ne peut pas retomber…
– Moi je trouve que nous sommes très bien ! fit Aldo avec satisfaction. Et c’est plus agréable à porter qu’un plastron glacé et un col à coins cassés ! Surtout dans ce pays !
– Oh toi, bien sûr, tu aurais de l’allure sous les guenilles d’un mendiant ! Tout ce que j’espère, c’est ne faire rigoler personne.
À l’entrée des salons, ils rencontrèrent le seul Français qui soit resté à Kapurthala. Les liens étroits de M. de Croisset avec la famille princière et le fait qu’il commençait là un long périple à travers les Indes expliquaient sa présence. Il portait exactement la même robe dorée qu’eux, mais son long, aristocratique et pâle visage – il relevait d’une maladie – s’accommodait assez bien d’un turban rajpoute à pan flottant dans les mêmes nuances que sa robe.
– Votre turban, remarqua Morosini, fait beaucoup plus vrai que les nôtres ! On voit que vous êtes un invité privilégié.
– Ce n’est pas cela du tout ! J’ai reçu moi aussi cette chose rouge mais, grâce à Dieu, le second fils du maharadjah de Bikaner m’a sauvé la vie en me posant lui-même le turban, expliqua-t-il en riant. Évidemment j’ai l’impression d’être coiffé d’une poule faisane, mais si vous m’aviez vu avant !
Tout en parlant il se tâtait les flancs d’un air anxieux.
– Vous cherchez quelque chose ? demanda Adalbert.
– Mes cigarettes ! Je sais qu’elles sont là-dedans mais je n’ai pas encore réussi à repérer dans quelle poche intérieure je les ai mises… Au fait, la princesse Morosini n’est pas avec vous ce soir ? Elle n’est pas souffrante, j’espère ?
– Non, je vous remercie. Elle est chez la princesse Brinda qui veut la garder près d’elle le temps des fêtes. Elle aussi, je pense, va être costumée…
– Seulement elle est beaucoup mieux réussie que nous, messieurs ! La voici !
Les dames en effet faisaient leur apparition et Aldo sourit de tout son cœur à sa ravissante épouse. Auprès de la princesse Brinda, sari corail clair tissé d’or sous une magnifique parure de rubis – elle portait les bracelets volés naguère par le défunt Agalar ! –, Lisa rayonnait dans ses voiles turquoise agrémentés d’un collier et de lourds pendants d’oreilles en émeraudes et diamants parfaitement assortis à la grosse pierre de ses fiançailles qui ne quittait jamais son annulaire gauche.
– Eh bien, commenta Adalbert avec un sifflement admiratif. Je ne te savais pas si fastueux !
– Du calme ! Cette parure n’est pas la sienne. Qui est un peu moins imposante mais qu’elle a préféré ne pas emporter pour un aussi long voyage.
Les trois hommes allèrent saluer Brinda et ses compagnes puis s’installèrent dans un angle de fenêtre pour ne rien perdre de l’arrivée des princes. Les premiers furent, bien entendu, le maître de maison suivi de son fils aîné et de son gendre, le jeune rajah de Bundi. Chacun s’inclina sur leur passage. Pour la première fois, Jagad Jit Singh arborait à son turban blanc l’admirable ornement commandé tout spécialement pour la circonstance au joaillier Chaumet : autour d’une énorme émeraude de 177,40 carats fusaient une flèche, d’autres pierres dégradées et deux virgules latérales à peine moins importantes. Même pour les Indes, le joyau était exceptionnel et occultait presque la robe d’or barrée d’un grand cordon d’azur pâle. Après un salut circulaire aux personnes présentes, le souverain et ses fils prirent leur place pour accueillir les princes qui allaient se succéder. Le temps était venu pour Morosini de contempler, bien plus vivants que dans des vitrines, les trésors fabuleux de l’Inde profonde.
– Il me semble que j’assiste à la « couturière » d’une féerie ! murmura Francis de Croisset qui, en homme de théâtre, savait de quoi il parlait. Je vais essayer de les baptiser. Oh ! voici l’Aurore sur la neige ! Cela fait penser à l’aube sur les glaces de l’Himalaya…
C’était en effet le maharadjah de Cachemire, précédé de ses aides de camp vêtus dans des tons pastel allant du rose pâle au mauve. Lui-même ne portait que des perles, en telle quantité que l’on ne distinguait pas la teinte de son vêtement. Pas une pierre ! Rien que des perles, et jamais Morosini n’en avait vu tant à la fois.
– Tu pourrais peut-être lui montrer la tienne, souffla Adalbert. Elle ne déparerait pas l’ensemble. Bien au contraire…
– Pourquoi pas, après tout ? Mais attendons la suite…
Le nabab de Palanpur n’inspira pas l’écrivain : il portait de belles émeraudes sans doute, mais il y en avait tant d’autres ! En revanche, le suivant lui arracha un petit sifflement discret :
– Celui-là a l’air d’un sorcier impérial ! Regardez cette canne de rubis et cette robe qui a l’air d’une coulée de lave ! Incroyable !
Celui qui vint ensuite arracha aux trois hommes le même « oh ! » admiratif. Le maharadjah de Patiala, l’un des deux ou trois plus riches souverains des Indes :
– Il ressemble au Roi de pique et à François Ier ! souffla Croisset.
Très grand et le visage cerné d’une barbe noire retenue en éventail par un filet invisible, il semblait tout entier habillé de diamants. Il lui en coulait de partout, jusque sur les yeux. Mais là Morosini savait à qui il avait affaire et n’eut aucune peine à reconnaître, au milieu d’autres rivières, un somptueux collier de diamants échappé, comme la « Régente » des joyaux de la couronne de France :
– Regardez, messieurs ! Vous voyez au cou de ce prince une merveille bien de chez nous : les larmes de diamant offertes par Napoléon III à l’impératrice Eugénie au moment de la naissance du Prince impérial…
– Seigneur ! murmura Adalbert. Comment ce joyau si féminin a-t-il atterri sur cette poitrine résolument virile ? Toujours la stupide vente de 1887 ?
– Bien entendu ! Et celui-là, pas question de le récupérer ! Il disparaît presque au milieu de cette débauche de diamants !
À demi aveuglés, les trois hommes accueillirent avec plaisir l’entrée en scène du maharadjah de Bikaner et de ses fils :
– Mon sauveur ! soupira Croisset. Admirez l’élégante simplicité de ces princes du désert ! Avec leurs ors brunis et leur pourpre assourdie, ils ressemblent à des coqs de bruyère. Ou aux dieux de l’automne ! En vérité je les trouve superbes ! Et quelle élégance !
– Je partage votre avis ! Le maharadjah de Patiala est éblouissant, mais j’avoue un faible pour ceux-là !
Les deux hommes causèrent quelques instants pendant ce qui ressemblait à un entracte. En dépit de sa mauvaise mine l’écrivain était le charme même et sa conversation, pleine d’humour, un vrai régal. Mais soudain il s’exclama, tandis qu’un silence s’établissait :
– Mon Dieu ! Celui-là me fait froid dans le dos !
C’était, bien entendu, Alwar qui faisait son apparition.
« De petits lustres de diamant brillent à ses oreilles. Un sourire ironique et féroce éclaire son pur visage de barbare. Pas de turban mais une toque bleue cloutée d’étoiles et une robe nocturne semée d’astres. Des pierres rouges et vertes bossellent ses doigts gantés. Il émane de lui comme une sombre lumière (17)… »
D’un pas lent, quasi solennel, Jay Singh s’avançait vers son hôte mais sans le regarder. Ses yeux jaunes, mi-clos, fouillaient l’assemblée scintillante.
– Il te cherche, chuchota Adalbert. Il doit déjà savoir que tu n’as pas renoncé à venir…
– Qu’il cherche ! fit Aldo avec un mouvement d’épaules dédaigneux. Il y a peu de chance qu’il me reconnaisse sous cet accoutrement.
Il n’avait pas fini de parler que les inquiétantes prunelles se fixaient sur lui. Au sourire qui s’accentua Morosini comprit qu’il était démasqué, pourtant Alwar ne fit pas la moindre tentative d’approche. Pendant ce temps d’autres princes faisaient des entrées plus ou moins fastueuses, suivies avec une attention qui se relâchait. Un peu comme si, dans un feu d’artifice, on avait tiré le bouquet avant les fusées de moindre importance. Ce qui ne signifiait pas que ces princes n’étaient pas tous somptueusement parés mais, même pour Aldo, il y en avait un peu trop et son regard se fatiguait… Vint le dîner.
Il était servi dans le Durbar-hall, une immense salle rectangulaire entourée en surplomb d’une galerie interrompue par des moucharabiehs. L’ensemble ruisselait de lumière sur les très longues tables servies avec tout l’appareil que devaient avoir les dîners de Versailles. Le maharadjah restant fidèle à ses amours pour la France, d’inestimables pièces d’orfèvrerie les jalonnaient, alternant avec des pyramides de fruits et des jaillissements de fleurs. Autour, une centaine de serviteurs en tunique bleu roi ceinturée d’argent et turban framboise. Inoubliable coup d’œil mais qui ne détourna pas Morosini de son sujet d’inquiétude. Grâce à Brahma cependant il se trouvait suffisamment éloigné d’Alwar pour pouvoir dîner tranquille. D’autant plus que Lisa, assise entre le prince Karam et le maharadjah de Bikaner, n’en était pas proche elle non plus. Avertie par Adalbert qui lui avait montré discrètement le personnage, elle jouait à merveille son rôle d’invitée particulière de Brinda en évitant de regarder son mari.
Le festin fut, comme il se devait, long et solennel, mais pas trop ennuyeux pour Aldo grâce à Croisset qui, assis entre deux des fils du maharadjah, entretenait avec eux une alerte conversation en français dont Morosini prenait volontiers sa part. Mais les meilleures choses ont une fin et, après que les dames se furent retirées, les hommes quittèrent les tables pour sacrifier à la tradition du café tout en admirant le feu d’artifice qui allait embraser le parc.
Le maharadjah s’approcha alors de ses hôtes français pour recevoir leurs félicitations et s’offrir le plaisir de parler leur langue un instant mais, soudain, une voix trop connue d’Aldo se fit entendre, en français, elle aussi :
– Je ne comprends pas, disait-elle, comment mon frère Jagad Jit a pu convier à une si grande fête un homme sans honneur…
L’aimable visage du prince se ferma :
– Ce que je comprends mal, moi, c’est que sous mon toit tu oses porter une aussi grave accusation. Aussi je te prie de t’éloigner. Je n’en entendrai pas davantage.
– Avec votre permission, Monseigneur, je veux moi en savoir un peu plus. De quoi suis-je accusé ?
– De m’avoir volé. Cet homme est venu chez moi apporter un joyau dont j’avais, en Europe, payé la moitié. Je l’ai reçu comme un frère et cependant, en partant, il a emporté l’inestimable perle que j’avais acquise. Il est peut-être prince mais ce n’est qu’un marchand indélicat et…
Il n’acheva pas la phrase : la gifle retentissante que lui appliqua l’accusé lui coupa la parole et même, un instant, le souffle.
– Vous en avez menti et vous allez m’en rendre compte sur l’heure ! Monseigneur, ajouta-t-il à l’attention de son hôte, j’ai horreur de troubler l’éclat d’une si belle fête et d’une si noble maison mais, après avoir tenté de m’assassiner, cet homme m’a insulté et je suis en droit de demander réparation… par les armes !
– Le ridicule duel occidental, où l’on s’égratigne avec des épées juste bonnes pour des femmes, n’existe pas chez nous, grinça Alwar. Et cet homme le sait bien ! C’est moi, au contraire, qui viens d’être souillé par sa main impure, moi qui suis Raj Rishi ! Et j’exige qu’on le chasse… après avoir fouillé son appartement bien sûr. Je suis certain qu’on y trouvera ma perle.
Aldo allait répliquer mais le maharadjah de Kapurthala s’interposait avec une froide autorité, après s’être assuré d’un coup d’œil que l’altercation était presque passée inaperçue de ses invités captivés par la féerie du parc embrasé :
– On ne fera rien de tout cela ! Vous êtes dans ma maison et dans mes États, où les lois de l’hospitalité vous protègent mais aussi vous contraignent l’un et l’autre. Pas de duel… et pas de fouille offensante !
– … et bien inutile ! fit Morosini. La perle est bien chez moi : ce misérable personnage me l’a rendue en disant qu’il n’en voulait plus et en redemandant la somme déjà versée. Ce que j’ai fait. Et cela, je le jure sur la mémoire de mes ancêtres et l’honneur de mon nom !
– J’apporte aussi mon témoignage, si Votre Altesse en exprime le désir, ajouta Adalbert. Il est bien dommage que le Vice-Roi soit reparti et, avec lui, le général Hackett et le major Hopkins ! Ils pourraient dire comment le prince Morosini a réussi, grâce à eux, à quitter Alwar autrement que dans un cercueil !
Un léger sourire reparut sur les lèvres du maharadjah :
– Soyez sans crainte, cher ami ! Je suis moins ignorant que le seigneur d’Alwar l’imagine. Lord Willingdon m’a appris certaines choses. À présent faites-moi tous la grâce de revenir à cette fête !
Aldo s’inclina mais Alwar, furieux, quitta la terrasse sans ajouter un mot… Adalbert le regarda disparaître avec la souple rapidité d’un fauve dans la jungle dorée qui les entourait. Il ne remarqua pas un homme habillé aux couleurs du maharadjah de Patiala, barbu et basané, dont les paupières bistre dissimulaient à demi des yeux bleu clair et qui s’esquiva discrètement sur ses traces…
– Que crois-tu qu’il va faire ? demanda-t-il un moment plus tard à son ami tandis que, la soirée terminée, ils regagnaient leur appartement. Rentrer chez lui ?
– Non, je ne pense pas. Pas avant, du moins, la date fixée pour son départ, c’est-à-dire dans quarante-huit heures. N’oublie pas que demain est le grand jour, celui du jubilé, où notre prince va recevoir l’hommage de son peuple et celui de ses pairs. Alwar ne peut s’en aller sans perdre la face.
– Tant pis ! Son attaque de ce soir ne manquait pas d’audace. Je me demande ce qu’il nous réserve encore ?
– Qui vivra verra ! fit Aldo avec un haussement d’épaules résigné. L’important est que Lisa soit à l’abri de ses coups tordus !
Une surprise les attendait : Amu, qui avait l’habitude de dormir sur le tapis du salon à la porte d’Aldo, était étendu de tout son long dans l’ouverture de cette porte, si magistralement assommé que l’on eut du mal à le ranimer. Ce qui s’était passé était évident : il avait voulu défendre l’accès à la chambre de son maître où tout était retourné. Celui qui avait fait cela pouvait être satisfait : la « Régente » avait disparu…
Ce que le brave garçon put dire, une fois revenu à la conscience, n’éclaira guère la situation : alors qu’il préparait la couverture du lit, il avait entendu du bruit dans le salon et naturellement était allé voir, et c’est en y pénétrant qu’il avait reçu sur la nuque un choc violent. Autrement dit, il n’avait rien vu. Quant à l’examen des lieux, il n’apprit pas grand-chose aux deux hommes : l’agresseur n’avait pas eu la courtoisie d’abandonner sur place un bouton, un bout de turban, une boîte d’allumettes ou un mégot de cigare, comme cela se fait dans les bons romans policiers. En outre il n’avait emporté que la perle.
– Si tu veux mon avis, on n’a pas besoin d’indices, soupira Adalbert en se laissant choir dans un fauteuil pour se verser un verre de whisky. Le vol est signé : le cher Alwar a envoyé un ou plusieurs de ses sbires pour récupérer la perle, un point c’est tout !
– Une chose m’étonne : depuis que nous sommes ici, nous avons à notre service une nuée de domestiques, tous spécialisés à l’extrême. Veux-tu me dire, en ce cas, pourquoi Amu se trouvait seul pour faire face au voleur ?
– Pour deux raisons : d’abord l’homme portait sans doute la livrée du palais et il a dû profiter du moment où tout le monde admirait le feu d’artifice. Les hindous en sont friands et c’est en outre l’une des manifestations de la vie mondaine à laquelle les serviteurs peuvent prendre part à égalité avec leurs maîtres : il suffit pour cela d’avoir des yeux.
– D’accord, mais ils pourraient être revenus ? Les fusées sont éteintes depuis un moment déjà.
– Il est tard et leurs journées sont longues. De plus, tu oublies qu’Amu jouait volontiers les chiens de garde. En tout cas, le coup n’est pas si mal agencé : tu as déclaré hautement avoir repris la « Régente » et si, ce soir, tu vas dire à Jagad Jit Singh qu’on te l’a volée, il pourrait penser, si Alwar revenait à la charge, que tu as choisi un moyen tout simple d’éviter son arbitrage : tu n’as plus la perle, donc il n’est plus possible de la rendre à cette sombre brute.
– Je me vois mal courant me plaindre à cette heure auprès de notre hôte. C’est dans la matinée que commence le grand défilé vers la ville et le Durbar du Vieux Palais. Jagad Jit Singh n’a pas beaucoup de temps pour se reposer, en admettant qu’il rejoigne son lit. Je l’imagine plutôt se recueillant avant cette solennité à laquelle nous allons avoir le privilège d’assister. Seuls Européens avec Croisset ! Je ne jouerai pas les trouble-fêtes !
– En d’autres termes : tu laisses tomber ?
Aldo fouilla dans sa robe, réussit à trouver son étui à cigarettes, en alluma une, tira quelques bouffées méditatives et finalement sourit :
– Oui.
– Mais ça te coûte une fortune ?
– Je ne dis pas non, mais je suis tellement content d’être débarrassé de cette foutue perle sans espoir de retour ! Si elle cause à Alwar seulement la moitié des emmerdements que je lui dois, je serai le plus heureux des hommes ! Malheureusement je n’en saurai rien !
– Mais on peut toujours imaginer ? fit Adalbert, sa bonne humeur retrouvée et s’extrayant de son fauteuil. En attendant, allons donner un coup de main à Amu pour remettre ta chambre en ordre !
Le lendemain la petite ville de Kapurthala était plus rose que jamais. Dans l’attente du cortège d’éléphants qui amènerait bientôt le maharadjah, son héritier et les princes jusqu’à la cour d’honneur du Vieux Palais où l’attendaient vassaux et notables, les femmes de la cité, dans leurs voiles de fête déclinant toutes les nuances du rose et du rouge, se rassemblaient sur les terrasses.
Sur une autre, dans l’enceinte même du palais et placée en face du trône d’or, un vélum bleu et or abriterait les invités des ardeurs du soleil. C’est là que, réintégrés dans leurs austères jaquettes de cérémonie, Morosini et Vidal-Pellicorne rejoignirent Francis de Croisset qui les accueillit avec cordialité. La veille, occupé à faire un doigt de cour aux princesses, l’écrivain n’avait rien vu de l’altercation.
– Je crois, dit-il, que nous allons assister à quelque chose d’extraordinaire, mais j’ai très envie de redescendre dans la rue pour voir arriver le cortège.
– Il y a un monde fou. Vous allez vous faire étouffer, remarqua Aldo.
En effet, sur toute la longueur de l’artère principale coupant la ville en deux comme à Alwar, les soldats bleus et blancs contenaient fermement une foule impatiente qui n’aurait pas demandé mieux que de les déborder.
– Le spectacle vu d’ici n’est déjà pas si mal, ajouta Adalbert.
La vaste cour s’emplissait d’hommes portant presque tous des robes dorées et des turbans framboise qu’un protocole sévère menait à des places bien définies.
– Peut-être vais-je quand même m’y risquer. Je pars très tôt demain matin pour Amritsar et Lahore, et j’ai demandé mon dîner de bonne heure.
– Mais la fête ici ne finira que tard ce soir. Vous n’y serez pas ?
– Non hélas, car j’ai un programme très chargé et je suis attendu demain soir chez le gouverneur de Lahore !
– Nous vous regretterons, dit Morosini, sincère.
– Moi aussi mais nous nous reverrons à Paris. De toute façon je vais remonter dans un moment.
Et il se dirigea vers l’escalier menant à l’entrée du palais.
L’attente fut longue. Enfin le premier coup de canon se fit entendre : le cortège venait de franchir l’enceinte de la ville. Éblouissant ! Cinq éléphants peints et caparaçonnés d’or et de pourpre, de longues chaînes d’or autour du cou et des pierreries aux oreilles, s’avançaient, majestueux, portant fièrement les howdas de vermeil aux parasols d’or. Dans le premier, impassible comme une idole sous un déluge de diamants et de rubis, trônait le maharadjah. Seul.
La première salve avait dressé les personnages de l’immense cour. Ils restèrent debout tant que dura la marche triomphale de leur prince, acclamé avec tellement d’enthousiasme que les voix étouffaient celles des canons. Enfin « il » parut et tous se courbèrent comme des fleurs sous le vent tandis qu’il gagnait son trône. Puis la longue cérémonie commença avec la remise des présents : chacun s’approchait pour, en s’inclinant, remettre son offrande, opulente ou aussi modeste qu’une corbeille de fruits, mais également accueillis avec un sourire, quelques mots aimables et une accolade. Il y eut des chants, des danses, des prières. Vint enfin le discours du prince, prononcé en hindoustani et donc incompréhensible pour des oreilles européennes, qui dura jusqu’à ce que le soleil couchant habille d’incarnat les sommets enneigés de l’Himalaya.
Pendant la plus grande partie de la cérémonie, Aldo avait observé son ennemi. Arrogant sous sa couronne scintillante, aussi immobile qu’une statue, Alwar ne parla à personne, ne manifesta aucun intérêt pour ce qui se passait autour de lui. Il était là, cela se sentait, pour tenir son rang, mais son cœur plein de haine devait être ailleurs… Morosini en eut la conscience aiguë quand, un instant, son regard croisa les prunelles de tigre. Il y eut, dedans, un éclair de joie mauvaise qu’il attribua naturellement à la satisfaction de lui avoir repris la « Régente ». Le magnifique joyau était à lui, à présent, et sans que cela lui coûte même une roupie… C’était assez misérable au fond et, à ce regard, Morosini répondit par un sourire méprisant. Un bref instant, alors, Alwar se mit à rire. Renonçant à comprendre ce que signifiait cette brusque hilarité, Aldo s’en désintéressa…
Il comprit mieux quand, les cérémonies terminées, il rentra au Palais Neuf où la princesse Brinda était restée avec ses femmes. Le grand Durbar étant affaire d’hommes, elles n’auraient pu y assister que derrière les moucharabiehs du Vieux Palais et Brinda détestait tout ce qui, de près ou de loin, rappelait le purdah. Naturellement, Lisa était demeurée auprès d’elle. Aux approches du soir et selon l’habitude, elles étaient descendues dans les jardins pour voir le soleil à son couchant embraser les neiges de l’Himalaya tout en respirant les parfums de la terre, des plantes et des arbres qu’il avait chauffés durant le jour.
Les deux princesses marchaient doucement sur le sable rose, qui sous les arbres devenait violet, quand un serviteur avait surgi d’une allée ombreuse et s’était précipité sur Lisa :
– Madame, Madame, s’était-il écrié en français, votre mari… oh, je vous en prie, venez vite !
Et aussitôt il repartit par où il était venu, suivi immédiatement par la jeune femme persuadée qu’il venait d’arriver malheur à Aldo, et qui ne s’était pas donné le moindre temps de réflexion. Mais, soudain, parvenue à un petit carrefour, elle ne vit plus l’homme, s’arrêta en étouffant un cri dans sa gorge : sorti d’un panier abandonné, un serpent se dressait devant elle, un cobra royal dardant sa langue bifide, prêt à l’attaquer…
D’instinct, elle fit un pas en arrière, ses mains pressées contre sa bouche pour étouffer l’appel au secours qui ne manquerait pas de déclencher la détente de la bête. Une folle terreur emplit les yeux de la jeune femme. Elle avait si peur que l’idée de la mort cependant si proche ne s’imposait pas : elle se trouvait paralysée, incapable d’une pensée cohérente.
Mais l’heure de Lisa n’était pas venue. Sa chance voulut qu’un jardinier, portant sur sa tête un lourd panier de légumes destiné aux cuisines du palais, ait choisi de passer par le bosquet ombragé. Il aurait pu fuir mais c’était un homme courageux : il vit cette jeune femme, si belle dans son sari vert d’eau, le serpent qui allait frapper. Alors il se porta en avant, jetant sur le reptile le panier tout entier dont il le coiffa, y ajoutant son propre poids et poussant des appels au secours retentissants. Ils firent accourir les dames mais aussi les gardes du palais dont on n’était pas très éloignés. On emporta Lisa évanouie tandis qu’à travers le panier l’un des gardes tirait sur le cobra.
Au moment du retour d’Aldo, le médecin du maharadjah – un Français – était auprès de Lisa, aux prises avec une crise de nerfs bien naturelle.
– Vous la verrez plus tard, conseilla la princesse qui venait de raconter ce qui ne pouvait être qu’un attentat. Et, en vérité, je ne parviens pas à comprendre qui a osé une chose pareille. Et pourquoi ? Lisa n’a ici que des amis…
– Sans doute, Madame, mais moi j’ai des ennemis. Et je sais où trouver l’assassin. Avec votre permission…
Il s’inclina brièvement et partit au pas de course, immédiatement suivi, bien sûr, par Adalbert qui n’avait pas plus de doutes que lui sur le responsable réel. Après un court passage chez eux pour y prendre une arme, et à travers le parc à présent illuminé, ils gagnèrent celui des fastueux pavillons de soie où logeaient Alwar et sa suite. Aldo était décidé à abattre le criminel dès qu’il serait devant lui et sans lui laisser seulement le temps d’ouvrir la bouche.
– Tu ne crains pas les réactions de ses hommes ? fit Adalbert sans ralentir l’allure.
– Non. Si ça se trouve, ils vont nous porter en triomphe. Si ce n’est pas le cas, on se défendra, voilà tout !
Aucune des deux éventualités ne se présenta. Quand ils arrivèrent devant le camp où flottaient encore les couleurs du prince rajpoute, ils trouvèrent seulement quelques serviteurs du palais occupés à un premier ménage avant d’enlever les meubles et de rouler tapis et tentures sous la surveillance d’un des intendants du maharadjah. Celui-ci leur apprit que le départ de l’occupant était annoncé depuis le matin et qu’il avait dû rejoindre son train aussitôt après le Durbar. À cette heure il devait déjà être loin…
– Tu comprends maintenant pourquoi il riait, cette immonde larve ? fit Morosini avec rage. Il s’était arrangé pour que je perde ce que j’aime le plus au monde. Et je ne peux rien.., rien ! Il est à jamais hors d’atteinte…
– Tant qu’il est dans ses États, sans doute. À moins que tu n’aies envie d’y retourner ?
– Tu n’es pas fou ?… Vois-tu, il y a des moments où je regrette le Moyen Âge. À cette époque on pouvait lever une armée, aller assiéger son ennemi, l’acculer dans ses derniers retranchements et enfin lui faire subir la mort qu’il méritait…
– Après avoir tout démoli et passé la population au fil de l’épée ? Tu as de drôles de rêves, mon vieux !… Un bon duel ne t’aurait pas suffi ?
– Deux pouces de fer ou une balle dans le corps ? C’est beaucoup trop doux pour un monstre pareil !
– Je suis assez d’accord avec toi mais pour en revenir à une… suite éventuelle, je te rappelle que ce satrape oriental adore l’Occident et qu’un jour ou l’autre il reviendra bien traîner ses guêtres de notre côté. À ce moment-là on verra…
– Les lois républicaines le protégeront. Tu as envie de finir sur l’échafaud ?
– Jamais de la vie… mais je nous verrais bien le descendre au fond d’un puits, par exemple ? fit Adalbert, la mine gourmande. Un puits que l’on scellerait pour être bien sûrs qu’il n’en sortirait plus. Voilà une vengeance qui me plairait ! Le supplice chinois des dix mille morceaux est vraiment trop salissant…
– Tu as raison on peut toujours rêver ! Allons rejoindre Lisa et nous préparer au départ, nous aussi. J’en ai un peu assez des Indes fabuleuses…
Lisa dormait à présent. Le médecin lui avait fait une piqûre calmante et se montra rassurant. S’il arrive qu’on puisse mourir de peur, ce n’était certes pas le cas de cette belle jeune femme pleine de santé.
– Peut-être aura-t-elle quelques cauchemars mais je peux vous certifier que, dans deux jours, elle pourra reprendre le chemin du bateau…
Forts de cette assurance, les deux hommes regagnèrent leurs appartements pour s’y débarrasser de l’étouffante tenue officielle, demander leur dîner et prendre un peu de repos, mais ils y trouvèrent le secrétaire du maharadjah en conversation avec Amu.
– Son Altesse vous demande, Messieurs ! leur apprit-il. Il vient de se passer quelque chose de grave…
– Ma femme a failli mourir, je le sais, fit Morosini.
– Euh… quelque chose d’autre. Son Altesse est très contrariée. Le maharadjah de Patiala est auprès d’elle.
Il n’avait apparemment pas l’intention d’en dire davantage. Et il eût été inutile de l’interroger.
– Bien, soupira Morosini. Nous vous suivons.
Ils trouvèrent en effet les deux princes dans l’un des petits salons de l’appartement privé du maharadjah, dont la stature de Patiala écrasait les fragiles marqueteries et les soies tendres des meubles Louis XVI. À ce géant convenaient mieux les trônes massifs et les vastes divans encombrés de coussins. Adossé à une colonne de stuc, bras croisés sur sa poitrine couverte de ses célèbres émeraudes, il retenait visiblement une colère furieuse et n’accorda qu’un regard distrait aux arrivants. Ce fut la voix douce du maharadjah qui les renseigna :
– J’ai appris, mon ami, le malheur qui vient d’être évité, dit-il à Morosini, mais, si vous le voulez bien, nous en reparlerons plus tard. Voici l’un de mes plus chers amis, qui vient de subir un vol inexplicable.
– Un vol ? s’étonna Aldo. Comment est-ce possible ? Les pavillons des princes sont gardés militairement et la suite de Son Altesse est des plus imposantes…
– Sans doute, mais quand, en vue du retour à Patiala, les serviteurs du prince ont procédé au rangement des coffres à bijoux, ils se sont aperçus que l’un d’eux, et non des moindres, manquait.
– C’est incroyable et désolant sans doute, mais en quoi pouvons-nous être d’une aide quelconque ? Je suis expert… pas policier.
– Aussi est-ce ma police qui a pris l’affaire en main, mais je crois que ce vol va vous rappeler quelque chose. Il s’agit du collier de diamants de l’impératrice Eugénie…
– Un joyau splendide que j’aime particulièrement ! rugit Patiala. Si on retrouve le voleur… et j’espère bien qu’on le retrouvera, je l’étrangle de mes propres mains !
– Une pièce française, fit Morosini avec un sourire insolent. Vous ne pensez tout de même pas que…


