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La Perle de l'Empereur
  • Текст добавлен: 13 сентября 2016, 19:23

Текст книги "La Perle de l'Empereur"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Je connais le style de Lisa, fit Mary en riant. Elle n’est pas suissesse pour rien : elle tourne rarement autour du pot.

– Ce serait plutôt une qualité. Ce qui est fâcheux, reprit Adalbert, c’est qu’elle ait aussi l’obstination nationale. Pourquoi ne veut-elle pas admettre que nous ne lui avons jamais dit que la vérité ?

– Vous trouvez qu’elle était facile à avaler, votre vérité ? Inversez les rôles et essayez de vous mettre à sa place ! Elle sait mieux que personne les succès féminins que rencontre Aldo… et aussi qu’il peut s’y montrer sensible. En toute conscience je crois que je réagirais de la même façon…

– Ne pensez-vous pas que je puisse, moi aussi, être blessé ? Entre ma parole et celle de son cousin Gaspard elle n’a pas hésité un instant.

– Vous l’avez vu, le cousin Gaspard ?

– J’en étais bien incapable. C’est Adalbert qui est allé chez lui.

– Et le pire, soupira celui-ci, c’est que c’est un type bien. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit qu’il n’avait révélé que ce qu’il a vu. Et quand j’ai émis l’idée que les services d’un détective privé ne s’imposaient pas, il m’a répondu qu’il aimait Lisa depuis longtemps et qu’il considérait toute atteinte à sa souveraineté conjugale comme une offense personnelle. Évidemment, nous aurions pu continuer à coups de poing, mais ça n’aurait pas changé grand-chose…

– Vous avez aussi bien fait d’éviter un scandale. Au point où nous en sommes, je crois sincèrement Aldo, que le temps travaillera pour vous et qu’il vous faut seulement être patient… et sage !

Ayant dit, Mary vida son verre d’un trait et se leva :

– Si nous allions dîner ? J’ai très faim…

Tout en suivant la jeune femme dans la grande salle à manger où les ventilateurs faisaient saluer les fleurs dans leur vase, Aldo bougonnait :

– Sage, sage ! Ça veut dire quoi, ça ?

– Qu’il y a aux Indes des tas de femmes ravissantes avec de grands yeux de biche qui donnent aux hommes une irrésistible envie de les protéger, jeta Mary sans se retourner.

– Que n’est-elle venue s’en assurer ? Elle est invitée elle aussi à Kapurthala et elle n’a même pas daigné donner son sentiment là-dessus. Moi qui espérais qu’elle serait ravie de voir un spectacle assez exceptionnel.

– Vous êtes vous-même un spectacle assez exceptionnel, fit la jeune femme en riant tandis qu’Adalbert écartait le léger fauteuil de la table pour l’aider à s’asseoir. Elle est blasée, voilà tout !

– Vous êtes insupportable, Mary ! Vous tournez tout à la plaisanterie ! Pour changer, si vous nous disiez ce que vous faites vous-même ici, et seule ? Vous n’avez pas l’âge de jouer les vieilles exploratrices recuites au soleil.

– Oh, je suis comme vous : je ne fais que passer et je bénéficie d’un statut de personnage officiel parce que je me rends à Delhi chez la Vice-Reine. Lady Willingdon désire que je fasse son portrait.

– Bravo ! applaudit Adalbert. C’est ce qui s’appelle une consécration, Lady Mary ! Vous devez être enchantée ?

– Ouuuui… encore que les portraits officiels soient souvent ennuyeux. Je préfère de beaucoup faire ceux d’une chanteuse des rues ou d’une danseuse de Covent Garden, ou encore d’un vieux clergyman. Ils ont plus de choses à dire qu’une idole en robe de soirée figée sous une batterie de diamants. Mais grâce à Dieu, la Vice-Reine possède un visage sensible, intelligent et la passion du mauve dont moi je ne raffole pas, mais la pénitence ne sera pas trop rude et je vais revoir ce pays… à propos de voir du pays, n’avez-vous pas dit, Aldo, que vous comptiez vous arrêtez chez un prince avant d’aller à Kapurthala ?

– En effet…

– Lequel ?

Occupé à passer commande au maître d’hôtel, Morosini ne répondit pas. Ce fut Adalbert qui s’en chargea :

– Nous allons chez le maharadjah d’Alwar.

Mary eut une sorte de hoquet tandis que ses jolis yeux noisette s’effaraient :

– Oh non ! Vous n’allez pas vous rendre chez ce malade ?

– Vous le connaissez ?

– Personnellement non, encore que je l’aie vu une fois à une réception. J’admets qu’il soit séduisant à première vue, fastueux : l’un des plus riches peut-être parmi ses pairs. Il est beau, aussi, mais pour qui sait, comme moi, lire sous les apparences d’un visage, celui de cet homme reflète la plus froide cruauté. Savez-vous que l’un de ses passe-temps favoris, quand il est chez lui, consiste à faire traîner des jeunes garçons à moitié écartelés entre deux chars à bœufs et sur les plus mauvais chemins du pays ?

– Pouah ! fit Adalbert, le vilain bonhomme !

– Il se veut pourtant saint homme, observateur farouche de la loi religieuse. Il est intarissable sur le mysticisme hindou et la réincarnation.

– Ça je le sais, sourit Aldo qui se souvenait sans grand plaisir de sa longue journée passée au Claridge. Mais il sait aussi être généreux et amical. Il m’en a donné une preuve…

– J’ai dit qu’il était fastueux : ce n’est pas la même chose. Je vais vous raconter une anecdote qui a eu pour cadre la Résidence de Delhi où je me rends. La Vice-Reine tenait absolument à l’avoir pour je ne sais plus quelle fête à cause de sa réputation de magnificence. Il a commencé par refuser sous prétexte qu’on le ferait sans doute asseoir dans un fauteuil de cuir et que sa religion, suprêmement respectueuse des vaches sacrées et autres veaux, lui interdisait tout contact avec leurs peaux. Il alléguait d’ailleurs qu’il n’avait jamais touché de cuir et ne portait que des gants de soie.

– Il en porte même deux paires, observa Morosini.

– Vous savez déjà ça ? Pour lui plaire, la Vice-Reine a fait recouvrir tout son mobilier de chintz fleuri – il a une passion pour les roses ! – et le lui a fait savoir. Il est donc arrivé à Delhi dans une de ses Rolls dont, par surcroît de prudence, il avait fait capitonner l’intérieur avec des tapis, et n’en est guère sorti que le temps strictement nécessaire. Mais il a fait mieux avec elle : il l’a carrément humiliée.

« Invité à un grand dîner il est arrivé somptueusement paré, véritablement ruisselant de diamants, et, pendant le repas, Lady Willingdon a beaucoup admiré une bague de diamants qu’il portait sur ses fins gants de soie destinés à éviter les contacts impurs. Il l’a retirée, la lui a présentée. Naturellement, elle l’a passée à son doigt pour juger de l’effet produit. Or, cette noble dame a un petit défaut, qu’elle partage avec la reine Mary : lorsqu’elle se trouve chez quelqu’un et admire un objet ou un autre, il est… de bon goût de le lui offrir. Et cela Alwar le savait.

« On s’attendait donc à ce que la bague devînt la propriété de son hôtesse mais il ne l’entendait pas de cette oreille. Trouvant que ses diamants s’attardaient un peu trop à la main de la Vice-Reine qui s’admirait complaisamment, il l’a priée de les lui rendre. Si on peut appeler ça prier ! Ensuite il a appelé un serviteur pour lui ordonner de remplir d’eau pure un verre de cristal, il y a plongé la bague pour la nettoyer, avant de l’essuyer avec la nappe et de la remettre paisiblement à son doigt ganté. Tête de la Vice-Reine et des autres Anglais présents !

– C’est une incroyable muflerie, fit Aldo, mais ce n’est pas pendable. J’aime moins l’épisode des chars à bœufs…

– Je suis d’accord avec vous, mais tout ceci est destiné à vous dissuader de vous rendre à Alwar. Il ne peut vous y arriver que des catastrophes…

Adalbert se mit à rire :

– Pas à lui, ma chère ! Il adore Aldo et le traite avec une incroyable révérence…

– C’est bien ce qui m’inquiète le plus ! Il a cinq épouses mais sa pédérastie est notoire. Tous ses « aides de camp », dont certains n’ont pas plus de dix ou douze ans, y sont passés ou y passeront. Il les choisit toujours pour leur beauté !

Morosini posa sa main sur celle de la jeune femme dans un geste apaisant :

– Ma chère, je ne suis pas un perdreau de l’année. J’ai plus de quarante ans. Votre Caligula hindou ne me fait pas peur. D’ailleurs je ne resterai pas longtemps : nous devons nous rendre ensemble à Kapurthala.

– Eh bien justement ! Si vous avez une affaire à traiter, vous la traiterez mieux là-bas !

– Impossible ! Je dois livrer à Alwar le joyau qu’il m’a acheté. C’est la condition  sine qua non.

– C’est une histoire de fous ! Renvoyez-lui son argent et vendez à quelqu’un d’autre !

– Eh non, ma pauvre amie ! Ce joyau est une vraie malédiction et je suis trop heureux de lui avoir trouvé un acheteur. Et puis j’ai donné ma parole. Ne vous tourmentez donc pas : tout se passera bien.

– Et puis je serai là ! conclut Adalbert avec un large sourire. À nous deux on devrait en venir à bout. On en a vu d’autres…

Mary Winfield ne répondit pas. Son regard méditatif s’attacha tour à tour à ces deux figures d’homme qui l’encadraient et se fixa sur celle de Morosini.

– Je voudrais comprendre, reprit-elle. Vous m’avez bien dit que Lisa était invitée avec vous à Kapurthala ? En admettant qu’elle ait accepté l’invitation, qu’en feriez-vous à cette heure ? Vous l’emmèneriez à Alwar ?

– Naturellement.

– Eh bien, soupira Mary en acceptant la cigarette que lui offrait Aldo, il vaut mieux qu’elle ait refusé. Votre femme, mon cher, n’aurait pas franchi la gare : on l’aurait remise dans un train à destination de Delhi, à moins qu’on ne l’ait renvoyée à Bombay.

– Vous plaisantez, je suppose ? Ce n’est pas ce que m’a dit Alwar.

– Pas le moins du monde. Aucune Européenne, jamais, n’a été autorisée à séjourner si peu que ce soit chez ce charmant garçon. Alors je répète ma question…

– Inutile ! Je serais reparti avec elle…

– Et votre affaire d’honneur ?

– Oh, vous êtes insupportable !… Grâce à vous je vais me réjouir que Lisa ne soit pas venue… alors que j’en étais tellement navré !

– Eh bien, je vous aurai au moins servi quelque chose. Quand partez-vous ?

– Demain soir. Mais vous-même ? Nous allons peut-être faire route ensemble jusqu’à Jaipur où nous changerons de train pour gagner Alwar tandis que vous continuerez sur Delhi ?

– J’aimerais beaucoup mais je reste ici quelques jours. J’y ai des amis et, comme on ne vient pas aux Indes tous les jours, je veux en profiter…

– C’est trop naturel. Au fait, le Vice-Roi se rendra à Kapurthala : on vous y verra peut-être ?

– À quel titre ? La Vice-Reine aura suffisamment de bagages pour ne pas s’encombrer de sa portraitiste… On se verra plus tard, mon cher... si vous sortez vivant des griffes du tigre.

– Ce que j’aime en vous, c’est votre optimisme. Vous n’avez rien de plus agréable à nous dire ?

Elle réfléchit un instant, rougit, puis, le regardant au fond des yeux :

– Si. Gardez-vous bien ! J’ai déjà vu pleurer Lisa. Je ne veux pas la voir sous des voiles de deuil. Cela la détruirait. Pensez-y !

Et, sans se donner le temps de respirer, Mary Winfield changea de sujet : ayant déjà voyagé dans le pays, elle entreprit de démontrer à ses deux amis qu’entre les trains indiens et l’Orient-Express il y avait des années-lumière…

Ce dont ils ne doutaient guère grâce à un ami d’Adalbert en poste à l’ambassade britannique de Paris. À l’exception des wagons spéciaux appartenant aux divers maharadjahs, nababs et autres illustrations, les trains indiens offraient à peu près autant de confort qu’une cellule de prisonnier au siècle précédent. Aussi convenait-il de les meubler si l’on ne voulait pas dormir sur une simple planche couverte de moleskine servant assez souvent de terrain d’entraînement aux puces et autres bestioles. En foi de quoi Aldo et Adalbert passèrent la plus grande partie de la matinée du lendemain dans un grand magasin spécialisé qui leur fournit matelas, oreillers, couvertures, draps, insecticide, plus un matériel de camping allant du verre à dents au réchaud pour faire bouillir de l’eau. De son côté l’hôtel leur fournit les indispensables «  boys » indigènes chargés de les servir et de simplifier pour eux les complications du voyage : par exemple de les faire descendre aux stations indiquées pour se rendre au wagon-restaurant, asperger les locaux d’insecticide et servir le thé du matin. L’un s’appelait Ramesh, l’autre Chandra, et on aurait pu les croire jumeaux bien qu’ils fussent des cousins éloignés : même sourire lunaire, mêmes yeux noirs et globuleux, même maigreur ascétique dans des pantalons bouffants blancs serrés au mollet, surmontés d’une vieille veste européenne et d’un turban, mais surtout même inlassable gentillesse qui en quelques heures donna aux deux voyageurs l’impression de les avoir à leur service depuis vingt ans…

Vers minuit, Morosini et Vidal-Pellicorne quittaient Bombay sans l’avoir visitée. Sans doute n’en avaient-ils guère le temps, mais surtout ils n’en avaient pas envie. Humide, grouillante, étouffante, la grande cité portuaire ne leur plaisait pas. Peut-être à cause des vautours, trop présents dans le principal centre de la religion parsie dont ils étaient en quelque sorte les fossoyeurs. On leur avait montré, surgissant des palmes d’un jardin sur les hauteurs de Malabar Hill, les Tours du Silence, ces tours de la mort où, deux fois par jour les cadavres des zélateurs de Zoroastre servaient de pâture à ces affreux oiseaux. Le principe en était hideusement simple : afin que la Terre-Mère ne soit pas souillée, les corps dénudés étaient exposés sur les terrasses concentriques et déclives de ces tours trapues, puis poussés dans un puits central quand il ne restait plus que des os… Cela avait suffi à les en dégoûter.

– Moi qui ne supporte déjà pas le crématorium du Père-Lachaise, avait soupiré Adalbert, je n’y tiendrais pas cinq minutes. Comment peut-on être parsi ?

Ce fut donc avec un certain soulagement que l’on prit possession des deux compartiments voisins mais sans communication dans lesquels on allait passer au moins deux jours, les horaires étant toujours assez incertains. La nuit était presque fraîche et, en dépit des protestations indignées de Ramesh, Aldo en s’installant tint à laisser ouverte, au moins pendant quelque temps, la triple défense de sa portière : vitre, treillage contre les insectes et volet de bois. Ce soir, le ventilateur du plafond lui semblait inutile et, tandis que le train commençait sa longue remontée vers le nord où il allait tracer son chemin jusqu’à Delhi, il resta accoudé à sa fenêtre, respirant l’air complexe de ce pays fascinant où, tel le père du Petit Poucet, il espérait perdre sans esprit de retour l’admirable mais encombrante merveille qui reposait dans sa valise à l’abri d’une de ses paires de chaussettes roulées en boule. Cette seule idée le ravissait. Tout au long de la traversée, en effet, il avait dû lutter contre son vieux fond de superstition qui le poussait à appréhender on ne savait quelle catastrophe et, quand la queue du typhon leur était tombée dessus, il n’avait pu s’empêcher de recommander son âme à Dieu. Ridicule mais combien révélateur !

Il fallut bien en venir à fermer la fenêtre : la locomotive crachait des nuages d’escarbilles. Sous l’œil sévère de son boy, Morosini consentit enfin à se coucher et découvrit qu’il se trouvait très bien sur ce lit un peu dur mais assez large pour deux personnes. Après avoir accepté avec un sourire la bonne nuit que lui souhaitait Ramesh – lequel occupait une sorte de niche dans la cloison du compartiment –, il s’endormit presque aussitôt et dormit comme un bébé jusqu’à ce qu’on le réveille avec une tasse de thé brûlant pour lui apprendre qu’il devait se préparer à rejoindre le wagon-restaurant pour le breakfast. Il y retrouva Adalbert qui, lui, n’avait pas dormi de la nuit. D’où l’humeur grisâtre…

– Est-ce que tu te rends compte que ce train s’est arrêté plus de dix fois ? C’est un omnibus, ma parole ! Comment dormir dans ces conditions, vociféra-t-il en attaquant son œuf à la coque comme s’il lui en voulait personnellement.

– Tu devrais peut-être demander à ton boy de te raconter des histoires ou de te chanter une berceuse ! Ici le train couvre de longues distances et dessert tous les points un peu importants du parcours. Tu t’y feras.

– Quel heureux caractère ! Et la poussière ? Tu t’y fais ?

Les ventilateurs l’écartaient des tables mais elle n’en volait pas moins d’un air innocent dans la belle lumière du matin.

– Lorsque l’on ne peut pas faire autrement ! Tu devrais essayer de dormir dans la journée. D’autant que, si j’en crois « l’horaire », on devrait arriver à Jaipur pour changer de train à trois heures du matin… Là, il faudra attendre deux heures celui pour Alwar…

– Où on arrivera en pleine nuit, j’imagine ? grogna l’archéologue. On dirait que dans ce pays départ et arrivée des trains ont toujours lieu entre minuit et l’aube. Peuvent pas faire comme tout le monde ?

– Quand on sait les températures que peuvent atteindre les journées à la saison chaude, ce n’est peut-être pas idiot.

– Ben voyons ! Surtout si on sait que la nuit il fait un froid de canard !

Décidément Adalbert se cramponnait à ses positions. Son déjeuner achevé, Aldo alluma une cigarette pour attendre le prochain arrêt. L’avantage des compartiments séparés, c’est que l’on pouvait profiter en toute tranquillité du voyage sans essuyer les récriminations de son voisin…

Étrange voyage en vérité, où le battement monotone des roues du train rythmait les séquences d’un film au ralenti où il ne se passait jamais rien. Assis derrière sa vitre Aldo regardait défiler un paysage morne où l’on ne retrouvait plus rien des luxuriances des environs de Bombay ni de leur touffeur de serre. Ici c’était une sorte de savane d’herbe sèche coupée parfois d’un bouquet d’arbres poudreux ou de buissons rabougris sur lesquels volaient des bandes d’oiseaux paresseux. Parfois, tout de même, un groupe de gazelles donnait une signification à l’image. La seule distraction c’étaient les haltes dans les petites gares où l’on pouvait voir des familles entières qui campaient là, dans leurs cotonnades poussiéreuses, attendant, assises à même le sol, le train qui leur conviendrait. Des vaches aussi s’aventuraient sur le quai, mâchonnant une poignée d’herbe d’un air blasé. De temps à autre une sorte d’oasis autour d’un étang immobile donnait envie de descendre pour aller s’y rafraîchir et de voir de plus près cette charrue attelée de bœufs aux cornes peintes, ou encore, surgi de la terre jaune, un piton rocheux ou s’accrochaient les murailles arrogantes d’un fort ressemblant à quelque guerrier solitaire figé dans une garde millénaire et dérisoire. Il suffisait alors de l’apparition de quelques turbans et d’un sari dans la gare la plus proche pour que Morosini imagine une histoire d’amour et de guerre, de princesses captives, de poètes amoureux et de conquérants sauvages ne trouvant plus, les portes forcées, que les cendres du bûcher où la belle s’était jetée pour leur échapper…

À la vérité son imagination n’avait pas grand chose à faire car il avait trouvé en Ramesh un guide, pas très loquace sans doute mais toujours capable de lui dire le nom de l’endroit et ce qui s’y était passé. Ainsi, entre les haltes des repas Aldo, fasciné malgré lui, ne bougea-t-il pas de sa fenêtre et atteignit-il Jaipur sans avoir seulement ouvert l’un des livres ou des journaux qu’il avait emportés.

L’arrêt en gare de Jaipur, où il fallait tuer le temps pendant deux heures au moins, l’agaça. Il savait que la ville, capitale du Rajahstan, sans doute le plus important centre de pierres précieuses des Indes, était des plus belles et des plus intéressantes. Pourtant il fallait se contenter d’y passer sans admirer le palais de la Lune, celui des Vents et le prodigieux observatoire en plein air construit par la volonté d’un prince astronome…

– Personne ne nous empêchera de visiter quand nous reviendrons des fêtes du Jubilé, émit Adalbert, philosophe. Nous aurons alors tout le temps.

C’était la sagesse même puisqu’il ne pouvait être question de ne pas suivre l’horaire prévu et risquer de faire attendre l’imprévisible maharadjah. N’avait-il pas pris la peine de minuter – à peu de chose près ! – le voyage de celui qu’il appelait son « frère » ? Ce qui ne laissait pas d’inquiéter quelque peu Adalbert :

– Dans les indications que tu as reçues il n’a jamais été question de moi et je n’ai pas l’impression qu’il m’ait inclus dans sa famille…

– Tu fais partie de la mienne et il le sait. Je lui ai dit que nous ferions ensemble le voyage aux Indes. Donc il doit s’attendre à ta présence…

Cependant, quand sur le coup de quatre heures du matin on descendit du train sous un vent glacial dans la ravissante petite gare en grès rose d’Alwar, on découvrit, plantée sur le quai, la mince silhouette enturbannée d’un aide de camp flanqué de deux ombres martiales, armées jusqu’aux dents, et d’un serviteur portant une tasse de thé fumante. Une seule… que Morosini refusa d’un geste de la main :

– Nous sommes deux, que je sache, capitaine ! Et Sa Grandeur le sait. D’où vient qu’il n’y ait qu’une seule tasse ?

– Cette coutume ne s’attache qu’aux hôtes d’honneur, expliqua l’officier. Votre Excellence peut voir que nous sommes venus attendre un autre invité du maharadjah, ajouta-t-il, désignant du turban un personnage qui, empaqueté d’une pelisse et d’un bonnet d’astrakan, venait de descendre du train et s’avançait vers eux en traînant une valise.

– Qui est-ce ? demanda Morosini en constatant que personne ne faisait mine de le débarrasser de son encombrant bagage.

– Un célèbre astrologue de Bombay, Shandri Patel. Veuillez m’excuser un instant, s’il vous plaît !

Il s’écarta, appela d’un claquement de doigts deux soldats que les voyageurs n’avaient pas remarqués et leur désigna le nouveau venu. Ils allèrent vers lui, prirent la valise puis l’empoignèrent chacun par un bras pour l’entraîner, sans s’occuper de ses protestations, vers une voiture militaire qui stationnait non loin d’une imposante Rolls Royce.

– Où l’emmène-t-on ? demanda Morosini sans cacher sa surprise.

– En prison, voyons ! répondit l’officier comme si c’était la chose la plus naturelle.

– Et il est venu se faire enfermer de son plein gré ? fit Adalbert qui se souvenait d’avoir vu au wagon-restaurant ce petit homme rondelet et olivâtre qui semblait tellement satisfait de lui-même et jouait au grand seigneur.

– Il est venu parce que Son Altesse l’a invité.

– Si c’est ainsi que Son Altesse reçoit, fit Aldo qui tournait déjà les talons pour remonter dans le train.

– Non, Excellence ! Le cas de cet homme est très différent. S’il est venu c’est parce que ce n’est pas un bon astrologue.

– À quoi voyez-vous cela ?

– Moi je ne vois rien. Le maharadjah, lui, pense. Ce n’est pas un bon astrologue parce qu’il aurait dû lire dans les astres qu’on le jetterait en prison à son arrivée. Veuillez me suivre, Messieurs !

– Eh bien, souffla Adalbert tandis qu’on lui emboîtait le pas, je crois que nous pourrions avoir des surprises… Ça commence bien !

– La seule chose à faire, c’est de ne pas traîner ici, fit Aldo même jeu. Je vais essayer de régler l’affaire dans la journée et on repart.

– On aura du mal. Il t’a annoncé une chasse au tigre, ne l’oublie pas !

– Je déteste la chasse quelle qu’elle soit !

On rejoignit la longue voiture dont la carrosserie argentée brillait doucement dans l’obscurité qu’éclairait à peine un mince croissant de lune. Un serviteur en ouvrit la portière armoriée devant Morosini, qui s’effaça aussitôt pour laisser monter son ami. C’était sans doute un accroc au protocole puisque celui-ci apparemment n’était pas classé hôte d’honneur, mais le Vénitien était bien décidé à faire admettre ses propres règles. L’aide de camp ne pipa pas, se contentant de déglutir avec un effort visible. Aldo eut pitié de lui :

– Votre maître me fait l’honneur de m’appeler son frère, expliqua-t-il avec son sourire le plus désarmant. Je saurai lui faire comprendre que ce grand honneur n’efface pas mes plus anciennes amitiés.

Et il rejoignit Adalbert sur les coussins qui, comme tout l’intérieur de la voiture, étaient recouverts en peau de tigre… Ce qui ne parut pas l’enchanter. Le plus redoutable des félins semblait être le symbole même d’un État dont le prince en avait les yeux et peut-être les instincts féroces. L’incident de la gare était assez révélateur d’un humour froid et cruel. « Sortir de là au plus tôt ! » pensa-t-il. Restait à savoir si ce serait facile. Un vague pressentiment lui soufflait que lui et Adalbert, en dépit du confort raffiné de la somptueuse voiture occidentale, venaient de pénétrer dans un temps reculé où les choses dépendaient du bon plaisir d’un seul homme. Adalbert devait en penser autant car Morosini entendit soudain :

– De toute façon, on ne lambinera pas ici au delà de la date fixée pour le départ pour Kapurthala.

– On dirait que tu n’es pas tranquille toi non plus ?

Adalbert fit la grimace :

– L’atmosphère n’est guère propice à la franche sérénité. Ce type aime un peu trop les tigres. J’ai tendance à en voir partout maintenant. Il y en a même un peint sur les portières, soutenant avec un taureau le blason du seigneur. Lequel se compose d’ailleurs d’un katar, le redoutable poignard hindou, sur champ d’azur. Pas rassurant, tout ça !

– Je te l’accorde, mais peut-être ne faut-il pas s’attacher trop aux apparences ? Comme dans tous les États de l’Inde depuis que le roi d’Angleterre en est l’empereur, il doit bien exister ici un quelconque résident britannique ? Oh, regarde comme c’est beau !

Oubliant ses craintes imprécises, Aldo venait de découvrir Alwar, que révélait le lever du jour, et son image n’était que beauté… Adossée à la chaîne des monts Aravalli qui séparent la région des arides plaines du nord de l’Inde, la vaste cité, dominée par un piton rocheux que couronnait une forteresse, enfermait derrière d’énormes murs d’enceinte doublés de douves profondes une nappe d’eau bleue où se perdaient de larges degrés de marbre blanc ponctués de gracieux pavillons à colonnettes sous des coupoles dorées. Au long de ce petit lac un quai étroit délimitait une ligne fabuleuse de palais et de temples coupés de jardins qui, de loin, paraissaient luxuriants. C’était un étonnant assemblage de couleurs allant du blanc à peine rosé jusqu’à un pourpre profond, le tout cerné, enchâssé, serti dans des fulgurances d’or et d’argent sous des vols de colombes blanches. Cela ressemblait à la Bagdad des  Mille et Une Nuits, à la Jérusalem céleste. Sans la menace quasi tangible de l’antique forteresse, dont les murailles imprenables, vertigineuses, rappelaient qu’elles étaient là pour inspirer la peur et parlaient de despotisme, les deux visiteurs eussent pu croire qu’ils accédaient à une sorte de paradis.

Au pied de la montagne, adossé au lac bleu sur lequel ouvraient ses arrières et environné de jardins, le palais du prince, le Vinay Vilas Mahal, ouvrit ses grilles monumentales, où veillaient des gardes rouge et or armés de longues lances, devant la luxueuse voiture. Des allées sablées puis un dallage en damier de marbre rouge et ivoire glissèrent doucement sous ses roues.

Quand la voiture s’arrêta, une nuée de serviteurs vêtus de blanc poussa soudain entre les dalles, mais on ne descendit pas de voiture. Seul, le capitaine venu à la gare et qui avait pris place à côté du chauffeur s’esquiva en priant qu’on voulût bien l’excuser et disparut dans le palais :

– Ce type ne sait pas quoi faire de moi, grogna Adalbert. Il va aux ordres…

En attendant ils eurent le temps d’admirer l’immense cour, vraiment magnifique avec ses pavillons soutenus par des piliers en forme de lotus et ses multiples balcons à dômes. Sur le pavillon central flottait le drapeau du maharadjah, bleu, blanc, rouge et jaune, portant les mêmes armes que sur la voiture. Mais, ce matin là Adalbert n’était guère enclin à la patience :

– J’ai bien envie de demander au chauffeur de me conduire dans un hôtel. Il doit bien y en avoir un dans une ville de cette importance ?

Aldo n’eut pas le temps de lui répondre : l’officier reparaissait, flanqué d’un personnage petit et mince, au teint cuivré sous un turban blanc et au nez arrogant, portant une sorte de lévite noire fermée par des boutons de perle, que Morosini reconnut aussitôt : c’était le secrétaire du prince.

– J’ai le grand honneur de vous souhaiter la bienvenue, Messieurs, et de veiller à votre installation. Sa Grandeur vous confie à moi jusqu’à ce soir, où un grand dîner sera donné à l’occasion de votre venue…

– Le maharadjah est absent ? fit la voix brève de Morosini, contrarié parce qu’il pensait régler l’affaire de la perle le plus tôt possible. Je croyais que nous avions rendez-vous aujourd’hui ?

Le visage du secrétaire s’habilla d’un sourire laiteux tandis qu’il s’inclinait à nouveau, les mains jointes sur sa poitrine :

– Aujourd’hui, hier, demain… Qu’est-ce que le temps ? Il n’existe pas aux Indes, et ici encore moins que partout ailleurs ! Son Altesse chasse aujourd’hui, accompagné d’un hôte inattendu envoyé par le British Museum via la Résidence. Le train a traversé en venant la grande réserve de chasse de Sariska, qui est celle du prince…

– Peut-être. On n’y voit rien la nuit, dans vos trains. Il me semble en effet qu’en arrivant nous avons aperçu des collines boisées, des étangs…

– C’est très giboyeux, émit le secrétaire sur le mode lyrique. On y trouve le léopard, le chat sauvage, l’antilope et bien entendu le seigneur tigre. Sa Grandeur en est très fière et souhaitait la montrer à l’hôte inattendu.

– Un chasseur lui aussi ?

– Non. Un botaniste… mais on trouve toutes sortes de choses dans la réserve.

– Bien. En attendant nous aimerions nous reposer et surtout nous débarrasser de cette poussière…

– C’est trop juste ! Acceptez mes excuses !

Il frappa dans ses mains. Deux escouades de serviteurs aux pieds nus s’emparèrent des bagages des deux hommes… et partirent dans des directions opposées. Aussitôt Morosini protesta :

– Nous n’habitons pas la même partie du palais ? Il doit y avoir assez de place pour que nous soyons logés ensemble ?

– Ce n’est pas un hôtel ici. (Et le secrétaire cracha par terre !) Aussi les appartements des invités sont-ils répartis dans des endroits différents. Où serait l’honneur s’ils étaient côte à côte ? Les honorables hôtes se retrouveront au dîner de ce soir. Ils n’auront pas trop de la journée pour se remettre du long et pénible voyage…

Il fallut bien en passer par là. Après avoir échangé un regard exaspéré, ils suivirent le cortège de leurs bagages. Pour sa part, Morosini, ayant franchi une porte latérale, se retrouva dans un large couloir dallé de marbre noir dépourvu de meubles mais orné de fresques vivement colorées et menant à un enchevêtrement de jardins carrés rafraîchis de jets d’eau, de galeries ajourées, de cours et pour finir à un escalier aux marches raides en haut duquel une autre galerie s’ouvrit, au milieu de laquelle on poussa enfin devant le voyageur les battants sculptés et peints d’une double porte : il était arrivé, et un serviteur long et mince vêtu avec plus de recherche que les autres était déjà en train d’ouvrir ses valises.


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